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Article
Conscience et libre-arbitre

par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin - 01/04/2010

Lion chassant des gazelles. Cf ci-dessous

Le problème de la conscience et celui du libre-arbitre restent généralement liés dans l'approche commune, y compris chez ceux qui ne se réfèrent à aucune religion. «J'ai conscience de l'existence d'un monde extérieur à moi, dans lequel j'ai conscience d'exister en tant qu'agent autonome responsable de ses actes ». Il s'agit d'une conviction universellement répandue, même chez les cogniticiens qui nient le libre-arbitre avec la plus grande vigueur quand ils abordent la question en termes scientifiques généraux et qui oublient de s'y référer quand leur propre personne est en cause. Cependant, de plus en plus d'observations scientifiques montrent qu'il convient obligatoirement de distinguer conscience et libre-arbitre. La conscience, sous ses deux grandes formes, conscience primaire et conscience supérieure, apparaît comme un phénomène présent à des degrés divers dans tout le règne animal. Le libre-arbitre au contraire semble une construction culturelle, pour ne pas dire idéologique, auquel on ne trouve aujourd'hui ni fondements observationnels ni explications relevant des lois physiques connues, y compris de la physique quantique à laquelle certains ont tenté de raccrocher le prétendu indéterminisme de la volonté.

Or il est intéressant de constater que dans la littérature scientifique récente, cette distinction entre ce que l'on pourrait appeler la conscience, phénomène "réel" et le libre-arbitre, phénomène imaginaire, se répand de plus en plus. La raison en tient au progrès constant de l'imagerie fonctionnelle cérébrale, qui fait apparaître les modalités selon lesquelles s'activent les neurones des sujets observés, que ce soit dans les processus inconscients ou dans les processus conscients. On y voit de mieux en mieux comment chez ces sujets la perception par les sens de phénomènes du monde extérieur peut induire des coopérations entre neurones se traduisant par des états plus ou moins marqués de prise de conscience. Mais on ne voit pas apparaître d'activités neuronales surgies de nulle part et entraînant des réponses motrices ou autres du sujet. Ce serait pourtant de telles activités qui pourraient correspondre à une décision libre (non déterminée) de ce sujet. Autrement dit on peut observer les «corrélats neuraux de la conscience» mais pas ceux du libre-arbitre. Ceci rejette donc ce dernier concept dans la catégorie du non-matériel (ou non-naturaliste) ne relevant pas de l'étude scientifique.

1. La conscience. Quoi de nouveau sur le front de la recherche?

Pour étudier les corrélats neuraux de la conscience (neural correlates of consciousness, selon l'expression lancée par Francis Crick et Christof Koch en 2003), il convient évidemment de simplifier les conditions de l'expérimentation. Il faut essayer d'observer l'activité des neurones dans des situations où le sujet observé peut déclarer avoir perçu tel type de signal qu'il ne percevait pas auparavant. Cette déclaration explicite est généralement considérée comme révélant une prise de conscience. Encore faut-il distinguer les non-perceptions effectives (celles correspondant par exemple à une quelconque forme de cécité) et les perceptions qui sont bien reçues par le cerveau, mais qui restent du domaine de l'inconscient ou du pré-conscient. Aujourd'hui, plutôt que parler d'inconscient on préfère parler de conscience primaire. La distinction entre conscience supérieure et conscience primaire est devenue courante. Nous y reviendrons ci-dessous. La conscience primaire est très présente dans le monde animal, la conscience supérieure semble réservée, sauf exceptions, à l'homme en société.

Les expériences de Stanislas Dehaene

Les expériences actuelles récentes visant à expliciter les corrélats neuraux de la conscience cherchent à faire apparaître ce qui se produit en termes d'excitation des neurones dans des situations aussi simples que possible, où la conscience primaire d'un événement perçu par les sens fait place à la prise de conscience de cet événement au niveau de la conscience supérieure, se traduisant par la déclaration explicite du sujet : «j'ai vu cet événement». Un article de la revue NewScientist (20 mars 2010, p. 39) rapporte les recherches récentes menées en ce sens par l'équipe de Stanislas Dehaene à l'Inserm de Gif sur Yvette dans la suite des recherches fondatrices de Jean-Pierre Changeux. Nous les avions précédemment évoquées sur ce site, dans une conversation avec Stanislas Dehaene.

Stanislas Dehaene s'est attaché à rechercher les agents et le mode opératoire des connections dont le neurologue américain Bernard Baars du Neuroscience Institute de San Diego avait postulé l'existence dès 1983, sous le nom d'espace global de travail (global workspace theory). Cette «théorie», reprise par Stanislas Dehaene, repose sur l'hypothèse que si la conscience, primaire ou supérieure, n'est certes pas une illusion, il n'est cependant pas possible de localiser dans le cerveau un site particulier qui en serait le siège. Elle résulterait de la mise en relation, à tous moments, de diverses régions du cerveau - réparties principalement dans le cortex - mais pouvant aussi intéresser des régions plus profondes du cerveau, comme dans le cas de l'évocation de certains souvenirs.

Cette mise en relation se traduit par une activité électromagnétique observable par divers instruments et pouvant signifier une activité coordonnée et renforcée de neurones provenant des aires cérébrales intervenant dans la production des états conscients. Le passage de la conscience primaire à la conscience supérieure implique « la coordination globale de plusieurs régions. C’est ce phénomène de coordination qui fait la distinction entre inconscient et conscient, avec l’accès dans le second cas à des régions du contexte préfrontal » [Dehaene, op.cit].

Comme le rappelle le biochimiste Nick Lane dans la partie de son ouvrage « Life ascending » consacrée à la conscience chez les êtres vivants ([voir notre présentation], les neurones sont le siège d'une activité permanente. Ils « s'excitent » (fire). Autrement dit, leur activité électrique manifeste des oscillations rythmiques. Quand un neurone s'excite, il se dépolarise, sa charge électrique de membrane se dissipe en partie, du fait que des ions calcium ou sodium pénètrent dans la cellule. Si ces excitations sont sporadiques et désordonnées, elles sont difficilement enregistrables, malgré la sensibilité croissante des instruments. Si au contraire un grand nombre de neurones répartis dans le cerveau se dépolarisent et se repolarisent en vagues rythmiques, on peut enregistrer des ondes dites cérébrales avec les méthodes de l'électroencéphalographie (EEG).

Des oscillations dans la région de 40 Hz (le hertz correspond à 1 oscillation par seconde) signifient que de nombreux neurones s'activent ensemble, toutes les 25 millisecondes environ. (cf. Wolf Singer, Annals of the New York Academy of sciences, 2001) . On peut également mesurer avec des électrodes placées sur le crâne et, dans certains cas, implantées dans le cerveau lui-même, les variations dans l'activité électromagnétique de groupes de neurones voire de neurones individuels.

Les excitations peuvent se propager d'un neurone à l'autre, quand ceux-ci sont reliés par leurs synapses. Par un effet de résonance ou d'induction encore mal compris (voir ci-dessous), elles semblent pouvoir également passer d'un neurone à un autre sans que ceux-ci aient de connections synaptiques. On peut donc estimer que, dans les conditions favorables, toutes les aires cérébrales peuvent potentiellement se connecter. Ceci donne donc des arguments aux personnes considérant que la conscience résulte d'une coopération mobilisant le cas échéant l'ensemble du cerveau.

Les équipes françaises dirigées par Stanislas Dehaene, suivies par d'autres chercheurs tel Steven Laurey de l'Université de Liège, ont d'abord montré qu'existait une densité élevée de connections entre neurones dans les aires du cortex sensoriel ainsi que dans les régions du cortex pariétal et préfrontal impliquées dans les tâches liées à la planification et au raisonnement. Mais il fallait rechercher si ces connections s'activaient différemment lorsque les sujets observés étaient ou non conscients de ce que des tests leur proposaient de percevoir. Nous n'entrerons pas dans les détails ici. Disons seulement que lorsque deux images sont soumises très brièvement aux sujets, leur cerveau perçoit consciemment celles qui sont séparées par des intervalles supérieurs à quelques dizaines de millisecondes (entre 50 et 300). Au contraire, il ne perçoit consciemment que l'une d'entre elles si l'intervalle est plus court. Cependant les deux images sont également reçues par le cerveau.

L'observation n'était pas tout à fait nouvelle. Elle rejoignait celle de Benjamin Libet qui avait noté un délai d'environ 300 millisecondes entre le moment où un sujet (en fait son cerveau) engageait inconsciemment un geste  et celui où il déclarait l'avoir décidé volontairement. Ce qui est nouveau fut l'observation que, dans le cas d'une perception consciente, les neurones concernés manifestent une explosion synchrone d'activité électrique. Des explorations plus précises, utilisant des casques et même, dans le cas de patients épileptiques soumis à une chirurgie réparatrice, des électrodes implantées dans le cerveau (Raphaël Gaillard, 2009), ont confirmé l'observation. Dans les premières 300 millisecondes d'une perception, celle-ci demeure inconsciente. Ensuite et au moment où la perception émerge à la conscience, se produit une activité coordonnée de zones éventuellement distantes. Cette activité globale peut être interprétée comme la signature de la conscience prédite par la théorie de l'espace global de travail lancée initialement par Bernard Baars et repris par Dehaene. Mais est-elle la cause ou la conséquence de la prise de conscience? Elle paraît en être la cause.

Restent à identifier les raisons et la forme précise de cette coordination, ainsi que le pourquoi de ce seuil fatidique de 300 millisecondes. La coordination devrait impliquer en priorité les neurones de liaison très présents sur toute la superficie du cortex, mais d'autres types de résonance se produisent-ils ? De plus, quelles sont les catégories de conscience concernées par le mécanisme ? Qu'en est-il des émotions primordiales, des affects plus sophistiqués, des créations subjectives correspondant à la conscience supérieure, c'est-à-dire au «hard problem» évoqué depuis longtemps par le philosophe australien David Chalmers ?

Conscience primaire et conscience supérieure

Avant d'aller plus loin, revenons sur la distinction entre conscience primaire et conscience supérieure. Il convient tout d'abord de rappeler que, sauf en état de mort clinique, les cerveaux conservent en général un minimum d'activité neuronale. Il s'agit de l'état nommé par Dehaene et Laureys le «default mode network, DMN» ou réseau assurant un mode minimum de fonctionnement. Celui-ci est actif même lorsque le cerveau est en repos. Il demeure plus ou moins actif dans les cas d'atteintes cérébrales. Sa détection présente en ce cas une grande importance thérapeutique. C'est grâce à une telle détection que Laureys a pu sauver de la mort une patiente qui semblait en coma dépassé et qui a pu récupérer ensuite. Mais, chez les sujets éveillés et alertes, l'activité du cerveau dépasse très largement celle assurée par le DMN. Les entrées et sorties sensorielles, entre autres, sont permanentes et sollicitent le plus souvent des réponses globales de l'espace de travail conscient. De quelle sorte de conscience s'agit-il alors ?

Pour Dick Lane, comme pour la plupart des neuroscientifiques évolutionnistes, si le fait d'être conscient consiste pour un sujet à se représenter explicitement à lui-même sous la forme d'un Moi individuel situé dans une société et une culture, en relation avec un passé et un futur, pouvant s'exprimer et communiquer grâce aux langages symboliques, alors il s'agit de la conscience dite supérieure ou étendue dont peu d'animaux sont capables (sauf peut-être certains individus doués par brefs instants). Si par contre on nomme conscience le fait d'expérimenter les émotions, les motivations, la douleur, en reliant (inconsciemment) ces sensations à un moi sans perspectives autobiographiques et sans vraie référence à la mort, alors on peut penser que ce type de conscience, conscience généralement dite primaire, est l'apanage de très nombreux animaux, sans doute même de ceux considérés comme primitifs.

Il se trouve que la conscience primaire n'est pas très difficile à simuler. Elle suppose un système central coordinateur qui mette en relation les différents organes sensoriels et moteurs d'un organisme, fut-il un robot. Il faut seulement que dans ce système (nerveux) central puissent se trouver associés d'une façon coordonnée les différents flux d'information générés par les organes d'entrée-sortie en contact avec le monde extérieur. Les processus permettant ces associations ont été acquis au cours de l'évolution des espèces par l'expérience, celle qui au niveau de l'espèce est mémorisée dans les génomes et celle qui au niveau de l'individu est spécifiée dans le cerveau de chaque nouveau-né après sa naissance.

Pour expliquer cette prise en compte de l'expérience résultant de l'interaction avec le monde extérieur, Gérald Edelman a proposé ce qu'il a nommé le "darwinisme neural". Si nous nous limitons à l'organisation du cerveau du nouveau-né, on admettra qu'avant même la venue au monde, il est déjà grossièrement organisé (grâce aux résultats des expériences transmis par le génome) en aires susceptibles de recevoir les influx venant des organes sensoriels de façon à répondre aux besoins élémentaires de l'organisme à sa naissance. Puis, au fur et à mesure que se précise l'expérience individuelle, des connections plus spécialisées se forment, alors que d'autres dépérissent. Ceci en fonction de l'usage qui en est fait. Il en est un peu de même dans les robots modernes dont la mémoire se câble de façon autonome en fonction des interactions avec l'environnement.

On sait par exemple que l'oeil ne perçoit pas directement les objets qui nous intéressent, même si ceux-ci menacent notre survie, par exemple un lion dans la savane. Le cerveau doit apprendre à associer les lignes verticales et horizontales perçues par le cortex visuel primaire de façon à faire apparaître des formes plus complexes susceptible de comporter des significations importantes pour la survie. Ce fut sous une pression de sélection rendant indispensable de classer ou catégoriser les images construites par le cerveau en fonction de la dangerosité éventuelle de l'objet perçu que s'est constituée et a été mémorisée l'image du lion, que réactive dans notre cerveau la photographie présentée en exergue. Pour qu'une telle image apparaisse au moment opportun, il a fallu que des neurones susceptibles d'être excités par la vision du lion aient été sélectionnés et entraînés à coopérer.

Mais ces neurones n'étaient pas nécessairement voisins ni connectés au départ. Pour cela, un processus électrochimique et/ou électromagnétique a dû intervenir pour mettre en relation, durablement ou passagèrement, tous les neurones intervenant dans la construction de l'image du lion au niveau du cortex associatif. L'expression proposée par Edelman pour expliquer ceci est la suivante: «Neurons that fire together bind together». Autrement, dit les neurones qui se trouvent excités simultanément se retrouvent connectés, soit plus ou moins durablement via les synapses, soit plus ou moins passagèrement, par résonance ou induction de l'excitation électrique des uns vers les autres. Mais comme nous allons le voir (cf. ci-dessous Le binding), les modalités précises de cette connexion sont encore discutées.

Les expériences dont la conscience supérieure ne prend pas connaissance constituent l'essentiel de l'activité corticale associative. Elles contribuent à l'élaboration de la conscience primaire. Pour simplifier, on dira qu'elles sont inconscientes. Comme elles constituent l'essentiel de la vie du sujet en interaction avec son environnement, elles supposent une intense corrélation entre neurones regroupés dans les aires spécialisées, notamment des aires recevant les informations provenant des organes des sens (cortex visuel, cortex auditif...). Les données entrantes sont enregistrées et assemblées dans ces aires à l'arrivée des nerfs provenant des organes des sens. Elles peuvent ensuite se trouver combinées entre elles.

Ainsi l'image visuelle du lion prendra d'autant plus de pertinence qu'elle sera associée à des sons et à des odeurs provenant des organes de l'ouïe et de l'odorat, dont le cerveau aura appris qu'elles révèlent elles-aussi ou confirment la présence d'un lion. Dès que l'image du lion aura pris une importance suffisante dans le cerveau, pour diverses raisons tenant par exemple à l'intensité ou à la durée des perceptions enregistrées, elle pourra déclencher de la part du cerveau des réponses faisant appel à d'autres aires et entraînant des commandes motrices visant à échapper au prédateur. Ces scénarios eux-mêmes ont été mémorisés tout au long de l'évolution de l'espèce et de l'individu. Ceci sans faire appel à des processus relevant de la conscience supérieure, dans le cas du moins où ceux-ci se produisent dans le cerveau d'un animal tel que la gazelle.

Cette activité incessante du cerveau repose sur des flux coordonnés de liaison (binding) entre neurones, qui se font et se défont sur le mode inconscient de la conscience primaire. Quand ces flux ralentissent ou disparaissent, il faut en déduire que le cerveau est proche de la mort. Mais si l'on suit les conclusions de Stanislas Dehaene et al., il peut arriver que les échanges coordonnées entre neurones prennent une telle intensité que l'ensemble du phénomène, cause et effets, émerge au niveau de la conscience supérieure.

Nous avons vu que le cortex sensoriel peut se borner à enregistrer inconsciemment des données correspondant à la présence d'un lion dans l'environnement et déclencher, là encore sur le mode inconscient, des réflexes moteurs d'évitement. C'est ce que montrent couramment les documentaires dédiés à la vie sauvage. Des gazelles s'éloignent sans hâte, quasi négligemment, d'un lion qui se rapproche d'elles sans être directement menaçant.

Photo : Christophe JacqueminMais si un certain nombre d'aires reçoivent simultanément des informations d'ordre visuel, sonore et olfactives dénotant la présence d'un lion identifié comme menaçant, le processus de «binding» ou de liaison pourra s'accélérer. Les assemblées de neurones correspondant aux différentes zones concernées s'activeront simultanément, de façon cohérente et massive. Il en résultera un flash d'activité coordonnée. Chez la gazelle se produira un état brutal de panique et de fuite, tôt imité par les congénères du troupeau. Chez l'humain, si ce signal est suffisamment fort et durable, il donnera naissance à une interprétation mentale du monde capable d'émerger au niveau de la conscience supérieure, y compris en prenant une forme langagière: «un lion me (nous) charge, fuyons, mes amis...».

Le binding

Revenons sur la liaison ou « binding ».
Comment précisément se fait cette liaison, notamment lorsqu'il s'agit du passage brutal de la conscience primaire à la conscience supérieure, impliquant un nombre bien plus grand d'aires cérébrales ? Baars et d'autres neurologues, notamment Gérald Edelman, ont insisté sur le rôle des neurones de liaison mettant en relation les différentes aires sollicitées par des perceptions simultanées et constituant, nous l'avons vu, un hypothétique espace de travail conscient global. Il existe effectivement dans le cortex des neurones à axones longs, dits associatifs, qualifiés aussi de réentrants par Edelman, qui pourraient constituer l'infrastructure de l'espace global de travail. Mais rien ne prouve que ce dispositif suffise. Toutes les aires cérébrales ne sont pas connectées à toutes les autres sous forme de câblages permanents. Comment peuvent se trouver reliées des aires éventuellement très distantes, voire non corticales quand il s'agit d'évoquer des souvenirs profonds ? On peut toujours envisager des phénomènes de résonance ou induction électromagnétique à longue distance, mais l'explication paraît vague.

Pour Nick Lane, la question est aujourd'hui sans réponse. Il refuse cependant toutes les explications faisant appel à des formes de matière exotique, comme celles relevant des propriétés du monde quantique. Tant qu'il n'a pas été démontré que des bits quantiques pourraient circuler sans décohérence, par effet tunnel ou autrement, au sein de la matière cérébrale, il ne lui paraît pas possible de retenir cette hypothèse. Certes nous avons ici même relaté des recherches suspectant des effets quantiques dans la photosynthèse végétale ou dans la respiration, mais rien de tel pour le moment dans les cellules du cerveau, qu'il s'agisse des neurones ou des cellules interneuronales dites astrocytes.

Nick Lane préfère rechercher la solution de ce que Wolf Singer et Edelman avaient appelé le verrouillage de phase (phase lock) conduisant des neurones appartenant à des aires distantes du cerveau à osciller en synchronie dans ce que ce même Singer avait nommé la «poignée de mains neuronale » (neural hanshaking). L'idée serait la suivante : quand un neurone décharge (fire), il se dépolarise. Il ne peut pas décharger à nouveau avant de s'être repolarisé, ce qui lui demande un certain temps. Si un signal lui provient d'un autre neurone alors qu'il est en phase de repolarisation, ce signal sera ignoré. Si un neurone (ou un groupe de neurones) oscille 60 fois par seconde (60 Hz), il ne peut recevoir de signaux que des neurones oscillant en synchronisation de phase. Si un second groupe de neurones oscille 70 fois par seconde (70 Hz), il sera asynchrone avec le premier la plupart du temps. Ces deux groupes deviennent donc des unités indépendantes, incapable de «se serrer la main». En revanche, si un troisième groupe oscille plus lentement, à 40 Hz, les neurones de ce groupe mettront plus de temps à se repolariser et pourront donc décharger plus facilement en réponse à des neurones oscillant à 70 Hz. Autrement dit, plus lent est le rythme de l'oscillation, plus grande est la possibilité de superposition de phase avec d'autres neurones et donc plus facilement se fera la coordination.

Il reste que si ces explications pourraient faire comprendre comment quelques groupes de neurones se coordonneraient en s'excitant réciproquement pour réaliser des ensembles plus complexes participant à la création d'états de conscience étendue, on voit mal comment dans l'étroit espace endocrânial où interfèrent des dizaines de milliards de neurones, les émissions des uns et des autres pourraient ne pas se percuter et produire un bruit insupportable.

Certes les processus conscients reposent sur une sélection de type darwinienne très forte, résultant notamment des mécanismes découlant de l'attention. La conscience, qui s'exprime sous la forme d'une sortie unique par unité de temps, est obligée de sélectionner les contenus provenant des différentes aires, afin de ne pas précisément obscurcir l'émission. C'est tout au moins le cas, apparemment, concernant la conscience supérieure. Mais alors sur quelle base se fait la sélection ? L'intensité, la répétition, la durée du signal en entrée ? La plus ou moins grande disponibilité d'accès des éléments en mémoire ? Malgré les progrès de l'imagerie cérébrale et des études pharmacologiques, on voit que répondre à ces questions demandera encore des dizaines d'années d'étude, aux rythmes actuels(1).

(1) Rappelons à titre de curiosité que nous avions sur ce site donné la parole au biologiste britannique JohnJoe Mac Fadden qui avait proposé une hypothèse originale de liaison entre neurones impliquées dans les faits de conscience globaux. Cette hypothèse, à notre connaissance, n'a pas eu de suites. Il est vrai que le concept de champ permet de tout dire et son contraire.
http://www.automatesintelligents.com/echanges/2002/avr/mcfadden.html

Nous citons:

« Aujourd'hui les électro-encéphalogrammes et magnéto-encéphalogrammes permettent de voir beaucoup plus de choses, et sont couramment utilisés pour mesurer et cartographier le champ électromagnétique (em) du cerveau.

Chaque fois qu'un neurone décharge, l'activité électrique associée envoie un signal au champ em. Ainsi toute l'information produite par les neurones est liée (bound) dans un système physiquement unifié, le champ em. Cette structure est faite d'énergie plutôt que de matière (la matière des neurones), mais elle est tout aussi réelle et détient précisément la même information - sous forme intégrée et unifiée.

Mais le champ em du cerveau n'est pas seulement un puits à informations. Il peut influencer nos actions, en provoquant l'activité de certains neurones, et en inhibant celle d'autres neurones. Dans l'ensemble, sa force est faible. Mais dans un cerveau en activité, les émissions d'influx laissent de nombreux neurones en état d'indécision ou équilibre instable. Ils peuvent être sensibles à de faibles variations du champ. Ceci doit être plus particulièrement le cas quand nous nous trouvons dans des situations incertaines ou ambiguës, face auxquelles les solutions pré-programmées ou réflexes ne sont plus adéquates. Alors le champ em prend le contrôle - ce qui correspond à ce que nous appelons l'apparition du libre-arbitre.

Cette théorie explique pourquoi nous ressentons différemment les actions conscientes et les actions inconscientes. Les activités câblés "en dur" dans le cerveau n'ont accès qu'au nombre limité d'informations détenues dans chaque neurone individuel impliqué. Par contre nos actions conscientes sont connectées, via le champ em, à l'ensemble du contenu informationnel du cerveau."


2. L'illusion du libre-arbitre

* Lire: http://www.pnas.org/content/107/10/4499.ful

Anthony Cashmore, professeur de biologie à l'Université de Pennsylvanie, vient de se consacrer un long article à la thèse selon laquelle l'impression de libre-arbitre correspond à une illusion. Cette thèse certes n'est ni neuve ni originale. Elle est apparue chez certains philosophes de l'Antiquité, elle a nourri de nombreux débats chez les théologiens anciens et modernes s'inquiétant du degré de liberté de l'homme face à la prédestination. Dans nos sociétés, fussent-elles de facto de plus en plus matérialistes, elle est encore omniprésente. Elle nourrit notamment le discours des éducateurs et des institutions judiciaires, pour qui l'individu, sauf preuves contraires, doit être tenu responsable de ses actes.

Il est donc intéressant de constater qu'aux Etats-Unis, dans un pays où le retour au religieux prend des formes radicales, un professeur d'université considère le libre-arbitre comme un concept sans fondements scientifiques et propose de tirer de cette constatation toutes conséquences sociologiques et juridiques utiles. Nous résumerons ici en la commentant son argumentation. Ceci donnera l'occasion de nous demander à quels déterminismes profonds peut correspondre encore de nos jours une croyance qui demeure si répandue.

Antony Cashmore range la croyance au libre-arbitre parmi les croyances religieuses. Ni l'une ni les autres ne tiennent compte des lois du monde physique. La biologie repose sur la constatation que les systèmes vivants sont constitués de composants biochimiques qui obéissent aux lois de la chimie et de la physique. Cependant, ce postulat qui ne pose pas de problèmes métaphysiques quand il s'agit des bactéries et des plantes est violemment rejeté quand il s'agit des humains ou même lorsque son impliqués les représentants d'espèces animales réputées supérieures. Pourquoi ne pas reconnaître que des lois identiques gouvernent toutes les formes de vie ?

Cashmore rappelle que le cerveau humain opère sur deux registres, le conscient et l'inconscient. Le mode conscient, autrement dit la conscience, nous permet de nous rendre compte de certaines de nos actions, en nous faisant penser que nous les contrôlons. Mais en fait le cerveau déclenche les actions entreprises par le corps avant que la conscience s'en soit rendue compte. La conscience ne précède pas mais suit les activités neurales décisionnelles inconscientes. Ce n'est pas parce que nous pensons consciemment être confrontés à de multiples choix, lorsque nous devons prendre une décision, que nous choisissons librement ce que sera notre décision finale. Cashmore signale que pour Lucrèce, citant lui-même divers philosophes Grecs, il n'existe pas de mécanisme autre que physique nous permettant de prendre des décisions. Rien ne peut découler de rien. Le libre arbitre n'a pas de causes matérielles, donc il n'existe pas. Les atomes responsables de nos choix oscillent au hasard, atomes ou, ce qui revenait au même, multiples Dieux de la cosmogonie antique.

Aujourd'hui, les neurosciences sont incapables de faire apparaître de causes non physiques à la prise de décisions. Croire le contraire correspond à une forme attardée de vitalisme, sinon purement et simplement de magie. Tout ceci paraît parfaitement rationnel. Pourquoi alors cette persistance dans la croyance au libre-arbitre? La première et la plus évidente raison découle du fait que nous sommes conscients d'agir librement mais que nous ne sommes pas conscients des raisons qui nous portent à donner foi à cette perception, au lieu de la traiter comme une des nombreuses illusions dans lesquels l'esprit se complait.
Pour Cashmore, la croyance à la conscience volontaire (celle dans laquelle nous faisons acte de libre-arbitre) possède très probablement une base génétique. Elle procure à la société,sinon à l'individu lui-même, un avantage sélectif important. L'illusion de la responsabilité est bénéficiaire. Elle joue le rôle d'un système de contrôle a priori des décisions qui seront prises dans le futur.

Pour expliciter Cashmore, nous pourrions dire ici, en reprenant les termes utilisés par d'autres chercheurs référencés sur ce site, que l'illusion de la responsabilité renforce l'aptitude de notre cerveau à « halluciner » le futur à partir du présent et y intégrer à l'avance les décisions de survie que ce cerveau sera conduit à adopter inconsciemment le moment venu. Le simulateur de vol utilisé par les pilotes joue un peu le même rôle. Le simulateur donne au pilote, pour ne pas démobiliser son attention, l'illusion qu'en situation d'urgence il prendra des décisions rationnelles, alors qu'il réagira faute de temps sur le mode inconscient sinon automatique. Mais en fait, il expose par avance au pilote les différentes décisions entre lesquelles il sera obligé de choisir, afin que la plus opportune possible lui vienne le moment venu à l'esprit.

Ce rôle du simulateur, agissant dans le registre de la prétendue conscience volontaire, n'est pas très différent de celui joué par les différents modules cérébraux permettant à un animal de choisir (inconsciemment) une bonne solution, en cas d'urgence, parmi celles déjà enregistrées dans son cerveau. La seule différence, qui est de taille, est que le cerveau de l'animal n'ayant pas fait émerger l'illusion du libre-arbitre, ne peut faire intervenir de simulateur a priori lui permettant de recenser à l'avance les situations futures probables et les réponses les plus adaptées. En cas de compétition avec un humain l'animal dispose donc d'un temps de retard sur ce dernier.

Ainsi donc, comme le note Anthony Cashmore, si les « gènes du libre-arbitre » se montrent efficaces à convaincre notre cerveau de faire appel au simulateur de vol que représente ce concept, c'est parce que nous trouvons des avantages sélectifs à y recourir. Nous devons donc être intimement convaincus de la « réalité » de cette conscience volontaire dont nous inférons l'existence.

L'auteur consacre de longs paragraphes à démontrer pour ses lecteurs que notre comportement (y compris le sien en écrivant son texte, et le nôtre en le commentant ici) n'est pas autre chose qu'une réflexion, certes complexe et chaotique, des messages reçus en entrée par notre corps. La conscience est la conséquence, et non la cause, de processus neuraux inconscients découlant de l'influence du trio des déterminismes qu'il nomme GES [genes, environment, and stochasticism]. Nous ne pouvons qu'approuver cette conclusion, même si nous l'aurions personnellement formulée un peu différemment;

Cashmore, nous l'avons dit, va plus loin. Il souhaite que les lois sociales tiennent compte de ce qui précède, et renoncent à rechercher si les individus qui enfreignent ces lois le font ou non volontairement. On sait que la morale sociale courante, inspirant les règles s'imposant aux individus et aux groupes, ainsi que les punitions encourues par la transgression desdites règles, repose fondamentalement sur la concept de responsabilité. Pour Cashmore, les contrevenants jugés responsables doivent sans doute être empêchés de continuer à nuire, mais il est inutile de les accabler du sens de leur responsabilité. Il propose donc de simplifier le code pénal et les procédures d'instruction en limitant l'ensemble à la mise en oeuvre de mesures rendant les contrevenants incapables de récidiver.

Ce thème est souvent discuté par les juristes et plus particulièrement par les pénalistes. Mais là encore, plutôt que s'interroger ad infinitum sur la responsabilité, il vaudrait mieux considérer que si les sociétés humaines, ou pour reprendre notre vocabulaire, les systèmes anthropotechniques par l'intermédiaire desquels elles prennent une existence organique, continuent à privilégier le concept de responsabilité des acteurs sociaux, c'est parce que ce concept joue un rôle utile de frein face aux différentes motivations socialement destructrices que peuvent éprouver ces acteurs confrontés aux choix s'ouvrant à eux. Constatons-le et ne modifions pas, pour le moment, sauf à la marge, les lois actuelles. Le mieux serait sans doute l'ennemi du bien. De la même façon, nous devons constater le rôle généralement utile des globules blancs dans le fonctionnement du système immunitaire, alors même que certains rêvent de les remplacer par des nanoparticules plus adaptées à la lutte contre certaines infections.

 

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