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Science et politique
Le suicide au travail
par Jean-Paul Baquiast, 22/11/2009

Sur un thème voisin voir notre article: La remise en cause des services publics

 

Aujourd'hui, y compris au sein de ce que l'on nommait encore en France les services publics, ce sont des processus automatiques qui décident (ou vont bientôt décider), à la vitesse des algorithmes boursiers, ce qui est bon de faire pour maximiser les profits immédiats aux dépens des investissements de long terme et, plus immédiatement, de la sécurité et des services rendus aux usagers. Certains agents n'y résistent pas.

Le sujet est douloureux. On pourrait reprocher à un non spécialiste des souffrances et pathologies professionnelles d'en parler. Nous pensons cependant que notre connaissance des logiques automatiques de contrôle qui se généralisent dans le monde des télécommunications et au sein des entreprises, nous autorise à apporter quelques arguments à ceux qui s'élèvent contra la déshumanisation de l'exercice des métiers les plus ordinaires Les entreprises industrielles et commerciales soumises depuis longtemps aux impératifs de génération de profits imposés par les actionnaires sont les premières visées, mais les administrations publiques européennes appartenant à ce que l'on nomme en France les trois fonctions publiques, l'Etat, les collectivités locales et le secteur santé-social, sont elles aussi dorénavant soumises aux mêmes mécaniques dévastatrices (voir à ce sujet notre article La remise en cause des services publics "

Dans tous ces cas, il s'agit de considérer l'individu, cadre ou exécutant, comme un facteur de génération de profit dont l'activité doit être surveillée en permanence pour en éliminer les temps morts et faire apparaître des marges nouvelles de compression de coûts. Des ratios de production, dans le même esprit que ceux qui avaient rendu le taylorisme insupportable dans les années trente du 20e siècle, sont calculés et imposés automatiquement aux agents. Mais dorénavant, ce ne sont plus des ingénieurs en organisation et méthodes qui les déterminent, des contremaîtres ou chefs d'atelier qui les font respecter. Ce sont ou ce seront des systèmes intelligents de contrôle de gestion qui joueront ce rôle, d'une façon de plus en plus indépendante de toute intervention humaine. Face à de tels systèmes, insaisissables, avec lesquels on ne discute pas, qui peuvent sans recours de l'agent décider des rémunérations, attributions, localisations et finalement licenciement, on conçoit que les psychismes les plus résistants ne tiennent pas le coup.

Les travailleurs ne sont pas les seuls à être dehumanisés par ces systèmes de gestion. Ce sont aussi et en premier lieu les personnes ayant affaire aux entreprises et administrations ainsi gérées, en tant que client, administré, bénéficiaire de prestations. Sous la pression des exigences de rentabilité, ces diverses catégories sont à leur tour anonymisées et traitées comme des facteurs de coûts à minimiser. D'où les contraintes imposées à ceux qui sont en relation avec elles. L'obsession du chiffre dont se plaignent à juste titre les policiers (relever chaque mois un nombre de contrevenants jugé minimum par le système) s'impose aussi aux personnels de santé, aux agents des services d'aide à l'embauche, aux enseignants. Elle s'impose aussi de façon différente aux technico-commerciaux des entreprises en relation avec la clientèle. Dans tous les cas, le travailleur est obligé, pour faire face aux obligations de résultat (toujours révisées à la hausse) qui pèse sur lui, de considérer les citoyens comme de simples "cas", sans pouvoir entretenir avec eux le moindre dialogue. Cette deshumanisation des rapports humains joue aussi un grand rôle dans leur troubles psychiques.

On objectera que la plupart des salariés ou cadres pris dans de telles mécaniques, moins visibles que celles des "Temps Modernes" de Charlie Chaplin, mais tout aussi écrasantes, s'en sortent par divers détours. Mais ils le font par des procédés d'esquive qui ne les grandissent pas à leurs propres yeux: indifférence forcée, fuite dans des distractions dont ils n'ont pas vraiment envie, simulations. Le remède traditionnel à l'exploitation au travail qui était l'action syndicale n'est plus désormais possible. Tout est fait, non seulement pour décourager les actions syndicales, mais pour culpabiliser et infantiliser le travailleur. Il ne doit pas imaginer pouvoir s'allier à ses collègues pour chercher de l'aide et se dresser collectivement contre les processus de mise en condition.

Des systèmes très intelligents

Sur les caractéristiques de ces systèmes autonomes de contrôle et de gestion, auxquels beaucoup d'esprits naïfs ne croient pas encore, il suffit d'interroger les spécialistes, tels Alain Cardon. Celui-ci pourrait préciser quelques uns des objectifs actuellement poursuivis pour leur mise en point :
* Comment on code les agents logiciels en C++
* Comment on les interface avec la corporéité artificielle
* Comment en écrit les schedulers de gestion des événements
* Comment on code la mémoire organisationnelle
* Comment on code les analyseurs morphologiques
* Comment on code les contrôleurs : régulateurs et attracteurs
* Comment on incrémente la connaissance et le vécu du système
* Comment on expérimente et modifie le paramétrage via les IHM (interfaces hommes-machines)
* Comment on applique enfin toutes ces solutions aux robots compagnons, maisons pervasives, routes intelligentes, système d'armes coordonnées totalement autonomes, tradeurs artificiels, en attendant les plages de plus en plus larges de contrôle de l'Internet par un nombre croissant de gouvernements.

Nous ne le ferons pas ici. Un ouvrage entier serait nécessaire. Nous devons par contre revenir sur les raisons pour lesquelles les travailleurs et cadres de tous grades sont progressivement passés, y compris dans les administrations, à la moulinette des capteurs et processus d'évaluation rendant inutiles toute compétence professionnelle autre que celles fonctionnant sur le mode du stimulus-réponse. C'est que leur intelligence du métier, le sens social qu'ils s'efforcent de donner à celui-ci, empêchent les ratios de rentabilisation à court terme de jouer pleinement. L'histoire se répète. Les ingénieurs en O &M expliquaient au travailleur posté qu'il n'était pas payé pour penser, car d'autres s'en chargeaient pour lui. L'aspect nouveau est que ces autres aujourd'hui, ceux qui pensent, ne sont même plus des humains. Ce sont des processus automatiques décidant à la vitesse des algorithmes boursiers ce qui est bon ou pas de faire pour maximiser les profits immédiats aux dépens des investissements de long terme et, plus immédiatement, de la sécurité et des services rendus aux usagers. Du temps de la gestion soviétique des centrales nucléaires, l'ingénieur qui signalait un défaut risquant de provoquer un « incident » était mal noté, sinon envoyé au goulag par les commissaires politiques. Tchernobyl en a résulté.

Que se passe-t-il aujourd'hui. Pour le comprendre, il faut interpréter les sous-entendus qu'osent à peine formuler les ingénieurs chargés de maintenance dans les grands équipements technologiques dont on vante la profitabilité. Les nouveaux commissaires politiques qui font la loi dans ces entreprises à hauts risques sont des automates de gestion mis en place par des directions elles-mêmes dépersonnalisées, parce que soumises aux impératifs de rentabilité imposées par la prétendue « concurrence mondialisée ». Tous ceux qui se suicident au travail ne sont pas soumis à de telles contraintes, mais les objectifs de rentabilité qui leur sont imposés au détriment de tout ce qui faisait la noblesse de leurs anciens métiers peuvent produire le même effet dévastateur.

Que le lecteur ne voit pas dans ce qui précède une énième proclamation anti-technologique. Lorsque la science et la technique sont mises au service de grandes causes, comme c'est le cas nous voulons le croire au CERN ou dans beaucoup d'applications spatiales, pour ne citer que les exemples les plus spectaculaires, elles laissent la place à l'ingéniosité professionnelles et à l'amour du métier. Les suicides au travail y semblent inexistants, même si les risques et contrôles sont multiples. Demandez-vous pourquoi.

 

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