Darwin
est-il soluble dans la Science-Fiction ?
par Jean-Paul Baquiast - 01/02/2010
Une
polémique s'est établie il y a quelques
jours, notamment dans une suite d'articles publiées
par le journal Le Monde, à propos du caractère
darwinien ou non darwinien du type d'évolution
décrite par le film Avatar. Il n'est pas inutile
d'y revenir car les enjeux philosophiques et politiques
ne sont pas minces.
Rappelons (voir l'article [bientôt en ligne]
de Christophe Jacquemin dans cette revue) que le scénario
décrit des populations d'organismes vivants
peuplant la planète Pandora. Elles sont proches
à quelques différences près de
celles peuplant la Terre. On en avait généralement
déduit que le film s'inspirait de la théorie
darwinienne de l'évolution. A partir de formes
de vie initiales voisines de celles étant apparues
sur Terre, et dans un milieu physique très
proche, le réalisateur James Cameron faisait
l'hypothèse que les principes de l'évolution
darwinienne, sur le mode mutation/sélection,
avaient donné naissance à des formes
vitales relativement convergentes: les mêmes
contraintes conduisant à des solutions sinon
comparables du moins voisines.
Or,
dans une tribune parue dans Le Monde du 17/18
janvier 2010, le biologiste Thomas Heims a rappelé
ce qui pour un darwinien tel que l'auteur du présent
article paraissait évident: il n'y a aucune
raison pour qu'apparaissent des formes semblables
ou même comparables, dans un monde déterminé
par le hasard et la nécessité, c'est-à-dire
dans un monde où n'existe aucune volonté
supérieure pour orienter l'évolution.
A supposer qu'à l'origine de la vie, sur la
Terre comme sur Pandora, aient pu se trouver des molécules
prébiologiques analogues, telles que les bases
A, U, C et G du code génétique, il n'y
avait aucune chance pour qu'elles se combinent de
façon identique.
Il
y avait encore moins de chance pour que, à
supposer que des ADN primitifs voisins aient pu apparaître
sur chacune des deux planètes, ils puissent
donner, à la suite de mutations survenues au
hasard, des espèces voisines. Selon Thomas
Heims, la position défendue par James Cameron,
grossièrement évolutionniste, est en
fait pratiquement incompatible avec le darwinisme.
Elle laisse supposer que des forces intelligentes
extra-naturelles ont orienté les évolutions
en vue de privilégier des finalités
décidées à l'avance. Cameron
n'est peut-être pas créationniste, ni
défenseur explicite de l'Intelligent Design,
mais il donne des armes imaginaires puissantes aux
militants de ces thèses.
Le
polémiste spiritualiste Jean Staune, qui dispose
de beaucoup de moyens pour publier des écrits
tendant à démontrer que les sciences
confirment les affirmations des Ecritures, ne s'y
est pas trompé. Dans une tribune faisant suite
à celle de Thomas Heims, publiée par
Le Monde du 21 janvier, il explique que celui-ci se
réfère à une conception simpliste
et dépassée de l'évolution. Il
cite un certain nombre de biologistes qui, selon lui,
privilégient une hypothèse moderne qu'il
qualifie de structuraliste. Selon lui, ce structuralisme
considère les êtres vivants comme étant
nécessaires. Leur structure générale
est inscrite dans les lois de la nature. A l'instar
des cristaux de neige qui possèdent toujours
six branches quelques soient les conditions de leur
formation, les grands types d'êtres vivants
sont en mesure de réapparaître encore
et partout là où les conditions physico-chimiques
le permettent. «Cette nouvelle vision de
la vie, retrouvant d'anciennes intuitions (?),
dit-il, nous offre ainsi une troisième voie
susceptible de déboucher sur de nouvelles découvertes».
Ce
texte habile évoque semble-t-il ce que nous
avons désigné dans notre ouvrage «Pour
un principe matérialiste fort»
comme les principes de la mécanosynthèse.
Ceux-ci s'applique en priorité aux formes physiques
et chimiques et seulement en arrière plan aux
formes biologiques. La mécanosynthèse
impose aux cristaux de neige, dans les conditions
physiques actuelles, des structures en étoile
comparables (encore serait-ce à vérifier).
Mais les étoiles de mer et d'autres étoiles,
telles celles matérialisées par certaines
fleurs, obéissent à des contraintes
évolutives où réintervient le
darwinisme. Les anciennes intuitions, auxquelles fait
allusion Jean Staune, seront nécessairement
celles que l'on retrouve dans les mythes créationnistes,
chrétiens ou relevant d'autres croyances. Il
n'y a donc aucune raison de voir dans Avatar un argument
recevable permettant de remettre en cause le darwinisme.
La
discussion aurait pu s'arrêter là, terminée
par une défaite de Jean Staune, soulignée
par la majorité des internautes ayant posté
des commentaires sur le site du Monde. Mais, dans
un point de vue publié par ce même Monde
le 27 janvier, les chercheurs en biologie et en anthropologie
Jean-Baptiste André et Nicolas Baumard refusent
l'argumentation de Jean Staune et contestent partiellement
celle de Thomas Heims. Sur Jean Staune, nous n'avons
pas de commentaires. A l'égard de Thomas Heims,
ils font valoir que, si l'évolution comporte
une grande part de hasard, elle comporte aussi une
large part de nécessité. Les mutations
avantageuses le sont pour des raisons physiques fondamentales.
De cette part de nécessité résultent
de nombreuses relations générales entre
les structures vivantes, entre la fonction d'un organe
et sa forme, entre la niche écologique d'une
espèce et les organes qu'elle porte. On peut
retrouver ainsi des contraintes, connues depuis longtemps,
découlant du milieu physique et notamment des
lois de la mécanosynthèse.
Jean-Baptiste André et Nicolas Baumard, qui
s'affirment représentants de la théorie
néo-synthétique de l'évolution,
confèrent donc à cette dernière
le pouvoir d'expliquer l'ordre actuel sans supposer
un ordre initial. C'est parce que la sélection
naturelle a agi sur le monde qu'existent aujourd'hui
sur Terre des structures aussi organisées,
aussi improbables a priori, que les structures vivantes
auxquelles nous ajouterons les nombreuses structures
géologiques façonnées par l'évolution
des êtres vivants. L'évolution n'a pas
de vision, elle ne planifie pas. Mais, par le jeu
des mutations et de la sélection, elle produit
de l'organisation. «Prétendre que le
darwinisme est incapable de rendre compte des relations
d'ordre qui lient les structures vivantes entre elles,
c'est tout simplement n'y rien comprendre du tout.
Si les espèces indépendantes se ressemblent,
ce n'est pas parce qu'il existe un plan divin, ou
un ordre cosmique, c'est tout simplement parce que
tous les êtres vivants, produits de la sélection
naturelle, sont soumis aux mêmes contraintes ».
Nous pouvons pour notre part retenir que Jean-Baptiste
André et Nicolas Baumard ne contestent pas
en principe le fait que la planète Pandora
et la Terre aient pu disposer de conditions physiques
initiales susceptibles d'expliquer une certaine cohérence
dans les architectures globales des êtres qui
s'y sont développés. Ils contestent
par contre, et nous ne pouvons que les rejoindre,
le fait que l'évolution ait pu donner des espèces
aussi homogènes que celles présentées
par le film. Tous ceux qui, sans être exobiologistes,
imaginent des formes de vie extraterrestres, ne s'y
trompent pas. Les extraterrestres qu'ils nous présentent
sont généralement très différents
des humains, même s'ils doivent se soumettre
à un environnement exerçant des contraintes
globalement comparables.
La discussion, de nouveau, aurait pu s'arrêter
là. Mais à son tour le biologiste Vincent
Fleury est intervenu dans le débat (Le Monde
du 29 janvier). Il a d'abord rappelé que, contrairement
aux allégations de Jean Staune, il ne partageait
pas les hypothèses empreintes de spiritualisme
de celui-ci. Il avait seulement développé
une théorie physique de la morphogenèse
animale qui selon lui contribue à éclairer
la nature des contraintes auxquelles la morphologie
des animaux est soumise. Cette théorie fait
entrer en embryologie, et au-delà, dans les
contraintes pesant sur l'évolution, les propriétés
matérielles de la matière vivante, en
particulier sa fluidité. La matière
vivante, obéissant aux lois de l'hydrodynamique,
serait contrainte par un ensemble de lois très
communes en mécanique (conservation de la masse,
équilibre visco-élastique, conditions
aux limites des champs de vecteurs, etc.). La prise
en compte de ces notions éclaire la morphogenèse
embryonnaire, et explique très simplement les
grandes lignes de la formation d'un animal.
Cette
théorie ne contrevient pas au darwinisme stricto
sensu.
«Cependant, il est notoire que le darwinisme
ne traite que de l'avantage sélectif des animaux,
mais non de l'espace des formes possibles sur lesquelles
la sélection agit. De même, et contrairement
à une idée répandue, la génétique
du XXe siècle n'a pas apporté d'explication
ultime aux formes observées, les forces physiques
mises en jeu au cours du développement ayant
été négligées».
Depuis de nombreux travaux nouveaux, cités
par Vincent Fleury, ont selon lui précisé
ces points.
A
la date où nous écrivons ces lignes,
la discussion semble confirmer une conclusion qui
a priori paraissait évidente. D'une part, Jean
Staune n'est pas un scientifique mais un polémiste
habile à manier les approximations au service
de la Templeton Foundation, comme l'ont rappelé
divers commentaires,dont le but avoué est de
rapprocher sciences et religions. D'autre part, une
évolution sur le mode darwinien dit du hasard/sélection
s'exerçant sur la Terre et sur une hypothétique
planète qui lui serait géologiquement
et thermodynamiquement très proche pourrait
être soumise à des espaces de contraintes
voisines et faire apparaître, dans la meilleure
des hypothèses, certaines convergences entre
solutions biologiques. Mais il pourrait tout autant
en résulter des différences radicales.
Nouveaux
travaux sur l'évolution
Ceci
dit, la biologie, qui est une science vivante, a depuis
longtemps, sans remettre en cause radicalement la
synthèse moderne à laquelle se réfèrent
Jean-Baptiste André et Nicolas Baumard, proposé
de nouvelles hypothèses et théories
enrichissant et nuançant considérablement
les points de vue des biologistes évolutionnaires
des dernières décennies. Il s'agit d'abord
de la théorie dite de l'ontophylogenèse
de Jean-Jacques Kupiec, que nous avons abondamment
commentée et qu'il a lui-même présentée
sur notre site. Celle-ci représente ce que
nous pourrions nommer un darwinisme généralisé.
Jean-Jacques Kupiec montre en effet que la construction
de nouvelles structures par regroupement aléatoire
de structures existantes, suivie de sélection
par les divers milieux dans lesquels s'expriment ces
nouvelles structures, puis de généralisation
des solutions les mieux adaptées, semble une
règle universelle.
Pour
l'ontophylogenèse, les mutations/sélections
n'intéressent pas seulement les gènes.
Elles se produisent en amont de la construction des
cellules vivantes, entre les protéines constitutives
de la cellule. Elles se produisent aussi dans l'expression
des gènes et dans l'assemblage des différences
cellules constituant l'embryon puis l'organisme de
l'individu. Il y a sélection à tous
les niveaux, ce que Jean-Jacques Kupiec nomme l'hétéro-sélection.
Les structures créées par la vie, qu'il
s'agisse de celles propres à l'organisme ou
de celles caractérisant les «niches»
constituées par la coopération des organismes,
participent évidemment à l'hétéro-sélection.
On a tout lieu de penser que si Darwin avait vécu
de nos jours, il aurait adhéré à
cette extension de se théorie.
Aussi
intéressante que soit la théorie de
l'ontophylogenèse, elle n'a cependant pas d'application
immédiate permettant de répondre à
la question que nous nous posons, et que posent les
commentateurs du film Avatar: existent-ils des lois
générales de l'univers imposant des
modes voisins de développement à toutes
les formes évolutionnaires répondant
à ce qui pour nous distingue le vivant du non-vivant?
Rappelons sommairement que l'on définit généralement
le vivant par la capacité à constituer
des organismes disposant d'un milieu intérieur
séparé du milieu extérieur par
une membrane, et capable de se répliquer, que
ce soit par bourgeonnement, association-symbiose ou
reproduction à partir de l'équivalent
d'un programme incorporé de type ADN. Cette
question présente un intérêt pour
les exobiologistes, c'est-à-dire pour ceux
qui s'interrogent sur les possibilités de vie
dans l'univers. Mais elle intéresse aussi tous
ceux qui s'efforcent actuellement de simuler la vie
avec des moyens ou composants artificiels, soit pour
comprendre les processus par lesquels celle-ci est
apparue sur Terre, soit pour créer des formes
de vie artificielle.
Par
définition, à moins d'être créationnistes,
nous devons admettre que la vie, quelles que soient
ses lieux d'apparition et ses formes, n'est pas venue
de rien. Ceci pose donc la question des conditions
physiques (et chimiques) régnant, soit sur
la Terre primitive, soit sur les planètes pouvant
lui servir de berceau. Or le peu que l'on sait des
conditions propres aux planètes et lunes du
système solaire, montre une très grande
diversité de conditions. Il serait cependant
hasardeux d'affirmer que des corps célestes
présentant des caractères très
éloignés de ceux de la Terre, par exemple
le satellite de Saturne Titan, ne pourraient pas héberger
de vie. Celle-ci serait alors différente dans
ses expressions des formes de vie terrestre, mais
elle pourrait cependant satisfaire aux critères
par lesquels nous distinguons le vivant du non vivant.
Ces formes de vie elles-mêmes, pourquoi pas,
pourraient donner naissance à des systèmes
complexes présentant les caractères
de ce que nous nommons l'intelligence.
Or
l'évolution de telles formes de vie, quoiqu'il
en soit, n'obligerait pas à remettre en cause
le darwinisme, non pas tel qu'exprimé par la
« nouvelle synthèse »
des biologistes moléculaires qui concerne principalement
l'ADN, mais par l'ontophylogenèse: assemblage
stochastique (au hasard) de composants soumis à
une « hétéro-sélection »
exercée par les produits résultant des
évolutions antérieures. Cependant, si
nous admettions ces prémisses, nous aurions
toutes raisons d'affirmer qu'il n'y aurait pas beaucoup
de chances de voir apparaître des formes de
vie morphologiquement comparables, d'une planète
à l'autre. Autrement dit, les espèces
vivantes propres à la planète Pandora
auraient des chances quasiment nulles de ressembler
à celles décrites par James Cameron.
Celui-ci a cédé à la facilité
inspirant beaucoup d'auteurs de SF. On constate que
leur imagination s'essouffle vite quand il s'agit
d'imaginer des morphologies radicalement différentes
de celles des organismes terrestres.
Ceci
dit, pourrait-on envisager que, quelles que soient
les formes géologiques et la composition chimique
des milliards de planètes susceptibles, rien
que dans la galaxie, d'héberger des formes
vitales, celles-ci seraient contraintes, comme le
proposent certains partisans de la morphogenèse,
à adopter des structures sinon identiques,
du moins voisines les unes des autres. C'est un peu
la thèse que reprend, nous semble-t-il, le
biologiste Vincent Fleury précité, comme
d'autres commentateurs du film Avatar. On peut penser
que cette thèse se défend, bien qu'évidemment
elle soit encore invérifiable. Il n'y à
pas lieu de supposer que les lois fondamentales de
la physique puissent être différentes
d'une planète à l'autre, au moins à
partir du moment où, à partir du vide
quantique, sont apparues des particules élémentaires
puis des atomes susceptibles de se combiner en composés
chimiques et biochimiques plus ou moins complexes.
Or
si les atomes peuvent se combiner en un nombre quasiment
infini de composés finaux, formes et couleurs,
les lois structurales auxquelles ces combinaisons
seraient soumises, d'une planète à l'autre,
seront moins nombreuses et surtout seront globalement
les mêmes. On verra ainsi partout des organismes
présentant un haut et un bas parce que partout,
la pesanteur les obligerait à s'aligner en
tenant compte des champs gravitationnels. Ces lois
fondamentales ne se limiteraient pas à la gravitation,
mais à toutes celles qui déterminent
la mécanogenèse et la morphogénèse
des structures complexes, qu'elles soient non-vivantes
ou vivantes, naturelles ou artificielles. Par ailleurs,
il n'y aurait pas de raison de supposer qu'elles puissent
échapper à l'évolution et que
celle-ci, d'une façon ou d'une autre, ne résulterait
pas du processus darwinien de la mutation/sélection.
On pourrait peut-être dire la même chose
des composants susceptibles de prendre, sous l'influence
d'une telle évolution, la forme de ce que nous
appelons des systèmes cognitifs. Nous serions
donc autorisés à déduire de ce
qui précède qu'il existe une probabilité
non nulle de trouver sur un certain nombre de planètes
des organismes répondant aux critères
que nous jugeons être ceux de la vie et de l'intelligence,
résultant d'évolutions que nous pourrions
qualifier de darwiniennes.
Par
contre, les recherches sur l'origine de la vie, dont
nous avions donné quelques exemples dans
un article récent, mettent en évidence
une difficulté rarement évoquée
par les darwiniens: à quel moment se sont enclenchés
les processus de réplication, mutation et sélection
caractérisant l'évolution darwinienne.
Plus précisément, quel est le facteur
qui a rendu réplicatif un des multiples composés
non réplicatifs apparaissant dans un milieu
géologique telle que celui de la Terre primitive,
susceptible d'en produire sans cesse un grand nombre.
Un certain nombre d'hypothèses ont été
faites à cet égard, mais aucune n'a
pu être vérifiée expérimentalement.
Le premier laboratoire qui découvrira un processus
sinon semblable du moins comparable aura résolu
une grande énigme avec le risque objectent
certains critiques, de mettre en circulation un réplicateur
incontrôlable. Cette problématique est
souvent évoquée par les auteurs de SF.
Mais il ne semble pas, à notre connaissance,
qu'elle ait jusqu'à présent inspiré
un grand film tel que Avatar.