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L'arnaque : la finance au-dessus des lois et
des règles
Gallimard - 2010
par
Jean de Maillard
présentation et
commentaires par Jean-Paul Baquiast
04/03/2010
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Les
prédateurs financiers et les Etats
Jean
de Maillard est vice-président du tribunal
de grande instance d'Orléans, et enseignant
à Sciences Po. Il a déjà
écrit plusieurs livres sur la criminalité
économique et ses liens avec les Etats,
y compris évidemment les Etats européens.
Nous les avions cités en temps utile.
Ses analyses courageuses et jamais démenties
se heurtent malheureusement à une grande
indifférence. Il faut lire son dernier
livre. Celui-ci vient en appui des
critiques faites aujourd'hui au système
néo-libéral et aux banques qui
en sont les instruments les plus visibles.
Les Institutions financières ne sont
pas seulement fréquemment pénétrées
par les mafias. Elles adoptent depuis quelques
années les pratiques de la criminalité
financière, dans l'ignorance et parfois
la complicité des gouvernements.
Le livre montre
que la crise de l'automne 2008 n'est que l'aboutissement
d'une histoire longue où la fraude,
telle celle déployée (à
petite échelle) par l'aventurier Madoff,
a fourni aux institutions les plus « honorables »,
banques, sociétés d'assurances,
banques centrales et finalement Etats, les
techniques et modes de gestion de l'économie.
La frontière entre le légal
et l'illégal est devenue floue, du
fait notamment de la dérégulation
qui a rendu inopérantes les anciennes
régulations publiques (telles celles
en France de l'Autorité des marchés
financiers) et y a substitué des règles
privées. Celles-ci sont conçues,
non seulement pour faciliter les spéculations
réputées honnêtes des
agents économiques, mais surtout pour
permettre le déploiement des plus opaques
d'entre elles. On évoque à juste
titre les paradis fiscaux, mais le mal est
bien plus profond puisque c'est toute la sphère
politico-financière qui est impliquée.
Les mêmes
causes entraînant les mêmes effets,
la crise continuera à s'étendre,
à partir des nouvelles bulles constamment
créées. S'en prenant aujourd'hui
à la solvabilité des Etats,
les « marchés »
c'est-à-dire des établissements
financiers dont le nom est sur les lèvres
des gens initiés, vont recommencer
à spéculer sur les bourses de
matières premières ou produits
agricoles. Il n'y a pas de raison que le mécanisme
s'arrête, Trop de pouvoirs établis,
privés ou publics, en profitent.
Constat désespérant,
que certains ne manqueront pas de dénoncer
comme une nouvelle manifestation de la théorie
des complots. Désespérant sans
doute pour ceux qui s'imaginent encore que
les incantations sur les thèmes de
la moralisation et la régulation peuvent
avoir prise sur des activités qui se
sont constituées précisément
pour contourner les normes. Mais stimulant
cependant pour ceux qui cherchent à
comprendre le plus scientifiquement possible,
le plus «systémiquement»
possible, la façon dont évolue
le monde actuel.
Inutile de
dire que, conformément à notre
analyse des systèmes que nous nommons
anthropotechniques, la technologie joue
le plus grand rôle dans la promotion
des activités criminelles. C'est le
cas notamment des bourses noires ou dark
pools dénoncées par Jean
de Maillard, qui fonctionnent grâce
à l'interconnexion mondiale en quasi
temps réels des places de marché.
Mais alors,
que faire? Nous n'avons pas de réponse
pour notre part, car les remèdes sous
forme de nouvelles régulations publiques
risquent d'être très vite contaminés
à leur tour, comme le furent dans l'histoire
les mouvements révolutionnaires censés
mettre à bas les dictatures. Disons
que dans un premier temps il est déjà
utile d'étudier ce qui se passe. D'où
l'intérêt de lire les ouvrages
d'hommes courageux tels que Jean de Maillard.
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Dans ses fonctions
de vice-président du tribunal de grande instance
d'Orléans, Jean de Maillard ne traite qu'occasionnellement
de la délinquance économique et financière.
Mais au cours de sa carrière et aussi au titre
de ses recherches universitaires, il s'est particulièrement
intéressé aux différentes manifestations
de la criminalité économique dans ses
relations avec les institutions politiques et administratives.
Il y a consacré plusieurs livres très
remarqués et qui ont souvent dérangé,
notamment au sein du monde juridique et politique
français où l'on n'aime pas trop voir
évoquer ces questions. Ceci a suffit à
le faire ranger parmi les militants de l'anticapitalisme
et de l'altermondialisme, complété
d'un anti-américanisme systématique
divers qualificatifs qui bien évidemment
perdent tout sens à la lecture de ses travaux.
Nous avons pour notre
part trouvé dans l'Arnaque un grand nombre
d'arguments et de propositions originales éclairant
les modalités par lesquelles les acteurs de
la finance internationale, se comportant en véritables
prédateurs, achèvent de détruire
les civilisations traditionnelles sans pour autant
faire naître un monde nouveau. La thèse
n'est certes pas nouvelle. Les critiques portées
à l'égard d'un capitalisme financier
« devenu fou » se sont multipliées
ces dernières années.
Mais l'originalité
de ce livre consiste à combattre l'illusion
selon laquelle les Etats, volant au secours des victimes
du système économique, peuvent moraliser
et réguler les excès de la spéculation,
ainsi que compenser par des politiques fiscales et
sociales la dureté de l'exploitation qui est
imposée sous des formes différentes
à l'ensemble des travailleurs, aussi bien dans
les pays riches que dans les pays émergents
et pauvres. Les Etats, pour Jean de Maillard, qui
reprend là en le rajeunissant une vieille thèse
marxiste, sont au service des prédateurs économiques
grands et petits. C'est ainsi que, donnant l'apparence
de la combattre, ils tolèrent voire encouragent
la criminalité économique qui
devient, si l'on peut dire, le mode standard ou par
défaut de fonctionnement du capitalisme international.
Le message n'est pas
facile à admettre, notamment en Europe où
l'état de droit, servi par des administrations
et des juridictions aussi intègres qu'il est
possible, reste un véritable credo. L'opinion
rejettera donc les constatations de Jean de Maillard,
comme exagérément pessimistes et négatives.
Nous voudrions au contraire montrer dans cet article
qu'elles ne le sont pas. Elles doivent contribuer
à une analyse scientifique de l'évolution
de monde, selon laquelle l'optimisme naïf n'a
pas sa place. D'une façon générale,
et pas seulement au plan économique, la compétition
entre ce que nous avons nous-mêmes nommé
des superorganismes anthropotechniques semble conduire
nos civilisations à des conflits et catastrophes
très difficilement évitables.
1.
A propos de « L'Arnaque »
« L'Arnaque
», nous l'avons dit, va beaucoup plus
loin que les ouvrages précédents de
Jean de Maillard. C'est la clef de voûte qui
donne leur sens aux pierres de l'édifice. Le
livre révèle dans toute son ampleur
un système universel de domination jusque là
dissimulé par les faux-semblants. Or ce système
est effrayant. Le découvrir enlève définitivement
les illusions que l'on pouvait avoir sur les bons
sentiments et les bonnes intentions qu'affichent pour
s'imposer aux populations ceux qui utilisent à
leur profit les institutions politiques.
Plus particulièrement
visés sont les Etats dits occidentaux et les
lois présentés, au moins dans nos démocraties,
comme au service de l'intérêt général.
En réalité il s'agit de formes renouvelées,
modernisées et mondialisées des vieilles
techniques par lesquelles des minorités de
dominants utilisaient la force des armes et l'assujettissement
aux religions pour s'emparer de tout ce que pouvaient
produire des foules d'esclaves assujetties.
L'idée n'est
pas nouvelle dira-t-on. L'Etat oppresseur avait été
dénoncé depuis plusieurs siècles
par les philosophes. Marx avait repris et modernisé
ce thème en le liant à la lutte des
classes, sans grand succès puisque les pouvoirs
communistes s'inspirant du marxisme avaient reconstitué
rapidement des formes d'Etats totalitaires au moins
aussi efficaces que les Etats dits bourgeois pour
dominer les masses. Mais dans la suite de la crise
de 1929 et de la seconde guerre mondiale, les théoriciens
de l'Etat-providence et de la social-démocratie
avaient pensé pouvoir proposer un modèle
de l'Etat tout différent et bien plus attrayant.
Il s'agissait d'un ensemble d'institutions capables
d'arbitrer entre les intérêts des classes
dirigeantes et ceux des travailleurs, sans être
systématiquement au service des premières.
En conséquence
de ce modèle, aussi bien dans l'Amérique
de l'après New Deal qu'en Europe occidentale,
des lois sociales, des organisations mutualistes,
des pouvoirs d'arbitrage avaient été
mis en place, notamment dans le domaine du travail
et de la santé, pour faire partager par l'ensemble
des citoyens les risques qui pesaient jusqu'à
présent sur les seuls travailleurs, notamment
les plus pauvres et les moins bien organisés.
Des administrations avaient été constituées
pour contrôler la bonne application de ces lois
par les employeurs et plus généralement
par la société. Il avait été
annoncé que les dérogations et fraudes,
évidemment inévitables, seraient recherchées
et sanctionnées sous l'autorité du
pouvoir judiciaire. L'Etat oppresseur dénoncé
par les forces de gauche jusqu'aux années trente
était ainsi devenu l'Etat protecteur. Certains
opposants politiques restaient sceptiques, mais dans
l'ensemble le virage semblait acquis, même dans
les pays dont la majorité demeurait conservatrice.
Aussi, à partir
de la fin de la seconde guerre mondiale, des générations
entières de fonctionnaires et de magistrats
avaient été recrutées et formées
dans la perspective de se mettre, par l'intermédiaire
des administrations publiques, au service de
cet Etat arbitre, de cet Etat-protecteur et de l'intérêt
général qu'il incarnait. Lorsque l'auteur
de cet article avait fait le choix de se présenter
au concours de recrutement de l'Ecole Nationale d'Administration
en France, comme sans doute Jean de Maillard au concours
de l'Ecole Nationale de la Magistrature, c'était
naïvement motivé par cet idéal,
partagé par des promotions entières
issues de l'école de la République,
qu'il l'avait fait. Les valeurs morales enseignées
dans les grandes écoles présentaient
pour ces jeunes gens un attrait supérieur à
la perspective des hautes rémunérations
offertes à niveau égal par le secteur
privé.
Certes, l'altruisme
n'est jamais totalement désintéressé.
Les serviteurs de l'Etat pouvaient peut-être
en retirer un certain sentiment de supériorité
susceptible de les éloigner des préoccupations
de la majorité des citoyens, mais dans l'ensemble,
ils acceptaient de consacrer leur carrière
au service de la collectivité. Certes, beaucoup
d'entre eux perdaient de leurs illusions dans le cours
de leur vie professionnelle, constatant que
malgré les lois et l'action de ceux censés
les faire respecter proliféraient petites et
grandes dérogations, petits et grands délits
jamais punis. Mais cela n'entachait pas leur foi dans
les valeurs du service public. Aucun système
n'est parfait, se disaient-ils. Il fallait seulement
rechercher, grâce notamment à l'amélioration
des techniques administratives et judiciaires, les
moyens de rendre l'action des Etats plus efficaces
au service de ceux qui avaient besoin de ceux-ci pour
être défendus contre les puissants.
L'état d'esprit
que nous décrivons ici n'était pas seulement
celui de l'essentiel des fonctionnaires. Il se retrouvait
chez un certain nombre de militants et responsables
politiques. Certes la vie politique et ses compromissions
obligées dessillent vite les yeux des naïfs.
Néanmoins des personnalités politiques
réussissaient quand même, malgré
les démentis de la pratique, à continuer
d'offrir une image valorisante de la République
et de ses institutions, que ce soit au niveau des
structures étatiques ou à celui des
collectivités locales.
Or aujourd'hui, ,
tous ces idéalistes de l'action publique, tous
ces grands naïfs dans la mesure où
il en survit encore quelques uns, risquent de
réaliser clairement, suivant en cela Jean de
Maillard, ce que certains d'entre eux avaient
peut-être soupçonné sans vouloir
le reconnaître. Non seulement le monde
réel est le produit d'une minorité de
grands prédateurs (nous reviendrons sur ce
que nous entendons par là) en compétition
permanente pour exploiter les ressources provenant
du travail des foules assujetties, mais les Etats
et les institutions publiques ont été
conçues par ces mêmes prédateurs
pour désarmer la révolte toujours possible
de ces foules. Il s'agit d'un « système
» complexe, en partie opaque, qui ne se limite
évidemment pas aux Républiques bananières
et Etats corrompus abondants dans le monde.
Dans le cadre de ce
système, loin d'être des arbitres et
des protecteurs, les Etats démocratiques (ne
parlons pas des autres, sur lesquels nul ne s'illusionne)
ne se bornent pas à faire appel, comme ils
l'ont toujours fait, à la force publique pour
faire rentrer dans le rang ceux qui se révoltent
trop bruyamment. Ils font beaucoup mieux et de façon
beaucoup plus discrète. Ils incarnent un mensonge
institutionnel généralisé. Pour
cela, ils mettent en place des lois et des institutions
qui sont officiellement chargées de donner
satisfaction aux revendications des travailleurs et
des démunis dont ils affirment à haute
voix la légitimité. Ainsi les velléités
de protestation sont-elles désarmées.
«Inutile de descendre dans la rue, répondent
les élites dominantes aux mécontents
éventuels, nous vous avons compris et nous
vous donnons les outils vous permettant de vous faire
entendre».
Tel fut le langage
tenu aux mécontents, syndiqués ou non,
par les dirigeants, les chefs d'institutions et les
fonctionnaires (la plupart de ces derniers idéalistes
et de bonne foi, comme nous l'avons dit), chargés
d'incarner les vertus de la démocratie sociale,
de l'Etat arbitre et protecteur. L'objectif était
de montrer que grâce aux divers services publics,
au droit du travail, à la protection sociale,
les excès de la prédation résultant
d'un libéralisme sans règles n'étaient
plus possibles dans les démocraties occidentales.
Mais dans le même
temps, les dirigeants, les chefs d'institutions et
les fonctionnaires, agents du système sans
toujours sans rendre compte, tenaient aux prédateurs
un langage moins clairement formulé mais qui
fut parfaitement compris. Il comportait le message
suivant : « Ne vous inquiétez
pas, les principes affichés à l'attention
des exploités ne seront pas appliqués.
Autrement dit, nous tolérerons, voire
nous encouragerons, tous les comportements
dérogatoires aux lois et règlements
que nous proposons pour calmer les foules. Certes,
un minimum de contrôle de façade sera
réalisé, pour conserver au système
sa crédibilité. Mais vous pourrez sans
difficulté, grâce à l'économie
parallèle, aux paradis fiscaux et autres méthodes
de fraudes de petite ou grande intensité, poursuivre
vos objectifs de prédation. C'est qu'en effet
nous reconnaissons implicitement qu'il n'y a pas d'autre
ordre social possible que celui résultant de
la concurrence libre entre grands prédateurs
que vous incarnez si bien ».
Le système
ne se borne pas à laisser entendre aux prédateurs
que les lois ne sont là que pour la façade
et qu'elles peuvent qu'elles doivent - être
fraudées. Il explique ceci : «
Pour vous rassurez, nous convaincre de notre volonté
de vous servir, nous allons mettre à la tête
des Etats ou des gouvernements les incarnant, comme
à la tête des grandes institutions administratives,
des dirigeants bien au courant du deal : faire
semblant de donner satisfaction aux revendications
des travailleurs et des démunis, mais dans
le même temps laisser prospérer, voire
encourager vos propres manoeuvres prédatrices,
en leur donnant des portées jamais atteintes.
Vos manuvre pourront alors, sous le couvert
et avec l'appui des grands Etats dont les chefs vous
seront tout dévoués, prendre des proportions
mondiales, bien au-delà des fraudes et crimes
de bas étage qui caractérisaient jusqu'alors
la délinquance économique et financière."
Ainsi est devenu possible,
au sein des démocraties occidentales, ce qui
avait jusqu'à présent paru réservé,
soit aux régimes politiques européens
d'avant la première guerre mondiale,
célèbres par leurs scandales, soit aujourd'hui
aux quelques 120 Etats du Tiers monde et du monde
émergent, dont une bonne partie sont si bien
liés avec le crime que l'on a toujours parlé
à leur sujet d'Etats maffieux et criminels.
Jean de Maillard insiste à juste titre, par
exemple, sur le véritable brigandage organisé
et institutionnalisé que fut aux Etats-Unis
dans les années 1980 le pillage des Caisses
d'épargne et la ruine de millions d'épargnants.
L'affaire des prêts à risques (dit subprimes)
consentis à des gens dont on connaissait parfaitement
l'insolvabilité fut plus lourd de conséquence
mais pas plus scandaleux. Malgré cela,
les Etats occidentaux, bien que se comportant globalement
comme des Etats maffieux et criminels, affichent une
façade toute différente : celle
des bons sentiments et de la vertu. Ils l'affichent
si bien que tout le monde s'y laisse prendre. L'objectif
consistant à rendre systémique la violation
permanente des lois et règlements présentés
comme limitant les excès de la prédation,
afin de permettre à cette prédation
de continuer en toute tranquillité à
s'exercer et à se développer, fut parfaitement
réussi.
Bien évidemment,
le système ainsi mis en place ne se limite
pas aux seules sociétés occidentales,
A l'heure de la globalisation, il intéresse
le monde entier. Jean de Maillard ne s'est pas beaucoup
étendu sur ce point, mais on peut montrer que
les super-Etats aux prétentions vertueuses,
s'inspirant de la morale communiste en Chine, de l'hindouisme
en Inde ou de la charia dans les Etats islamistes,
sont tout autant à double face que les Etats
dits occidentaux: afficher de grands principes destinés
à rendre dociles les victimes du système
et faire tout ce qui est nécessaire pour que
ces principes ne s'appliquent pas, grâce à
des manuvres souterraines ou même officielles
contredisant ouvertement les principes affichés
et donnant systématiquement raison aux prédateurs.
Jean de Maillard évoque
par ailleurs les nouvelles techniques et technologies
par lesquelles les prétentions morales officiellement
affichées par les Etats et les efforts des
fonctionnaires et juges chargées de les faire
appliquer sont aujourd'hui devenues inopérantes.
Il s'agit notamment des réseaux mondiaux informatiques
utilisés par le complexe des banques, des bourses
et des assurances pour enlever aux producteurs de
la valeur ajoutée primaire la conscience même
de ce qu'ils produisent. Ainsi ne sont-ils pas tentés
d'en revendiquer la possession. De même, ce
qui reste de fonctionnaires en charge de la régulation,
ou ce qui reste de citoyens non encore résignés
à se faire dépouiller, se trouvent de
plus en plus confrontés au vide, les vraies
comportements qu'il conviendrait de réglementer
se situant désormais dans des sphères
inaccessibles pour eux. Nous reviendrons dans
la deuxième partie de cet article sur ce point
capital des évolutions technologiques.
2.
A propos des prédateurs
Le lecteur reprochera
au tableau que nous venons de dresser d'être
à la fois systématique et exagéré.
Le monde, dira-t-il, qu'il s'agisse de celui des pouvoirs
économiques (présentés comme
prédateurs) ou celui des institutions (présentées
comme des instruments au service des prédateurs),
n'est pas si noir. Les populations, travailleurs dominés,
personnes déshéritées, y disposent
encore de quelques droits. A en croire notre tableau,
des pouvoirs puissants et anonymes imposent aux citoyens
tant des pays riches que des pays pauvres, des règles
destinées à pérenniser leurs
logiques, qui sont de la confiscation de l'ensemble
des valeurs ajoutées produites par le travail.
Penser cela, nous dira-t-on, relève d'une
paranoïa très répandue, qui s'appelle
la théorie du complot : voir des comploteurs
partout, s'entendant pour dominer le monde. On nous
fera ce reproche, mais certains l'ont déjà
fait à Jean de Maillard, même si la description
du système prédateur qu'il nous a donné
dans son dernier livre, L'Arnaque, est beaucoup plus
mesurée et nuancée que les commentaires
ou plutôt les interprétations que nous
venons d'en donner.
Bien évidemment,
nous refuserons cette critique, qu'elle nous soit
adressée, en tant que rédacteur de cette
note, ou qu'elle le soit à Jean de Maillard.
Nous pensons en effet que la méthode esquissée
dans l'Arnaque et que nous allons expliciter ci-dessous,
consistant à définir la criminalité
économique comme systémique, nous met
sur la bonne piste. Le terme de systémique,
souvent utilisé de façon peu scientifique,
est en effet pour nous tout à fait opportun.
Il veut dire que la fraude n'est ni un bien ni un
mal, elle est l'une des composantes nécessaires
d'un système global qui sans elle perdrait
toute signification. De la même façon
les roues sont les composantes nécessaires
du système global automobile. Il ne servirait
donc à rien de prétendre éradiquer
la fraude, pas plus que l'on ne pourrait éradiquer
les roues du système automobile au prétexte
qu'elles peuvent écraser de petits animaux
innocents traversant les routes forestières.
Mais à quel
système global la fraude renvoie-t-elle ?
Jean de Maillard et nous-mêmes avons plusieurs
fois évoqués des « prédateurs
». Pour lui, comme pour nous d'ailleurs, on
pourra désigner ainsi ceux qui s'emparent de
façon légale ou illégale du surplus
de valeur que les producteurs primaires n'affectent
pas au seul entretien de leur force de travail. Pour
les esprits restés fidèles au
marxisme traditionnel, c'étaient les détenteurs
du capital de production, autrement dit les «
patrons » à l'ancienne, qui s'appropriaient
les valeurs produites par les travailleurs n'ayant
pour capital que leur force de travail, en ne leur
laissant que le minimum vital. Sans rejeter totalement
cette analyse, il faut aujourd'hui ajouter à
cette première catégorie les détenteurs
du capital financier. Jean de Maillard a bien décrit
l'historique des méthodes par lesquelles ceux-ci
se sont progressivement emparés du capital
productif (souvent au détriment des patrons
traditionnels). Il a bien analysé les nombreux
instruments financiers leur ayant permis de le faire
et de s'enrichir par la spéculation, au détriment
là encore des simples producteurs, salariés
ou travailleurs indépendants, n'ayant
pas accès à ces outils.
Les détenteurs
du capital financier ne sont pas seulement les actionnaires
ayant pris le pouvoir dans les entreprises cotées
en bourses. Ce sont bien plus généralement
les professionnels de la finance, banquiers, assureurs,
gestionnaires de bourses de valeurs ou de biens. En
s'appropriant non seulement le capital financier au
sein des entreprises, mais aussi les circuits de l'épargne
traditionnels par lesquels PME et salariés
pensaient se mettre à l'abri des aléas
de la spéculation en bourse, ces professionnels
de la finance ont mis la main sur l'ensemble des circuits
de production et de consommation des biens et services
dits de l'économie réelle.
Mais désigner
ces divers acteurs par le terme de prédateurs
ne suffit pas. Ce serait une facilité au regard
de la modélisation systémique à
laquelle nous voulons procéder. D'une part
on porterait sur eux un regard moral qui n'a pas lieu
d'être. Il ne suffira pas de dire que leurs
comportements de prédation sont contraires
à la morale parce qu'ils génèrent
destructions et désolations. Cela laisserait
entendre que la prédation pourrait être
guérie par un appel à la moralisation
de l'économie et de la finance, lequel n'a
comme on le constate tous les jours aucun effet. Si
la fraude est systémique, en ce sens qu'elle
constitue un des aspects visibles de la prédation,
c'est que la prédation aussi est systémique.
Plus exactement, elle renverrait, dans cette hypothèse,
à une loi d'organisation des systèmes
vivants dans lesquels, au même titre que d'autres
facteurs, elle aurait sa place.
A ce niveau du raisonne
ment, notre lecteur risque là encore de réagir.
« N'êtes vous pas en train de nous
dire que la prédation économique et
sociale est une composante, vraisemblablement majeure,
du système social tout entier. A ce titre,
il faudrait l'accepter sans tenter de réagir
contre elle. En tant que victime de cette prédation,
qui me prive des justes fruits ou si l'on préfère
des surplus légitimes de mon travail, je refuse
ce raisonnement ». Nous ferons à
ce lecteur une réponse, certes, un peu facile,
mais incontournable. C'est celle de tout scientifique
s'efforçant d'analyser des processus dépassant
très largement les moyens d'action qu'il peut
avoir sur eux au moment où il les étudie:
par exemple le réchauffement climatique ou
la disparition de la diversité des espèces.
Considérer ces deux phénomènes
majeurs comme des systèmes globaux résultant
de multiples causes ne veut pas dire renoncer à
toute action sur ces causes. Cela veut seulement dire
que l'on se refuse à voir en eux des mécanismes
simples q'un peu de volontarisme politique suffirait
à inverser.
Selon nous, pour bien
comprendre et compléter le terme de «
systémique » évoqué par
Jean de Maillard, il faut suggérer deux hypothèses
méthodologiques. La première considérera
la prédation économique et financière,
celle des organisations qui se sont emparées,
avec la complicité des gouvernements, des produits
du travail de l'ensemble du corps social, comme une
forme moderne des différents types de prédation
qui sont apparus et se sont maintenus au cours
de l'évolution des espèces vivantes.
A ce titre la prédation économique et
financière est effectivement systémique,
mais cela ne signifie pas qu'elle ne puisse pas susciter
des résistances provenant du système
lui-même.
La seconde hypothèse
portera sur la nature et le rôle des outils
technologiques modernes dont disposent aujourd'hui
les prédateurs économiques et financiers
pour s'approprier les produits des activités
productives des travailleurs primaires sans laisser
à ceux-ci la possibilité de réagir.
Nous visons en particulier les réseaux informatiques
mondialisés, évoqués plus haut,
bancaires et boursiers, permettant la
financiarisation spéculative de toutes les
activités, qu'il s'agisse de production, d'épargne
et de consommation. Pour notre part, nous faisons
l'hypothèse que ces réseaux constituent
avec ceux qui les utilisent de véritables superorganismes
dotés d'une sorte de vie autonome. Ne pas s'en
rendre compte ne peut que conduire à des erreurs
graves de jugement.
Il nous restera à
nous demander pour conclure si les travailleurs primaires
seront ou non capables, malgré l'oppression
qu'ils subissent, de récupérer un jour
un peu de pouvoir, à travers les Etats ou autrement,
pour s'opposer à la véritable nouvelle
Internationale de prédateurs qui du nord au
sud, de l'ouest à l'est, les réduit
au seul minimum vital, voire qui les conduit à
une disparition pure et simple.
2.1.
La prédation économique et financière
s'inscrit dans une longue histoire évolutive.
Rappelons que nous
désignons par prédateurs économiques
et financiers les individus et organisations qui n'exercent
pas directement d'activités productives primaires
(agricoles, industrielles, tertiaires ou de service)
mais qui s'approprient, du fait des positions dominantes
dont ils ont hérités ou qu'ils acquis
par la force, les différents produits de ces
activités. Ils ne laissent aux producteurs
primaires que le minimum vital nécessaire à
l'entretien de leur force de travail ceci dans
la mesure d'ailleurs où la mécanisation
rend encore nécessaire le recours à
de tels producteurs primaires.
Ils utilisent les
produits de leurs prédations à renforcer
sans cesse leurs positions dominantes et plus généralement
à orienter l'évolution économique
et sociétale au profit du statut social
« supérieur » qu'ils se réservent.
On dira que nous nous inspirons dans cette définition
d'un gauchisme simpliste, mais l'examen attentif de
l'état du monde, qu'il s'agisse des pays riches
ou des pays pauvres, montre qu'elle reste entièrement
valable. Nous n'avons pas le loisir ici de développer
les arguments en ce sens, mais le lecteur intéressé
pourra le faire à notre place.
Ceci posé,
l'histoire des espèces a montré, si
nous simplifions beaucoup, que la vie s'est développée
par la concurrence-symbiotique entre deux grandes
catégories d'organismes, les végétaux
qui notamment par la photosynthèse, produisaient
les molécules organiques nécessaires
à la vie, et les animaux qui s'emparaient du
produit de l'activité des végétaux,
activité dont ils étaient eux-mêmes
incapables. Dans ce schéma (simpliste, répétons-le)
les producteurs primaires sont les végétaux
et les prédateurs sont les animaux. Ces derniers
eux-mêmes se répartissent en prédateurs
primaires, si l'on peut dire, c'est-à-dire
les herbivores, et en prédateurs secondaires,
les carnivores qui consomment les herbivores.
Nous ne mentionnons pas ici les infinies espèces
de micro-organismes, bactériens ou autres,
dont le statut (producteur primaire ou prédateur)
est moins différencié.
Nous avons précisé
que ces différentes catégories d'organismes
sont en concurrence-symbiotique. Ceci veut dire qu'ils
ont besoin les uns des autres, même s'ils passent
leur temps (au moins en ce qui concerne les prédateurs),
à se détruire. Si les animaux consommaient
tous les végétaux, ils disparaîtraient.
Mais si les végétaux n'étaient
pas régulés par la consommation des
animaux, ils s'asphyxieraient sous leurs propres déchets
ou épuiseraient les ressources en carbone immédiatement
disponibles (scénario de la Terre boule de
glace).
Si nous transposons ce schéma simpliste à
la vie économique, nous pourrons dire que les
producteurs primaires (agriculteurs, artisans,
PME, salariés) jouent le rôle des végétaux.
Ils arrachent à la nature, par leur travail,
les ressources nécessaires à la vie.
Les prédateurs, qu'il s'agisse du patronat
traditionnel ou des nouveaux acteurs du monde économique
et financier, jouent en ce qui les concerne le rôle
des animaux, qu'ils soient herbivores ou carnivores.
Ils ne se donnent que le mal de prendre par la force
aux producteurs primaires les produits de leur travail.
Comme cependant ils ont besoin de ceux-ci pour survivre,
ils leurs concèdent la disposition de ce que,
en fonction des critères de chaque époque
et de chaque lieu, on considère comme un
minimum vital incompressible.
L'observation de la
vie économique et sociale à travers
les âges, y compris jusqu'aux époques
récentes dites de croissance et de progrès
technique, montre selon nous que le schéma
esquissé ci-dessus est fondé. Dès
que quelqu'un, par son travail, son épargne
ou son esprit créateur, acquiert un minimum
de capital productif ou financier, il attire à
lui l'attention d'un prédateur non directement
productif qui n'a de cesse de lui retirer la jouissance
de ce capital. Certains échappent, au moins
en partie, à ce véritable vol, mais
ils doivent devenir prédateurs à leur
tour. La grande majorité des producteurs primaires
restent ce qu'ils ont toujours été,
obligés de se satisfaire du minimum vital.
Avec la globalisation, le mécanisme s'accentue
puisque les producteurs primaires des pays riches
sont désormais mis en concurrence avec ceux
des pays pauvres.
Pour leur part, les
prédateurs économiques et financiers
se situent, un peu comme les grands carnivores avant
l'apparition de l'homo sapiens, au sommet de l'échelle
sociale. A eux le pouvoir et ses jouissances, à
eux les consommations de prestige, à eux aussi
les moyens de s'imposer par la force des armes aux
foules des travailleurs assujettis. Dans ce cadre
s'explique parfaitement la connivence qui relie, aujourd'hui
encore comme jadis, les grands prédateurs sociaux
et les institutions religieuses et politiques. Dans
les pays occidentaux, le jeu de la démocratie
politique a obligé les représentants
des Etats à faire quelques concessions à
leurs électeurs. Mais comme nous l'avons rappelé
dans la première partie de cet article, suivant
en cela Jean de Maillard, il ne s'agissait que de
concessions de façade, dont les grands prédateurs
savaient très bien qu'ils pourraient s'exempter
grâce à la fraude mondialisé.
Un président
de la République, que ce soit à Washington
ou à Paris, peut très bien pour calmer
les foules menacer les banquiers des foudres de la
« régulation », les grands patrons
de la banque, de l'assurance et des bourses qui ont
financé son élection et avec qui il
dîne régulièrement ne s'en inquiéteront
pas outre mesure. Les médias au service des
uns et des autres contribueront à l'arnaque,
en faisant grand cas des intentions moralisatrices
et régulatrices affichés par les représentants
de la puissance publique, sans se soucier un moment
de savoir si ces intentions seront effectivement appliquées.
Mais, comme les médias ont annoncé à
tout va que cela sera fait, les travailleurs et leurs
organisations syndicales n'ont plus qu'à faire
confiance aux institutions.
Jusqu'où ce
système pourra-t-il aller ? Les animaux
vont-ils dévorer tous les végétaux,
jusqu'à provoquer leur propre extinction ?
Nous allons nous poser la question ci-après.
Mais auparavant il nous faut dire quelques mots de
ce que nous avons appelé nous-mêmes (voir
Baquiast, Le paradoxe du Sapiens, J.P. Bayol, 2010)
des systèmes anthropotechniques puissamment
prédateurs.
2.2. Les systèmes anthropotechniques qui dominent
le monde de la finance.
Depuis que les opérations bancaires, boursières
et de change ont été informatisées,
à partir des années 1970, les opérateurs,
banques, assurances, boursiers ont acquis la
capacité de gérer leurs comptes avec
une puissance sans égale. Les clients primaires,
déposants, assurés, épargnants
n'avaient évidemment pas ces ressources et
se trouvaient davantage encore que précédemment
à la merci des opérateurs. Mais ceci
n'était rien en comparaison du véritable
bouleversement résultant de l'interconnexion
au niveau mondial des différents centres
de décisions. Des réseaux extrêmement
puissants, tant en bande passante qu'en vitesse d'exécution,
se sont mis en place. Par ailleurs, pour gérer
ces ressources et optimiser les traitements, des logiciels
faisant appel aux mathématiques comme à
l'intelligence artificielle ont été
développés. Tout ceci s'est étendu
et généralisé au niveau mondial,
sans tenir compte des quelques restrictions imposées
aux échanges par des Etats autoritaires.
Ce ne furent plus seulement les clients finaux, emprunteurs,
déposants, petits épargnants spéculant
en bourse à petite échelle, qui furent
dépossédés de la capacité
de gérer leurs intérêts. Ce furent
les Etats et les organismes de régulation
dans la mesure où ils avaient un tant soit
peu de velléités pour ce faire. Les
marchés se sont mis à faire la loi.
Cela ne les a d'ailleurs pas empêchés
d'accumuler les erreurs, c'est-à-dire les bulles
suivies de dépressions. Mais ce n'étaient
pas eux qui en faisaient les frais. C'étaient
les simples citoyens, contribuables et petits épargnants.
Ceci posé, qui étaient, qui sont
aujourd'hui ces marchés censés décider
de l'évolution du monde. Nul ne croit plus
évidemment au bon génie de la concurrence,
la main invisible, qui rapprocherait au mieux les
offres et les demandes, sans qu'aucun opérateur
humain particulier n'intervienne. La plupart
des experts, sinon du grand public, savent que les
marchés, c'est-à-dire les mouvements
spéculatifs s'y exerçant, sont pilotés
par de grandes banques principalement issues de Wall
Street et de la City de Londres. Ceci avec l'appui
actif des banques centrales, notamment de la Réserve
fédérale américaine. S'y ajoutent
dans une certaine mesure les interventions des banques
publiques chinoises ou de certains Etats autoritaires
de moindre importance s'essayant à la spéculation
internationale. Tous ces acteurs s'appuient sur les
ressources sans précédents que leur
apportent les réseaux informatiques interconnectés
au centième de seconde dont ils constituent
des nuds actifs.
Nous pouvons donc proposer une première réponse
à la question formulée précédemment.
Les prédateurs dont nous dénonçons
le rôle dans l'appropriation au niveau mondial
des ressources produites par les travailleurs de la
base sont des organisations humaines, dont l'on pourrait
si on le voulait nommer les responsables et les soutiens
que leur apportent les dirigeants institutionnels
du monde. Tous ces prédateurs sont en compétition
entre eux pour maximiser leurs profits. Ils ne s'entendent
pas tous comme un seul homme. Mais lorsqu'il s'agit
de protéger et maintenir le système
global dont ils tirent leur puissance, ils se mettent,
implicitement ou explicitement, d'accord.
Nous pensons cependant, comme indiqué plus
haut, que cette explication serait un peu à
courte vue, au plan de l'analyse systémique
tout au moins. La thèse que nous défendons
est que les vrais responsables des grandes évolutions
du monde, y compris évidemment des catastrophes
que nul ne parait capable de prévenir, sont
des superorganismes complexes, associant des hommes
et des technologies d'une façon profondément
symbiotique. Nous les avons nommé des systèmes
anthropotechniques.
Nous en avons, dans notre essai, désigné
plusieurs, le complexe militaro-industriel américain,
le complexe politico-industriel des industries du
pétrole ou de l'automobile, les lobbies mondiaux
de chasseurs et de pêcheurs.... Dans cet esprit
nous ajouterons à cette liste le complexe des
entreprises de la finance solidement articulées
avec les technologies de la spéculation en
réseau que nous venons d'évoquer. Il
n'est pas exclu de penser que tous ces complexes se
dirigent très largement à l'aveugle,
au moins quant aux conséquences globales de
leurs comportements sur les équilibres sociaux
et naturels du monde. Il semble que, ni de l'intérieur
ni de l'extérieur, il soit possible d'envisager
et moins encore de mettre en uvre des politiques
à long terme, dépassant les intérêts
particuliers qu'ils représentent.
Faudrait-il conclure, comme semble le faire Jean de
Maillard, que les victimes des prédateurs économiques
et financiers seront à jamais désarmées,
qu'elles devront se résoudre à se laisser
exploiter sans fin cette exploitation pouvant
conduire à leur disparition pure et simple
dans certaines régions du monde si les technologies
modernes d'une part, l'armée des centaines
de millions de travailleurs à 1 dollar disponibles
pour les remplacer d'autre part, rend leur rôle
dans la production inutile ?
2.3. Le jour où les végétaux
se révolteront
Pour notre part, nous ne le pensons pas. Si dans la
nature les végétaux se révoltaient,
au lieu de se laisser détruire par les animaux
et les hommes comme cela se passe à grande
échelle dans certaines régions du monde,
ils ne disparaîtraient pas. Mais les végétaux
n'ont guère de moyens de défense, en
dehors des mécanismes très lents de
l'adaptation génétique. Les humains
victimes de la prédation économique
et sociale en auraient beaucoup plus, s'ils acceptaient
de se révolter, au lieu de se laisser détruire
au nom de la concurrence et du laissez faire libéral.
Les expériences provenant des révolutions
précédentes, toutes manquées
ou ayant mal tourné, ne sont pas très
encourageantes. Mais il existe aujourd'hui d'autres
formes d'action que, dans le cadre d'un refus généralisé
des nouvelles exploitations et la relance d'auto-gestions
à grande échelle, les producteurs de
base pourraient entreprendre, que ce soit dans les
pays encore riches ou dans les pays pauvres. Les représentants
des Etats, s'ils voulaient conserver un minimum de
pouvoir, seraient bien obligés d'en tenir compte.
Ainsi, mais seulement ainsi, dans le fil de ces révoltes,
pourraient être ressuscitées des formes
d'Etats protecteurs et régulateurs que l'on
avait cru détruites par la rapacité
des prédateurs issus de monde de l'économie
et de la finance.