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L'actualité politique et le "Paradoxe du Sapiens"

par Jean-Paul Baquiast, 04/01/2010

texte provisoire

Notre essai, Le Paradoxe du Sapiens, à paraître en février 2010 chez Jean-Paul Bayol, offre une hypothèse de travail visant à étudier l’évolution actuelle de nos sociétés avec des outils plus efficaces que ceux proposés chacune dans son domaine par les différentes sciences traitant de cette question : économie, science politique, anthropologie, biologie et bien d ‘autres. Pour nous, les agents moteurs dans cette évolution sont des entités jamais encore identifiées en tant que telles, que nous avons nommées les systèmes anthropotechniques. Il s’agit de superorganismes associant de façon intime les processus évolutionnaires biologiques, dont l’homo sapiens sous sa forme actuelle est un des produits, et les processus évolutionnaires technologiques nés il y a plus d’un million d’années par l’utilisation systématique de certaines forces naturelles par les hominidés.

La difficulté de cette approche tient à ce que les systèmes anthropotechniques sont aussi nombreux et foisonnants aujourd’hui que le sont les filières technologiques modernes. Chacun d’eux peut en principe être étudié dans sa singularité. Mais l’observation de leurs comportements collectifs et des conséquences de ces comportements sur l’évolution de la planète ne peut se faire que de façon statistique. Dans ce cas alors, la rigueur scientifique impose de rappeler que c’est l’oeil (ou l’esprit) de l’observateur qui découpe dans le continuum des faits observables ceux qui lui paraissent significatifs. Les motivations de cet observateur sont donc à prendre en compte, si cela se peut, lorsqu’il s’agit de juger de la généralisation possible des descriptions ainsi proposées. Mais cette précaution s’impose à toute science. Aucune aujourd’hui ne pourrait prétendre à une objectivité ne tenant pas compte de la situation de l’observateur et des moyens dont il dispose pour observer.

1. Rappel des bases théoriques envisagées

Nous montrons dans notre essai que les capacités cognitives des systèmes anthropotechniques sont par définition limitées. Même lorsqu’ils disposent des instruments d’observation les plus fins et des moyens de traitement de l’information les plus développés, ils en peuvent se représenter le monde extérieur que dans la limite de capacité de ces divers outils. Or le monde est infiniment vaste, complexe et rapidement évolutif. Les appareils cognitifs des systèmes anthropotechniques n’en fournissent donc que des représentations partielles et toujours en retard sur le flux des évènements. De plus ces représentations ne peuvent pas provoquer immédiatement les changements de comportement qui seraient nécessaires pour tenir compte des modifications du monde qu’elles ont pu faire apparaître. Les appareils moteurs ont nécessairement un temps de retard, plus ou moins long, lorsqu’il s’agit de tenir compte de la modification des représentations se produisant au niveau des appareils cognitifs. Les décisions finales que prennent les systèmes anthropotechniques pour s’adapter au monde sont donc toujours fragiles. Certaines sont cependant plus pertinentes que d’autres. Dans la compétition darwinienne incessante qui oppose les systèmes anthropotechniques, ceux qui prennent les décisions les plus pertinentes, fondée sur des représentations du monde extérieur plus exactes que celles des autres, mises en œuvre par des appareils moteurs plus réactifs, obtiennent des avantages compétitifs grâce auxquels ils l’emportent sur leurs rivaux.

Il ne s’agit là que d’évidence, dira-t-on. Il serait illusoire de penser qu’un système, fut-il doté des instruments sensoriels et moteurs les plus efficaces possible, fut-il doté d’un cerveau capable de prendre des décisions les plus rationnelles possible, puisse se représenter la situation du monde dans sa globalité et traiter des problèmes du monde comme s’il était ce monde lui-même. Même si nous limitions par principe ce monde à la planète Terre seule, l’impossibilité demeurerait. Pour qu’un système anthropotechnique cognitif puisse obtenir une représentation pertinente de la planète et des prévisions pertinentes relatives à son avenir, il faudrait que ce système puisse s’étendre aux dimensions de la planète elle-même, en prenant en compte l’infinité des facteurs agissant sur elle. Comme aucun système anthropotechnique n’a pour le moment cette dimension, il ne peut produire que des représentations limitées et incertaines. Les prévisions qu’il en retire et les décisions qu’il prend sont donc par définition entachées d’erreurs.

Par ailleurs, un système anthropotechnique ne peut prendre en compte que ses seuls intérêts, définis par les informations que ses capteurs lui donnent du monde relativement à ses états internes et aux relations entre ces états et ce qu’il perçoit du monde. Autrement dit, il est fondamentalement « égoïste » ou « auto-centré ». Certes, il ne faut pas exclure que, par ce que l’on nomme en biologie l’altruisme, il puisse très momentanément adopter le point de vue et servir les intérêts d’un autre système, mais ceci ne peut qu’être marginal au regard du flux permanent d’informations qu’il reçoit relativement à lui-même. Quand la représentation des intérêts nécessairement lointains et diffus de la planète pénètre son appareil cognitif, elle ne pèse que faiblement au regard de la représentation de ses intérêts propres. Un altruisme étendu à la planète toute entière et permanent n’est pas envisageable, sauf de façon théorique.

Or comment se définissent les comportements, généralement égoïstes et plus rarement altruistes, des systèmes anthropotechniques ? Ceux-ci étant le produit de la symbiose d’agents biologiques et d’agents technologiques, deux séries de déterminismes se font jour au niveau de ceux-ci et se conjuguent de façon imprévisible : les déterminismes biologiques et anthropologiques pesant sur les humains et ceux résultant des contraintes de développement des machines et des techniques au sein du monde matériel dont elles tirent leurs composants. L’essentiel des déterminismes biologiques a été mis en place au long de dizaines de millions d’années d’évolution et reste encore aujourd’hui très peu adaptable. Les déterminismes technologiques évoluent au contraire très vite, tout en se heurtant aux contraintes d’un monde matériel fini auquel les technologies doivent inévitablement s’adapter. Les déterminismes croisés qui en résultent et dont découle à tout moment l’action singulière d’un système anthropotechnique individuel sont si complexes que leur effet est très rarement prévisible, même en termes statistiques. A plus forte raison est-ce le cas quant des milliers de systèmes anthropotechniques différents interagissent dans la compétition darwinienne permanente qui les oppose.

Egoïsme et imprévisibilité

Mais pourquoi rappeler ces évidences ? Elles ne font que traduire en leur donnant une base scientifique nouvelle ce que savent quelques rares philosophes des sciences et scientifiques : les politiques humaines sont essentiellement égoïstes, d’une part, imprévisibles d’autre part. Il s’ensuit qu’elles ne peuvent en général faire l’objet d’un pilotage par ce que l’on nomme la conscience volontaire rationnelle, comme peuvent l’être (en général) des systèmes anthropotechnique de très petite dimension : par exemple le journaliste associé à son clavier d’ordinateur. Certes les systèmes anthropotechniques disposent, au regard des sociétés animales n’intégrant que très peu de techniques et n’ayant pas développé beaucoup de facultés cognitives, de capacités d’anticipation suffisantes pour ne pas subir tout è fait passivement les évènements du monde, mais leurs capacités d’action dite rationnelle (explicitement raisonnée) et volontariste (je décide de faire telle chose et par conséquent je la fais) restent très limitées.

Or malheureusement, cette impuissance fondamentale est ignorée par les opinions publiques, notamment en Occident. L’illusion selon laquelle l’espèce humaine dispose d’une capacité, l’esprit, qui lui permet d’aborder tous les problèmes, d’envisager toutes les solutions et finalement de mettre en œuvre toutes celles qu’il juge pour des raisons pratiques ou morales les meilleures, reste extrêmement répandue, malgré les démentis que lui inflige quotidiennement l’expérience. Il s’agit d’un héritage de la mythologie spiritualiste selon lequel l’homme, à l’image d’une entité divine située en dehors du monde, généralement nommée Dieu, est libre de faire des choix bons ou mauvais. Pour qu’il fasse de bons choix, il suffit de le convaincre que des intérêts supérieurs, moraux ou de simple survie, lui imposent d’éviter les choix contraires, qualifiés de mauvais choix. La puissance de son esprit le mettra à même de définir les bons choix et de se laisser guider par eux. La mise en œuvre de ces choix s’ensuivra d’elle-même. Quant aux technologies, n’étant que des productions de l’homme, elles seront par définition obéissantes et n’imposeront que très rarement des comportements qui ne seraient pas conformes aux objectifs définis par la raison des hommes. Cette illusion, concrètement, conduit à penser que le monde est prévisible et gouvernable par l’homme armé de son esprit. Si des erreurs se produisent, c’est parce que certains humains se sont laissés envahir par des motivations que la morale altruiste réprouve, par exemple le besoin de dominer et de détruire. Il faut donc par diverses actions de formation préventive, civique ou religieuse, redresser les esprits momentanément égarés. Sinon, une répression éclairée pourrait s’en prendre aux auteurs de dysfonctionnements et corriger leurs mauvaises conduites.

Les systèmes anthropotechniques sont tous imbibés, au niveau des cerveaux des humains qui les composent et des idées ou connaissances qu’ils produisent, de cette illusion humaniste, relative à la puissance de l’esprit humain. D’une part, ils se l’appliquent à eux-mêmes. D’autre part ils l’appliquent à leurs actions collectives. Dans les deux cas, ils sont incapables de voir leurs limites. Ils ne peuvent pas admettre qu’ils sont ingouvernables ou faiblement gouvernables, d’abord en ce qui concerne leurs propres intérêts, ensuite et à plus forte raison en ce qui concernerait la gouvernabilité d’ensemble de la planète. Même lorsque des indices sérieux résultant d’observations scientifiques répétées leur montrent que leurs comportements et décisions de fait divergent de ce qu’ils avaient prévu, ils ne sont pas capables d’en tenir compte. Ces indices ne sont pas recevables par eux car ils vont trop à l’encontre de leurs intérêts immédiats. C’est ainsi pensons nous que se manifeste le paradoxe du sapiens décrit dans notre livre : le sapiens se croit, non sans raisons, un peu plus sapiens que les autres animaux. Mais, imbriqué dans des systèmes anthropotechniques complexes, il reste impuissant à prendre les grandes décisions collectives qui sauveraient la planète des agressions qu’il lui inflige. La catastrophe est donc, plus que probablement, au bout du chemin.

Mais alors, dira-t-on, que faire ? Si l’hypothèse de l’anthropotechnique résumée ci-dessus présente quelque sérieux scientifique, ne faudrait-il pas en déduire qu’aucune action rationnelle n’est possible, au moins à grande échelle ? L’observateur enfermé dans sa petite sphère anthropotechnique ne verra que les évènements accessibles aux instruments d’observation dont dispose cette sphère. Si les faits observés induisent chez lui des réactions et régulations correctrices, celles-ci ne commanderont que les instruments d’action ou effecteurs nécessairement limités dont cette sphère anthropotechnique est équipée. L’évolution globale de la planète, que chaque système anthropotechnique contribuera à perturber et qu’aucun système ne sera capable d’observer avec l’ampleur nécessaire, se poursuivra donc sur sa pente actuelle. Or nous l’avons rappelé, cette évolution, autant que l’on puisse juger, même en se limitant aux instruments d’observation aujourd’hui disponibles, semble catastrophique.

Des systèmes cognitifs se connectant spontanément

Nous avons cependant fait l’hypothèse que les principaux systèmes anthropotechniques modernes sont des systèmes cognitifs, générant au niveau de leurs cerveaux des connaissances certes limitées, mais résultant d’un processus d’élaboration de type scientifique. Ceci pourrait permettre l’émergence progressive de nouvelles connaissances de type scientifique. Nous pensons en effet que le premier comportement scientifique à la portée d’un observateur, fut-il enfermé dans les limites de connaissance que lui impose le système anthropotechnique particulier auquel il appartient, consiste à interpréter les données qu’il reçoit de ses sens à la lumière d’hypothèses produites par son cerveau. Ne sont conservées que les hypothèses vérifiées par les expériences à la portée des moyens d’action ou effecteurs dont dispose ce système anthropotechnique. Si ce processus est suffisamment collectif, impliquant de nombreux observateurs-vérificateurs opérant en réseau, des contenus cognitifs que nous pourrons qualifier de scientifiques apparaîtront et généreront de nouvelles interprétations, plus « scientifiques » que les précédentes, dans les cerveaux des observateurs ultérieurs. Cette évolution se produira évidemment d’abord dans le système anthropotechnique auquel appartiennent ces observateurs. Mais si plusieurs systèmes anthropotechniques coopèrent de fait et échangent leurs informations grâce à des réseaux communs, un réseau d’acteurs raisonnant selon les mêmes logiques et agissant de façon plus ou moins coordonnée pourra se mettre en place spontanément.

Nous indiquons dans notre essai qu’avec le développement de l’instrumentation scientifique en réseau impliquant un nombre croissant de cerveaux d’observateurs humains, un système anthropotechnique d’un nouveau genre pourrait se superposer aux systèmes plus spécialisés. Il disposera de cognitions plus étendues et de moyens d’action plus efficaces. Ses mises en garde et recommandations visant à éviter les risques identifiés pourraient peut-être mobiliser un nombre plus élevé de systèmes anthropotechniques jusqu’alors égoïstes. Dans le cas de la course supposée de la planète à la crise systémique, un tel système anthropotechnique scientifique (nous dirions plutôt dans ce cas hyper-scientifique car faisant appel à des sciences différentes) se mettra–t-il en place suffisamment vite pour que le pire soit évité ? Il est impossible aujourd’hui de faire cette hypothèse optimiste. Tout au plus peut-on penser que le drame final se produirait beaucoup plus tôt si les observateurs enfermés dans leurs propres systèmes anthropotechniques préscientifiques comptaient sur les vertus d’un prétendu esprit humain divinisé pour prendre les choses en mains.

2. Quelques vérifications expérimentales

Notre essai a été rédigé dans le courant des années 2008 et 2009. Depuis ces dates, bien des évènements sont survenus et surviennent tous les jours, devant lesquels les interprétations apportés par les médias et, en amont, par les scientifiques, apparaissent aussi nombreuses que contradictoires. L’optimisme mesuré le dispute au pessimisme le plus profond. Nous serions tentés de dire que ce désordre n’a rien d’étonnant, puisque ces divers observateurs et commentateurs n’utilisent pas la méthode que nous proposons et que nous considérons comme indispensable, le recours à l’hypothèse de l’anthropotechnique et l’abandon des illusions humanistes et spiritualistes. Mais, comme de juste, ceux à qui nous faisons cette remarque nous demandent comment notre hypothèse nous permettrait, mieux que d’autres, d’analyser l’évolution des sociétés humaines et plus largement celle de la planète, telles du moins que ces évolutions nous apparaissent.

Pour répondre à cette question, il faut prendre des exemples concrets. Nous présentons donc ici, dans une seconde partie, sommairement résumés quelques uns des évènements majeurs récents qui confirment selon nous la pertinence de l’analyse anthropotechnique. Ceci ne veut pas dire, bien évidemment, que l’analyse anthropotechnique résolve toutes les difficultés de compréhension. Elle permet tout au moins d’éviter les illusions idéalistes et, dans les meilleurs des cas, de proposer des pistes de recherche aux différentes sciences s’intéressant à l’évolution de la planète.

Il n’est pas question d’envisager de faire ici une liste un tant soit peu complète des évènements politiques récents. Mentionnons seulement ceux qui nous paraissent, en ce début d’année 2010, émerger par leur importance de la marée constamment renouvelée de l’actualité.

La raréfaction des ressources terrestres ne ralentit pas les compétitions destructrices entre systèmes

Au sein d’une planète aux ressources de plus en plus finies, on observe le maintien d’une compétition darwinienne aveugle entre systèmes anthropotechniques. On aurait pu penser qu’avec le développement des réseaux de connaissance scientifique correspondant aux progrès des technologies d’observation et de communication scientifique, les systèmes anthropotechniques seraient progressivement devenus plus « cognitifs », au sens que nous avons donné dans notre livre au concept de système cognitif et rappelé ci-dessus. Autrement dit, ils auraient de plus en plus pris conscience de l’impact dévastateur de leurs actions sur le monde global et auraient été par conséquent enclins à mettre en place des régulations communes protectrices. L’échec du sommet de Copenhague à l’automne 2009 a montré qu’il n’en était rien. Certes, tous les Etats du monde étaient présents lors de cette réunion organisée par l’ONU. Mais, comme on le sait, les intérêts nationaux l’ont emporté sur les objectifs de régulation coordonnée. Ceci est du au fait qu’au sein de chacun d’eux, des systèmes anthropotechniques « égoïstes », souvent extrêmement puissants, sont incapables de modifier leurs comportements dangereux. Il en est ainsi des industries charbonnières, pétrolières et gazières. Les experts prévoient que, pour compenser la diminution des réserves aisément accessibles, ces industries, tout au long du prochain siècle, extrairont jusqu’à la dernière molécule les combustibles fossiles actuellement inexploitables du fait des coûts et des destructions environnementales impliquées : sables bitumineux, gaz de schistes (shale-gaz), etc. Il en sera de même de ceux qui exploitent jusqu’à extinction les milieux vivants : forêts, océans, biodiversité. Rien ne semble capable de les arrêter.

D’une façon plus générale, on constate qu’à grande ou petite échelle, les activités visant à consommer jusqu’à épuisement les ressources naturelles inertes, eau, air, sols, espace, se poursuivent. Les quelques mesures de protection décidées ici et là restent insuffisantes. Les sociétés humaines sont toujours régies par le droit des organisations dominantes à agir comme elles l’entendent au service de leurs intérêts spécifiques. Il en résulte immédiatement une aggravation des inégalités entre riches et pauvres, qui renforce la dilapidation des ressources naturelles. Les riches consomment de plus en plus de biens de plus en plus rares, mais les pauvres, incapables de réguler leur développement démographique et exprimant des besoins de survie qu’ils estiment légitimes, se comportent de plus en plus de leur côté en facteurs de destruction des équilibres éco-environnementaux naturels.

On objectera, précisément à propos du développement démographique, qu’une grande partie des excès d’exploitation prévisibles dans les années prochaines proviendra d’une population mondiale condamnée à atteindre, quoique l’on puisse faire par ailleurs, les 11 milliards d’humains vers le demi-siècle, sinon plus. Or ce développement démographique, dira-t-on, n’est pas du aux technologies, mais au jeu des réflexes génétiques et sociaux visant à multiplier les descendants pour se garantir de l’avenir, ceci jusqu’à épuisement des ressources. Toutes les espèces réagissent ainsi, et l’homme comme les autres. Il n'y a rien d'anthropotechnique dans ce phénomène. On pourrait cependant montrer que les populations humaines pauvres caractérisées par des taux de reproduction excessifs ne doivent pas être considérées isolément, indépendamment de l’élévation du niveau technologique caractérisant les parties du monde où elles vivent. Elles constituent avec les techniques, aussi insuffisantes soient-elles, destinées à prévenir la surmortalité infantile, les épidémies, les famines dévastatrices, avec aussi les médias en réseau qui transmettent au monde entier les images de la misère extrême, un système anthropotechnique certes particulier, mais aussi dangereux pour les équilibres naturels que les grands ensembles techno-industriels identifiés par ailleurs. Ce système, impliquant plus d’un milliard d’humains, se reproduit et s’étend en effet, alors que les sociétés animales soumises depuis des millions d’années aux contraintes de la rareté et obligées de facto de réguler leur croissance du fait de la mortalité n’ont jamais bénéficié de telles techniques.

Les systèmes anthropotechniques de la communication en réseau ne contribuent pas nécessairement à la mise en place de systèmes cognitifs de type scientifique.

L’observation de la façon dont les technologies de l’information sont utilisées par ceux qui s’y expriment de façon volontariste et par ceux qui en subissent plus passivement l’influence fait apparaître une course de vitesse entre le développement de systèmes cognitifs scientifiques structurants et celui de contenus archaïques perpétuant des représentations déstructurantes du monde. Nous disons, conformément à la définition donnée dans le livre au concept de système cognitif scientifique, que de tels systèmes mettent à la disposition des cerveaux humains les résultats des pratiques scientifiques expérimentales. Malgré les critiques justifiées que l’on peut faire à la science, celle-ci demeure dans notre esprit la seule et unique façon d’obtenir du monde les descriptions les mieux à même d’orienter des actions collectives de protection de la nature et de l’humanité. On ne peut pas nier le développement actuel des systèmes anthropotechniques de nature scientifique, dont l’influence se répand – trop lentement sans doute – tant au niveau des décideurs que des populations. C’est d’ailleurs là selon nous le seul facteur capable de jouer à long terme un rôle dans l’évolution des comportements en faveur d’une régulation rationnelle de l’évolution du monde.

Mais il faut mettre en parallèle le fait que ces mêmes réseaux technologiques véhiculent des images de surconsommation et des messages publicitaires visant à étendre à l’ensemble des populations les modes de vie des quelques centaines de millions d’humains favorisés. Plutôt qu’inciter ceux-ci à réduire leur prélèvement écologique, ces réseaux sont utilisés par les représentants des systèmes anthropotechniques dominants et prédateurs – tels que ceux du monde des industries dite de consommation - pour étendre sans restrictions leurs activités. D’un ordre différent mais tout aussi nocifs sont les réseaux techniques permettant la spéculation boursière et financière. Celle-ci est de plus en plus reconnue comme un facteur majeur d’aggravation des inégalités, de mauvaise gestion des ressources naturelles et de distorsion des processus spontanés de consommation et de production. Or ces réseaux spéculatifs, liés à la mondialisation des échanges, sont présentés comme indispensables à la « croissance ». Ils se développent donc de façon irrésistible. Les Etats sont incapables de les réguler comme ils le prétendent parfois. Au contraire ils s’appuient sur eux et en deviennent les captifs.
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Un cas particulier : la déstructuration progressive du complexe militaro-industriel américain (MICC)

Nous avons dans notre essai fait de ce complexe, symbolisé de façon sommaire par la figure du Pentagone, un exemple particulièrement représentatif des grands systèmes anthropotechniques modernes. Il avait déterminé autour de ses intérêts et de ses pratiques une grande partie de l’histoire visible du monde depuis un demi siècle. Or aujourd’hui, il semble en pleine décomposition. La puissance technologique qui le caractérisait n’a en rien diminué, mais les processus de décisions politiques par lesquels il s’imposait semblent perdre de leur efficacité, ce qui ouvre la porte à des dérives de plus en plus dangereuses. C’est que les grands systèmes anthropotechniques ne sont pas éternels. Comme toutes les structures biologiques et technologiques, ils passent par des cycles de croissance, de stabilisation et de décroissance. C’est peut-être ce qui est en train de se produire dans le cas du MICC américain. D’autres grands systèmes anthropotechniques sont apparus dans le monde depuis quelques années et menacent désormais sa domination.

On pourrait penser que la puissance du MICC est plus grande que jamais. Aujourd’hui en effet, loin d’avoir été réfréné comme les naïfs l’espéraient par la venue au pouvoir du président Obama, le MICC a conquis l’esprit de ce dernier. Il l’a rallié à la poursuite de la guerre en Afghanistan et le pousse actuellement à affronter le Yémen. Mais ce faisant, va sans doute se trouver vérifiée l’adage du "qui trop embrasse mal étreint". Le MICC va donc se trouver engagé dans des conflits plus ou moins ouverts avec 7 Etats du Moyen-orient et d’Afrique. Or ses forces sont de plus en plus affaiblies pour différentes raisons que nous ne rappellerons pas ici. Poursuivre dans la voie actuelle pourrait aboutir à un effondrement général de la puissance américaine. Mais peut-on raisonner un complexe anthropotechnique tel que le MICC ?

Le maintien d’un terrorisme systémique

Il est certain que les Etats-Unis, face à la menace d’un attentat terroriste provenant d’un « combattant suicide » supposé inspiré par la branche yéménite d’El Qaida, sont tentés de « sur-réagir » catastrophiquement, en engageant au Yémen une guerre aussi vouée à l’échec que les précédentes au Moyen Orient. C’est ce que déplorait le chroniqueur Patrick Cockburn cité par Dedefensa http://www.independent.co.uk/opinion/commentators/patrick-cockburn-threats-to-yemen-prove-america-hasnt-learned-the-lesson-of-history-1853847.html Mais peuvent-ils ne pas le faire ? Si l’attentat manqué du « pantybomber » de Northwest Airlines le 25 décembre avait réussi, si d’autres attentats de même nature suivaient, Barack Obama pourrait-il rester calme ? Pourrait-il même rester au pouvoir ? Si des attentats identiques frappaient les lignes aériennes européennes, celles assurant par exemple la liaison avec le Maghreb, que feraient les Européens ?

Nous sommes là en face semble-t-il d’enchaînements systémiques. La puissance inégalitaire non partagée, celle des Etats-Unis, mais aussi celle de l’Europe, suscite désormais des actes terroristes individuels. Il n’est guère besoin d’une structure Al Qaida forte pour les organiser, ni même d’un hypothétique complot des néo-conservateurs américains visant à déstabiliser Obama. Les populations mondiales, même dans les pays riches, sont assez pourvues en déséquilibrés et fanatiques religieux pour que, à tous moments, des individus voulant se grandir par un acte suicidaire entraînant des conséquences spectaculaires ne passent à l’acte en utilisant les outils dits de la guerre du faible au fort, à la portée de tous. La généralisation des moyens de communications mondiaux ne fait que favoriser leurs recrutements. Les fondamentalismes islamiques en font un usage considérable.

La fragilité intrinsèque des puissances dominantes, reposant sur leur complexité technologique, ne peut qu’encourager les agressions de type viral, du type de celles du pantybomber nigérian. De la même façon, pour prendre une image en fait peu transposable, l’extrême complexité de certains systèmes technologiques, tel l’actuel LHC du CERN, peut augmenter d’une façon exponentielle la probabilité de survenance de bugs informatiques assimilables à la prolifération de virus.

Pour s’en prévenir, au niveau des pays riches, il faudrait en principe soit multiplier à l’infini les mesures de sécurité, jusqu’à finir par ne plus bouger et ne plus rien faire (y compris en coupant l’Internet et la télévision). Soit accepter la suppression complète des inégalités mondiales…toutes mesures totalement infaisables …En fait, on ne voit pas très bien de solutions envisageables, sauf à laisser faire (avec cependant le minimum indispensable de mesures de police et de justice) et s’armer de philosophie. Il en est ainsi semble-t-il des évolutions systémiques, de celles que nous appelons anthropotechniques. Elles ne sont ni prévisibles ni bien entendu contrôlables. Prétendre le contraire serait encourager l’irréalisme.

(A suivre )

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