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Philosophie
et méthodologies des sciences
Dialogue
avec Howard Bloom
A
quelles sortes de réalité se réfèrent
nos connaissances?
par
Jean-Paul Baquiast 08/04/2010
|
Texte
en discussion
Introduction
Howard Bloom vient de m'écrire
ce qui suit, ce dont je le remercie vivement:
Dear Jean-Paul, can you give me a
bit of advice?
Im working on my next book, The God Problem: The Five
Heresies OR The Big Bang Tango: Quarking in the Social
Cosmos--Notes Toward a Post-Newtonian Science.
This calls for the massive, multi-disciplinary leaps that
are your specialty. The God Problems big question
is this: How does the cosmos create? In other words,
how can we understandand even learn to predictemergent
properties?
How does a potentia go from a nothing to a Big Bang?
How does a Big Bang produce space, time and speed?
How do space, time, and speed precipitate gazillions of
quarks? Why do quarks come complete with the rules
that bunch them in groups of three? When you put three
quarks together, why do you get the emergent properties
we call a neutron and a proton?
What are emergent properties, anyway? How can we predict
them just from knowing their constituents? And what determines
the nature of each new shock that comes alongfrom
atoms and gravity to stars and galaxies. Not to mention
molecules, mega-molecules, and life? Where do all
these shapes, forms, and processes come from? What
brings them to the realm of the real when by conventional
scientific means they are shockingly unpredictable?
In other words its time to take metaphysics and ontogeny
out of the closet of incomprehensibility, out of the fuzzy
realm of philosophy, and into the realm of science.
My only tools of understanding are
·
The way that mathematical systems emerge from postulates
or axiomsas in Peanos Postulates or in Euclidean
geometry.
·
The way that complex forms emerge from the simple rules
of fractals.
·
And the way that complex universes emerge from
the simple rules of cellular automata.
But these tools are all 35 years old. They are antiques.
Surely there must be more current tools with
which to unfold the mysteries of emergence. Do you know
of any?
____________
Howard
Bloom
On Amazon.com and in a bookstore near you--The Genius of
the Beast: A Radical Re-Vision of Capitalism ("an extraordinary
book, exhilaratingly-written and masterfully-researched.
I couldn't put it down." James Burke)
http://www.howardbloom.net
Author of: The Lucifer Principle: A Scientific Expedition
Into the Forces of History ("mesmerizing"-The
Washington Post), Global Brain: The Evolution of Mass Mind
From The Big Bang to the 21st Century ("reassuring
and sobering"-The New Yorker), and How I Accidentally
Started The Sixties ("a monumental, epic, glorious
literary achievement." Timothy Leary).
www.psychologytoday.com/blog/the-genius-the-beast
http://www.scientificblogging.com/howard_bloom
Former Core Faculty Member, The Graduate Institute; Former
Visiting Scholar-Graduate Psychology Department, New York
University
Founder: International Paleopsychology Project; Founder,
Space Development Steering Committee; Founder: The Group
Selection Squad; Founding Board Member: Epic of Evolution
Society; Founding Board Member, The Darwin Project; Member
Of Board Of Governors, National Space Society; Founder:
The Big Bang Tango Media Lab; member: New York Academy of
Sciences, American Association for the Advancement of Science,
American Psychological Society, Academy of Political Science,
Human Behavior and Evolution Society, International Society
for Human Ethology, Scientific Advisory Board Member, Lifeboat
Foundation; Advisory Board Member: The Buffalo Film Festival.
Special Advisor to the Board of the Retirement Income Industry
Association
Ci
dessous ma réponse à Howard, bien insuffisante
je n'en doute pas. :
Cher
Howard, vous vous posez la question (je cite en traduisant)
de savoir comment le cosmos s'est
créé? En d'autres termes, pouvons nous comprendre
voire prédire les propriétés émergentes.
Comment le « rien » du monde quantique
a donné naissance au Big Bang? Comment celui-ci a
donné naissance à l'espace, au temps et à
la vitesse? Comment ces propriétés ont fait
apparaître les multitudes de quarks? Comment ceux-ci
se sont-il regroupés par trois? Pourquoi quand on
regroupe trois quarks voit on apparaître des neutrons
et des protons?
Plus généralement, que sont les propriétés
émergentes? Comment prédire leur apparition
en ne connaissant que leurs composantes de départ?
Qu'est-ce qui détermine la nature des nouvelles émergences
qui apparaissent, des atomes à la gravité,
aux étoiles et à la galaxie? Pour ne pas mentionner
les molécules, les super-molécules et la vie?
D'où viennent les structures, formes et processus
en découlant, qui sont devenus des réalités
solides alors que, au regard des théories scientifiques,
ils étaient imprévisibles?
En
d'autres termes, il est temps de sortir la métaphysique
et l'ontologie de leurs sphères d'incompréhensibilité
pour les faire entrer dans la sphère de la science.Pour
répondre à ces questions, je ne dispose que
de trois outils:
* les mathématiques montrant comment des constructions
mathématiques émergent des postulats ou axiomes.
* Les fractales montrant comment des formes complexes émergent
à partir des règles simples qu'elles se fixent
au départ.
* Les automates cellulaires générant, là
encore, des univers « complexes »
à partir de leurs règles simples.
Mais ces outils sont des « antiquités »,
datant de plus de 35 ans. Il doit bien exister des outils
plus récents permettant d'éclairer les mystères
de l'émergence. Mais lesquels?
Résumé:
Vous évoquez dans votre question l'espace, le temps,
la vie...comme si derrière ces termes se trouvaient
des réalités objectives émergentes
dont il serait possible de découvrir les processus
de création. Je propose au contraire de considérer
ces termes comme des « contenus cognitifs émergents
» dont nous nous bornons à constater la présence
dans notre langage et par conséquent dans notre cerveau.
Il serait pratiquement impossible d'aller au delà
et d'inférer derrière ces contenus l'existence
d'un univers en soi que nos cerveaux pourraient décrire.
Le premier travail à faire consiste alors à
s' interroger sur la façon dont de tels contenus
sont apparus et s' imposent à nous.
L'étude
des modalités selon lesquelles les cerveaux animaux
ou humains acquièrent des représentations
du monde (y compris en détectant des nouveautés
qu'ils ne peuvent dans un premier temps expliquer et qu'ils
devront faute de mieux nommer des émergences) a beaucoup
appris de la robotique. Les roboticiens sont obligés
de comprendre comment des robots évolutionnaires
se construisent des représentations (ou cartographies)
des milieux eux-mêmes évolutionnaires avec
lesquels ils co-évoluent. Le neuroscientifique britannique
Chris Frith, dans son ouvrage remarquable Making up the
mind - How Brain Creates our Mental World (Blackwell
Publishing 2007) 1) a proposé
un modèle pertinent de la façon dont le cerveau
construit ses contenus cognitifs, autrement dit le contenu
de son esprit (mind). Il n'a pas particulièrement
fait appel aux hypothèses de l'intelligence artificielle
(IA) et de la robotique concernant la construction des systèmes
cognitifs artificiels, mais aux yeux des roboticiens (et
en tous cas à mes yeux), les deux types de processus
sont extrêmement comparables aux différences
tenant à la longue histoire des cerveaux dans les
systèmes biologiques comparée à la
courte histoire de l'IA et de la robotique.
Ce
type d'approche (réfléchir à la façon
dont fonctionne l'outil de cognition qui nous procure des
représentations du monde extérieur) me paraît
préférable à l'approche beaucoup plus
répandue, consistant à rechercher ce qu'il
y aurait derrière les représentations du monde
se construisant en permanence dans nos cerveaux. Ainsi,
avant de se demander en quoi consistait le Big Bang ou comment
s'est formé le Cosmos, il faut se demander pourquoi
et comment dans notre cerveau ont été élaborés
(ont émergé) ces deux concepts.
Faire
des hypothèses sur ce qu'il y aurait derrière
un hypothétique Big Bang oblige à postuler
l'existence réelle de ce phénomène,
autrement dit à postuler l'existence d'une « réalité
objective extérieure à nous » que
nous pourrions décrire en observateurs neutres. Or
ceci est illusoire parce que cette description paraît
scientifiquement impossible. L'observateur neutre que nous
voudrions être est en effet partie inséparable
de l'objet observé et de l'instrument d'observation.
Il n'est donc pas neutre. C'est lui-même qu'il observe
d'une certaine façon, malheureusement sans pouvoir
s'en rendre compte. Même lorsqu'ils utilisent toutes
les précautions de la méthode scientifique
expérimentale, la plupart des scientifiques ont renoncé
à la croyance en la possibilité de décrire,
fut-ce de façon approchée, une réalité
en soi ou objective. Ils ont rejoints en cela les physiciens
quantiques s'adressant aux « objets »
du monde quantique.
La
façon dont procèdent nos cerveaux quand ils
acquièrent des contenus cognitifs a été
souvent décrite. Elle est de même nature que
celle utilisée, à un niveau différent
de complexité, par les cerveaux animaux et les cerveaux
artificiels. Ces différents cerveaux sont incorporés
à des corps dotés d'organes sensoriels et
moteurs (ou organes d'entrée-sortie) qui les mettent
en relation avec le monde extérieur. Le cerveau recevant
de nouvelles données sensorielles les interprète
à partir des références ou représentations
déjà acquises, soit au niveau de l'espèce,
soit au niveau de l'individu. Il les utilise pour élaborer
de nouvelles hypothèses sur le monde qu'il expérimente
en utilisant ses organes sensoriels et moteurs. Il tient
compte du résultat de ces expériences pour
modifier ses représentations. Le cycle se renouvelle
en permanence: nouvelles entrées, nouvelles hypothèses,
nouvelles vérifications, nouvelles représentations.
Nous nommerons ici systèmes cognitifs, biologiques
ou artificiels, les systèmes fonctionnant de cette
façon. Nous devons indiquer à ce stade de
notre raisonnement qu'une question fondamentale se pose:
qu'est-ce qui permet de dire que nos cerveaux fonctionnent
de la façon ici décrite. Nous y reviendrons
à la fin de cet article. Répondons dans l'immédiat
que rien ne permet de l'affirmer. Il s'agit seulement, là
encore, d'un contenu cognitif dont nous pouvons constater
la présence dans nos cerveaux. Il présente
l'avantage par rapport à d'autres explications de
répondre à beaucoup de questions qui resteraient
autrement sans réponses.
La
mémorisation des expériences vécues
par le sujet
A
quoi correspondent les représentations du monde acquises
par les systèmes cognitifs? Elles correspondent non
pas, répétons le, à de prétendues
réalités en soi que l'observateur découvrirait
peu à peu, mais à la mémorisation des
expériences acquises par le sujet ou ses ancêtres
et s'étant révélées utiles à
leur survie dans la compétition darwinienne qui les
oppose aux autres au sein d'un monde lui-même en évolution
permanente. Si mon cerveau range le lion dans la catégorie
des entités « méchantes »,
ce n'est pas parce qu'il serait méchant en soi, ni
même parce qu'il existerait en soi. C'est parce que
le fait d'associer le qualificatif de méchant à
l'image d'un lion a permis à mes ancêtres de
ne pas se faire dévorer quand une telle image se
construisait dans leur cortex visuel.
Il
est essentiel d'ajouter que les systèmes cognitifs
dont nous parlons ici ne fonctionnent généralement
pas de façon isolée mais en groupe. Les représentations
du groupe, prenant une forme sociale communicable par le
langage, entrent dans les processus d'élaboration
d'hypothèses et de vérifications auxquels
font appel les membres du groupe. On considère souvent
et à juste titre les cerveaux individuels des membres
d'un groupe comme les unités de traitement distribuées
d'un cerveau global, correspondant lui- même à
un système cognitif global. L'existence d'un cerveau
global permet d'évaluer la pertinence des représentations
se formant dans les cerveaux individuels au regard du capital
d'informations représenté par la synthèse,
dans l'espace et dans le temps, des représentations
individuelles précédemment acquises et mémorisées
par le groupe.
Les
processus permettant l'acquisition de compétences
collectives à partir de l'activité des individus
d'un groupe sont aussi anciens que l'histoire de la vie.
Aujourd'hui, on considère qu'ils prennent une forme
optimisée dans la démarche scientifique expérimentale
elle-même mondialisée. On nomme donc connaissances
scientifiques les connaissances ainsi acquises par le groupe
au terme de procédures aussi rigoureuses que possible
de formulation et de vérification d'hypothèses
(procédure hypothético-déductive).
Ces connaissances se révèlent en général
plus efficaces pour comprendre le monde que celles obtenues
par des procédures empiriques. On peut donc considérer
qu'elles sont plus « vraies » que
ces dernières, sans pour autant attribuer à
ce qualificatif de vrai la moindre portée ontologique.
Disons plutôt qu'elles semblent donner aux groupes
et aux individus dont les cerveaux en sont pénétrés
plus de chances de survie que n'en ont ceux échappant
à leur influence. C'est cette efficacité qui
a permis le développement récent de ce que
l'on appellera pour simplifier « la science »
au sein des populations de systèmes cognitifs.
Ajoutons
que les descriptions du monde produites par les systèmes
cognitifs, qu'ils soient biologiques ou artificiels, sont
probabilistes. Non seulement il faudra renoncer à
décrire grâce à elles des entités
réelles, mais il faudra introduire les probabilités
dans tous les modèles du monde produits par le cerveau,
fussent-ils scientifiques. Ainsi, si je veux évoquer
le concept de Big Bang, je devrai me rendre compte non seulement
que le Big bang en soi n'existe pas mais que les modèles
que j'en donne doivent introduire les calculs de probabilité.
On notera d'ailleurs qu'une forme moderne d'IA fait elle-aussi
appel aux inférences probabilistes, renonçant
à décrire le monde en terme hypothético-déductifs
rigoureux 2) On peut parler à
ce propos de « cerveau artificiel bayésien »,
bayésien comme est notre propre cerveau.
Ceci,
répétons-le, ne veut pas dire que les connaissances
dites scientifiques décrivent un univers objectif
que l'on pourrait supposer existant en soi indépendamment
des observateurs. Elles donnent seulement de cet univers
des descriptions qui, tant qu'elles ne sont pas contredites
par de nouvelles entrées sensorielles, de nouvelles
hypothèses et de nouvelles expérimentations,
sont celles qui assurent au mieux la survie des systèmes
cognitifs qui les produisent. Prenons l'exemple de ce que
l'on nomme les Lois fondamentales de l'univers physique.
On ne devrait pas les qualifier de lois fondamentales puisque
pour parler ainsi, il faudrait se référer
à quelque chose d'encore plus fondamental permettant
d'apprécier la fondamentalité de ces lois.
La prudence nous impose de ne parler, à propos de
telles supposées Lois, que de constantes observationnelles
(et encore, faudrait-il ajouter, "toutes choses égales
par ailleurs"). Celles-ci, dans les conditions où
sont menées les observations et les expériences,
donnent des résultats probabilistes qui, interprétés
en tant que tels, correspondent « jusqu'à
nouvel ordre » aux observations instrumentales.
Les
systèmes cognitifs peuvent-ils prévoir l'avenir,
c'est-à-dire la façon dont le monde avec lequel
ils interagissent, ainsi qu'eux-mêmes vont évoluer?
Bien évidemment. Ils ne font même que cela,
puisque l'essentiel de leurs activités consiste nous
l'avons vu à formuler des hypothèses sur le
monde, à partir des expérimentations précédemment
mémorisées. Mais ces prédictions renseignent
moins sur l'avenir du monde ou des objets de connaissance
que sur l'état des systèmes qui procèdent
à ces prédictions. Elles contribuent d'ailleurs
à leur évolution d'une façon généralement
non perçues. Quant à la pertinence de ces
prédictions ce n'est qu'a posteriori qu'il est possible
d'en juger. Nous allons revenir sur ce point important plus
loin.
La
question du Je
Une
question essentielle concerne le statut que les systèmes
cognitifs confèrent à la représentation
d'eux-mêmes qu'ils se donnent ce que dans le
langage humain on appelle le Je ou le Moi. Dans le modèle
retenu ici, le Je n'est pas autre chose qu'une émergence
produite par les cerveaux humains capables d'une forme de
conscience dite supérieure. Le Je fédère
toutes les représentations du monde capables d'émerger
au niveau de la conscience supérieure (l'espace de
travail conscient). Cependant les animaux et les robots
génèrent des consciences primaires d'eux-mêmes
qui les aident comme la conscience supérieure chez
l'homme, à fédérer leur représentation
du monde autour d'un centre actif. 3)
Que
serait le mécanisme à l'origine de ce Je,
dans cette hypothèse? Les systèmes cognitifs
un tant soit peu complexes disposent d'organes sensoriels
et moteurs tournés vers eux-mêmes (endocentrés)
et générant des représentations d'eux
mêmes analogues à celles générées
par leurs organes tournés vers l'extérieur
(exocenrés). Leur activité produit des représentations
de soi inconscientes pour la plus grande part et conscientes
pour une minorité d'entre elles (le Je). Elles rassemblant
les informations se référant au système,
mémorisées ou obtenues en temps réel.
Ces représentations de soi ne sont pas plus vraies
et objectives que celles obtenues par le système
cognitif quand il interagit avec le monde extérieur.
Elles sont de même nature. Elles sont sélectionnées
par les systèmes cognitifs en fonction des avantages
compétitifs pour la survie qu'elles procurent aux
systèmes qui en sont porteurs. Il en est de même
des jugements que chacun d'entre nous, s'exprimant au nom
de son Je, porte sur le monde.
Il
convient dans ces conditions de ne pas attacher plus de
créance aux représentations et images de notre
propre Je générées par notre cerveau
qu'aux représentations du monde prétendument
objectives que ce cerveau nous propose par ailleurs. L'ensemble
fait finalement partie de systèmes cognitifs en train
de se construire en se complexifiant. Les robots capables
de générer des consciences de soi de plus
en plus performantes seront à cet égard comparables
aux systèmes cognitifs biologiques.
Ces
considérations donnent une nouvelle justification
au Cogito ergo sum de Descartes, à laquelle
celui-ci n'avait sans doute pas réfléchi.
C'est parce que je pense (cogito) que je suis (sum).
Le propos repris à l'éclairage du présent
article n'a rien à voir avec le dualisme par lequel
prétend-on Descartes opposait l'esprit et la matière.
Il signifie seulement qu'un système cognitif n'émerge
à l'existence que grâce aux représentations
du monde construites par son cerveau. Il se résume
en fait à celles-ci et ne survit parmi ses homologues
que si ces représentations sont plus à même
que celles des autres à garantir son adaptation dans
la compétition évolutionnaire. Dès
lors qu'un robot peut penser, quels que soient les contenus
cognitifs générés par son cerveau,
il pourrait lui aussi proclamer « Je pense donc
je suis ». On objectera que les populations de
bactéries ne pensent pas, ce qui ne les empêche
pas « d'être ». En fait les
biologistes peuvent montrer qu'elles s'organisent en réseaux
complexes parfois peu différents des réseaux
neuronaux. D'une certaine façon donc, elles « pensent »,
ne fut-ce que sommairement, ce qui explique leurs succès
dans la lutte pour la vie.
J'ajouterai
un point important à mes yeux découlant de
l'hypothèse suggérée dans mon dernier
essai: « Le paradoxe du sapiens ».
Selon cette hypothèses, ce ne sont pas des humains
seuls qui agissent dans le monde et le modifient. Ce sont
des superorganismes associant des composantes biologiques
et anthropologiques avec des composantes technologiques.
J'ai proposé de les nommer des systèmes anthropotechniques.
Ainsi les questions posées par Howard concernant
par exemple l'émergence du cosmos ou de la vie au
sein de celui-ci ne sont pas posées par un cerveau
humain isolé mais par un ensemble de cerveaux interconnectés
avec les instruments de plus en plus puissants de la science
moderne. Il s'agit donc de questions sur leurs propres contenus
cognitifs formulées en partie par ces instruments
eux-mêmes, s'exprimant par la bouche des humains auxquels
ils sont associés de façon symbiotique.
Les
systèmes anthropotechniques, selon le modèle
que j'en ai donné, sont donc des systèmes
cognitifs. Leurs aptitudes à la cognition ne sont
pas d'essence différente de celles dont jouissent
les autres systèmes. Elles rencontrent les mêmes
limites. Elles ne permettent pas plus que les autres d'accéder
à un monde descriptible en termes de « réalité
en soi ». Dans la mesure cependant où
les technologies associés à ces systèmes
sont capables de générer des univers interconnectés,
en partie informationnels, de plus en plus puissants, elles
créent de véritables « réalités
anthropotechniques », de type scientifique ou
imaginaire. Les descriptions en résultant renvoient
non à un monde extérieur existant en soi,
mais, si l'on peut dire, à un monde spécifique
aux systèmes anthropotechniques. On pourra parler
d'un monde « pour soi » en train de
se construire 4). Ce monde est celui
où évoluent les systèmes cognitifs
anthropotechniques individuels. Il est évidemment
soumis aux processus darwiniens.
Processus
évolutifs et générateurs de diversité
Les
systèmes cognitifs se reproduisent et mutent en permanence.
Leur compétition entraînent la sélection
des mieux adaptés et la disparition des autres. Il
en est de même, nous l'avons vu, des contenus cognitifs
générés par les cerveaux de ces systèmes.
Les contenus cognitifs ou représentations du monde
générées par ces cerveaux sont sélectionnées
en fonction de leur capacité à assurer au
mieux non seulement leur propre survie, mais la survie des
systèmes cognitifs qui leur servent de support. Reprenons
le cas déjà évoqué, faisant
intervenir l'image d'un lion. Si mon cerveau construit à
partir des informations reçues par mes sens, au lieu
de celle d'un lion, l'image d'un animal s'étant montré
précédemment inoffensif, telle que celle d'un
mouton, je cours le risque d'être dévoré
et de disparaître, ainsi d'ailleurs que l'image construite
par mon cerveau. Si je survis à l'épreuve,
mon cerveau ne confondra plus jamais l'image d'un lion avec
celle d'un mouton.
Mais
que se passera-t-il si mes sens collectent des formes qui
ne renvoient à rien dont mon cerveau aurait conservé
la mémoire? Il sera vital pour moi que celui-ci lève
le doute. Il élaborera donc des suppositioins ou
hypothèses, conformément à une logique
de fonctionnement acquise au cours de millénaires
d'évolution, permettant de catégoriser l'objet
inconnu au regard notamment de sa dangerosité potentielle.
Ce processus d'identification suppose l'intervention d'un
générateur de diversité. Mon cerveau,
sous l'influence de ce générateur, émettra
une série de suppositions que mes sens mettront immédiatement
à l'épreuve, afin de retenir l'hypothèse
la plus conforme aux résultats de l'expérience.
Le générateur de diversité permet d'échapper
au déterminisme résultant des expériences
précédentes et d'ouvrir le champ des hypothèses.
Si face à l'image d'un éléphant, par
exemple, jusque là jamais vue, mon cerveau était
obligé de choisir entre les deux seules références
qu'il aurait conservées en mémoire, celle
d'un lion et celle d'un mouton, il courrait le risque d'erreurs
d'identification aux conséquences graves.
Le
générateur de diversité ne va pas évidemment
suggérer à mon cerveau que l'objet non identifié
est un éléphant, puisque ce concept lui est
inconnu . Il va se borner à produire diverses hypothèses,
relative à la catégorie d'animal observé
et à sa dangerosité. En tant que système
cognitif, je les mettrai à l'épreuve de l'expérience.
Plus tard, après plusieurs cycles d'hypothèses
et d'expérimentation (et à supposer que je
n'aie pas fait d'erreur d'identification ayant entraîné
ma mort par écrasement du fait d'un contact trop
rapproché avec le pachyderme), mon cerveau pourra
créer une nouvelle catégorie, celle des éléphants
dont la dangerosité sera évaluée selon
l'échelle s'appliquant aux autres animaux. Inutile
de préciser que ces processus n'ont aucun besoin
de la conscience supérieure pour entrer en fonction.
On les retrouve chez les humains, chez les animaux et chez
les robots, ainsi bien entendu que chez les systèmes
anthropotechniques de toutes natures,
Je
développe cet exemple que certains trouveront naïf
pour répondre à la question posée in
fine par Howard: peut-on prévoir l'émergence
du nouveau en s'appuyant sur des méthodes telles
que les mathématiques ou les automates cellulaires.
Ma réponse sera globalement négative, dans
la mesure où ces méthodes ne génèrent
de nouveautés que par la recombinaison de prémisses
déjà connues. Si le cerveau se bornait, pour
tenter de prévoir l'avenir, à recycler ce
qu'il avait déjà mémorisé, il
risquerait de tourner très vite en cercle. Pour comprendre
le présent et, éventuellement, se donner quelques
chances de prévoir l'avenir, le cerveau doit produire
sans cesse des hypothèses originales, grâce
au générateur de diversité auquel nous
venons de faire allusion. Il doit, autrement dit, faire
tourner en permanence une sorte de moulin à inventer
fonctionnant sur un mode aussi aléatoire que possible.
C'est ce que le regretté Paul Feyerabend avait bien
montré en matière de découverte scientifique.
Celle-ci ne survient qu'au terme de ce qu'il avait nommé
un anarchisme méthodologique systématique.
Notes
1) Sur « Making up the Mind »
voir notre présentation: http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2007/juil/frith.html
2)Voir A grand unified theory of AI http://web.mit.edu/newsoffice/2010/ai-unification.html
3) Voir notre article « Conscience
et libre-arbitre » http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2010/105/conscience.htm
4) On connaît la distinction entre
l'en soi et le pour soi qu'avait proposée Jean-Paul
Sartre.
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