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Article
L'actualité politique et le "Paradoxe du
Sapiens"
par Jean-Paul Baquiast, 04/01/2010
texte
provisoire
Notre
essai, Le Paradoxe du Sapiens, à paraître
en février 2010 chez Jean-Paul Bayol, offre une hypothèse
de travail visant à étudier l’évolution
actuelle de nos sociétés avec des outils plus
efficaces que ceux proposés chacune dans son domaine
par les différentes sciences traitant de cette question
: économie, science politique, anthropologie, biologie
et bien d ‘autres. Pour nous, les agents moteurs dans
cette évolution sont des entités jamais encore
identifiées en tant que telles, que nous avons nommées
les systèmes anthropotechniques. Il s’agit
de superorganismes associant de façon intime les
processus évolutionnaires biologiques, dont l’homo
sapiens sous sa forme actuelle est un des produits, et les
processus évolutionnaires technologiques nés
il y a plus d’un million d’années par
l’utilisation systématique de certaines forces
naturelles par les hominidés.
La
difficulté de cette approche tient à ce que
les systèmes anthropotechniques sont aussi nombreux
et foisonnants aujourd’hui que le sont les filières
technologiques modernes. Chacun d’eux peut en principe
être étudié dans sa singularité.
Mais l’observation de leurs comportements collectifs
et des conséquences de ces comportements sur l’évolution
de la planète ne peut se faire que de façon
statistique. Dans ce cas alors, la rigueur scientifique
impose de rappeler que c’est l’oeil (ou l’esprit)
de l’observateur qui découpe dans le continuum
des faits observables ceux qui lui paraissent significatifs.
Les motivations de cet observateur sont donc à prendre
en compte, si cela se peut, lorsqu’il s’agit
de juger de la généralisation possible des
descriptions ainsi proposées. Mais cette précaution
s’impose à toute science. Aucune aujourd’hui
ne pourrait prétendre à une objectivité
ne tenant pas compte de la situation de l’observateur
et des moyens dont il dispose pour observer.
1.
Rappel des bases théoriques envisagées
Nous
montrons dans notre essai que les capacités cognitives
des systèmes anthropotechniques sont par définition
limitées. Même lorsqu’ils disposent des
instruments d’observation les plus fins et des moyens
de traitement de l’information les plus développés,
ils en peuvent se représenter le monde extérieur
que dans la limite de capacité de ces divers outils.
Or le monde est infiniment vaste, complexe et rapidement
évolutif. Les appareils cognitifs des systèmes
anthropotechniques n’en fournissent donc que des représentations
partielles et toujours en retard sur le flux des évènements.
De plus ces représentations ne peuvent pas provoquer
immédiatement les changements de comportement qui
seraient nécessaires pour tenir compte des modifications
du monde qu’elles ont pu faire apparaître. Les
appareils moteurs ont nécessairement un temps de
retard, plus ou moins long, lorsqu’il s’agit
de tenir compte de la modification des représentations
se produisant au niveau des appareils cognitifs. Les décisions
finales que prennent les systèmes anthropotechniques
pour s’adapter au monde sont donc toujours fragiles.
Certaines sont cependant plus pertinentes que d’autres.
Dans la compétition darwinienne incessante qui oppose
les systèmes anthropotechniques, ceux qui prennent
les décisions les plus pertinentes, fondée
sur des représentations du monde extérieur
plus exactes que celles des autres, mises en œuvre
par des appareils moteurs plus réactifs, obtiennent
des avantages compétitifs grâce auxquels ils
l’emportent sur leurs rivaux.
Il
ne s’agit là que d’évidence, dira-t-on.
Il serait illusoire de penser qu’un système,
fut-il doté des instruments sensoriels et moteurs
les plus efficaces possible, fut-il doté d’un
cerveau capable de prendre des décisions les plus
rationnelles possible, puisse se représenter la situation
du monde dans sa globalité et traiter des problèmes
du monde comme s’il était ce monde lui-même.
Même si nous limitions par principe ce monde à
la planète Terre seule, l’impossibilité
demeurerait. Pour qu’un système anthropotechnique
cognitif puisse obtenir une représentation pertinente
de la planète et des prévisions pertinentes
relatives à son avenir, il faudrait que ce système
puisse s’étendre aux dimensions de la planète
elle-même, en prenant en compte l’infinité
des facteurs agissant sur elle. Comme aucun système
anthropotechnique n’a pour le moment cette dimension,
il ne peut produire que des représentations limitées
et incertaines. Les prévisions qu’il en retire
et les décisions qu’il prend sont donc par
définition entachées d’erreurs.
Par
ailleurs, un système anthropotechnique ne peut prendre
en compte que ses seuls intérêts, définis
par les informations que ses capteurs lui donnent du monde
relativement à ses états internes et aux relations
entre ces états et ce qu’il perçoit
du monde. Autrement dit, il est fondamentalement «
égoïste » ou « auto-centré
». Certes, il ne faut pas exclure que, par ce que
l’on nomme en biologie l’altruisme, il puisse
très momentanément adopter le point de vue
et servir les intérêts d’un autre système,
mais ceci ne peut qu’être marginal au regard
du flux permanent d’informations qu’il reçoit
relativement à lui-même. Quand la représentation
des intérêts nécessairement lointains
et diffus de la planète pénètre son
appareil cognitif, elle ne pèse que faiblement au
regard de la représentation de ses intérêts
propres. Un altruisme étendu à la planète
toute entière et permanent n’est pas envisageable,
sauf de façon théorique.
Or
comment se définissent les comportements, généralement
égoïstes et plus rarement altruistes, des systèmes
anthropotechniques ? Ceux-ci étant le produit de
la symbiose d’agents biologiques et d’agents
technologiques, deux séries de déterminismes
se font jour au niveau de ceux-ci et se conjuguent de façon
imprévisible : les déterminismes biologiques
et anthropologiques pesant sur les humains et ceux résultant
des contraintes de développement des machines et
des techniques au sein du monde matériel dont elles
tirent leurs composants. L’essentiel des déterminismes
biologiques a été mis en place au long de
dizaines de millions d’années d’évolution
et reste encore aujourd’hui très peu adaptable.
Les déterminismes technologiques évoluent
au contraire très vite, tout en se heurtant aux contraintes
d’un monde matériel fini auquel les technologies
doivent inévitablement s’adapter. Les déterminismes
croisés qui en résultent et dont découle
à tout moment l’action singulière d’un
système anthropotechnique individuel sont si complexes
que leur effet est très rarement prévisible,
même en termes statistiques. A plus forte raison est-ce
le cas quant des milliers de systèmes anthropotechniques
différents interagissent dans la compétition
darwinienne permanente qui les oppose.
Egoïsme
et imprévisibilité
Mais
pourquoi rappeler ces évidences ? Elles ne font que
traduire en leur donnant une base scientifique nouvelle
ce que savent quelques rares philosophes des sciences et
scientifiques : les politiques humaines sont essentiellement
égoïstes, d’une part, imprévisibles
d’autre part. Il s’ensuit qu’elles ne
peuvent en général faire l’objet d’un
pilotage par ce que l’on nomme la conscience volontaire
rationnelle, comme peuvent l’être (en général)
des systèmes anthropotechnique de très petite
dimension : par exemple le journaliste associé à
son clavier d’ordinateur. Certes les systèmes
anthropotechniques disposent, au regard des sociétés
animales n’intégrant que très peu de
techniques et n’ayant pas développé
beaucoup de facultés cognitives, de capacités
d’anticipation suffisantes pour ne pas subir tout
è fait passivement les évènements du
monde, mais leurs capacités d’action dite rationnelle
(explicitement raisonnée) et volontariste (je décide
de faire telle chose et par conséquent je la fais)
restent très limitées.
Or
malheureusement, cette impuissance fondamentale est ignorée
par les opinions publiques, notamment en Occident. L’illusion
selon laquelle l’espèce humaine dispose d’une
capacité, l’esprit, qui lui permet d’aborder
tous les problèmes, d’envisager toutes les
solutions et finalement de mettre en œuvre toutes celles
qu’il juge pour des raisons pratiques ou morales les
meilleures, reste extrêmement répandue, malgré
les démentis que lui inflige quotidiennement l’expérience.
Il s’agit d’un héritage de la mythologie
spiritualiste selon lequel l’homme, à l’image
d’une entité divine située en dehors
du monde, généralement nommée Dieu,
est libre de faire des choix bons ou mauvais. Pour qu’il
fasse de bons choix, il suffit de le convaincre que des
intérêts supérieurs, moraux ou de simple
survie, lui imposent d’éviter les choix contraires,
qualifiés de mauvais choix. La puissance de son esprit
le mettra à même de définir les bons
choix et de se laisser guider par eux. La mise en œuvre
de ces choix s’ensuivra d’elle-même. Quant
aux technologies, n’étant que des productions
de l’homme, elles seront par définition obéissantes
et n’imposeront que très rarement des comportements
qui ne seraient pas conformes aux objectifs définis
par la raison des hommes. Cette illusion, concrètement,
conduit à penser que le monde est prévisible
et gouvernable par l’homme armé de son esprit.
Si des erreurs se produisent, c’est parce que certains
humains se sont laissés envahir par des motivations
que la morale altruiste réprouve, par exemple le
besoin de dominer et de détruire. Il faut donc par
diverses actions de formation préventive, civique
ou religieuse, redresser les esprits momentanément
égarés. Sinon, une répression éclairée
pourrait s’en prendre aux auteurs de dysfonctionnements
et corriger leurs mauvaises conduites.
Les
systèmes anthropotechniques sont tous imbibés,
au niveau des cerveaux des humains qui les composent et
des idées ou connaissances qu’ils produisent,
de cette illusion humaniste, relative à la puissance
de l’esprit humain. D’une part, ils se l’appliquent
à eux-mêmes. D’autre part ils l’appliquent
à leurs actions collectives. Dans les deux cas, ils
sont incapables de voir leurs limites. Ils ne peuvent pas
admettre qu’ils sont ingouvernables ou faiblement
gouvernables, d’abord en ce qui concerne leurs propres
intérêts, ensuite et à plus forte raison
en ce qui concernerait la gouvernabilité d’ensemble
de la planète. Même lorsque des indices sérieux
résultant d’observations scientifiques répétées
leur montrent que leurs comportements et décisions
de fait divergent de ce qu’ils avaient prévu,
ils ne sont pas capables d’en tenir compte. Ces indices
ne sont pas recevables par eux car ils vont trop à
l’encontre de leurs intérêts immédiats.
C’est ainsi pensons nous que se manifeste le paradoxe
du sapiens décrit dans notre livre : le sapiens se
croit, non sans raisons, un peu plus sapiens que les autres
animaux. Mais, imbriqué dans des systèmes
anthropotechniques complexes, il reste impuissant à
prendre les grandes décisions collectives qui sauveraient
la planète des agressions qu’il lui inflige.
La catastrophe est donc, plus que probablement, au bout
du chemin.
Mais
alors, dira-t-on, que faire ? Si l’hypothèse
de l’anthropotechnique résumée ci-dessus
présente quelque sérieux scientifique, ne
faudrait-il pas en déduire qu’aucune action
rationnelle n’est possible, au moins à grande
échelle ? L’observateur enfermé dans
sa petite sphère anthropotechnique ne verra que les
évènements accessibles aux instruments d’observation
dont dispose cette sphère. Si les faits observés
induisent chez lui des réactions et régulations
correctrices, celles-ci ne commanderont que les instruments
d’action ou effecteurs nécessairement limités
dont cette sphère anthropotechnique est équipée.
L’évolution globale de la planète, que
chaque système anthropotechnique contribuera à
perturber et qu’aucun système ne sera capable
d’observer avec l’ampleur nécessaire,
se poursuivra donc sur sa pente actuelle. Or nous l’avons
rappelé, cette évolution, autant que l’on
puisse juger, même en se limitant aux instruments
d’observation aujourd’hui disponibles, semble
catastrophique.
Des
systèmes cognitifs se connectant spontanément
Nous
avons cependant fait l’hypothèse que les principaux
systèmes anthropotechniques modernes sont des systèmes
cognitifs, générant au niveau de leurs cerveaux
des connaissances certes limitées, mais résultant
d’un processus d’élaboration de type
scientifique. Ceci pourrait permettre l’émergence
progressive de nouvelles connaissances de type scientifique.
Nous pensons en effet que le premier comportement scientifique
à la portée d’un observateur, fut-il
enfermé dans les limites de connaissance que lui
impose le système anthropotechnique particulier auquel
il appartient, consiste à interpréter les
données qu’il reçoit de ses sens à
la lumière d’hypothèses produites par
son cerveau. Ne sont conservées que les hypothèses
vérifiées par les expériences à
la portée des moyens d’action ou effecteurs
dont dispose ce système anthropotechnique. Si ce
processus est suffisamment collectif, impliquant de nombreux
observateurs-vérificateurs opérant en réseau,
des contenus cognitifs que nous pourrons qualifier de scientifiques
apparaîtront et généreront de nouvelles
interprétations, plus « scientifiques »
que les précédentes, dans les cerveaux des
observateurs ultérieurs. Cette évolution se
produira évidemment d’abord dans le système
anthropotechnique auquel appartiennent ces observateurs.
Mais si plusieurs systèmes anthropotechniques coopèrent
de fait et échangent leurs informations grâce
à des réseaux communs, un réseau d’acteurs
raisonnant selon les mêmes logiques et agissant de
façon plus ou moins coordonnée pourra se mettre
en place spontanément.
Nous
indiquons dans notre essai qu’avec le développement
de l’instrumentation scientifique en réseau
impliquant un nombre croissant de cerveaux d’observateurs
humains, un système anthropotechnique d’un
nouveau genre pourrait se superposer aux systèmes
plus spécialisés. Il disposera de cognitions
plus étendues et de moyens d’action plus efficaces.
Ses mises en garde et recommandations visant à éviter
les risques identifiés pourraient peut-être
mobiliser un nombre plus élevé de systèmes
anthropotechniques jusqu’alors égoïstes.
Dans le cas de la course supposée de la planète
à la crise systémique, un tel système
anthropotechnique scientifique (nous dirions plutôt
dans ce cas hyper-scientifique car faisant appel à
des sciences différentes) se mettra–t-il en
place suffisamment vite pour que le pire soit évité
? Il est impossible aujourd’hui de faire cette hypothèse
optimiste. Tout au plus peut-on penser que le drame final
se produirait beaucoup plus tôt si les observateurs
enfermés dans leurs propres systèmes anthropotechniques
préscientifiques comptaient sur les vertus d’un
prétendu esprit humain divinisé pour prendre
les choses en mains.
2.
Quelques vérifications expérimentales
Notre
essai a été rédigé dans le courant
des années 2008 et 2009. Depuis ces dates, bien des
évènements sont survenus et surviennent tous
les jours, devant lesquels les interprétations apportés
par les médias et, en amont, par les scientifiques,
apparaissent aussi nombreuses que contradictoires. L’optimisme
mesuré le dispute au pessimisme le plus profond.
Nous serions tentés de dire que ce désordre
n’a rien d’étonnant, puisque ces divers
observateurs et commentateurs n’utilisent pas la méthode
que nous proposons et que nous considérons comme
indispensable, le recours à l’hypothèse
de l’anthropotechnique et l’abandon des illusions
humanistes et spiritualistes. Mais, comme de juste, ceux
à qui nous faisons cette remarque nous demandent
comment notre hypothèse nous permettrait, mieux que
d’autres, d’analyser l’évolution
des sociétés humaines et plus largement celle
de la planète, telles du moins que ces évolutions
nous apparaissent.
Pour
répondre à cette question, il faut prendre
des exemples concrets. Nous présentons donc ici,
dans une seconde partie, sommairement résumés
quelques uns des évènements majeurs récents
qui confirment selon nous la pertinence de l’analyse
anthropotechnique. Ceci ne veut pas dire, bien évidemment,
que l’analyse anthropotechnique résolve toutes
les difficultés de compréhension. Elle permet
tout au moins d’éviter les illusions idéalistes
et, dans les meilleurs des cas, de proposer des pistes de
recherche aux différentes sciences s’intéressant
à l’évolution de la planète.
Il
n’est pas question d’envisager de faire ici
une liste un tant soit peu complète des évènements
politiques récents. Mentionnons seulement ceux qui
nous paraissent, en ce début d’année
2010, émerger par leur importance de la marée
constamment renouvelée de l’actualité.
La
raréfaction des ressources terrestres ne ralentit
pas les compétitions destructrices entre systèmes
Au
sein d’une planète aux ressources de plus en
plus finies, on observe le maintien d’une compétition
darwinienne aveugle entre systèmes anthropotechniques.
On aurait pu penser qu’avec le développement
des réseaux de connaissance scientifique correspondant
aux progrès des technologies d’observation
et de communication scientifique, les systèmes anthropotechniques
seraient progressivement devenus plus « cognitifs
», au sens que nous avons donné dans notre
livre au concept de système cognitif et rappelé
ci-dessus. Autrement dit, ils auraient de plus en plus pris
conscience de l’impact dévastateur de leurs
actions sur le monde global et auraient été
par conséquent enclins à mettre en place des
régulations communes protectrices. L’échec
du sommet de Copenhague à l’automne 2009 a
montré qu’il n’en était rien.
Certes, tous les Etats du monde étaient présents
lors de cette réunion organisée par l’ONU.
Mais, comme on le sait, les intérêts nationaux
l’ont emporté sur les objectifs de régulation
coordonnée. Ceci est du au fait qu’au sein
de chacun d’eux, des systèmes anthropotechniques
« égoïstes », souvent extrêmement
puissants, sont incapables de modifier leurs comportements
dangereux. Il en est ainsi des industries charbonnières,
pétrolières et gazières. Les experts
prévoient que, pour compenser la diminution des réserves
aisément accessibles, ces industries, tout au long
du prochain siècle, extrairont jusqu’à
la dernière molécule les combustibles fossiles
actuellement inexploitables du fait des coûts et des
destructions environnementales impliquées : sables
bitumineux, gaz de schistes (shale-gaz), etc. Il en sera
de même de ceux qui exploitent jusqu’à
extinction les milieux vivants : forêts, océans,
biodiversité. Rien ne semble capable de les arrêter.
D’une façon plus générale, on
constate qu’à grande ou petite échelle,
les activités visant à consommer jusqu’à
épuisement les ressources naturelles inertes, eau,
air, sols, espace, se poursuivent. Les quelques mesures
de protection décidées ici et là restent
insuffisantes. Les sociétés humaines sont
toujours régies par le droit des organisations dominantes
à agir comme elles l’entendent au service de
leurs intérêts spécifiques. Il en résulte
immédiatement une aggravation des inégalités
entre riches et pauvres, qui renforce la dilapidation des
ressources naturelles. Les riches consomment de plus en
plus de biens de plus en plus rares, mais les pauvres, incapables
de réguler leur développement démographique
et exprimant des besoins de survie qu’ils estiment
légitimes, se comportent de plus en plus de leur
côté en facteurs de destruction des équilibres
éco-environnementaux naturels.
On objectera, précisément à propos
du développement démographique, qu’une
grande partie des excès d’exploitation prévisibles
dans les années prochaines proviendra d’une
population mondiale condamnée à atteindre,
quoique l’on puisse faire par ailleurs, les 11 milliards
d’humains vers le demi-siècle, sinon plus.
Or ce développement démographique, dira-t-on,
n’est pas du aux technologies, mais au jeu des réflexes
génétiques et sociaux visant à multiplier
les descendants pour se garantir de l’avenir, ceci
jusqu’à épuisement des ressources. Toutes
les espèces réagissent ainsi, et l’homme
comme les autres. Il n'y a rien d'anthropotechnique dans
ce phénomène. On pourrait cependant montrer
que les populations humaines pauvres caractérisées
par des taux de reproduction excessifs ne doivent pas être
considérées isolément, indépendamment
de l’élévation du niveau technologique
caractérisant les parties du monde où elles
vivent. Elles constituent avec les techniques, aussi insuffisantes
soient-elles, destinées à prévenir
la surmortalité infantile, les épidémies,
les famines dévastatrices, avec aussi les médias
en réseau qui transmettent au monde entier les images
de la misère extrême, un système anthropotechnique
certes particulier, mais aussi dangereux pour les équilibres
naturels que les grands ensembles techno-industriels identifiés
par ailleurs. Ce système, impliquant plus d’un
milliard d’humains, se reproduit et s’étend
en effet, alors que les sociétés animales
soumises depuis des millions d’années aux contraintes
de la rareté et obligées de facto de réguler
leur croissance du fait de la mortalité n’ont
jamais bénéficié de telles techniques.
Les
systèmes anthropotechniques de la communication en
réseau ne contribuent pas nécessairement à
la mise en place de systèmes cognitifs de type scientifique.
L’observation
de la façon dont les technologies de l’information
sont utilisées par ceux qui s’y expriment de
façon volontariste et par ceux qui en subissent plus
passivement l’influence fait apparaître une
course de vitesse entre le développement de systèmes
cognitifs scientifiques structurants et celui de contenus
archaïques perpétuant des représentations
déstructurantes du monde. Nous disons, conformément
à la définition donnée dans le livre
au concept de système cognitif scientifique, que
de tels systèmes mettent à la disposition
des cerveaux humains les résultats des pratiques
scientifiques expérimentales. Malgré les critiques
justifiées que l’on peut faire à la
science, celle-ci demeure dans notre esprit la seule et
unique façon d’obtenir du monde les descriptions
les mieux à même d’orienter des actions
collectives de protection de la nature et de l’humanité.
On ne peut pas nier le développement actuel des systèmes
anthropotechniques de nature scientifique, dont l’influence
se répand – trop lentement sans doute –
tant au niveau des décideurs que des populations.
C’est d’ailleurs là selon nous le seul
facteur capable de jouer à long terme un rôle
dans l’évolution des comportements en faveur
d’une régulation rationnelle de l’évolution
du monde.
Mais
il faut mettre en parallèle le fait que ces mêmes
réseaux technologiques véhiculent des images
de surconsommation et des messages publicitaires visant
à étendre à l’ensemble des populations
les modes de vie des quelques centaines de millions d’humains
favorisés. Plutôt qu’inciter ceux-ci
à réduire leur prélèvement écologique,
ces réseaux sont utilisés par les représentants
des systèmes anthropotechniques dominants et prédateurs
– tels que ceux du monde des industries dite de consommation
- pour étendre sans restrictions leurs activités.
D’un ordre différent mais tout aussi nocifs
sont les réseaux techniques permettant la spéculation
boursière et financière. Celle-ci est de plus
en plus reconnue comme un facteur majeur d’aggravation
des inégalités, de mauvaise gestion des ressources
naturelles et de distorsion des processus spontanés
de consommation et de production. Or ces réseaux
spéculatifs, liés à la mondialisation
des échanges, sont présentés comme
indispensables à la « croissance ». Ils
se développent donc de façon irrésistible.
Les Etats sont incapables de les réguler comme ils
le prétendent parfois. Au contraire ils s’appuient
sur eux et en deviennent les captifs.
.
Un cas particulier : la
déstructuration progressive du complexe militaro-industriel
américain (MICC)
Nous
avons dans notre essai fait de ce complexe, symbolisé
de façon sommaire par la figure du Pentagone, un
exemple particulièrement représentatif des
grands systèmes anthropotechniques modernes. Il avait
déterminé autour de ses intérêts
et de ses pratiques une grande partie de l’histoire
visible du monde depuis un demi siècle. Or aujourd’hui,
il semble en pleine décomposition. La puissance technologique
qui le caractérisait n’a en rien diminué,
mais les processus de décisions politiques par lesquels
il s’imposait semblent perdre de leur efficacité,
ce qui ouvre la porte à des dérives de plus
en plus dangereuses. C’est que les grands systèmes
anthropotechniques ne sont pas éternels. Comme toutes
les structures biologiques et technologiques, ils passent
par des cycles de croissance, de stabilisation et de décroissance.
C’est peut-être ce qui est en train de se produire
dans le cas du MICC américain. D’autres grands
systèmes anthropotechniques sont apparus dans le
monde depuis quelques années et menacent désormais
sa domination.
On
pourrait penser que la puissance du MICC est plus grande
que jamais. Aujourd’hui en effet, loin d’avoir
été réfréné comme les
naïfs l’espéraient par la venue au pouvoir
du président Obama, le MICC a conquis l’esprit
de ce dernier. Il l’a rallié à la poursuite
de la guerre en Afghanistan et le pousse actuellement à
affronter le Yémen. Mais ce faisant, va sans doute
se trouver vérifiée l’adage du "qui
trop embrasse mal étreint". Le MICC va donc
se trouver engagé dans des conflits plus ou moins
ouverts avec 7 Etats du Moyen-orient et d’Afrique.
Or ses forces sont de plus en plus affaiblies pour différentes
raisons que nous ne rappellerons pas ici. Poursuivre dans
la voie actuelle pourrait aboutir à un effondrement
général de la puissance américaine.
Mais peut-on raisonner un complexe anthropotechnique tel
que le MICC ?
Le
maintien d’un terrorisme systémique
Il est certain que les Etats-Unis, face à la menace
d’un attentat terroriste provenant d’un «
combattant suicide » supposé inspiré
par la branche yéménite d’El Qaida,
sont tentés de « sur-réagir »
catastrophiquement, en engageant au Yémen une guerre
aussi vouée à l’échec que les
précédentes au Moyen Orient. C’est ce
que déplorait le chroniqueur Patrick Cockburn cité
par Dedefensa http://www.independent.co.uk/opinion/commentators/patrick-cockburn-threats-to-yemen-prove-america-hasnt-learned-the-lesson-of-history-1853847.html
Mais peuvent-ils ne pas le faire ? Si l’attentat
manqué du « pantybomber » de
Northwest Airlines le 25 décembre avait réussi,
si d’autres attentats de même nature suivaient,
Barack Obama pourrait-il rester calme ? Pourrait-il même
rester au pouvoir ? Si des attentats identiques frappaient
les lignes aériennes européennes, celles assurant
par exemple la liaison avec le Maghreb, que feraient les
Européens ?
Nous
sommes là en face semble-t-il d’enchaînements
systémiques. La puissance inégalitaire non
partagée, celle des Etats-Unis, mais aussi celle
de l’Europe, suscite désormais des actes terroristes
individuels. Il n’est guère besoin d’une
structure Al Qaida forte pour les organiser, ni même
d’un hypothétique complot des néo-conservateurs
américains visant à déstabiliser Obama.
Les populations mondiales, même dans les pays riches,
sont assez pourvues en déséquilibrés
et fanatiques religieux pour que, à tous moments,
des individus voulant se grandir par un acte suicidaire
entraînant des conséquences spectaculaires
ne passent à l’acte en utilisant les outils
dits de la guerre du faible au fort, à la portée
de tous. La généralisation des moyens de communications
mondiaux ne fait que favoriser leurs recrutements. Les fondamentalismes
islamiques en font un usage considérable.
La
fragilité intrinsèque des puissances dominantes,
reposant sur leur complexité technologique, ne peut
qu’encourager les agressions de type viral, du type
de celles du pantybomber nigérian. De la même
façon, pour prendre une image en fait peu transposable,
l’extrême complexité de certains systèmes
technologiques, tel l’actuel LHC du CERN, peut augmenter
d’une façon exponentielle la probabilité
de survenance de bugs informatiques assimilables à
la prolifération de virus.
Pour
s’en prévenir, au niveau des pays riches, il
faudrait en principe soit multiplier à l’infini
les mesures de sécurité, jusqu’à
finir par ne plus bouger et ne plus rien faire (y compris
en coupant l’Internet et la télévision).
Soit accepter la suppression complète des inégalités
mondiales…toutes mesures totalement infaisables …En
fait, on ne voit pas très bien de solutions envisageables,
sauf à laisser faire (avec cependant le minimum indispensable
de mesures de police et de justice) et s’armer de
philosophie. Il en est ainsi semble-t-il des évolutions
systémiques, de celles que nous appelons anthropotechniques.
Elles ne sont ni prévisibles ni bien entendu contrôlables.
Prétendre le contraire serait encourager l’irréalisme.
(A
suivre )
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