Sciences
et politique
Plaidoyer pour un fonds stratégique
européen (FSI)
par Jean-Paul Baquiast, Christophe Jacquemin et Joseph
Leddet
1er
février 2010
*
Joseph Leddet est administrateur de l'Insee, économiste
et consultant financier
Les
auteurs estiment que si ce projet était décidé
par les gouvernements européens, il pourrait
avoir un rôle structurant en faveur de la dynamique
européenne comparable à celui que joue
aujourd'hui la monnaie unique.
Comment
mobiliser l'épargne européenne au service
d'investissements stratégiques à long
terme? La France va bien sûr lancer prochainement
son Grand emprunt de 35 milliards, et elle dispose
déjà d'un Fonds stratégique d'investissement
(FSI) de quelques milliards, mais avec toutes leurs
limites tant hexagonales ( projets franco-français),
qu'en termes de montants ( modérés par
nécessité) et de contraintes de financement
ou de remboursement via le Budget de l'Etat et la
Dette Publique (donc in fine par les contribuables).
Il existe également un Fonds européen
d'investissement (FEI), mais aux moyens fort réduits,
orienté exclusivement sur les PME/PMI, et émanation
de la Banque européenne d'investissement (BEI),
donc là encore à capitaux publics.
Nous
proposons ici un projet à la fois beaucoup
plus ambitieux et beaucoup moins contraignant, à
savoir la mise en place d'un Fonds stratégique
européen doté en régime de croisière
d'environ 1.500 à 2.000 milliards d'euros de
fonds propres ( soit l'équivalent des réserves
de change de la Chine ou du PIB français ),
avec des capitaux investis d'une manière permanente.
En cas de réussite, un tel projet pourrait
avoir pour la construction européenne un effet
aussi structurant que la décision de mettre
en place une monnaie commune.
Pourquoi
une telle idée ? Parce que l'Europe est aujourd'hui
menacée de disparition face à la concurrence
politico-économique des nouvelles grandes puissances
émergentes, complétant dorénavant
la traditionnelle concurrence américaine, qui
elle ne faiblit pas.
L'Europe
possède à vrai dire de nombreuses ressources
potentielles, tant en termes de ressources humaines
que de compétences scientifiques et techniques
ou de capacités industrielles. Mais ces ressources
sont sous-employées du fait d' une demande
insuffisante, aggravée par un chômage
massif et une absence de protection face à
la concurrence étrangère non soumise
aux taxes sociales et aux contraintes de la protection
environnementale. En fait, ces ressources disparaîtront
en quelques années si rien n'est fait pour
les protéger.
Rappelons
que la liste des équipements et besoins à
financer a été établie depuis
longtemps. Il s'agit :
1. d'investir dans les universités, les grandes
Ecoles et les laboratoires de recherche;
2. de lancer de grands projets structurants: infrastructures
de transport, de télécommunication et
d'habitat, énergies sous leurs diverses formes,
espace, défense;
3. d'initialiser des filières industrielles
débouchant sur des produits de consommation
ou d'équipement à forte valeur ajoutée
et économes en énergie et matières
premières (concernant par exemple les nano-objets,
la robotique, les véhicules électriques,
les industries culturelles et les loisirs numériques....
).
Insistons
sur le fait qu'il ne s'agira pas de financer des dépenses
de consommation, mais de dépenses d'investissement,
rentables entre 5 et 20 ans selon les secteurs. Ils
ne généreront donc pas d'inflation,
mais de la prospérité, sans compromettre
d'autres politiques européennes comme celles
de la lutte contre la dégradation des écosystèmes.
Les projets à vocation transeuropéenne
ou paneuropéenne seront privilégiés.
Des partenariats avec des pays européens voisins,
notamment la Russie, devront être envisagés,
s'ils se révèlent stratégiquement
utiles. Il en sera de même (voir ci-dessous)
de projets intéressant divers Etats africains
méditerranéens ou sub-sahariens.
Pour
satisfaire ces besoins, il faut investir. Mais on
ne peut pas faire appel aux financements non européens.
Ceux-ci ne s'intéresseront aux investissements
en Europe qu'à condition de les contrôler,
transformant ainsi l'économie européenne
en économie dominée de type coloniale.
Leur contrôle sera économique, mais aussi
politique et finalement culturel. Ainsi les détenteurs
des pétrodollars risquent d'investir au service
des Etats et mouvances islamiques. Les fonds chinois
ou provenant d'autres pays émergents ne seront
pas davantage désintéressés.
On
objecte que l'Europe ne dispose pas d'épargne
mobilisable. C'est évidemment faux. Rien qu'en
France, les diverses épargnes mobilières
et immobilières peuvent être évaluées
à 4.000 milliards d'euros. Le dixième,
soit 400 milliards, pourrait ainsi être mobilisé
volontairement par leurs détenteurs, s'ils
trouvaient dans des participations à un organisme
public européen un rendement garanti supérieur
à celui fourni par les caisses d'épargne.
Etendu à l'ensemble de l'Europe, le dispositif
pourrait collecter entre 1500 et 2000 milliards, débloqués
par tranches annuelles de 500 milliards.
Il
ne sera certes pas envisageable de proposer de l'épargne
forcée sous la forme des emprunts de guerre
de 1914-18. Il faudra par contre faire appel à
la fois au patriotisme européen des petits
et moyens épargnants et des entreprises, mais
aussi à leur intérêt personnel.
Pour cela, il sera indispensable de les sécuriser,
en mettant en place au niveau le plus officiel des
institutions européennes un Fonds européen
d'investissement convenablement transparent et contrôlé,
tant dans son fonctionnement global que dans le choix
des opérations qu'il financera.
L'Union
européenne dispose à cet égard
de quelques précédents, notamment les
financements de la recherche/développement.
Les procédures n'en sont pas sans défauts,
mais les Etats européens sont suffisamment
experts et intègres pour assurer une sécurisation
du système ici proposé, malgré
l'ampleur nouvelle de l'ambition. Le Fonds garantira
par exemple un rendement de 3.5% environ aux investisseurs,
pour des prêts à durée illimitée
, mais remboursables sous certaine conditions (à
l'exemple des TSDI (1)). Le financement sera
réservé à l'économie réelle,
au profit de projets offrant le maximum de valeur
ajoutée intellectuelle ou technique. En outre,
les intérêts perçus pourront être
défiscalisés.
Par
ailleurs, l'Europe se devant pour sa propre stabilité
de financer le développement d'investissements
productifs au Maghreb et en Afrique subsaharienne,
des fonds d'investissements analogues pourraient être
proposés, en liaison avec le Fonds européen,
à certains de nos voisins africains, mais cette
fois-ci plus directement investis dans des PME à
caractère industriel et commercial, avec également
un avantage fiscal éventuel à la clé
pour les investisseurs.
(1)
TSDI : titres subordonnés à durée
indéterminée, comparables à des
obligations perpétuelles.
Pour
en savoir plus
On
pourra évoquer, en arrière-plan de cet
article s'intéressant au financement de l'économie
réelle, la double question du rôle des
banques (voir sur un autre de nos sites «Le
mythe de la réforme des banques» http://www.europesolidaire.eu/article.php?article_id=445&r_id=
) et du rôle des marchés d'actions (voir
« Peut-on compter sur les Bourses...? »
http://www.europesolidaire.eu/article.php?article_id=447&r_id=
)