Le
nouveau livre de Jean-Paul Baquiast
Le
paradoxe du Sapiens. Etres technologiques et catastrophes
annoncées
05/03/2010
Préface de Jean-Jacques
Kupiec
éditeur Jean-Paul Bayol, mars 2010
en vente dans toutes les bonnes librairies, en ville et
en ligne
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Présentation http://www.editions-bayol.com/pages/livres-titres/paradoxe.php
Annexes http://www.editions-bayol.com/paradoxe/
Ci-dessous
1. Présentation par l'éditeur
2. Préface par Jean-Jacques Kupiec
3. Commentaire de l'auteur
1.
Présentation par l'éditeur
Le Paradoxe du Sapiens propose une réponse surprenante
à une question qui nous concerne tous : pourquoi
les humains, capables de réalisations extraordinaires
dans tous les domaines, se montrent-ils incapables de
prévenir les catastrophes - catastrophes qui sont
pourtant prévues et annoncées ? La
faute en est-elle au développement devenu incontrôlable
des technologies ? Est-ce au contraire que lhomme
est resté en profondeur ce quétaient
sans doute ses lointains ancêtres : des chasseurs-cueilleurs
prédateurs et belliqueux ?
Le Paradoxe du Sapiens répond autrement à
cette question. Le livre raconte, avec des arguments
scientifiques à la portée de tous, une histoire
extraordinaire : comment des générations
dêtres nouveaux, des primates étroitement
associés à des outils, ont depuis quelque
deux millions dannées pris possession de
la Terre en la transformant radicalement. L'histoire s'accélère
aujourd'hui avec l'évolution rapide des technologies
- notamment celles de l'artificialisation des outils et
du vivant - et la place grandissante qu'elles occupent.
Ce phénomène est généralement
mal compris. On perçoit bien lévolution
technologique mais très mal celle des humains qui
sont 'en symbiose' avec les techniques ; techniques qui
nous transforment profondément, tout autant, si
ce n'est plus, que nous les transformons. De plus, avec
lillusion que lintelligence humaine est potentiellement
toute puissante, on ne voit pas que la coévolution
du vivant et de la technique relève de la
logique darwinienne stricte, résumée par
le principe du hasard et de la sélection.
Lauteur ne prétend pas prédire lavenir.
Un effondrement des civilisations telles que nous les
connaissons peut très bien survenir à échéance
de quelques décennies, mais, à linverse,
avec le développement des réseaux de la
communication intelligente, ce quil nomme une hyper-science
pourrait peut-être apparaître. Elle renforcerait,
au profit dhumains de plus en plus « augmentés »,
les capacités daction collective rationnelles
encore trop dispersées. Ce sera peut-être
là un des nouveaux paradoxes de lHomo sapiens
de demain, associé aux outils du futur, sil
survit aux crises actuelles.
Le biologiste Jean-Jacques Kupiec, qui a préfacé
cet ouvrage, sest fait connaître du monde
scientifique par une théorie profondément
originale réintroduisant le darwinisme à
tous les niveaux de lévolution organique.
2.
Préface par Jean-Jacques Kupiec
Jean-Jacques
Kupiec est chercheur en biologie et en épistémologie
au centre Cavaillès de lEcole Normale Supérieure
de Paris. Il étudie la biologie moléculaire,
la biologie théorique et la philosophie de la biologie.
Les deux principaux ouvrages qui lui ont conféré
une renommée internationale sont « Lorigine
des individus », Fayard 2008 et, avec Pierre
Sonigo, « Ni Dieu ni gène. Pour une
autre théorie de lhérédité »
Seuil, 2000. Il est linventeur de la théorie
de lontophylogenèse.
Au
cours de mes recherches, jai été amené
à identifier un obstacle épistémologique
particulier qui entrave le développement des sciences
du vivant, que jai appelé « Le
point aveugle de la biologie ». Il est fascinant
de constater que Jean-Paul Baquiast a lui-même identifié
un obstacle de nature similaire, quil nomme « Le
paradoxe du sapiens », grâce à
son analyse originale de lévolution des sociétés
et du devenir humain, alors que mon travail ne concerne
que le fonctionnement du vivant.
Nous
reviendrons sur la problématique de Baquiast mais
rappelons tout dabord en quoi consiste « Le
point aveugle de la biologie ». On sait que
la physique doit son essor à la fin du Moyen-Âge,
non seulement au développement des techniques qui
ont permis le développement de lexpérimentation,
mais aussi à une véritable révolution
philosophique qui a consisté en labandon
de la conception du monde héritée dAristote,
ce quon appelle habituellement lontologie
hylémorphique. Pour Aristote, la matière
est incapable de sordonner spontanément doù
la nécessité des formes ou essences sous
jacentes au monde pour déterminer et expliquer
tout ce qui existe. Chaque chose se trouve ainsi appartenir
à une espèce qualitativement distincte des
autres et possédant sa nature propre. La physique
a abandonné cet essentialisme pour décrire
les phénomènes quantitativement. Pour elle
il nexiste pas détat de nature. Selon
le principe dinertie un objet perpétue son
état de mouvement ou de repos, mais lun nest
pas plus naturel que lautre. En biologie, au contraire,
lespèce est toujours considérée
comme une entité réelle et la génétique
lui a donné un substrat matériel, le fameux
programme génétique contenu dans lADN,
censé détenir les plans de lorganisme.
Lespèce correspond à cette structure
réelle déterminée par les gènes1.
Est-ce
à dire quil existe une différence
de nature entre la physique et la biologie ? Pour
la première lontologie dAristote serait
inepte alors quelle serait pertinente pour la seconde.
Cest ce que laisseraient supposer les développements
spectaculaires de la génétique et de la
biologie moléculaire au XXème siècle,
cette épopée fameuse qui a culminé
avec le séquençage du génome humain.
Puisque lADN contient le programme qui gouverne
lorganisme, son déchiffrage aurait dû
nous en livrer lexplication ultime. Voila une logique
implacable qui a permis de justifier les moyens humains
et financiers énormes qui ont été
mis au service de ce programme de recherche. Aujourdhui,
dix ans après, nous sommes en mesure den
tirer un bilan et force est alors de constater que loin
davoir rempli tous les espoirs qui y avait été
mis, notamment en ce qui concerne lavènement
de thérapies pour les maladies dites génétiques,
ce programme semble au contraire sessouffler. La
biologie moléculaire marque aujourdhui le
pas pour laisser la place à la biologie des systèmes.
Cette dernière, au lieu de se concentrer sur lADN,
cherche à comprendre lorganisme comme un
système formant un tout composé de parties
en relation, en intégrant les autres niveaux dexplication
tels la cellule et lorgane.
Cependant,
malgré ce changement de perspective, le réalisme
de lespèce (lessentialisme) reste intact.
Ce nest pas le lieu ici den reprendre lanalyse
détaillée, mais jai été
amené à montrer que si la notion despèce
(forme, nature, essence) est si prégnante en biologie,
et cela bien que Darwin lait déconstruite
et relativisée à loisir dans « Lorigine
des espèces », ce nest pas du
fait de sa pertinence intrinsèque mais à
cause de notre anthropocentrisme foncier, qui, comme on
le sait, constitue lobstacle principal au développement
scientifique. Il se joue autour de cette question quelque
chose de très important qui différencie
la biologie de la physique et qui explique sa difficulté
à sortir de lessentialisme. Nous pouvons
comprendre intuitivement quil est difficile dans
cette discipline de faire abstraction de la notion despèce.
Pourtant, il nen existe pas de définition
établie et totalement consensuelle, bien que travaillée
depuis des siècles par de nombreux auteurs. Lespèce
reste le concept fondamental des sciences du vivant. Lespèce
biologique apparaît dune nature et dune
réalité dont lévidence semble
indiscutable.
En
fait nous avons avec ce concept un problème très
particulier qui na rien à voir avec la rationalité
scientifique : nous sommes aveuglés par notre
narcissisme. Remettre en cause lespèce serait
aussi remettre en cause lespèce humaine donc
lidée de sa nature spécifique. Le
penser porte évidemment atteinte à limage
que nous nous faisons de nous-mêmes et à
la position que nous nous attribuons parmi les entités
qui peuplent le monde. De fait, lessentialisme rassure.
Il implique quil y a du sens écrit en nous,
quil y a une nature à laquelle nous sommes
conformes et que nous avons une place attitrée
dans lUnivers, en son centre, bien sûr !
Au contraire, nier lespèce biologique risque
de conduire à nier cette nature humaine et à
détruire le fondement de notre identité.
Nous serions alors placés en situation détrangeté
radicale, ramenée au même niveau que les
autres êtres y compris les êtres inanimés.
Lidée dun ordre naturel serait alors
totalement détruite et de là vient le blocage
qui rend labandon de lessentialisme si difficile
en biologie. Mais si notre objectif est de construire
une théorie rationnelle, nous sommes obligés
danalyser cette question avec plus de distance et
de rigueur, en évitant dêtre dominés
par des affects subjectifs ou psychologiques. Jai
montré ailleurs quil est possible de construire
une théorie biologique qui ne repose pas sur lessentialisme
mais ce nest mon propos dy revenir ici. Par
contre, il faut souligner à quel point ce « point
aveugle de la biologie » est le symétrique
du « paradoxe du sapiens » de Jean-Paul
Baquiast.
Revenons-en
donc maintenant à son livre. Il part dun
constat simple que je résume: « La
pensée occidentale moderne considère que
lhomme appartient à une espèce intelligente :
homo sapiens
Par intelligence, on peut désigner
la capacité de se représenter soi-même
au sein de son environnement, tant pour le présent
que pour le futur. Si la représentation du futur
suggère la proximité de menaces, lintelligence
devrait consister non seulement à définir
des remèdes à ces menaces mais à
mettre en uvre ceux des remèdes à
ces menaces qui seraient efficaces compte tenu des moyens
disponibles. Le paradoxe du sapiens est que, malgré
son intelligence indéniable, lhumain daujourdhui
se montre incapable de mettre pratiquement en uvre
les remèdes aux menaces qui pèsent sur son
environnement, dont pourtant il dispose. »
Comment expliquer ce paradoxe ? La thèse de
Baquiast est que les humains appartiennent à des
entités dordre supérieur, les superorganismes,
qui développent des logiques propres et des fonctionnements
autonomes, qui ne sont pas celles des organismes individuels,
et que cest uniquement par lanalyse et la
compréhension du fonctionnement de ces superorganismes
que nous aurons une chance de pouvoir contrôler
notre propre développement. Pour lui, il faut souligner
la puissance des mécanismes de décision
inconscients collectifs générés par
lappartenance à des superorganismes associant
des hommes et des technologies matérielles dotées
dun fort pouvoir constructif .
Ce
qui est à nouveau en cause dans son analyse, cest
notre aveuglement qui nous empêche de voir au-delà
du bout de notre nez, au-delà de notre propre horizon
dorganisme individuel. Comme on peut le constater,
il ne sagit pas dune spéculation gratuite
pour alimenter une discussion daprès dîner.
Lenjeu est dimportance, pour ne pas dire fondamental,
puisquil sagit ni plus ni moins de la question
de notre survie en tant quespèce menacée
par le développement incontrôlé des
sociétés et des techniques. Le point central
et très original du travail de Baquiast consiste
à élaborer le concept de complexe anthropotechnique
et de lutiliser de manière à en faire
loutil danalyse essentiel pour rendre compte
du développement de lhumain, depuis sa préhistoire
jusquà aujourdhui. Baquiast ne prétend
pas faire uvre scientifique au sens classique du
terme mais simplement présenter une hypothèse
de travail suggérée par la synthèse
dun nombre impressionnant de lectures dans des domaines
allant de la biologie à la sociologie en passant
par lanthropologie, linformatique, la robotique
et les sciences en général. Si sa modestie
est toute à son honneur, il doit aussi être
rassuré. La science a besoin dhypothèses
audacieuses et son hypothèse est suffisamment argumentée
de manière logique et cohérente pour être
prise au sérieux.
Pour
Baquiast les êtres humains sont donc pris dans des
« macroprocessus dépassant les individus
tout en les impliquant » parce que, dès
quun premier primate a commencé à
utiliser une pierre pour casser des fruits ou frapper
un adversaire, il sest opéré une véritable
symbiose entre lui et loutil, qui a certes permis
le développement de lhumain, mais à
lintérieur dun complexe dordre
supérieur, possédant sa logique et son fonctionnement
propres : « On peut supposer que, dès
que des primates soumis à de nouvelles pressions
de sélection avaient constaté lintérêt
pour la survie de lutilisation systématique
dun outil de pierre, par exemple un percuteur afin
de briser une noix, un système denrichissement
croisé à deux pôles sest mis
en place, associant les utilisateurs de loutil et
les formes successivement prises par ce dernier. Au sein
de ce système, les deux catégories de partenaires,
le vivant et le matériel (technique), se sont trouvés
engagés dans la construction dun ou plusieurs
ensembles évolutionnaires complexes associant des
corps, des cerveaux et des esprits de plus en plus façonnés
par les usages de loutil, dune part, des outils
se développant selon des dynamiques spécifiques
de nature mécanique guidant dune certaine
façon la main des utilisateurs, dautre part ».
Baquiast emploie pour désigner ce système
à deux pôles le terme de superorganisme ou
système anthropotechnique. Loriginalité
de cette hypothèse consiste à accorder à
loutil un statut dégalité, en
quelque sorte, avec lhumain. Lun nest
pas le produit exclusif de lautre car les deux sont
pris dans une relation symbiotique, se façonnant
lun lautre. Les techniques possèdent
des logiques de développement et dévolution
propres, au même titre que les organismes.
3. Commentaire
de l'auteur
Notre essai, Le Paradoxe du Sapiens, paru en
mars 2010 chez Jean-Paul Bayol, offre une hypothèse
de travail visant à étudier lévolution
actuelle de nos sociétés avec des outils
plus efficaces que ceux proposés chacune dans son
domaine par les différentes sciences traitant de
cette question : économie, science politique, anthropologie,
biologie et bien d autres. Pour nous, les agents
moteurs dans cette évolution sont des entités
jamais encore identifiées en tant que telles, que
nous avons nommées les systèmes anthropotechniques.
Il sagit de superorganismes associant de façon
intime les processus évolutionnaires biologiques,
dont lhomo sapiens sous sa forme actuelle est un
des produits, et les processus évolutionnaires
technologiques nés il y a plus dun million
dannées par lutilisation systématique
de certaines forces naturelles par les hominidés.
La
difficulté de cette approche tient à ce
que les systèmes anthropotechniques sont aussi
nombreux et foisonnants aujourdhui que le sont les
filières technologiques modernes. Chacun deux
peut en principe être étudié dans
sa singularité. Mais lobservation de leurs
comportements collectifs et des conséquences de
ces comportements sur lévolution de la planète
ne peut se faire que de façon statistique. Dans
ce cas alors, la rigueur scientifique impose de rappeler
que cest loeil (ou lesprit) de lobservateur
qui découpe dans le continuum des faits observables
ceux qui lui paraissent significatifs. Les motivations
de cet observateur sont donc à prendre en compte,
si cela se peut, lorsquil sagit de juger de
la généralisation possible des descriptions
ainsi proposées. Mais cette précaution simpose
à toute science. Aucune aujourdhui ne pourrait
prétendre à une objectivité ne tenant
pas compte de la situation de lobservateur et des
moyens dont il dispose pour observer.
Rappel des bases théoriques envisagées
Nous montrons dans notre essai que les capacités
cognitives des systèmes anthropotechniques sont
par définition limitées. Les capacités
cognitives sont le propre des systèmes disposant
de l'équivalent d'un cerveau capable de mémoriser
et d'associer les informations sur le monde perçues
par les organes sensori-moteurs du système (animal,
humain, robot autonome, groupe quelconque réunissant
ceux-ci) . Par capacités cognitives, on entendra
donc la capacité qu'à le cerveau de construire
grâce aux instruments d'entrée-sorte dont
dispose le corps, des modèles du monde servant
de référence pour les actions entreprises.
Ces modèles peuvent être conscients ou inconscients.
Ils peuvent relever d'une démarche exploratoire
empirique ou au contraire scientifique (annoncée
comme telle). La cognition sous sa forme active (liée
à l'action) consiste à utiliser les modèles
du monde déjà élaborés pour
faire des hypothèses sur l'état futur du
monde et soumettre ces hypothèses à la sanction
de l'expérience. Il s' agit d'un processus
permanent d'enrichissement du contenu cognitif et, par
conséquence, du système lui-même.
Il gagne en efficacité lorsque les sujets peuvent
confronter par le langage les représentations du
monde qu'ils se sont donnés.
Or, même lorsquils disposent des instruments
dobservation les plus fins et des moyens de traitement
de linformation les plus développés,
les systèmes anthropotechniques ne peuvent en tant
que systèmes cognitifs se représenter le
monde extérieur que dans la limite de capacité
de ces divers outils. Mais le monde est infiniment vaste,
complexe et rapidement évolutif. Les appareils
cognitifs des systèmes anthropotechniques nen
fournissent donc que des représentations partielles
et toujours en retard sur le flux des évènements.
De plus ces représentations ne peuvent pas provoquer
immédiatement les changements de comportement qui
seraient nécessaires pour tenir compte des modifications
du monde quelles ont pu faire apparaître.
Les appareils moteurs ont nécessairement un temps
de retard, plus ou moins long, lorsquil sagit
de tenir compte de la modification des représentations
se produisant au niveau des appareils cognitifs. Les décisions
finales que prennent les systèmes anthropotechniques
pour sadapter au monde sont donc toujours fragiles.
Certaines sont cependant plus pertinentes que dautres.
Dans la compétition darwinienne incessante qui
oppose les systèmes anthropotechniques, ceux qui
prennent les décisions les plus pertinentes, fondée
sur des représentations du monde extérieur
plus exactes que celles des autres, mises en uvre
par des appareils moteurs plus réactifs, obtiennent
des avantages compétitifs grâce auxquels
ils lemportent sur leurs rivaux.
Il ne sagit là que dévidence,
dira-t-on. Il serait illusoire de penser quun système,
fut-il doté des instruments sensoriels et moteurs
les plus efficaces possibles, fut-il doté dun
cerveau capable de prendre des décisions les plus
rationnelles possibles, puisse se représenter la
situation du monde dans sa globalité et traiter
des problèmes du monde comme sil était
ce monde lui-même. Même si nous limitions
par principe ce monde à la planète Terre
seule, limpossibilité demeurerait. Pour quun
système anthropotechnique cognitif puisse obtenir
une représentation pertinente de la planète
et des prévisions pertinentes relatives à
son avenir, il faudrait que ce système puisse sétendre
aux dimensions de la planète elle-même, en
prenant en compte linfinité des facteurs
agissant sur elle. Comme aucun système anthropotechnique
na pour le moment cette dimension, il ne peut produire
que des représentations limitées et incertaines.
Les prévisions quil en retire et les décisions
quil prend sont donc par définition entachées
derreurs.
Par ailleurs, un système anthropotechnique ne peut
prendre en compte que ses seuls intérêts,
définis par les informations que ses capteurs lui
donnent du monde relativement à ses états
internes et aux relations entre ces états et ce
quil perçoit du monde. Autrement dit, il
est fondamentalement « égoïste »
ou « auto-centré ». Certes, il ne faut
pas exclure que, par ce que lon nomme en biologie
laltruisme, il puisse très momentanément
adopter le point de vue et servir les intérêts
dun autre système, mais ceci ne peut quêtre
marginal au regard du flux permanent dinformations
quil reçoit relativement à lui-même.
Quand la représentation des intérêts
nécessairement lointains et diffus de la planète
pénètre son appareil cognitif, elle ne pèse
que faiblement au regard de la représentation de
ses intérêts propres. Un altruisme étendu
à la planète toute entière et permanent
nest pas envisageable, sauf de façon théorique.
Or comment se définissent les comportements, généralement
égoïstes et plus rarement altruistes, des
systèmes anthropotechniques ? Ceux-ci étant
le produit de la symbiose dagents biologiques et
dagents technologiques, deux séries causales
se font jour au niveau de ceux-ci et se conjuguent de
façon imprévisible : les séries causales
biologiques et anthropologiques pesant sur les humains
et celles résultant des contraintes de développement
des machines et des techniques au sein du monde matériel
dont elles tirent leurs composants. Lessentiel des
causes biologiques déterminantes a été
mis en place au long de dizaines de millions dannées
dévolution et reste encore aujourdhui
très peu adaptable. Les causes technologiques déterminantes
évoluent au contraire très vite, tout en
se heurtant aux contraintes dun monde matériel
fini auquel les technologies doivent inévitablement
sadapter. Les déterminismes croisés
qui en résultent et dont découle à
tout moment laction singulière dun
système anthropotechnique individuel sont si complexes
que leur effet est très rarement prévisible,
même en termes statistiques. A plus forte raison
est-ce le cas quant des milliers de systèmes anthropotechniques
différents interagissent dans la compétition
darwinienne permanente qui les oppose.
La notion de compétition darwinienne constitue
un préalable méthodologique indispensable
pour comprendre les modalités de l'évolution
que subissent les systèmes anthropotechniques.
Ceux-ci, comme tous les êtres vivants (dont ils
font partie) évoluent plus ou moins vite en fonction
de la compétition qui les oppose les uns aux autres,
des mutations qu'ils enregistrent et de la sélection
grâce à laquelle les mieux adaptés
l'emportent sur les moins adaptés. La compétition
elle-même est plus ou moins vive selon les limites
des espaces ou interagissent les compétiteurs.
Si nous considérons pour préciser ceci qu'il
existe deux grands types de systèmes anthropotechniques,
ceux prenant la forme des Etats ou des structures politico-administratives
sur ce modèle d'une part, ceux prenant la forme
des entreprises ou des structures économico-financière
sur ce modèle d'autre part, les espaces où
ils évoluent sont différents. Les Etats
évoluent et s'affrontent dans la sphère
politique. Là existent de nombreuses règles
qui limitent les conflits et a fortiori les disparitions.
Au contraire les entreprises, sous la pression du capitalisme
financier, se sont vues imposer le concept de marché
mondial sans régulations ni frontière. Elles
sont donc contraintes d'évoluer dans un espace
globalisé et sont en permanence confrontées
à la disparition des moins adaptées. Celles
qui survivent à cette compétition se transforment
plus vite que les autres et sont conduites par leur action
à transformer le monde d'une façon de plus
en plus précipitée.
Par ailleurs, les systèmes anthropotechniques sont
des organismes ou plus exactement des superorganismes.
Les organismes, dans le monde de la biologie, se forment
en regroupant des cellules jusque là autonomes.
Ils ne conservent leur cohérence qu'en assurant
un contrôle étroit sur ces cellules ainsi
regroupées afin de faire en sorte qu'elles mettent
toutes leurs ressources au service de l'organisme et non
plus à leur service propre. Plus la compétition
entre les systèmes anthropotechniques s'accroit,
plus ils auront tendance à renforcer le contrôle
sur leurs divers composants, afin d'augmenter leur efficacité
globale. Les systèmes anthropotechniques sont constitués
d'humains et de technologies. Or les technologies dont
ils disposent sont de plus en plus celles du contrôle.
Même si certaines d'entre elles peuvent encourager
l'autonomie des individus (comme le développement
de l'Internet est réputé pouvoir le faire),
elles peuvent aussi parallèlement contribuer à
la diminuer. Le risque est donc grand de voir les systèmes
anthropotechniques en compétition darwinienne de
plus en plus forte, dans un monde aux ressources finies,
renforcer le contrôle qu'ils exercent sur leurs
divers composants. Ce contrôle prendra des formes
différentes, selon qu'il s'agira de celui des Etats
ou de celui des entreprises. Les probabilités sont
grandes pour que ces deux catégories de mise en
conformité, au lieu de s'opposer, se conjuguent.
Egoïsme et imprévisibilité
Mais pourquoi rappeler ces évidences ? Elles ne
font que traduire en leur donnant une base scientifique
nouvelle ce que n'acceptent d'admettre que quelques rares
philosophes des sciences et scientifiques : les politiques
humaines sont essentiellement égoïstes, dune
part, imprévisibles dautre part. Par ailleurs,
les possibilités d'initiative dont peuvent y disposer
les cellules individuelles sont historiquement d'apparition
récente et toujours combattues par une volonté
supérieure de contrôle. Il sensuit
que ces politiques ne peuvent en général
faire lobjet dun pilotage par ce que lon
nomme la conscience volontaire rationnelle: les humains
s'exprimant à ce titre, fut-ce pour leur compte
propre, étant le plus souvent les porte-paroles
du système auxquels ils appartiennent. Certes les
systèmes anthropotechniques disposent, au regard
des sociétés animales nintégrant
que très peu de techniques et nayant pas
développé beaucoup de facultés cognitives,
de capacités danticipation suffisantes pour
ne pas subir tout à fait passivement les évènements
du monde, mais leurs capacités daction dite
rationnelle (explicitement raisonnée) et volontariste
(je décide de faire telle chose et par conséquent
je la fais) restent très limitées.
Or malheureusement, cette impuissance fondamentale est
ignorée par les opinions publiques, notamment en
Occident. Lillusion selon laquelle lespèce
humaine dispose dune capacité, lesprit,
qui lui permet daborder tous les problèmes,
denvisager toutes les solutions et finalement de
mettre en uvre toutes celles quil juge pour
des raisons pratiques ou morales les meilleures, reste
extrêmement répandue, malgré les démentis
que lui inflige quotidiennement lexpérience.
Il sagit dun héritage de la mythologie
spiritualiste selon lequel lhomme, à limage
dune entité divine située en dehors
du monde, généralement nommée Dieu,
est libre de faire des choix bons ou mauvais. Pour quil
fasse de bons choix, il suffit de le convaincre que des
intérêts supérieurs, moraux ou de
simple survie, lui imposent déviter les choix
contraires, qualifiés de mauvais choix. La puissance
de son esprit le mettra à même de définir
les bons choix et de se laisser guider par eux. La mise
en uvre de ces choix sensuivra delle-même.
Quant aux technologies, nétant que des productions
de lhomme, elles seront par définition obéissantes
et nimposeront que très rarement des comportements
qui ne seraient pas conformes aux objectifs définis
par la raison des hommes.
Cette
illusion, concrètement, conduit à penser
que le monde est prévisible et gouvernable par
lhomme armé de son esprit. Si des erreurs
se produisent, cest parce que certains humains se
sont laissés envahir par des motivations que la
morale altruiste réprouve, par exemple le besoin
de dominer et de détruire. Il faut donc par diverses
actions de formation préventive, civique ou religieuse,
redresser les esprits momentanément égarés.
Les systèmes anthropotechniques sont tous imbibés,
au niveau des cerveaux des humains qui les composent et
des idées ou connaissances quils produisent,
de cette illusion humaniste, relative à la puissance
de lesprit humain. Dune part, ils se lappliquent
à eux-mêmes. Dautre part ils lappliquent
à leurs actions collectives. Dans les deux cas,
ils sont incapables de voir leurs limites. Ils ne peuvent
pas admettre quils sont ingouvernables ou faiblement
gouvernables, dabord en ce qui concerne leurs propres
intérêts, ensuite et à plus forte
raison en ce qui concernerait la gouvernabilité
densemble de la planète.
Même lorsque des indices sérieux résultant
dobservations scientifiques répétées
leur montrent que leurs comportements et décisions
de fait divergent de ce quils avaient prévu,
ils ne sont pas capables den tenir compte. Ces indices
ne sont pas recevables par eux car ils vont trop à
lencontre de leurs intérêts immédiats.
Cest ainsi pensons nous que se manifeste le paradoxe
du sapiens décrit dans notre livre : le sapiens
se croit, non sans raisons, un peu plus sapiens que les
autres animaux. Mais, imbriqué dans des systèmes
anthropotechniques complexes, il reste impuissant à
prendre les grandes décisions collectives qui sauveraient
la planète des agressions quil lui inflige.
La catastrophe est donc, plus que probablement, au bout
du chemin.
Mais alors, dira-t-on, que faire ? Si lhypothèse
de lanthropotechnique résumée ci-dessus
présente quelque sérieux scientifique, ne
faudrait-il pas en déduire quaucune action
rationnelle nest possible, au moins à grande
échelle ? Lobservateur enfermé dans
sa petite sphère anthropotechnique ne verra que
les évènements accessibles aux instruments
dobservation dont dispose cette sphère. Si
les faits observés induisent chez lui des réactions
et régulations correctrices, celles-ci ne commanderont
que les instruments daction ou effecteurs nécessairement
limités dont cette sphère anthropotechnique
est équipée.
Lévolution globale de la planète,
que chaque système anthropotechnique contribuera
à perturber et quaucun système ne
sera capable dobserver avec lampleur nécessaire,
se poursuivra donc sur sa pente actuelle. Or nous lavons
rappelé, cette évolution, autant que lon
puisse juger, même en se limitant aux instruments
dobservation aujourdhui disponibles, semble
catastrophique.
Des systèmes cognitifs se connectant spontanément
Nous avons cependant fait lhypothèse (optimiste!)
que les principaux systèmes anthropotechniques
modernes sont des systèmes cognitifs, générant
au niveau de leurs cerveaux des connaissances certes limitées,
mais résultant dun processus délaboration
de type scientifique. Ceci pourrait permettre lémergence
progressive de nouvelles connaissances de type scientifique.
Nous pensons en effet que le premier comportement scientifique
à la portée dun observateur, fut-il
enfermé dans les limites de connaissance que lui
impose le système anthropotechnique particulier
auquel il appartient, consiste à interpréter
les données quil reçoit de ses sens
à la lumière dhypothèses produites
par son cerveau. Ne sont conservées que les hypothèses
vérifiées par les expériences à
la portée des moyens daction ou effecteurs
dont dispose ce système anthropotechnique. Si ce
processus est suffisamment collectif, impliquant de nombreux
observateurs-vérificateurs opérant en réseau,
des contenus cognitifs que nous pourrons qualifier de
scientifiques apparaîtront et généreront
de nouvelles interprétations, plus « scientifiques
» que les précédentes, dans les cerveaux
des observateurs ultérieurs. Cette évolution
se produira évidemment dabord dans le système
anthropotechnique auquel appartiennent ces observateurs.
Mais si plusieurs systèmes anthropotechniques coopèrent
de fait et échangent leurs informations grâce
à des réseaux communs, un réseau
dacteurs raisonnant selon les mêmes logiques
et agissant de façon plus ou moins coordonnée
pourra se mettre en place spontanément.
Il s'agirait en ce cas de l'émergence d'une symbiose
entre systèmes qui auraient des effets contraires
à ceux de la compétition darwinienne dans
laquelle s'affrontent les Etats et, plus encore, les grandes
entreprises mondialisées. Les biologistes évolutionnaires
rappellent en effet que Charles Darwin lui-même
avait noté que la compétition entre espèces
n'excluait pas la coopération et parfois la symbiose.
La sélection pouvait alors s'exercer entre espèces
non-coopérantes et espèces coopérantes.
Si ces dernières l'emportaient en terme de compétitivité
globale, la coopération se trouvait ainsi encouragée.
Nous indiquons dans notre essai quavec le développement
de linstrumentation scientifique en réseau
impliquant un nombre croissant de cerveaux dobservateurs
humains, un système anthropotechnique dun
nouveau genre pourrait se superposer aux systèmes
plus spécialisés. Il disposera de cognitions
plus étendues et de moyens daction plus efficaces.
Ses mises en garde et recommandations visant à
éviter les risques identifiés pourraient
peut-être mobiliser un nombre plus élevé
de systèmes anthropotechniques jusqualors
égoïstes. Dans le cas de la course supposée
de la planète à la crise systémique,
un tel système anthropotechnique scientifique (nous
dirions plutôt dans ce cas hyper-scientifique car
faisant appel à des sciences différentes)
se mettrat-il en place suffisamment vite pour que
le pire soit évité ? Il ne le fera que si,
en termes de compétition darwinienne, il se montre
plus efficace que les systèmes égoïstes.
Il est impossible aujourdhui de considérer
que cette hypothèse optimiste se réalisera.
Tout au plus peut-on penser que le drame final se produirait
beaucoup plus tôt si les observateurs enfermés
dans leurs propres systèmes anthropotechniques
préscientifiques comptaient sur les vertus dun
prétendu esprit humain omniscient pour prendre
les choses en mains.