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Editorial
2
Une société
fondée sur le brigandage de la pire espèce
par
Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin
20/04/2010
|
On
pouvait penser que les sociétés dites occidentales
avaient réussi à contrôler sinon éliminer
les féodaux pilleurs et les chefs de bande assassins
qui depuis l'Antiquité et jusqu'à aujourd'hui
encore dans une grande partie du monde, ont imposé
leurs lois aux faibles et aux démunis. Aujourd'hui,
grâce peut-être à la difficulté
croissante d'empêcher ces choses de se savoir, on
découvre qu'il n'en est rien.
La vision
du monde capitaliste moderne proposée par Jean de
Maillard (1) se révèle
véritablement la seule adéquate. Non seulement
les entreprises libérales, qu'elles soient industrielles
ou financières, s'organisent explicitement pour dérober
le fruit de la production des milliards d'esclaves que le
système oblige à travailler à son profit,
mais les institutions d'Etat, se présentant aujourd'hui
comme protectrices, cachent sous cette étiquette
la volonté de permettre à ces mêmes
entreprises de poursuivre leurs pillages et travail de mort
en toute tranquillité.
L'affaire
de Goldman Sachs 2), qui vient à
l'actualité parce qu'elle était trop grosse
pour être entièrement cachée, illustre
bien cette triste réalité. Ces mois-ci encore,
au plus fort de la crise provoquée en grande partie
par des brigandages de gens de son espèce, la banque
Goldman Sachs a joué explicitement sur deux tableaux
(au moins). Je simplifie. D'une part son département
« placements de pères de famille » proposait
aux épargnants des investissements prétendument
de toute confiance notamment dans l'immobilier; et d'autre
part son département « spéculation pour
le compte de nos dirigeants et amis » sachant que
ces titres devaient nécessairement se révéler
pourris vu que les emprunteurs ne pourraient rembourser
leurs emprunts et qu'en conséquence l'immobilier
s'effondrerait, spéculait sur leur baisse pour en
tirer profit.
Beaucoup
de personnes ne comprennent pas ce dernier mécanisme.
Il est pourtant simple, reposant sur le principe des ventes
et achats à terme, le lait nourricier de toutes les
spéculations. Si le 1er janvier j'anticipe qu'un
titre quelconque, valant aujourd'hui 100, en vaudra 50 dans
un mois, je cherche des acheteurs à terme s'engageant
à l'acheter 100 le 1er février. Ces acheteurs
prendront cet engagement s'ils sont persuadés que
le cours restera stable pendant le mois, voire qu'il augmentera,
par exemple à 110, ce qui leur permettait un bénéfice
de 10 en revendant à 110 ce qu'ils auront acheté
100. Ils jouent « à la hausse » . Mais
si pendant ce même mois de janvier le cours est effectivement
tombé à 50, je n'aurai qu'à acheter
un titre à 50 le 1er février et le revendre
à 100 à ceux qui s'étaient engagés
vis-à-vis de moi à me l'acheter. J'empocherai
la différence, soit 50.
Les
marchés à terme, dira-t-on, ont toujours fonctionné
ainsi, opposant des proportions à peu près
égales d'optimistes et de pessimistes, les uns et
les autres n'hésitant pas à propager de fausses
informations pour favoriser leurs paris sur l'évolution
des cours. D'où les hauts cris de la finance lorsque
certains esprits (égarés) parlent d'interdire
les opérations à terme. Mais avec des méga-banques
comme Goldman Sachs qui ont le pouvoir tout à la
fois de conseiller des épargnants et investisseurs
naïfs et d'orienter par des pratiques frauduleuses
l'évolution des marchés au profit de leurs
propres spéculations, le système devient criminel,
à l'échelle d'un pays ou, mondialisation oblige,
du monde entier.
Cependant,
dira-t-on, les Etats sont là pour empêcher
cela. Même s'ils se sont laissé jusqu'à
ces derniers temps manipuler par les banquiers, on ne les
y reprendra plus. A preuve le fait que la SEC (Securities
and Echanges Commission), équivalent américain
de notre propre gendarme la COB (Commission des Opérations
de Bourse), entreprend aujourd'hui de poursuivre Goldman
Sachs. Mais c'est là qu'il faut se dépouiller
de toute naïveté rémanente, comme nous
y invite Jean de Maillard. On peut parier sans risques (pour
une fois) que globalement, il ne se passera rien:
1. Seules
quelques têtes tomberont peut-être chez Goldman,
après il est vrai avoir mis leurs profits bien à
l'abri. Goldman pourra donc continuer comme avant.
2. Les
banques américaines qui avaient pratiqué et
continuent à pratiquer le même type de brigandage
ne seront pas inquiétées, la profession étant
supposées assainie.
3. Les
prétendues réformes de Wall Street auxquelles
Barack Obama affirme vouloir s'attacher après son
"éclatant" succès dans le domaine
de la sécurité sociale resteront des réformes
de façade. Pour ne pas inquiéter Wall Street,
à supposer que ces réformes soient décidées
par le Congrès, les éminents conseillers d'Obama,
dont le sinistre Paulson, feront valoir à leurs amis
de la banque et de l'assurance qu'elles ne seront pas appliquées
et qu'ils peuvent donc entreprendre de les frauder sans
risques.
4. A
supposer que de telles mesures réformatrices soient
évoquées au niveau d'un future G8 ou G20,
à supposer aussi qu'il se trouve des gouvernements
pour décider d'en retenir quelques unes pas trop
rigoureuses, on fera valoir à l'internationale de
la banque et de la bourse que les mêmes règles
prudentielles (lisons règles toute de prudence en
vue de ménager les capitalistes) leurs seront appliquées.
5. Aussi
bien, de par le monde, en Europe, en Asie et ailleurs, les
prédateurs de la finance pourront continuer à
se bâtir en toute confiance un avenir prometteur.
Comme le conclut Paul Krugman (qui pourtant n'est pas plus
sévère en son for intérieur vis à
vis des banques que ne l'est Benoit VI vis-à-vis
de qui l'on sait) « the racket will just go on ».
***
Il faut
bien voir que l'internationale des prédateurs, des
menteurs et des corrupteurs ne se limite pas au monde de
la finance. Aujourd'hui, certains écologistes, par
exemple, constatent avec effroi les millions de dollars
consacrés par les industries des « vieilles
énergies », de par le monde, à nier
via des « Think Tanks » prétendument
scientifiques, le rôle de la consommation de carburants
fossiles dans le réchauffement climatique, sinon
à nier le rôle de l'homme dans les formes récentes
de celui-ci (3) . Ces millions de dollars
servent notamment à décrédibiliser
les milliers de scientifiques de par le monde pouvant apporter
la preuve du contraire.
Mais
il n'y a pas que le climat à évoquer. Il y
a aussi le volcanisme. Nous disposons d'un exemple récent
illustrant (parmi des milliers d'autres) le rôle potentiellement
meurtrier (nous pourrions dire volontairement potentiellement
meurtrier) de certains industriels pour préserver
leurs intérêts. Les 19 et 20 avril, voire ce
jour encore, l'IATA (Organisation internationale des transporteurs
aériens) s'est quasi unanimement élevée
contre les restrictions de circulation dans l'espace aérien
européen décidées par les gouvernements
des pays affectés par le nuage. Ces braves gens,
du fond de leurs fauteuils, prenaient donc, à supposer
que les gouvernements les aient écoutés, le
risque d'envoyer à la mer un certain nombre d'avions,
équipages et passagers. Vous me direz: « Oui
mais les gouvernements, plus prudents, n'a pas suivi l'IATA
». Heureusement donc que les Etats restent là
pour nous protéger ». Les cyniques répondront
qui le premier avion qui serait allé au tapis aurait
entraîné dans sa chute le gouvernement coupable
de laxisme. D'où la prudence des Etats. Ce n'est
pas le cas dans le domaine financier. Les milliers de suicidés
de la crise financière n'entraînent aucune
responsabilité gouvernementale, directe ou indirecte.
Ainsi « the racket will just go on ».
Notes
1) Voir de Jean de Maillard, « L'Arnaque » présentée
dans http://www.europesolidaire.eu/article.php?article_id=458&r_id=
2) Voir l'article du pourtant modéré Paul
Krugman dans le New York Times « Looters in Loafers
» http://www.nytimes.com/2010/04/19/opinion/19krugman.html
3) Voir l'article de Stéphane Foucart « Qui
finance les climato-sceptiques ? » Le Monde http://abonnes.lemonde.fr/planete/article/2010/04/19/qui-finance-le-climato-scepticisme_1338486_3244.html