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Article
Conscience et libre-arbitre
par
Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin - 01/04/2010
|


Lion chassant des gazelles. Cf ci-dessous
Le
problème de la conscience et celui du libre-arbitre
restent généralement liés dans l'approche
commune, y compris chez ceux qui ne se réfèrent
à aucune religion. «J'ai conscience de l'existence
d'un monde extérieur à moi, dans lequel j'ai
conscience d'exister en tant qu'agent autonome responsable
de ses actes ». Il s'agit d'une conviction universellement
répandue, même chez les cogniticiens qui nient
le libre-arbitre avec la plus grande vigueur quand ils abordent
la question en termes scientifiques généraux
et qui oublient de s'y référer quand leur
propre personne est en cause. Cependant, de plus en plus
d'observations scientifiques montrent qu'il convient obligatoirement
de distinguer conscience et libre-arbitre. La conscience,
sous ses deux grandes formes, conscience primaire et conscience
supérieure, apparaît comme un phénomène
présent à des degrés divers dans tout
le règne animal. Le libre-arbitre au contraire semble
une construction culturelle, pour ne pas dire idéologique,
auquel on ne trouve aujourd'hui ni fondements observationnels
ni explications relevant des lois physiques connues, y compris
de la physique quantique à laquelle certains ont
tenté de raccrocher le prétendu indéterminisme
de la volonté.
Or
il est intéressant de constater que dans la littérature
scientifique récente, cette distinction entre ce
que l'on pourrait appeler la conscience, phénomène
"réel" et le libre-arbitre, phénomène
imaginaire, se répand de plus en plus. La raison
en tient au progrès constant de l'imagerie fonctionnelle
cérébrale, qui fait apparaître les modalités
selon lesquelles s'activent les neurones des sujets observés,
que ce soit dans les processus inconscients ou dans les
processus conscients. On y voit de mieux en mieux comment
chez ces sujets la perception par les sens de phénomènes
du monde extérieur peut induire des coopérations
entre neurones se traduisant par des états plus ou
moins marqués de prise de conscience. Mais on ne
voit pas apparaître d'activités neuronales
surgies de nulle part et entraînant des réponses
motrices ou autres du sujet. Ce serait pourtant de telles
activités qui pourraient correspondre à une
décision libre (non déterminée) de
ce sujet. Autrement dit on peut observer les «corrélats
neuraux de la conscience» mais pas ceux du libre-arbitre.
Ceci rejette donc ce dernier concept dans la catégorie
du non-matériel (ou non-naturaliste) ne relevant
pas de l'étude scientifique.
1.
La conscience. Quoi de nouveau sur le front de la recherche?
Pour
étudier les corrélats neuraux de la conscience
(neural correlates of consciousness, selon l'expression
lancée par Francis Crick et Christof Koch en 2003),
il convient évidemment de simplifier les conditions
de l'expérimentation. Il faut essayer d'observer
l'activité des neurones dans des situations où
le sujet observé peut déclarer avoir perçu
tel type de signal qu'il ne percevait pas auparavant. Cette
déclaration explicite est généralement
considérée comme révélant une
prise de conscience. Encore faut-il distinguer les non-perceptions
effectives (celles correspondant par exemple à une
quelconque forme de cécité) et les perceptions
qui sont bien reçues par le cerveau, mais qui restent
du domaine de l'inconscient ou du pré-conscient.
Aujourd'hui, plutôt que parler d'inconscient on préfère
parler de conscience primaire. La distinction entre conscience
supérieure et conscience primaire est devenue courante.
Nous y reviendrons ci-dessous. La conscience primaire est
très présente dans le monde animal, la conscience
supérieure semble réservée, sauf exceptions,
à l'homme en société.
Les
expériences de Stanislas Dehaene
Les
expériences actuelles récentes visant à
expliciter les corrélats neuraux de la conscience
cherchent à faire apparaître ce qui se produit
en termes d'excitation des neurones dans des situations
aussi simples que possible, où la conscience primaire
d'un événement perçu par les sens fait
place à la prise de conscience de cet événement
au niveau de la conscience supérieure, se traduisant
par la déclaration explicite du sujet : «j'ai
vu cet événement». Un article de la
revue NewScientist (20 mars 2010, p. 39) rapporte
les recherches récentes menées en ce sens
par l'équipe de Stanislas Dehaene à l'Inserm
de Gif sur Yvette dans la suite des recherches fondatrices
de Jean-Pierre Changeux. Nous les avions précédemment
évoquées sur ce site, dans une conversation
avec Stanislas Dehaene.
Stanislas
Dehaene s'est attaché à rechercher les agents
et le mode opératoire des connections dont le neurologue
américain Bernard Baars du Neuroscience Institute
de San Diego avait postulé l'existence dès
1983, sous le nom d'espace global de travail (global
workspace theory). Cette «théorie»,
reprise par Stanislas Dehaene, repose sur l'hypothèse
que si la conscience, primaire ou supérieure, n'est
certes pas une illusion, il n'est cependant pas possible
de localiser dans le cerveau un site particulier qui en
serait le siège. Elle résulterait de la mise
en relation, à tous moments, de diverses régions
du cerveau - réparties principalement dans le cortex
- mais pouvant aussi intéresser des régions
plus profondes du cerveau, comme dans le cas de l'évocation
de certains souvenirs.
Cette
mise en relation se traduit par une activité électromagnétique
observable par divers instruments et pouvant signifier une
activité coordonnée et renforcée de
neurones provenant des aires cérébrales intervenant
dans la production des états conscients. Le passage
de la conscience primaire à la conscience supérieure
implique « la coordination globale de plusieurs
régions. Cest ce phénomène de
coordination qui fait la distinction entre inconscient et
conscient, avec laccès dans le second cas à
des régions du contexte préfrontal »
[Dehaene, op.cit].
Comme
le rappelle le biochimiste Nick Lane dans la partie de son
ouvrage « Life ascending »
consacrée à la conscience chez les êtres
vivants ([voir
notre présentation], les neurones sont le siège
d'une activité permanente. Ils « s'excitent »
(fire). Autrement dit, leur activité électrique
manifeste des oscillations rythmiques. Quand un neurone
s'excite, il se dépolarise, sa charge électrique
de membrane se dissipe en partie, du fait que des ions calcium
ou sodium pénètrent dans la cellule. Si ces
excitations sont sporadiques et désordonnées,
elles sont difficilement enregistrables, malgré la
sensibilité croissante des instruments. Si au contraire
un grand nombre de neurones répartis dans le cerveau
se dépolarisent et se repolarisent en vagues rythmiques,
on peut enregistrer des ondes dites cérébrales
avec les méthodes de l'électroencéphalographie
(EEG).
Des
oscillations dans la région de 40 Hz (le hertz correspond
à 1 oscillation par seconde) signifient que de nombreux
neurones s'activent ensemble, toutes les 25 millisecondes
environ. (cf. Wolf Singer, Annals of the New York Academy
of sciences, 2001) . On peut également mesurer
avec des électrodes placées sur le crâne
et, dans certains cas, implantées dans le cerveau
lui-même, les variations dans l'activité électromagnétique
de groupes de neurones voire de neurones individuels.
Les
excitations peuvent se propager d'un neurone à l'autre,
quand ceux-ci sont reliés par leurs synapses. Par
un effet de résonance ou d'induction encore mal compris
(voir ci-dessous), elles semblent pouvoir également
passer d'un neurone à un autre sans que ceux-ci aient
de connections synaptiques. On peut donc estimer que, dans
les conditions favorables, toutes les aires cérébrales
peuvent potentiellement se connecter. Ceci donne donc des
arguments aux personnes considérant que la conscience
résulte d'une coopération mobilisant le cas
échéant l'ensemble du cerveau.
Les
équipes françaises dirigées par Stanislas
Dehaene, suivies par d'autres chercheurs tel Steven Laurey
de l'Université de Liège, ont d'abord montré
qu'existait une densité élevée de connections
entre neurones dans les aires du cortex sensoriel ainsi
que dans les régions du cortex pariétal et
préfrontal impliquées dans les tâches
liées à la planification et au raisonnement.
Mais il fallait rechercher si ces connections s'activaient
différemment lorsque les sujets observés étaient
ou non conscients de ce que des tests leur proposaient de
percevoir. Nous n'entrerons pas dans les détails
ici. Disons seulement que lorsque deux images sont soumises
très brièvement aux sujets, leur cerveau perçoit
consciemment celles qui sont séparées par
des intervalles supérieurs à quelques dizaines
de millisecondes (entre 50 et 300). Au contraire, il ne
perçoit consciemment que l'une d'entre elles si l'intervalle
est plus court. Cependant les deux images sont également
reçues par le cerveau.
L'observation
n'était pas tout à fait nouvelle. Elle rejoignait
celle de Benjamin Libet qui avait noté un délai
d'environ 300 millisecondes entre le moment où un
sujet (en fait son cerveau) engageait inconsciemment un
geste et celui où il déclarait l'avoir
décidé volontairement. Ce qui est nouveau
fut l'observation que, dans le cas d'une perception consciente,
les neurones concernés manifestent une explosion
synchrone d'activité électrique. Des explorations
plus précises, utilisant des casques et même,
dans le cas de patients épileptiques soumis à
une chirurgie réparatrice, des électrodes
implantées dans le cerveau (Raphaël Gaillard,
2009), ont confirmé l'observation. Dans les premières
300 millisecondes d'une perception, celle-ci demeure inconsciente.
Ensuite et au moment où la perception émerge
à la conscience, se produit une activité coordonnée
de zones éventuellement distantes. Cette activité
globale peut être interprétée comme
la signature de la conscience prédite par la théorie
de l'espace global de travail lancée initialement
par Bernard Baars et repris par Dehaene. Mais est-elle la
cause ou la conséquence de la prise de conscience?
Elle paraît en être la cause.
Restent
à identifier les raisons et la forme précise
de cette coordination, ainsi que le pourquoi de ce seuil
fatidique de 300 millisecondes. La coordination devrait
impliquer en priorité les neurones de liaison très
présents sur toute la superficie du cortex, mais
d'autres types de résonance se produisent-ils ? De
plus, quelles sont les catégories de conscience concernées
par le mécanisme ? Qu'en est-il des émotions
primordiales, des affects plus sophistiqués, des
créations subjectives correspondant à la conscience
supérieure, c'est-à-dire au «hard
problem» évoqué depuis longtemps
par le philosophe australien David Chalmers ?
Conscience
primaire et conscience supérieure
Avant
d'aller plus loin, revenons sur la distinction entre conscience
primaire et conscience supérieure. Il convient tout
d'abord de rappeler que, sauf en état de mort clinique,
les cerveaux conservent en général un minimum
d'activité neuronale. Il s'agit de l'état
nommé par Dehaene et Laureys le «default
mode network, DMN» ou réseau assurant un
mode minimum de fonctionnement. Celui-ci est actif même
lorsque le cerveau est en repos. Il demeure plus ou moins
actif dans les cas d'atteintes cérébrales.
Sa détection présente en ce cas une grande
importance thérapeutique. C'est grâce à
une telle détection que Laureys a pu sauver de la
mort une patiente qui semblait en coma dépassé
et qui a pu récupérer ensuite. Mais, chez
les sujets éveillés et alertes, l'activité
du cerveau dépasse très largement celle assurée
par le DMN. Les entrées et sorties sensorielles,
entre autres, sont permanentes et sollicitent le plus souvent
des réponses globales de l'espace de travail conscient.
De quelle sorte de conscience s'agit-il alors ?
Pour
Dick Lane, comme pour la plupart des neuroscientifiques
évolutionnistes, si le fait d'être conscient
consiste pour un sujet à se représenter explicitement
à lui-même sous la forme d'un Moi individuel
situé dans une société et une culture,
en relation avec un passé et un futur, pouvant s'exprimer
et communiquer grâce aux langages symboliques, alors
il s'agit de la conscience dite supérieure ou étendue
dont peu d'animaux sont capables (sauf peut-être certains
individus doués par brefs instants). Si par contre
on nomme conscience le fait d'expérimenter les émotions,
les motivations, la douleur, en reliant (inconsciemment)
ces sensations à un moi sans perspectives autobiographiques
et sans vraie référence à la mort,
alors on peut penser que ce type de conscience, conscience
généralement dite primaire, est l'apanage
de très nombreux animaux, sans doute même de
ceux considérés comme primitifs.
Il se
trouve que la conscience primaire n'est pas très
difficile à simuler. Elle suppose un système
central coordinateur qui mette en relation les différents
organes sensoriels et moteurs d'un organisme, fut-il un
robot. Il faut seulement que dans ce système (nerveux)
central puissent se trouver associés d'une façon
coordonnée les différents flux d'information
générés par les organes d'entrée-sortie
en contact avec le monde extérieur. Les processus
permettant ces associations ont été acquis
au cours de l'évolution des espèces par l'expérience,
celle qui au niveau de l'espèce est mémorisée
dans les génomes et celle qui au niveau de l'individu
est spécifiée dans le cerveau de chaque nouveau-né
après sa naissance.
Pour
expliquer cette prise en compte de l'expérience résultant
de l'interaction avec le monde extérieur, Gérald
Edelman a proposé ce qu'il a nommé le "darwinisme
neural". Si nous nous limitons à l'organisation
du cerveau du nouveau-né, on admettra qu'avant même
la venue au monde, il est déjà grossièrement
organisé (grâce aux résultats des expériences
transmis par le génome) en aires susceptibles de
recevoir les influx venant des organes sensoriels de façon
à répondre aux besoins élémentaires
de l'organisme à sa naissance. Puis, au fur et à
mesure que se précise l'expérience individuelle,
des connections plus spécialisées se forment,
alors que d'autres dépérissent. Ceci en fonction
de l'usage qui en est fait. Il en est un peu de même
dans les robots modernes dont la mémoire se câble
de façon autonome en fonction des interactions avec
l'environnement.
On sait
par exemple que l'oeil ne perçoit pas directement
les objets qui nous intéressent, même si ceux-ci
menacent notre survie, par exemple un lion dans la savane.
Le cerveau doit apprendre à associer les lignes verticales
et horizontales perçues par le cortex visuel primaire
de façon à faire apparaître des formes
plus complexes susceptible de comporter des significations
importantes pour la survie. Ce fut sous une pression de
sélection rendant indispensable de classer ou catégoriser
les images construites par le cerveau en fonction de la
dangerosité éventuelle de l'objet perçu
que s'est constituée et a été mémorisée
l'image du lion, que réactive dans notre cerveau
la photographie présentée en exergue. Pour
qu'une telle image apparaisse au moment opportun, il a fallu
que des neurones susceptibles d'être excités
par la vision du lion aient été sélectionnés
et entraînés à coopérer.
Mais
ces neurones n'étaient pas nécessairement
voisins ni connectés au départ. Pour cela,
un processus électrochimique et/ou électromagnétique
a dû intervenir pour mettre en relation, durablement
ou passagèrement, tous les neurones intervenant dans
la construction de l'image du lion au niveau du cortex associatif.
L'expression proposée par Edelman pour expliquer
ceci est la suivante: «Neurons that fire together
bind together». Autrement, dit les neurones qui
se trouvent excités simultanément se retrouvent
connectés, soit plus ou moins durablement via les
synapses, soit plus ou moins passagèrement, par résonance
ou induction de l'excitation électrique des uns vers
les autres. Mais comme nous allons le voir (cf. ci-dessous
Le binding), les modalités précises de cette
connexion sont encore discutées.
Les
expériences dont la conscience supérieure
ne prend pas connaissance constituent l'essentiel de l'activité
corticale associative. Elles contribuent à l'élaboration
de la conscience primaire. Pour simplifier, on dira qu'elles
sont inconscientes. Comme elles constituent l'essentiel
de la vie du sujet en interaction avec son environnement,
elles supposent une intense corrélation entre neurones
regroupés dans les aires spécialisées,
notamment des aires recevant les informations provenant
des organes des sens (cortex visuel, cortex auditif...).
Les données entrantes sont enregistrées et
assemblées dans ces aires à l'arrivée
des nerfs provenant des organes des sens. Elles peuvent
ensuite se trouver combinées entre elles.
Ainsi
l'image visuelle du lion prendra d'autant plus de pertinence
qu'elle sera associée à des sons et à
des odeurs provenant des organes de l'ouïe et de l'odorat,
dont le cerveau aura appris qu'elles révèlent
elles-aussi ou confirment la présence d'un lion.
Dès que l'image du lion aura pris une importance
suffisante dans le cerveau, pour diverses raisons tenant
par exemple à l'intensité ou à la durée
des perceptions enregistrées, elle pourra déclencher
de la part du cerveau des réponses faisant appel
à d'autres aires et entraînant des commandes
motrices visant à échapper au prédateur.
Ces scénarios eux-mêmes ont été
mémorisés tout au long de l'évolution
de l'espèce et de l'individu. Ceci sans faire appel
à des processus relevant de la conscience supérieure,
dans le cas du moins où ceux-ci se produisent dans
le cerveau d'un animal tel que la gazelle.
Cette
activité incessante du cerveau repose sur des flux
coordonnés de liaison (binding) entre neurones, qui
se font et se défont sur le mode inconscient de la
conscience primaire. Quand ces flux ralentissent ou disparaissent,
il faut en déduire que le cerveau est proche de la
mort. Mais si l'on suit les conclusions de Stanislas Dehaene
et al., il peut arriver que les échanges
coordonnées entre neurones prennent une telle intensité
que l'ensemble du phénomène, cause et effets,
émerge au niveau de la conscience supérieure.
Nous
avons vu que le cortex sensoriel peut se borner à
enregistrer inconsciemment des données correspondant
à la présence d'un lion dans l'environnement
et déclencher, là encore sur le mode inconscient,
des réflexes moteurs d'évitement. C'est
ce que montrent couramment les documentaires dédiés
à la vie sauvage. Des gazelles s'éloignent
sans hâte, quasi négligemment, d'un lion qui
se rapproche d'elles sans être directement menaçant.
Mais
si un certain nombre d'aires reçoivent simultanément
des informations d'ordre visuel, sonore et olfactives dénotant
la présence d'un lion identifié comme menaçant,
le processus de «binding» ou de liaison pourra
s'accélérer. Les assemblées de neurones
correspondant aux différentes zones concernées
s'activeront simultanément, de façon cohérente
et massive. Il en résultera un flash d'activité
coordonnée. Chez la gazelle se produira un état
brutal de panique et de fuite, tôt imité par
les congénères du troupeau. Chez l'humain,
si ce signal est suffisamment fort et durable, il donnera
naissance à une interprétation mentale du
monde capable d'émerger au niveau de la conscience
supérieure, y compris en prenant une forme langagière:
«un lion me (nous) charge, fuyons, mes amis...».
Le binding
Revenons
sur la liaison ou « binding ».
Comment précisément se fait cette liaison,
notamment lorsqu'il s'agit du passage brutal de la conscience
primaire à la conscience supérieure, impliquant
un nombre bien plus grand d'aires cérébrales
? Baars et d'autres neurologues, notamment Gérald
Edelman, ont insisté sur le rôle des neurones
de liaison mettant en relation les différentes aires
sollicitées par des perceptions simultanées
et constituant, nous l'avons vu, un hypothétique
espace de travail conscient global. Il existe effectivement
dans le cortex des neurones à axones longs, dits
associatifs, qualifiés aussi de réentrants
par Edelman, qui pourraient constituer l'infrastructure
de l'espace global de travail. Mais rien ne prouve que ce
dispositif suffise. Toutes les aires cérébrales
ne sont pas connectées à toutes les autres
sous forme de câblages permanents. Comment peuvent
se trouver reliées des aires éventuellement
très distantes, voire non corticales quand il s'agit
d'évoquer des souvenirs profonds ? On peut toujours
envisager des phénomènes de résonance
ou induction électromagnétique à longue
distance, mais l'explication paraît vague.
Pour
Nick Lane, la question est aujourd'hui sans réponse.
Il refuse cependant toutes les explications faisant appel
à des formes de matière exotique, comme celles
relevant des propriétés du monde quantique.
Tant qu'il n'a pas été démontré
que des bits quantiques pourraient circuler sans décohérence,
par effet tunnel ou autrement, au sein de la matière
cérébrale, il ne lui paraît pas possible
de retenir cette hypothèse. Certes nous avons ici
même relaté des recherches suspectant des effets
quantiques dans la photosynthèse végétale
ou dans la respiration, mais rien de tel pour le moment
dans les cellules du cerveau, qu'il s'agisse des neurones
ou des cellules interneuronales dites astrocytes.
Nick
Lane préfère rechercher la solution de ce
que Wolf Singer et Edelman avaient appelé le verrouillage
de phase (phase lock) conduisant des neurones appartenant
à des aires distantes du cerveau à osciller
en synchronie dans ce que ce même Singer avait nommé
la «poignée de mains neuronale »
(neural hanshaking). L'idée serait la suivante
: quand un neurone décharge (fire), il se
dépolarise. Il ne peut pas décharger à
nouveau avant de s'être repolarisé, ce qui
lui demande un certain temps. Si un signal lui provient
d'un autre neurone alors qu'il est en phase de repolarisation,
ce signal sera ignoré. Si un neurone (ou un groupe
de neurones) oscille 60 fois par seconde (60 Hz), il ne
peut recevoir de signaux que des neurones oscillant en synchronisation
de phase. Si un second groupe de neurones oscille 70 fois
par seconde (70 Hz), il sera asynchrone avec le premier
la plupart du temps. Ces deux groupes deviennent donc des
unités indépendantes, incapable de «se
serrer la main». En revanche, si un troisième
groupe oscille plus lentement, à 40 Hz, les neurones
de ce groupe mettront plus de temps à se repolariser
et pourront donc décharger plus facilement en réponse
à des neurones oscillant à 70 Hz. Autrement
dit, plus lent est le rythme de l'oscillation, plus grande
est la possibilité de superposition de phase avec
d'autres neurones et donc plus facilement se fera la coordination.
Il reste
que si ces explications pourraient faire comprendre comment
quelques groupes de neurones se coordonneraient en s'excitant
réciproquement pour réaliser des ensembles
plus complexes participant à la création d'états
de conscience étendue, on voit mal comment dans l'étroit
espace endocrânial où interfèrent des
dizaines de milliards de neurones, les émissions
des uns et des autres pourraient ne pas se percuter et produire
un bruit insupportable.
Certes
les processus conscients reposent sur une sélection
de type darwinienne très forte, résultant
notamment des mécanismes découlant de l'attention.
La conscience, qui s'exprime sous la forme d'une sortie
unique par unité de temps, est obligée de
sélectionner les contenus provenant des différentes
aires, afin de ne pas précisément obscurcir
l'émission. C'est tout au moins le cas, apparemment,
concernant la conscience supérieure. Mais alors sur
quelle base se fait la sélection ? L'intensité,
la répétition, la durée du signal en
entrée ? La plus ou moins grande disponibilité
d'accès des éléments en mémoire
? Malgré les progrès de l'imagerie cérébrale
et des études pharmacologiques, on voit que répondre
à ces questions demandera encore des dizaines d'années
d'étude, aux rythmes actuels(1).
(1)
Rappelons à titre de curiosité que nous avions
sur ce site donné la parole au biologiste britannique
JohnJoe Mac Fadden qui avait proposé une hypothèse
originale de liaison entre neurones impliquées dans
les faits de conscience globaux. Cette hypothèse,
à notre connaissance, n'a pas eu de suites. Il est
vrai que le concept de champ permet de tout dire et son
contraire.
http://www.automatesintelligents.com/echanges/2002/avr/mcfadden.html
Nous
citons:
« Aujourd'hui les électro-encéphalogrammes
et magnéto-encéphalogrammes permettent de
voir beaucoup plus de choses, et sont couramment utilisés
pour mesurer et cartographier le champ électromagnétique
(em) du cerveau.
Chaque fois qu'un neurone décharge, l'activité
électrique associée envoie un signal au champ
em. Ainsi toute l'information produite par les neurones
est liée (bound) dans un système physiquement
unifié, le champ em. Cette structure est faite d'énergie
plutôt que de matière (la matière des
neurones), mais elle est tout aussi réelle et détient
précisément la même information - sous
forme intégrée et unifiée.
Mais le champ em du cerveau n'est pas seulement un puits
à informations. Il peut influencer nos actions, en
provoquant l'activité de certains neurones, et en
inhibant celle d'autres neurones. Dans l'ensemble, sa force
est faible. Mais dans un cerveau en activité, les
émissions d'influx laissent de nombreux neurones
en état d'indécision ou équilibre instable.
Ils peuvent être sensibles à de faibles variations
du champ. Ceci doit être plus particulièrement
le cas quand nous nous trouvons dans des situations incertaines
ou ambiguës, face auxquelles les solutions pré-programmées
ou réflexes ne sont plus adéquates. Alors
le champ em prend le contrôle - ce qui correspond
à ce que nous appelons l'apparition du libre-arbitre.
Cette théorie explique pourquoi nous ressentons différemment
les actions conscientes et les actions inconscientes. Les
activités câblés "en dur"
dans le cerveau n'ont accès qu'au nombre limité
d'informations détenues dans chaque neurone individuel
impliqué. Par contre nos actions conscientes sont
connectées, via le champ em, à l'ensemble
du contenu informationnel du cerveau."
2. L'illusion du libre-arbitre
* Lire:
http://www.pnas.org/content/107/10/4499.ful
Anthony
Cashmore, professeur de biologie à l'Université
de Pennsylvanie, vient de se consacrer un long article à
la thèse selon laquelle l'impression de libre-arbitre
correspond à une illusion. Cette thèse certes
n'est ni neuve ni originale. Elle est apparue chez certains
philosophes de l'Antiquité, elle a nourri de nombreux
débats chez les théologiens anciens et modernes
s'inquiétant du degré de liberté de
l'homme face à la prédestination. Dans nos
sociétés, fussent-elles de facto de plus en
plus matérialistes, elle est encore omniprésente.
Elle nourrit notamment le discours des éducateurs
et des institutions judiciaires, pour qui l'individu, sauf
preuves contraires, doit être tenu responsable de
ses actes.
Il est donc intéressant de constater qu'aux Etats-Unis,
dans un pays où le retour au religieux prend des
formes radicales, un professeur d'université considère
le libre-arbitre comme un concept sans fondements scientifiques
et propose de tirer de cette constatation toutes conséquences
sociologiques et juridiques utiles. Nous résumerons
ici en la commentant son argumentation. Ceci donnera l'occasion
de nous demander à quels déterminismes profonds
peut correspondre encore de nos jours une croyance qui demeure
si répandue.
Antony
Cashmore range la croyance au libre-arbitre parmi les croyances
religieuses. Ni l'une ni les autres ne tiennent compte des
lois du monde physique. La biologie repose sur la constatation
que les systèmes vivants sont constitués de
composants biochimiques qui obéissent aux lois de
la chimie et de la physique. Cependant, ce postulat qui
ne pose pas de problèmes métaphysiques quand
il s'agit des bactéries et des plantes est violemment
rejeté quand il s'agit des humains ou même
lorsque son impliqués les représentants d'espèces
animales réputées supérieures. Pourquoi
ne pas reconnaître que des lois identiques gouvernent
toutes les formes de vie ?
Cashmore
rappelle que le cerveau humain opère sur deux registres,
le conscient et l'inconscient. Le mode conscient, autrement
dit la conscience, nous permet de nous rendre compte de
certaines de nos actions, en nous faisant penser que nous
les contrôlons. Mais en fait le cerveau déclenche
les actions entreprises par le corps avant que la conscience
s'en soit rendue compte. La conscience ne précède
pas mais suit les activités neurales décisionnelles
inconscientes. Ce n'est pas parce que nous pensons consciemment
être confrontés à de multiples choix,
lorsque nous devons prendre une décision, que nous
choisissons librement ce que sera notre décision
finale. Cashmore signale que pour Lucrèce, citant
lui-même divers philosophes Grecs, il n'existe pas
de mécanisme autre que physique nous permettant de
prendre des décisions. Rien ne peut découler
de rien. Le libre arbitre n'a pas de causes matérielles,
donc il n'existe pas. Les atomes responsables de nos choix
oscillent au hasard, atomes ou, ce qui revenait au même,
multiples Dieux de la cosmogonie antique.
Aujourd'hui,
les neurosciences sont incapables de faire apparaître
de causes non physiques à la prise de décisions.
Croire le contraire correspond à une forme attardée
de vitalisme, sinon purement et simplement de magie. Tout
ceci paraît parfaitement rationnel. Pourquoi alors
cette persistance dans la croyance au libre-arbitre? La
première et la plus évidente raison découle
du fait que nous sommes conscients d'agir librement mais
que nous ne sommes pas conscients des raisons qui nous portent
à donner foi à cette perception, au lieu de
la traiter comme une des nombreuses illusions dans lesquels
l'esprit se complait.
Pour Cashmore, la croyance à la conscience volontaire
(celle dans laquelle nous faisons acte de libre-arbitre)
possède très probablement une base génétique.
Elle procure à la société,sinon à
l'individu lui-même, un avantage sélectif important.
L'illusion de la responsabilité est bénéficiaire.
Elle joue le rôle d'un système de contrôle
a priori des décisions qui seront prises dans le
futur.
Pour expliciter Cashmore, nous pourrions dire ici, en reprenant
les termes utilisés par d'autres chercheurs référencés
sur ce site, que l'illusion de la responsabilité
renforce l'aptitude de notre cerveau à « halluciner »
le futur à partir du présent et y intégrer
à l'avance les décisions de survie que ce
cerveau sera conduit à adopter inconsciemment le
moment venu. Le simulateur de vol utilisé par les
pilotes joue un peu le même rôle. Le simulateur
donne au pilote, pour ne pas démobiliser son attention,
l'illusion qu'en situation d'urgence il prendra des décisions
rationnelles, alors qu'il réagira faute de temps
sur le mode inconscient sinon automatique. Mais en fait,
il expose par avance au pilote les différentes décisions
entre lesquelles il sera obligé de choisir, afin
que la plus opportune possible lui vienne le moment venu
à l'esprit.
Ce rôle du simulateur, agissant dans le registre de
la prétendue conscience volontaire, n'est pas très
différent de celui joué par les différents
modules cérébraux permettant à un animal
de choisir (inconsciemment) une bonne solution, en cas d'urgence,
parmi celles déjà enregistrées dans
son cerveau. La seule différence, qui est de taille,
est que le cerveau de l'animal n'ayant pas fait émerger
l'illusion du libre-arbitre, ne peut faire intervenir de
simulateur a priori lui permettant de recenser à
l'avance les situations futures probables et les réponses
les plus adaptées. En cas de compétition avec
un humain l'animal dispose donc d'un temps de retard sur
ce dernier.
Ainsi donc, comme le note Anthony Cashmore, si les « gènes
du libre-arbitre » se montrent efficaces à
convaincre notre cerveau de faire appel au simulateur de
vol que représente ce concept, c'est parce que nous
trouvons des avantages sélectifs à y recourir.
Nous devons donc être intimement convaincus de la
« réalité » de cette
conscience volontaire dont nous inférons l'existence.
L'auteur
consacre de longs paragraphes à démontrer
pour ses lecteurs que notre comportement (y compris le sien
en écrivant son texte, et le nôtre en le commentant
ici) n'est pas autre chose qu'une réflexion, certes
complexe et chaotique, des messages reçus en entrée
par notre corps. La conscience est la conséquence,
et non la cause, de processus neuraux inconscients découlant
de l'influence du trio des déterminismes qu'il nomme
GES [genes, environment, and stochasticism]. Nous
ne pouvons qu'approuver cette conclusion, même si
nous l'aurions personnellement formulée un peu différemment;
Cashmore, nous l'avons dit, va plus loin. Il souhaite que
les lois sociales tiennent compte de ce qui précède,
et renoncent à rechercher si les individus qui enfreignent
ces lois le font ou non volontairement. On sait que la morale
sociale courante, inspirant les règles s'imposant
aux individus et aux groupes, ainsi que les punitions encourues
par la transgression desdites règles, repose fondamentalement
sur la concept de responsabilité. Pour Cashmore,
les contrevenants jugés responsables doivent sans
doute être empêchés de continuer à
nuire, mais il est inutile de les accabler du sens de leur
responsabilité. Il propose donc de simplifier le
code pénal et les procédures d'instruction
en limitant l'ensemble à la mise en oeuvre de mesures
rendant les contrevenants incapables de récidiver.
Ce thème est souvent discuté par les juristes
et plus particulièrement par les pénalistes.
Mais là encore, plutôt que s'interroger ad
infinitum sur la responsabilité, il vaudrait mieux
considérer que si les sociétés humaines,
ou pour reprendre notre vocabulaire, les systèmes
anthropotechniques par l'intermédiaire desquels elles
prennent une existence organique, continuent à privilégier
le concept de responsabilité des acteurs sociaux,
c'est parce que ce concept joue un rôle utile de frein
face aux différentes motivations socialement destructrices
que peuvent éprouver ces acteurs confrontés
aux choix s'ouvrant à eux. Constatons-le et ne modifions
pas, pour le moment, sauf à la marge, les lois actuelles.
Le mieux serait sans doute l'ennemi du bien. De la même
façon, nous devons constater le rôle généralement
utile des globules blancs dans le fonctionnement du système
immunitaire, alors même que certains rêvent
de les remplacer par des nanoparticules plus adaptées
à la lutte contre certaines infections.