Sciences et politique
Ne pas abandonner les vols interplanétaires
aux Chinois
par Jean-Paul Baquiast - 2 février 2010
La
Maison Blanche vient d'annoncer le gel, sinon l'abandon,
du projet de retour sur la Lune. Nous pensons, à
supposer que le Congrès valide cette décision,
qu'il s'agit d'un choix irresponsable. Quoi qu'il
en soit, l'Europe pourrait sans grandes dépenses,
prendre au moins partiellement le relais de la Nasa.
Les bénéfices seraient considérables.
Le
budget présenté le 1er février
par l'administration Obama au Congrès pour
l'exercice 2011 qui commencera le 1er octobre prochain
est en hausse de 3% par rapport à 2010, à
3.834 milliards de dollars. Il prévoit un déficit
de 1.267 milliards de dollars mais aussi une hausse
de 19% des recettes fiscales. Les dépenses
de l'Etat ne vont plus représenter que 25,1%
du PIB en 2011, contre 25,4% en 2010 et le déficit
sera équivalent à 8,3% du PIB contre
10,6% en 2010. Selon Peter Orszag, le directeur du
Budget« C'est un budget qui reflète la
nécessité de créer des emplois,
d'assurer la sécurité économique
de la classe moyenne et de maîtriser les déficits
». Il repose sur un pari optimiste, celui que
la croissance annuelle du PIB sera de 4% de 2011 à
2014. Si ce n'est pas le cas, le déficit budgétaire
sera plus élevé.
Selon
les dernières estimations de la Maison-Blanche,
le déficit budgétaire en 2010 va dépasser
celui de 2009 - qui bat pourtant déjà
un record à 1.400 milliards -pour atteindre
1.556 milliards sur l'exercice en cours (clos fin
septembre). Il s'agit d'un niveau intenable, selon
la Maison-Blanche (même si les épargnants
non américains, notamment chinois, continuent
jusqu'à présent à acheter les
Bons du trésor émis par la Fed.).
Le
budget fédéral 2011 pose donc l'objectif
de réduire le déficit budgétaire
de 1.200 milliards sur dix ans. Dès 2014, le
déficit devrait se stabiliser à 3,9%
du PIB pour au moins deux ans, la suite dépendant
beaucoup de l'évolution des coûts de
la santé. Pour obtenir ce résultat,
la Maison Blanche propose une série d'économies,
dans de nombreux secteurs. Observons d'abord que ces
économies ne deviendrons effectives que si
le Congrès les accepte. Rien n'est moins sûr.
Les parlementaires ont tous des intérêts
électoraux à défendre. Aujourd'hui,
par ailleurs, ils ont tendance à bloquer systématiquement
tout ce que propose Obama, quelles que soient les
conséquences sur la crédibilité
finale de l'Etat fédéral.
Parmi
les économies, l'opinion à juste titre
a retenu l'abandon, ou la remise à beaucoup
plus tard, du programme dit «Back to the Moon».
Le projet Constellation, qui prévoyait un retour
sur cette planète en 2020 - première
étape avant d'aller sur Mars -, est annulé.
On peut craindre que les 9 milliards de dollars déjà
dépensés pour la mise au point de la
fusée Ares et de sa capsule habitée
Orion aient été dépensés
pour pas grand chose. Afin de poursuivre le programme,
il aurait fallu augmenter le budget annuel de la Nasa
d'une somme incertaine, mais avoisinant 5 à
8 milliards. Il dépasse déjà,
selon les modes de calcul, les 20 à 25 milliards.
La
Nasa devra se contenter d'opérations en orbite
basse, sans d'ailleurs pouvoir espérer remplacer
les actuelles navettes. Concernant la liaison avec
la plate-forme internationale (IST), outre les vecteurs
russes Proton/Soyouz, on fera appel à des investisseurs
privés (SpaceX et Orbital Sciences), qui se
font fort de faire aussi bien et moins cher que la
Nasa. Celle-ci devrait cependant consacrer 5 milliards
à les aider à développer des
vecteurs fiables.
Notre
commentaire
En
nous mettant à la place d'un chroniqueur américain,
nous dirions qu'il est irresponsable de sacrifier
les programmes de vols habités américains
pour des raisons « sordides » d'économies,
alors que dans le même temps le budget militaire
est en hausse, les aides aux banques se poursuivent
et que les autres sources de dépenses fédérales
ne diminueront pratiquement pas. Or les programmes
spatiaux ont fait pendant 40 ans le prestige et la
puissance effective des Etats-Unis. Leurs retombées
civiles (et militaires) étaient au moins égales
aux dépenses. De plus et surtout, la concurrence
internationale ne cesse d'augmenter dans ce domaine.
Ce n'est plus à l'ex-URSS que les Etats-Unis
ont affaire, mais à la Chine, peut-être
suivie prochainement de l'Inde. Que diront les opinions
quand le monde entier retiendra son souffle au moment
où un premier taïkonaute chinois mettra
le pied sur la Lune...Même un échec toujours
possible sera considéré comme plus héroïque
qu'un simple renoncement.
On
peut se demander en fait si le retrait imposé
à la Nasa n'est pas la conséquence du
lobbying très actif des différents promoteurs
de vols orbitaux dits « touristiques ».
Le marché étant étroit, ils se
verraient bien chargés de relayer le «
rêve américain » vers la Lune,
aux frais principalement du budget fédéral
et de la Nasa. Celle-ci jouera à qui perd gagne.
Comme on puisera abondamment dans son expertise technique,
les difficultés et échecs éventuels
lui seront très largement imputés. Mais
pas les bénéfices.
En
ce qui concerne l'Europe, c'est-à-dire en fait
l'Agence spatiale européenne (Esa), le retrait
américain permettrait d'accélérer
les projets permettant d'officialiser le rôle
des vecteurs européens dans les liaisons avec
l'IST. Il faudrait aménager, à des coûts
qui n'auraient rien d'excessifs, le couple Ariane
5 et véhicule spatial ATV.
Celà
dit, si nous avions des visionnaires au niveau des
chefs de gouvernent européens, ceux-ci devraient
relancer le programme martien de l'Esa. Nous pensons
que les collaborations de grandes puissances spatiales
ne manqueraient pas, à commencer par celle
de la Russie. Les retombées technologiques
et industrielles seraient multiples, sans mentionner
le gain de prestige pour une Europe de plus en plus
évanescente.