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Editorial
Haïti
aujourd'hui, le reste du monde demain ?
par
Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin
19/12/2010
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La
catastrophe survenue à Port au Prince doit faire
réfléchir à la fragilité des
sociétés complexes, fussent-elles riches et
bien équipées comme les nôtres.
Les
témoignages qui proviennent de Port au Prince et
des autres parties d'Haïti touchées par le tremblement
de terre parlent de scènes de fin du monde. Ceci
peut s'imaginer facilement, les immeubles officiels et les
habitations ayant enseveli la plupart des habitants. Les
rues envahies de blessés et de cadavres qui se décomposent.
Ni eau potable ni vivres disponibles. Des foules désemparées
errant sans savoir où trouver du secours. Les pillages
et des débuts d'agressions de la part de certains
habitants ayant survécu. Aucune autorité capable
d'intervenir, protéger, organiser les secours.
Quelles perspectives pour ceux qui sont encore valides :
attendre la mort sur place en priant ou tenter d'émigrer
dans les endroits supposés disposer d'encore quelques
ressources, afin de se les approprier par la violence ?
Certains
scénarios élaborés pour prévoir
ce qui se passerait en cas d'épidémies à
forte mortalité, comme celle de la grippe aviaire
qui était censé toucher au moins 30% de la
population avec 50% de décès, envisageaient
des scènes sinon semblables, du moins voisines. Mais
celles-ci se produiraient dans les pays riches, par exemple
en Europe. On pourrait donc espérer que les Etats
disposant d'une forte tradition administrative pourraient
faire face, à condition d'avoir préparé
les procédures d'urgence, réquisitions et
stocks d'approvisionnement nécessaires. Cependant,
si les morts et les mourants s'accumulaient devant les mairies
et les hôpitaux, si les services publics et les réseaux
vitaux se trouvaient bloqués par manque de personnel,
si des groupes armés se formaient pour profiter du
désordre afin de piller et violer, il serait inévitable
que s'installe une situation proche de celle que l'on constate
à Haïti. Ce ne serait pas la première
fois que de telles scènes se seraient produites en
Europe, sans même mentionner les guerres. Les grandes
épidémies de peste et de choléra en
avaient été l'occasion. Les sociétés
touchées s'en sont rétablies, mais à
quel prix ?
Ceci
étant, pourquoi évoquer aujourd'hui ces situations
? Pour ce qui concerne l'Europe, le niveau de vie n'est
pas celui d'Haïti, les grandes épidémies
à forte mortalité ne semblent pas pour
le moment devoir éclater... Il n'y a aucune
raison de s'inquiéter. Mieux vaut, pour ceux qui
ont le cur à cela, se préoccuper de
la façon dont ils pourraient participer à
l'aide aux victimes du séisme.
Pour
notre part, nous pensons au contraire que la catastrophe
survenue à Port au Prince doit faire réfléchir
à la fragilité des sociétés
complexes, fussent-elles riches et bien équipées
comme les nôtres. En dehors de catastrophes naturelles
ou de grandes pandémies dont on ne peut pas écarter
la survenue, des causes apparemment infimes mais aux conséquences
lourdes pourraient dans un avenir proche ou lointain provoquer
l'écroulement d'équilibres sociaux actuels
dont on méconnaît trop la fragilité.
A
échéance de quelques années ou décennies,
il s'agira certainement de ce dont on parle aujourd'hui
avec légèreté, les émeutes de
la misère et les grandes migrations agressives en
résultant, se développant en Asie et en Afrique,
notamment si le changement climatique aggrave les conditions
de survie déjà précaires de centaines
de millions d'hommes. On risque de voir dans les pays les
plus pauvres s'installer des situations proches de celles
s'étant produites à très petite échelle
à Haïti et précédemment à
La Nouvelle Orléans. Que feront les pays riches,
Etats-Unis, Europe notamment, à supposer qu'ils ne
soient pas directement touchés par certaines crises
?
La
réponse américaine officielle semble déjà
programmée: construire des murs étanches débordant
de technologies et implanter derrière ces murs des
gardes nationales paramilitaires fortement armées
capables de «maintenir l'ordre intérieur»
sans se soucier des droits civiques. Nous donnons quelques
informations sur ce sujet dans un article
publié par ailleurs sur ce site. L'Europe pour
sa part commence aussi à réfléchir
à certaines de ces solutions, comme nous le montrons
dans ce même article. On sera loin alors de la compassion
que suscitent via les médias (c'est-à-dire
à distance), les malheurs des Haïtiens. Ce sera
au contraire le retour à l'ère du plus féroce
des «chacun pour soi». Mais faudrait-il s'en
étonner ?