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Science
et politique
La remise
en cause des services publics
par Jean-Paul Baquiast, 22/11/2009
Sur
un thème voisin voir notre article: Le
suicide au travail
On
peut imaginer l'anarchie qui envahira ce que l'on appelle
encore les services publics français, soumis sous
prétexte de réforme à la privatisation
et à la concurrence, en observant ce qu'est en train
de devenir l'Armée Américaine (US Army) en
Afghanistan, confrontée à la privatisation
des forces.
En
France, la loi dite Bachelot « Hôpital, patients,
santé et territoires » obligera sous prétexte
d'une meilleure organisation du système de santé,
à supprimer de nombreux emplois publics. Les populations
les plus pauvres en seront les victimes, tandis que le secteur
privé bénéficiera du reflux des patients
plus aisés, sans être tenu pour autant aux
normes de qualité de l'hôpital public. Même
s'il est difficile de comparer le sort fait à l'US
Army par l'afflux des sociétés de mercenaires
et celui qui guette la fonction publique hospitalière
française soumise à la concurrence, les mêmes
logiques finiront nécessairement par entraîner
les mêmes conséquences. C'est une leçon
que tous les Européens devraient méditer.
Le
Pentagone tout entier, selon de récentes statistiques
américaines, présentées par la WEBB-McCASKILL
COMMISSION ON WARTIME CONTRACTING, fait appel pour 69% de
son personnel à des contrats extérieurs privés.
On dénombre en Afghanistan 104.000 contractuels payés
par le Pentagone. Le renforcement de 30.000 combattants
qui vient d'être annoncé par Barack Obama conduira
à recruter 56.000 contractuels privés supplémentaires.
La tendance se poursuivant dans les années suivantes,
on devrait compter entre 250.000 à 300.000 contractuels
en service, face à moins de 100.000 militaires réguliers.
Il est clair qu'Obama n'a rien fait pour inverser cette
tendance. Au contraire, annonçant un retrait des
militaires dans les prochaines années, il compte
sur un relais assuré par les compagnies privées.
Le
revers de la médaille est que le financement de ces
contrats coûte finalement beaucoup plus cher au Pentagone
que ses propres opérations, compte tenu des clauses
contractuelles exorbitantes du droit commun consentis aux
sous-traitants. S'ajoute à cela un contrôle
quasi inexistant sur l'activité des mercenaires.
Non seulement au plan purement militaire mais à celui
des rapports avec la population, soumise à de nombreuses
exactions, avec les trafiquants de drogue et même
avec les talibans. Le caractère non conventionnel
de la guerre exacerbe les conséquences de l'absence
généralisée de contrôle.
Mais
il ne faudrait pas croire que l'anarchie qui se répand
dans l'armée américaine en Afghanistan tient
seulement à la situation exceptionnelle imposée
par la situation en ce pays. Au sein même des Etats-Unis,
lorsque des situations d'urgence désorganisent des
administrations traditionnelles manquant de moyens, la contamination
par le recours à des contractants privés corrupteurs
et corrompus se répand. On l'a vu dans le cas de
la prétendue « reconstruction » de la
Nouvelle Orléans, après Katrina. On le voit
aujourd'hui dans le désordre s'instaurant à
la frontière américano-mexicaine. La construction
d'un mur dont la surveillance reste particulièrement
difficile, la lutte contre les gangs de narcotrafiquants
infiltrant loin au nord le territoire américain,
font de plus en plus appel à des sociétés
privées ou à des « volontaires »
civils rémunérés générant
en retour corruption et malversations. Les valeurs déjà
depuis longtemps vacillantes de la démocratie américaine
dans ces régions cèdent à des situations
de désordre qui sont proches de celles des pays en
développement, où manquent des autorités
locales et centrales solides.
Anarchie
en Europe?
Nous
n'en sommes pas là, dira-t-on, en Europe. C'est évidemment
faux. Un grand nombre d'Etats européens (inutile
d'en faire la liste) sont traditionnellement dépourvus
du minimum d'administration publique jugé nécessaire
dans un pays comme la France au maintien de l'ordre républicain
et de la démocratie. Mafias et corruptions y règnent
en maîtresses, au plus haut niveau des institutions.
La situation ne pourra qu'empirer, à l'américaine,
avec la réduction des dépenses publiques et
la libéralisation des procédures. C'est pourquoi
il serait nécessaire pour éviter que l'anarchie
ne se répande, de maintenir en état de marche,
là où ils existent, des services publics à
l'ancienne. On entendra par là des services publics
et des administrations soumis au droit, au juge, au contrôle
des citoyens et non aux stratégies d'affairistes
s'emparant de la coquille désormais vide des anciens
services publics pour y faire prospérer leurs trafics.
Ceci
s'impose évidemment dans les trois fonctions publiques
de l'Etat, des collectivités locales et de la santé.
Mais on voit aujourd'hui que le même impératif
devrait être pris en compte, par exemple dans l'énergie
et les transports. Le refus d'investir dans la maintenance
ou de renouveler les matériels paralyse actuellement
le réseau ferré de banlieue ou Eurotunnel.
La même menace pèse sur le parc des centrales
nucléaires françaises. Il en résultera
des centaines d'incidents plus ou moins graves dont les
coûts cumulés dépasseront largement
ceux qu'auraient représentés la modernisation
technique des services et l'intéressement des personnels.
Ce seront évidemment les citoyens qui en supporteront
la charge, directement ou indirectement.