Vers le site Automates Intelilgents
La Revue mensuelle n° 103
Robotique, vie artificielle, réalité virtuelle

Information, réflexion, discussion
logo admiroutes

Tous les numéros


Archives
(classement par rubriques)

Image animée
 Dans La Revue
 

Retour au sommaire

Automates Intelligents s'enrichit du logiciel Alexandria.
Double-cliquez sur chaque mot de cette page et s'afficheront alors définitions, synonymes et expressions constituées de ce mot. Une fenêtre déroulante permet aussi d'accéder à la définition du mot dans une autre langue (22 langues sont disponibles, dont le Japonais).

Les Nouvelles murailles de Chine
par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin - 18/01/2010

Les chercheurs et industriels en quête d'applications pour les capteurs intelligents, la robotique autonome et les réseaux d'alerte sophistiqués se sont ces dernières années tournés vers les appels à proposition de la Darpa, l'agence de recherche du DOD américain, afin d'y trouver des expressions de besoin et des crédits permettant de soutenir des activités sans débouchés suffisant dans le secteur civil.
A cet égard, et depuis au moins 3 à 4 ans, les interventions américaines en Irak mais surtout en Afghanistan se sont révélées très fructueuse. Confrontées à ce que l'on nomme "la guerre de 4e génération" où l'adversaire fait appel à des combattants anonymisés, dispersés et le plus souvent noyés dans la population, les forces américaines et celles de leurs alliés de l'Otan sont de plus en plus incapables d'empêcher la conquête du terrain par les «insurgents». Il a donc fallu remplacer progressivement les actions offensives classiques par des attaques ciblées, faisant appel à des engins largement robotisés, drones et missiles capables de trouver seuls leurs objectifs. Les mêmes techniques ont été étendues dans tous les pays où l'US Army ne peut pas intervenir directement : Pakistan et aujourd'hui Yémen.

L'expérience montre cependant de plus en plus que ces nouvelles armes se révèlent très coûteuses, à tous égards. Malgré leur "intelligence", elles sont remarquablement imprécises. On a rapporté récemment que pour tuer un chef d'Al-Qaida, les Américains ont dû consommer plus de 300 missiles air-sol et fait à l'occasion au moins le même nombre de morts parmi les civils.
Par ailleurs, l'intelligence des robots là encore ne suffisant pas, il faut que des forces spéciales infiltrées dans les zones de conflit désignent en permanence les individus et lieux à détruire. C'est la fameuse "humint" (human intelligence). Malheureusement, ces humains, que l'on n'a pas trouvé le moyen de remplacer par des robots, se révèlent très vulnérables. La mort récente en Afghanistan d'au moins sept officiers de renseignement à la suite d'un attentat suicide mené par un agent double jordanien laisse perplexe sur la possibilité d'utiliser intelligemment des armements pourtant intelligents. Il y a quelques mois, le vice-président américain Joe Biden avait proposé de faire appel à des escadres de drones pour remplacer le «surge» demandé par le général McChrystal. Informé des difficultés que nous venons d'évoquer, Joe Biden a renoncé à cette idée. Autant de marchés donc qui n'iront pas aux technologies avancées dans l'armement.

"Heureusement", des marchés encore plus prometteurs, tant par la sophistication des technologies à mettre en œuvre que par la quantité des contrats de fourniture à honorer, se sont ouverts depuis quelques mois. Il s'agit des murs intelligents dont les pays riches sont en train de se doter pour se protéger des immigrants de plus en plus nombreux et désespérés provenant des pays pauvres. Sans évoquer le précédent de la Grande Muraille de Chine, nous citerons en premier lieu la grande muraille que les Etats-Unis sont en train d'établir avec le Mexique, pour se protéger des incursions non seulement des Mexicains mais de tous les latino-américains attirés la prospérité du Nord. Notre propos ici n'est pas de discuter de l'opportunité ou du caractère moral de telles frontières intelligentes. Nous nous limiterons aux technologies et projets de recherche concernés. Il est certain que les bonnes âmes européennes qui s'indignent des pratiques américaines ne diraient peut-être pas la même chose en voyant se développer sur leurs territoires des flux migratoires de plus en plus nombreux et sans loi. On ne peut pas non plus s'empêcher de penser à ce qui se passera lorsque ce ne seront plus quelques dizaines de milliers de clandestins qui voudront entrer, mais des millions ou dizaines de millions, à la suite des désastres climatiques et économiques prévus pour les prochaines décennies.

Un concentré de technologies

Question technologie, un récent article du New Scientist (18 janvier 2010) donne des précisions intéressantes. Le mur classique, fait de fossés et fils de fers, patrouillé par de trop peu nombreux garde-frontières en 4/4, s'était évidemment révélé bien insuffisant. Violé en permanence, il n'avait qu'une utilité de principe. Les projets actuels consistent donc à doubler la muraille physique par des «senseurs» répartis très en amont (à l'extérieur) et capables en principe de distinguer et identifier tous les signes pouvant laisser penser à une tentative d'intrusion. Dès que le risque s'en précise, des robots ayant l'allure de petits chars d'assaut équipés de caméras identifient les intrus et s'efforcent de les décourager d'insister. Si besoin est, un drone (aujourd'hui de type Predator) intervient à son tour. Tout ceci laisse le temps à la garde-frontière humaine de réagir. Dans l'avenir, en cas d'invasion massive, des unités militaires spéciales, ou fournies par des sociétés civiles de sécurité ad hoc (véritables «chemises brunes» selon les détracteurs américains de ces procédés) prendront les affaires en mains. Tout ceci signifie que, tant en amont qu'en aval du mur, des espaces considérables seront sécurisés et militarisés. Comme il s'agit en général de zones désertiques, les protestations ne seront pas trop fortes, mais il n'en sera pas de même dans d'autres continents plus peuplés.

Le projet américain de frontière avec le Mexique, conduit par le US Department of Homeland Security et la filiale de Boeing dite Boeing Intelligence and Security Systems, prend actuellement la forme d'un programme de 8 milliards de dollars, dit Security Border Initiative Network ou SBInet. Il comportera des tours de 25 mètres réparties tous les 400 m (à terme sur un mur triple long de 3.000 km). Ces tours seront équipées de caméras optiques et infra-rouge pilotées à distance. Des senseurs magnétiques détecteront les véhicules. De plus les tours disposeront d'un radar de surveillance terrestre capable d'identifier les humains, fourni par les Israël Aerospace Industries de Tel-Aviv. Le radar sera complété de capteurs acoustiques et capteurs de vibrations destinés à détecter les voix et les pas, aussi furtifs soit-ils. Ces détecteurs devraient pouvoir opérer dans une zone dite de « early warning » s'étendant à 10 km en profondeur. Les caméras se dirigeront automatiquement sur les échos suspects. Elles diligenteront chaque fois qu'elles le « jugeront » utile des messages d'alerte vers les patrouilles armées mentionnées ci-dessus.

Un SBInet prototype était à l'essai depuis 3 ans sur 45 km de frontière américano-mexicaine près de Sasabe. Arizona. De nombreux défauts avaient été détectés et réparés. La grosse difficulté est de trouver un juste milieu entre l'excessive sensibilité, déclenchant des alertes inopportunes, et l'excessive inertie. Ces points réglés, le déploiement définitif commencera à la mi-2010, près de Tucson. Notre lecteur appréciera cependant l'importance des effectifs de maintenance qui seront nécessaires. L'emploi en bénéficiera, il est vrai.

L'exemple américain est repris un peu partout dans le monde. Une conférence relative à la sécurisation des frontières européennes par des systèmes technologiques du type de ceux évoqués ci-dessus s'est tenue en novembre 2009 à Leeds, (UK). L'Union européenne a lancé un programme dit TALOS (Transportable Autonomous Patrol for Land Border Surveillance) associant des partenaires américains (on s'en serait douté). Les Polonais dirigent le projet, par l'intermédiaire du PIAP, Institut de recherche industrielle pour l'automatisation et les mesures de Varsovie. Le consortium regroupe actuellement les représentants de 10 Etats et dispose d'un budget de 10 millions d'euros. A l'avenir, le réseau pourrait être déployé sur toutes les frontières terrestres de l'Europe. Mais à quel coût et comment sera-t-il accepté ? Comment réagiront les pays voisins, notamment la Russie, qui se trouverait ainsi exclue symboliquement de l'espace européen?

Ces divers problèmes ne seront pas résolus aussi simplement que ce qui se fait dans le cadre des rapports entre les Etats-Unis et le Mexique. Nous y reviendrons.

Pour en savoir plus
TALOS : http://www.talos-border.eu/

Retour au sommaire