Sciences,
technologies et politique
Pour une économie mixte à l'européenne
Jean-Paul
Baquiast - 19/01/2010
Ce
texte actualise et regroupe divers articles parus
précédemment. Il constitue le volet
économique et technologique d'un programme
de redressement du continent européen que nous
compléterons prochainement par des propositions
dans trois directions complémentaires : redresser
la démographie européenne; revivifier
les sources de la culture européenne, notamment
au plan universitaire et des médias; redéfinir
les structures et les procédures des appareils
administratifs européens.
Introduction
Quant
on a vu à l'occasion des fêtes de fin
d'année 2009 des centaines de millions d'Européens
de tous âges manifester leur joie à entrer
dans une nouvelle décennie, on est tenté
de se demander, quitte à passer pour un prophète
de mauvaise augure, s'ils se rendent bien compte des
changements de mode de vie que l'évolution
du monde leur imposera dans un proche avenir.
Les
personnes qui font la fête se désolidarisent
de facto des 15 à 30%, sinon plus, de leurs
compatriotes qui ne font pas la fête parce qu'ils
se situent, comme on dit, au dessous du seuil de pauvreté.
Beaucoup de ceux-ci ne sont ni âgés ni
malades mais simplement chômeurs. Or ceux qui
bénéficient d'un emploi ou d'un revenu
garanti, grâce auquel ils ont pu faire la fête,
devraient peut-être se demander comment ils
pourront dans l'avenir conserver le même mode
de vie, confrontés aux centaines de millions
de travailleurs chinois et indiens dorénavant
aussi efficaces professionnellement qu'eux, et qui
par ailleurs acceptent des niveaux de vie voisins
de ceux des travailleurs pauvres ou chômeurs
européens en fin de droit.
On
a beaucoup glosé sur la Chine, usine du monde.
Il est évident que si l'Europe ne réagit
pas intelligemment face à la concurrence chinoise,
elle pourra fermer toutes ses usines et lieux de production.
Des travailleurs chinois viendront peut-être
travailler en Europe comme ils le font déjà
dans l'Asie du sud-est et en Afrique. Ceci même
dans le domaine agricole. Certaines compagnies ne
s'intéressent-elles pas à des terres
européennes ou russes ? Mais on découvre
actuellement que la Chine ne sera pas seulement l'usine
du monde. Elle deviendra rapidement une puissance
scientifique et technologique de première grandeur,
surpassant même peut-être à terme
les Etats-Unis. Comme nous l'avons rappelé
dans un article publié sur ce site (La
Chine bientôt première puissance scientifique
mondiale? , elle fait actuellement un effort d'une
ampleur unique au monde pour former des étudiants
et des chercheurs, développer des universités
et lancer en liaison avec ses industries de très
nombreux programmes de recherche/développement
(R/D), voire de recherche fondamentale.
Quant
à l'Inde on commence à comprendre qu'elle
est en passe de devenir la société de
service du monde. Aujourd'hui près de la moitié
des services exportables sont en Inde, du centre d'appel
jusqu'aux analyses médicales et bancaires.
Les atouts indiens sont importants et uniques. L'Inde
possède aujourd'hui près de 70 millions
de diplômés supérieurs, plus qu'il
n'y a d'habitants en France ! L'Inde ne s'est pas
lancée dans une révolution industrielle
momentanément impossible pour elle du fait
de ses infrastructures hors d'usage. Elle est directement
passée à la révolution des services
qui représentent aujourd'hui près des
2/3 du PIB du pays.
Rappelons
par ailleurs que ni la Chine ni l'Inde ne se soucient
d'élever le niveau de vie de la population
dans son ensemble. Elles se satisfont de rémunérer
le niveau social supérieur (à des salaires
qui d'ailleurs chez nous seraient considérés
comme proches du SMIC). Le reste du peuple est maintenu
dans la pauvreté, par un régime politique
qui demeure très peu démocratique en
Chine et par le système de castes qui joue
le même rôle en Inde, au demeurant réputée
la plus grande démocratie du monde.
Les Européens, faut-il par ailleurs le leur
rappeler, ne disposent pas des sources d'énergie
primaire et de matières premières qui
permettent aux pays producteurs de garder pour eux
la plus grande partie des bénéfices
en résultant. Certes, un certain nombre d'entre
eux possèdent encore de solides fortunes immobilières
et mobilières. Mais d'une part celles-ci sont
très mal réparties. D'autre part la
crise récente a montré que leur valeur
dépend de marchés fluctuants sur lesquels
les propriétaires ont peu de moyens d'action.
Elles ne garantissent donc pas les revenus réguliers
provenant d'un travail productif. Quant à l'innovation
technologique, si elle n'est pas encore entièrement
aux mains des pays asiatiques, elle reste encore pour
l'essentiel située aux Etats-Unis. L'Europe
prend chaque année un retard que l'on ne veut
pas voir.
Il
en résulte que l'Europe pour se protéger
de la concurrence chinoise, indienne et américaine,
devrait changer en profondeur les processus par lesquels
elle investit pour l'avenir. Faire confiance au marché
ne serait pas suffisant. Il faudrait en revenir à
des modes d'épargne et d'investissements où
les Etats joueraient un rôle beaucoup plus important
qu'aujourd'hui. C'est ce que désignait le terme
un peu tombé en désuétude d'
« économie mixte ». Sinon
il faudrait se résigner à rémunérer
les travailleurs de tous niveaux aux normes asiatiques,
ou, autre solution, réduire les consommations
de la population aux normes de celles des populations
asiatiques. On pourra présenter ceci comme
une forme de décroissance, après tout
moralement défendable. Mais nos joyeux fêtards
européens accepteraient-ils ces perspectives,
que nous venons de décrire très sommairement.
Ou bien pensent-ils que, de toutes, façons,
ils pourront y échapper ? Comment alors imaginent-ils
s'y prendre ?
Nous
faisons ci-dessous quelques propositions permettant
d'illustrer, en modernisant le concept, ce que pourrait
être une économie mixte à l'européenne.
Divers experts ou mouvements politiques encore marginaux
reprennent ce terme, mais souvent avec un manque de
précision laissant sceptiques. Nous essaierons
ici d'être plus clairs. Mais il faut se persuader
qu'il ne s'agira pas de réformettes ne remettant
pas en cause le système capitaliste libéral
actuel. Impossible de toucher à celui-ci, dira-t-on.
Le prévisible approfondissement de la crise
rendra sans doute cette remise en cause plus acceptable
qu'elle ne l'est actuellement, même dans les
pays encore très hostiles, pour des raisons
historiques, aux interventions économiques
des Etats ou de l'Union européenne.
1.
Comment espérer faire coopérer un ensemble
de pays très hétérogènes
Avant
de proposer des politiques publiques européennes
communes que nous qualifierions de politiques de survie,
il faut se demander quels seraient les pays européens
susceptibles de s'y intéresser le plus immédiatement.
La réaction de beaucoup de nos lecteurs, quand
nous formulons de telles propositions, consiste à
dire qu'il s'agit en fait d'un modèle franco-français,
d'inspiration gaullienne, rendu totalement obsolète
par la mondialisation. Comme indiqué en introduction,
nous pensons qu'il s'agit d'erreurs de jugement, que
les crises multiformes à venir viendront démentir.
Il faut néanmoins évaluer les capacités
d'accueil que les principaux pays européens
pourront offrir à nos propositions, en fonction
d'intérêts qui ne se recoupent pas nécessairement.
Chacun
sait que lEurope est actuellement composée
dEtats dont les caractéristiques juridiques,
constitutionnelles, économiques et démographiques
sont différentes. Leur participation à
lUnion européenne et pour certains d'entre
eux à la zone euro, les soumet à un
certain nombre de règles communes ou harmonisées,
mais il ne sagit en aucun cas là des
bases analogues à celles qui, dans un Etat
vraiment fédéral et moins encore dans
un Etat national, permettraient lélaboration
de politiques économiques et industrielles
communes accompagnée des politiques extérieures
correspondantes. Par ailleurs, à brève
échéance, il serait illusoire d'espérer
une modification du Traité de Lisbonne permettant
de transformer l'Union en état fédéral
sur le modèle, par exemple, des Etats-Unis.
Très
sommairement, on peut en effet distinguer au sein
de lUnion européenne 3 groupes de pays
aux caractéristiques fondamentales et donc
aux intérêts difficiles à concilier:
*
La France et lAllemagne, toutes les deux conscientes
de la nécessité de disposer dune
industrie compétitive, dune R/D innovante
et dun certain nombre de services publics, industriels
ou sociaux protégés des aléas
de la concurrence internationale. Ce sont également
les moteurs de la zone euro. Encore faut-il préciser
que ces deux pays diffèrent assez profondément
dans le rôle quils attribuent à
lEtat par rapport à celui des entreprises.
En simplifiant beaucoup, on dira que lAllemagne
est encore marquée par le modèle du
capitalisme rhénan, tandis que la France sinspire
dune vision régalienne où l'Etat
a conservé un rôle régulateur.
Ainsi, lindustrie allemande exportant beaucoup
hors dEurope répugne plus que la France
à toute perspective de protectionnisme.
*
Le Royaume-Uni, entraînant dans son sillage
un certain nombre de petits pays, tels lIrlande
mais aussi dans une large mesure la Hollande, le Luxembourg,
la Belgique et les pays scandinaves, a choisi de privilégier
les services financiers à vocation internationale,
symbolisés par la City. Contrairement aux petits
pays précité, il a décidé
de rester à l'écart de la zone euro
et ce choix risque de perdurer, quels que soient les
résultats des futures élections. Il
reste donc profondément hostile aux interventions
publiques de régulation. Le Royaume-Uni, par
ailleurs, demeure très lié aux Etats-Unis,
dont il partage quasi systématiquement les
choix économiques et diplomatiques. Sauf changements
improbables à court terme, ces divers facteurs
rendent très difficile la participation du
Royaume Uni aux politiques communes envisagées
ici.
*
Deux anciens membres importants de l'UE, dont les
potentiels économiques ne sont pas négligeables,
mais qui sont actuellement confrontés à
des crises profondes. Il s'agit de l'Italie et de
l'Espagne. Ces pays ne sont pas a priori des partisans
de la régulation publique et des interventions
économiques de l'Etat, mais on peut penser
que pour surmonter leurs difficultés actuelles,
ils pourraient accepter un certain nombre de mesures
en ce sens.
*
La quasi totalité des membres récents
de l'UE, anciennement dénommés PECO
(Pays de l'Europe centrale et orientale). Il s'agit
de pays, y compris la Pologne, le plus grand d'entre
eux, ayant conservé des entreprises et des
administrations encore archaïques. Leurs difficultés
économiques et politiques sont considérables.
Les populations y craignent les interventions économiques
des Etats où ils voient le risque de résurgence
d'un communisme dont ils n'ont gardé que de
mauvais souvenirs. Ils restent très influencés
par les Etats-Unis et leurs intérêts
industriels. Mais ils se rendent compte progressivement
que l'ouverture sans précautions à la
concurrence extra-européenne ne leur permettra
pas de décoller. La Grèce présente
un cas particulier. On découvre actuellement
que ce pays n'aurait jamais du rentrer dans la zone
euro, compte-tenu de ses archaïsmes non surmontés.
Compte
tenu de ces hétérogénéités,
il serait illusoire d'espérer voir, même
en cas d'aggravation de la crise et de la concurrence
internationale, ces 27 pays s'entendre pour des politiques
communes de lutte contre la concurrence extérieure
et de développement coordonné. Même
au sein de la zone euro, l'expérience a montré
que des divergences non négligeables séparaient
les points de vue de la France, de l'Allemagne et
de la Banque centrale.
On
peut donc penser que la seule solution permettant
de convaincre progressivement les plus réticents
de s'unir sur des stratégies économiques,
politiques et diplomatiques communes serait de décider
des actions de coopération dite renforcée,
permises par les textes actuels. Il s'agirait en fait
de la "coopération structurée permanente"
de l'art. 42 du Traité réservée
aux "Etats membres qui remplissent des critères
plus élevés de capacités militaires...".
Le protocole n°10 annexé au nouveau Traité
pourrait couvrir les politiques que nous souhaitons
développer. Elle concerne tout Etat membre
qui ,"dès l'entrée en vigueur du
Traité s'engage à développer
ses capacités de défense... à
participer aux principaux programmes européens
d'équipement et à l'activité
de l'Agence européenne de défense dans
le domaine du développement des capacités
de défense, de la recherche, de l'acquisition
et de l'armement. Les mesures que nous allons proposer
ci-dessous ne concernent pas spécifiquement
les matériels ou les dépenses militaires,
mais au sens large, elles relèveraient de la
défense de l'Europe car sans elles, selon nous,
le concept même d'Europe et de civilisation
européenne perdraient toute signification.
A
terme de quelques mois ou années, un certain
nombre de ces actions de coopération structurée
permanente feraient apparaître la nécessité
de mettre en place, y compris à l'intérieur
des textes existants, une structure intergouvernementale
de décision dans les domaines stratégiques
où rien n'existe encore véritablement
aujourd'hui. Il s'agit de ce que beaucoup de personnalités
politiques de différentes tendances estiment
dorénavant nécessaire, c'est-à-dire
un gouvernement financier, économique, fiscal
et social de la zone euro. Par prudence, on acceptera
l'idée que les rapprochements nécessaires
se feraient progressivement, au coup par coup, sous
la pression de la nécessité, à
l'occasion de la mise en uvre des actions relevant
de la coopération structurée permanente
envisagée ici.
Pour
convaincre les opinions publiques et les gouvernements
de la nécessité de telles perspectives,
nous devons évidemment préciser les
objectifs à poursuivre et les moyens à
mettre en oeuvre.
2.
Souveraineté et puissance
L'histoire
de l'Union européenne, depuis le traité
de Maëstricht (février 1992) jusqu'au
traité de Lisbonne, offre l'image d'une lente
déstructuration. Dans aucun domaine, l'Europe
ne s'est organisée sur le modèle des
super-Etats qui sont ses concurrents, Etats-Unis,
Chine, Russie et bientôt quelques autres. Le
Traité de Maëstricht, très largement
sous l'influence des intérêts américano-américains
dits atlantistes, n'a pas permis de doter l'Europe
des différents attributs de la puissance qui
auraient pu en faire un alter ego des autres puissances
mondiales. Nous avions décrit ce mécanisme
désastreux dans notre ouvrage de 2007, L'Europe
et le vide de puissance. Depuis il s'est encore
accentué.
En fait, malgré les affirmations non fondées
de l'idéologie libérale, ce sont aujourd'hui
comme hier les arbitrages ou conflits entre super-Etats
qui font la loi internationale. L'échec de
la conférence de Copenhague sur le contrôle
du climat l'a illustré une nouvelle fois. Il
a suffit que les deux super-Etats, USA et Chine, s'entendent
pour ne rien faire et ce non-choix s'est imposé
à tous les autres Etats. L'Europe avait tous
les titres pour arbitrer ce conflit et sans doute
imposer ses vues novatrices. Mais n'ayant pas été
capable de se constituer en super-Etat, elle n'a pas
pesé beaucoup plus lourd que le Brésil
(ou les Iles Salomon). Il en est de même pour
toutes les autres questions dont dépendent
l'avenir du monde, le contrôle de l'énergie,
des océans et de l'espace notamment.
Mais
que sont les attributs de la puissance et en quoi
l'Europe en a-t-elle besoin pour survivre dans la
compétition avec les autres Etats ? Nous les
avions énumérés dans l'ouvrage
cité. Les uns tiennent à l'étendue
du territoire, aux effectifs de la population et à
l'accès direct aux sources d'énergie
et de matières premières. Sur ce plan,
l'Europe n'est pas favorisée. D'autres tiennent
au mode de gouvernement : la possibilité de
mobiliser d'une façon coordonnée les
ressources nationales. Sur ce plan les régimes
autoritaires ou dictatoriaux paraissent les plus compétitifs,
mais il ne faut pas penser que le pluralisme démocratique
soit en lui-même un handicap, même s'il
ne facilite pas la prise rapide de décisions.
Encore faut-il qu'il existe des Etats capables de
mener ce que l'on appelait traditionnellement des
politiques régaliennes, faisant prévaloir
les intérêts généraux de
long terme sur les intérêts particuliers
de court terme.
Le
modèle français de l'Etat mis en place
après le premier Empire et confirmé
sous les IIIe, IVe et Ve Républiques, correspondait
en principe à cette définition, bien
que s'exerçant avec difficultés compte
tenu des conflits suscités par les résistances
des nombreux intérêts particuliers. Aujourd'hui,
sous la pression de l'idéologie libérale
et de la privatisation, l'Etat régalien caractérisant
le République française voit ses compétences
de plus en plus diminuées. Il paraît
de plus en plus incapable de répondre aux demandes
qui lui sont adressées par les populations.
Malgré cela, il dispose en général
encore d'un certain nombre de moyens d'actions, notamment
grâce aux diverses administrations, dont beaucoup
d'autres Etats européens sont privés.
Mais la France s'est tellement déconsidérée
par ses voltes-faces diplomatiques et politiques,
qu'elle n'est plus entendue quand certains de ses
représentants évoque le modèle
français de l'Etat.
Quitte
à passer pour des esprits attardés ou
irréalistes, nous continuons cependant à
penser que les Etats européens, par l'intermédiaire,
à défaut de programmes plus ambitieux,
d' actions de coopération structurées
convenablement choisies, doivent se doter des technologies
dites de souveraineté sans lesquelles aucun
poids politique ou diplomatique sérieux ne
peut être acquis. Nous avions analysé,
il y a déjà quelques années,
ces technologies de souveraineté, dans un colloque
tenu à Paris en avril 2004 et associant l'Union
Paneuropéenne et notre association Automates-Intelligents.
(http://www.admiroutes.asso.fr/europepuissancescientifique/programme.htm).
Il s'agit d'un ensemble de moyens de recherches, d'industries
et de techniques devenues aujourd'hui indispensables
à la puissance politique : sciences fondamentales,
calcul, intelligence artificielle, bio et nanotechnologies,
etc. Il s'agit aussi des applications en dérivant
permettant la maîtrise de l'énergie,
des télécommunications, de l'espace
et, bien entendu, des armements modernes. Les Etats-Unis
ont toujours refusé que les Etats européens,
soit à titre individuel, soit dans le cadre
de l'Union européenne, se dotent des moyens
de la souveraineté. La France gaulliste, le
seul Etat européen qui avait pour conserver
son indépendance refusé au moins en
partie la domination technologique américaine,
avait suscité contre elle l'hostilité
générale du Monde Libre,
c'est-à-dire des Etats-Unis et des gouvernements
dominés par eux. Tout a été fait,
ouvertement et plus souvent encore de façon
couverte, pour empêcher que les
grands programmes d'indépendance et de souveraineté
technologique engagés en France aboutissent
ou trouvent des clients en dehors de la France. Au
sein même de la société française,
une opposition très largement suscitée
par les milieux favorables à la domination
américaine s'est progressivement rassemblée
contre la poursuite de ces programmes. Le nucléaire
civil et la défense ont polarisé les
oppositions. Ce sentiment demeure encore très
fort. On vient de la constater en observant la satisfaction
avec laquelle de nombreux milieux se sont réjouis
de l'échec de l'offre nucléaire française
à Abou Dhabi. Un échec de la promotion
du Rafale au Brésil ou dans les Emirats susciterait
la même satisfaction.
Un
certain nombre de grands pays européens ont
cependant accepté de participer à des
programmes industriels communs, principalement civils,
épisodiquement militaires. Mais ils l'ont fait
avec réticence, en multipliant les précautions
pour que les produits correspondants restent soumis
à la concurrence internationale et aux stratégies
à court terme des actionnaires. Il fallait
éviter qu'ils ne puissent être présentés
aux opinions publiques comme un retour du régalien.
Ceci a multiplié les difficultés de
conceptions et de réalisations. On citera le
programme Airbus civil et militaire ou le programme
Galiléo dans le domaine de la localisation
satellitaire.
Il
existe certes aujourd'hui une indéniable coopération
industrielle européenne, mais il serait injuste
passer sous silence le fait que, sans les efforts
de la France, il ne se serait pas passé grand-chose.
Frédéric d'Allest a ainsi indiqué,
lors d'une émission récente consacrée
à Ariane 5, que ce fut grâce au président
Pompidou (le dernier des Gaullistes?) que la France
a refusé de confier son sort aux lanceurs de
la Nasa. Sans la France, il n'y aurait pas eu ni Agence
Spatiale européenne ni base de Kourou. On peut
penser aussi que les quelques produits spatiaux européens,
fussent-ils développés de façon
indépendante par certains pays au détriment
de la nécessaire coopération, comme
c'est le cas dans le domaine des satellites, n'auraient
pas vu le jour sans la France. En matière de
recherche à très long terme enfin, la
France participe activement à deux organismes
qui n'auraient pas vu le jour en Europe sans son activisme
et dont l'action sera déterminante, le Grand
collisionneur à hadrons du Cern et le prochain
centre Iter du CEA destiné à expérimenter
la fusion nucléaire.
Dans
des domaines civils dont l'importance stratégique
n'est pas moindre, la France a su se doter ou conserver,
souvent en coopération avec des entreprises
européennes, de puissantes industries, dans
les secteurs de l'énergie nucléaire,
du ferroviaire, de l'automobile, de la pharmacie et
de l'environnement. Bien sûr, elle n'est pas
la seule. L'Allemagne a fait aussi bien sinon mieux
dans tous ces secteurs. Mais c'est réjouissant.
Certains critiquent le TGV français en constatant
avec ironie que les Chinois viennent de choisir l'homologue
allemand Inter-Cities Express (ICE) de Siemens pour
rouler sur la plus grande voie à grande vitesse
du monde, de Canton à Wuhan. D'abord, c'est
oublier que l'ICE allemand s'est beaucoup inspiré
des techniques et de l'expérience française.
De plus, un succès allemand à l'exportation
doit être considéré, en France
même, comme un succès de l'Europe toute
entière.
Il
faut enfin mentionner le domaine militaire. On se
gausse de constater que la France a été
obligée de développer seule des systèmes
d'armes dont les autres Etats européens n'ont
pas voulu pour leur propre défense. Mais ce
ne fut pas parce que ces armements étaient
de mauvaise qualité. Au contraire, avec l'expérience,
ils se révèlent parmi les meilleurs
du monde. Les échecs ou les difficultés
de la France résultèrent principalement
de l'activisme du complexe militaro_industriel américain
et de son entrisme dans les cercles politiques européens,
qui ont fermé la porte aux armements français.
Dans un monde entièrement mondialisé,
ouvert, où les sources de croissance et de
richesse paraissent très largement liées
à la détention des capitaux et à
la spéculation financière, l'Europe,
demandait-on, a-t-elle besoin de se doter de toutes
ces armes, non seulement coûteuses mais inutiles
?
Les
économistes répétaient à
satiété que le modèle anglo-saxon
des services financiers, illustré en Europe
par les succès de la Grande Bretagne, était
préférable à un modèle
français où l'accent avait traditionnellement
été mis sur la possession en propre
d'un certain nombre des technologies de puissance
énumérées ci-dessus. Le monde
n'était pas en guerre et l'Europe pouvait compter,
disait-on, sur les moyens de défense rassemblés
au sein de l'Otan sous l'égide de la superpuissance
américaine afin de faire face à d'éventuelles
agressions. Aussi bien, aujourd'hui encore, l'hypothèse
d'une défense de l'Europe indépendante
de l'Otan et des matériels américains
reste considérée, à Londres et
à Bruxelles notamment, comme relevant de la
volonté d'affaiblir l' Alliance atlantique
et de pactiser avec les ennemis de l'Occident.
Ces dernières années, avec le succès
des gouvernements libéraux en Europe, avec
la volonté souvent affichée du président
français Nicolas Sarkozy de favoriser la privatisation
des filières industrielles et technologiques
françaises, les intérêts financiers
ont repris le pas sur les défenseurs d'une
géostratégie européenne basée
sur des technologies de souveraineté.
Les
états-majors des autres pays européens,
cependant, avec l'intensification des crises et des
tensions que nous évoquerons dans la seconde
partie de cet article, avec également l'affaiblissement
de la puissance militaire américaine, commencent
à regarder avec un début d'intérêt
le fait que la France, pays européen, dispose
en propre de moyens militaires pouvant venir en appui
de stratégies de défense ou de coopération
internationale, par exemple avec la Russie. Ils utilisent
d'ailleurs sans hésiter certains de ses moyens
quand l'urgence l'exige, par exemple en ce qui concerne
l'observation satellitaire militaire. Il est possible
que très vite, ils comprennent l'intérêt
de travailler avec la France dans d'autres domaines,
plutôt qu'attendre tout de fournisseurs américains
de plus en plus embourbés dans les difficultés,
comme le montre l'exemple du Joint Strike Fighter
F-35, dont le MICC avait voulu faire l'arme fatale
pour éliminer toute industrie aéronautique
européenne.
Mais
plus en profondeur, les relations internationales
risquent de prendre un tour tout nouveau, à
la suite de l'échec de la conférence
de Copenhague sur le climat. Ce sont ces perspectives
que nous voudrions examiner ci-dessous. Dans ce cas,
ceux qui en France et dans les autres pays européens
voudraient développer une réelle coopération
entre Etats européens en matière de
recherche, de développement et de grands équipements
civils et militaires, pourraient de nouveau être
entendus. Economie de guerre obligent. Voyons comment.
Des économies de guerre
Ce
n'est pas faire preuve de pessimisme injustifié
que constater les menaces de toutes sortes pesant
dorénavant sur l'avenir politique et économique
du monde. La crise économique et financière
ayant débuté en 2008 ne cessera de s'aggraver
quoiqu'en disent les économistes.
Bien plus, la grande crise environnementale ayant
justifié la mise en place du protocole de Kyoto
ne cesse elle aussi de s'aggraver. Des pronostics
très pessimistes (voir celui de James
Hansen repris sur notre site) montrent que la
planète courre au désastre, du fait
de l'incapacité actuelle des gouvernements
à agir. Or la conférence des Nations
Unies tenue à Copenhague en décembre
2009 a mis en évidence le fait que les mesures
très énergiques et coûteuses nécessaires
pour limiter le réchauffement climatique et
protéger la biodiversité ne seront pas
prises dans les délais voulus
Nous
avons rappelé que deux superpuissances se sont
entendues implicitement pour ne rien faire de sérieux,
les Etats-Unis et la Chine. Certes, en matière
de responsabilité, ce sont les Etats-Unis qui
sont les plus coupables, car non seulement ils sont
ceux qui polluent le plus, mais ils ont les moyens
technologiques de réduire leurs pollutions.
La Chine, pour le moment, ne peut pas le faire. Il
reste qu'elle menace, par sa taille même, les
équilibres économiques actuels, à
la fois comme puissance importatrice et comme puissance
exportatrice. On ne pourra pas attendre des autres
pays du monde qu'ils se laissent mettre en difficulté,
voire envahir, sans réagir.
Ni
les institutions internationales actuelles, ni les
Etats grands et petits membres de l'ONU, ni les entreprises
multinationales ni les ONG ne pourront promouvoir
seuls l ' « économie de guerre »
qui sera nécessaire pour reconvertir en profondeur
les mécanismes économiques et ceux de
la prise de décision collective. Nous pensons
cependant qu'un G+, Europe, Chine, USA, auxquels on
ajouterait la Russie, l'Inde, le Brésil et
quelques autres, pourrait parfaitement prendre les
mesures d'urgence nécessaires à la sauvegarde
de la planète, si quelques Super-Etats donnaient
l'exemple. L'Europe a manqué en 2009 l'occasion
de positionner ainsi en Super-Etat et participer à
ce grand projet. Les opportunités pour ce faire
se reposeront certainement.
Cependant
des groupements informels, un G3, un G5 ou un G+,
ne pourront se substituer indéfiniment à
des institutions internationales reconnues par tous.
Même si de telles institutions sont lourdes
et apparemment impuissantes en cas de grandes crises,
elles demeurent irremplaçables. Le problème
de droit public international posé aujourd'hui
consiste, selon nous, à définir à
partir d'une ONU à 198 Etats, un Conseil de
Sécurité environnement comportant
en premier lieu les grands Etats ou Super-Etats, les
seuls capables de s'entendre dans ces domaines si
la nécessité l'exigeait. L'Europe devrait
participer sur un pied d'égalité avec
les autres Super-Etats, en tant que membre permanent,
à ce Conseil de Sécurité environnement.
Ceci
étant, il ne faudrait pas espérer qu'un
tel Conseil de Sécurité puisse supprimer
les affrontements entre ses membres les plus puissants.
L'expérience de l'actuel Conseil de Sécurité
de l'ONU, mis en place à l'occasion de la guerre
froide, a montré que les Etats-Unis et l'URSS
n'ont cessé de s'y mesurer en développant
sans arrêt leurs moyens militaires et civils.
Mais ils ont évité la guerre mondiale,
du fait des capacités de réplique à
l'égard de l'autre dont chacun des deux Grands
disposait. Il en sera de même en termes différents
dans la perspective du Conseil de Sécurité
environnement envisagé ici. Si
un membre refuse de se soumettre à des mesures
collectives jugées indispensables, il devra
se voir appliquer des mesures de rétorsions,
pouvant aller dans les cas graves jusqu'à un
emploi limité de la force armée, de
la part des autres membres.
Ceci
veut dire que chacun des 4 ou 5 Super-Etats qui seront
membres permanents de ce Conseil de Sécurité
devront se doter, par eux-mêmes et en toute
indépendance les uns des autres, de la panoplie
complète des technologies de souveraineté.
Un tel objectif serait évidemment à
la portée des Etats-Unis, plus difficile mais
faisable en ce qui concerne la Chine, mais actuellement
totalement impossible pour l'Europe. Celle-ci, nous
l'avons vu, ne dispose ni des structures politiques
d'un Super-Etat, ni, ce qui est bien plus handicapant,
des technologies de souveraineté adéquates.
La
France cependant, nous venons de la rappeler, et quelques
grands Etats européens avec elle, ont réussi
à se doter de l'amorce de telles technologies.
Il suffirait de s'appuyer sur elles pour sortir de
la dépendance qui handicape encore l'action
diplomatique et économique de l'Union européenne.
Contrairement aux ressources de la City de Londres
en ingénierie financière qui ont longtemps
fait la force économique et même politique
de la Grande-Bretagne et qui sont déstructurantes
pour l'Etat britannique, les technologies françaises
et leurs répliques européennes sont
structurantes. Autrement dit, elles supposent pour
survivre et servir qu'existe et fonctionne un Etat
fort, capables de financer les investissements dont
elles ont besoin et de les protéger par la
voie régalienne. Elles supposent aussi des
citoyens possédant un sens élevé
de la Nation et du territoire, acceptant les sacrifices
à consentir, en échange de la protection
apportée aux nationaux. Les mêmes valeurs
pourraient être transposées à
l'échelle de l'Europe. Certes, en France, ces
valeurs pour de mauvaises raisons que nous ne rappellerons
pas. Elles ne sont guère en meilleure posture
chez nos voisins. Mais elles demeurent cependant vivaces
dans le cur des citoyens de toutes professions
et de tous niveaux hiérarchiques qui continuent
contre vents et marées à développer
le potentiel scientifique et industriel que nous venons
d'évoquer sommairement.
Le
point noir actuel, concernant l'influence des différentes
technologies de puissance et de souveraineté
dont dispose la France, est qu'elles suscitent encore
le rejet a priori des autres Etats européens.
Ceci pour diverses raisons plus conjoncturelles que
fondamentales, essentiellement en fait parce que ces
Etats croyaient pouvoir s'en passer et que la supposée
suffisance française à les imposer froissait
leurs susceptibilités. Egalement peut-être
aussi parce que la France, dans son ensemble, administrations
et grandes entreprises publiques et privées
réunies, n'avaient pas fait assez d'effort
pour nouer des alliances sur un plan d'égalité
avec des partenaires européens.
Mais
le véritable obstacle au développement
en Europe de grands programmes technologiques sur
le modèle français est que ceux-ci reposaient
très largement sur des financements publics,
avec le recours à des gestions de type administratif.
On était aux antipodes à ce qu'imposait
le néo-libéralisme devenu la doxa à
partir des années 1990 : appel à des
financements privés collectés par le
secteur financier, gestion purement commerciale, recherche
de rentabilité immédiate, acceptation
des procédures dites du marché : délocalisations,
licenciements, rachat par des fonds d'investissement
étrangers, rejet de tout réflexe national
stigmatisé du terme de patriotisme industriel.
D'une part sous l'influence des Etats-Unis qui voulaient
se réserver le monopole des grands programmes
structurants, d'autre part sous l'influence des détenteurs
de capitaux spéculatifs non européens
(pétro-dollars, fonds chinois) souhaitant pouvoir
racheter tous les anciens bijoux de famille
européens, les gouvernements européens
n'ont jamais voulu rompre l'enchaînement vicieux
qui les privait progressivement de toute influence
stratégique. L'idée même de patriotisme
industriel, même dans les domaines stratégiques,
était considérée comme définitivement
dépassée. Ils n'ont jamais osé
affirmer que l'essentiel des nouveaux investissements
dans les technologies de puissance indispensables
au maintien de leur souveraineté nécessitait
d'être traité hors marché, sur
le modèle des dépenses d'équipements
militaires : financements protégés et
marchés protégés notamment...Ceci
tout au moins jusqu'au moment où ces technologies
devenues adultes pourraient le cas échéant
et sans obligation d'aucune sorte affronter
la concurrence internationale.
On
objectera qu'une grande partie des technologies de
souveraineté dont l'Europe selon nous devrait
se donner la maîtrise relèvent plus des
investissements civils ordinaires que des investissements
stratégiques, militaires ou spatiaux. Pourquoi
dans ce cas prendre le risque de les soumettre à
des procédures publiques dérogatoires
du droit commun, avec le danger d'encourager les gaspillages,
favoritismes politiques, éventuellement corruptions
? Pour une raison très simple. C'est parce
que si l'Europe a pris du retard dans certains de
ses domaines, c'est précisément parce
que les règles du capitalisme privé
et du néo-libéralisme, exploitées
par des concurrents plus forts qu'elle, ne lui ont
pas permis de réaliser les investissements
nécessaires. Ce qui s'est produit dans le passé
se renouvellera. Imagine-t-on que la Chine laissera
aux pays européens la possibilité de
concevoir et vendre des écrans solaires ou
des automobiles électriques, y compris à
partir de filiales installées en Chine, si
les industriels européens travaillant dans
ces branches ne sont pas protégés au
sein du marché européen. Nous l'avons
rappelé en introduction, la Chine dispose de
deux armes absolues, sa main d'uvre quasi gratuite
(souvent d'ailleurs exportée) et le taux de
change anormalement bas de sa monnaie. Pourquoi ferait-elle
des cadeaux aux Européens, d'autant plus que
ceux-ci ont progressivement perdu l'avance technologique
qui pouvait en faire momentanément des partenaires
à ménager ?
Du
côté des Etats-Unis, des arguments différents
mais aux résultats similaires continueront
à jouer comme ils l'ont toujours fait pour
priver l'Europe des occasions de se donner des outils
compétitifs en propre : informatique, réseaux,
intelligence artificielle, bio et nanotechnologies,
etc. L'Europe pour survivre dans l'après Copenhague
devra donc en revenir au régalien sur le modèle
français. Ce qui ne devrait pas pour autant
l'empêcher de chercher à perfectionner
celui-ci pour en faire un véritable instrument
de guerre économique compétitif.
Les
programmes de coopération renforcée
nécessaire présenteraient en principe
une différence essentielle, par rapport aux
actuels programmes Airbus et Ariane dont la plupart
des produits visent un marché non protégé
et sont soumis aux impératifs d'une rentabilité
définies non par des gouvernements mais par
des actionnaires. La plupart des projets que nous
envisageons dans cet article devraient être
conçus et conduits, nous l'avons dit, comme
des programmes militaires, sans se préoccuper
a priori de la rentabilité des investissements.
Certes, la perspective de les vendre sur le marché
international ne serait pas à exclure, mais
ce ne serait pas leur l'objectif premier. Il s'agirait,
rappelons-le, de programmes de souveraineté.
L'Europe les définirait en fonction des avantages
politiques qu'elle y trouverait : indépendance
vis-à-vis des autres puissances, possibilités
de faire naître des compétences qui sans
de tels programmes n'auraient jamais vu le jour. Ce
ne serait que lorsque les programmes ou projets fondateurs
auront donné de bons résultats que leurs
produits pourraient être offerts sur les marchés
européens voire sur les marchés internationaux
sans protections autres que celles imposées
par le souci de la réciprocité.
Au
plan des crédits, balayons l'argument de la
dette. Rien qu'en France, les épargnes privées
dépassent les 4.000 milliards d'euros. Il serait
très possible d'offrir à ces épargnants
des obligations garanties à long terme permettant
de recueillir les 400 milliards nécessaires
pour commencer à investir sérieusement.
Que l'on ne nous parle pas non plus d'inflation. Les
ressources non utilisées ou gaspillées
abondent encore en Europe.
Quant
à la question essentielle des taux de change,
notamment des rapports respectifs entre l'euro, le
dollar et le yuan, assujettissant aujourd'hui l'Europe
aux deux autres blocs, nous ne pouvons pas admettre
que les Etats du groupe euro regroupés autour
de la Banque centrale ne soient pas capables de mettre
en place des procédures de contrôle et
d'orientation au moins analogues à celles qu'utilisent
la Réserve fédérale américaine
et la Banque de Chine. S'ils le faisaient, dans le
cadre de l'économie mixte esquissée
ici, les opérateurs internationaux seraient
bien obligés d'en tenir compte.
Conclusion
Nous
évoquons donc ici une véritable sortie
du capitalisme néo-libéral, concernant
un grand nombre de secteurs économiques dits
stratégiques. On pourrait employer, comme nous
l'avons proposé, le terme de mise en place
d'une économie mixte généralisée.
Ces solutions mixtes génèrent malheureusement
de nombreuses occasions de fraudes internes ou aux
frontières. Pour lutter contre elle, il faut
unifier la prévention et la répression.
La chose serait parfaitement envisageable dans le
cadre d'un gouvernement économique et financier
de la zone euro, accompagné d'une harmonisation
progressive des règlementations sociales et
fiscales. Ce gouvernement s'accompagnerait
évidemment d'importantes réformes politiques
et administratives, que nous n'aborderons pas ici.
Bornons-nous à signaler que la France, disposant
sans doute pour quelques temps encore, d'une des meilleures
administrations du monde, tant au plan des services
techniques qu'au plan administratif, pourrait participer
avec compétence à la mise en place de
l'administration européenne requise.
Mais
rassurons nos voisins. Si des procédures marquées
du sceau de l'urgence stratégique étaient
dorénavant retenues dans les filières
civiles évoquées au début de
cet article, partout notamment où de nouveaux
investissements lourds seront nécessaires du
fait des technologies économes en énergie
qui s'imposeront, la France ne serait plus la seule
à proposer des savoir-faire autour desquels
s'associeraient les potentiels industriels et de recherche
des autres Etats. Chaque Etat européen possède
des capacités en propre qui restent inexploitées
faute d'être associées à celles
des autres. Sans coordination, ces mêmes Etats
en sont réduits à s'adresser à
des produits non européens dont le plus souvent,
ils n'acquièrent pas la maîtrise. De
toutes façons, répétons-le, l'objectif
initial ne sera pas de faire des profits capitalistes,
mais de mener des combats pour la souveraineté.
Les coûts et les délais en seront peut-être
accrus initialement, mais les retombées à
terme seront inestimables.