Villes
futuristes américaines en Asie
Jean-Paul Baquiast 13/09/2009
Si le marché de la construction semble durablement
tari aux Etats-Unis, faute de clients, ce n'est pas
le cas en Asie. Les particuliers et les entreprises
y disposent d'importants excédents qu'ils seraient
prêts à investir dans des programmes immobiliers
attrayants. Des investisseurs principalement américains
n'ont pas attendu pour capter ce marché potentiellement
prometteur.
C'est
ainsi que le promoteur immobilier Gale international
a acquis du gouvernement sud-coréen l'autorisation
d'implanter sur une île artificielle à
60 km au sud-ouest de Séoul une « ville
intelligente » qui comportera plus de 100 immeubles,
dont une tour d'appartements pour 7.800 personnes, au
sein d'un réseau de services (utilities), de
transport et de centres commerciaux ou culturels faisant
appel aux technologies les plus récentes. Il
s'agit de la ville future de Songdo, dont aujourd'hui
40% environ sont sortis de terre. Le projet définitif
sera réalisé en 2014, pour un coût
estimé de $35 milliards. A ce moment, la ville
pourra loger 65.000 résidents et 300.000 travailleurs.
Les constructions sont en conformité avec les
standards d'efficacité énergétique
dit LEED promulgués par l'US Green Building Council's
A
Gale se sont associés la banque Morgan Stanley
et l'aciériste coréen Posco. Par ailleurs
l'américain Cisco se charge de toute la partie
réseaux et automatismes. L'ambition est de produire
une ville aussi « durable » et peu polluante
que possible, capable de servir de hub à d'autres
villes analogues travaillant en réseau. D'ores
et déjà, Gale a lancé un projet
semblable dénommé Meixi Lake dans la province
chinoise du Hunan. Le chantier démarrera l'année
prochaine.Ces projets démontrent la grande capacité
du capitalisme financier et industriel américain
pour s'adapter à la crise économique et
environnementale, en profitant des besoins et des ressources
des pays asiatiques. Ils illustrent les possibilités
de coopération avec les acteurs locaux, politiques
et industriels. Au plan architectural et technique,
ils présenteront certainement un intérêt
expérimental, s'ils sont conduits dans la transparence.
Mais ils ne résoudront certainement pas les besoins
des centaines de millions de citoyens asiatiques à
faible revenu, lesquels resteront menacés par
une urbanisation destructrice et polluante. Sur le plan
sociologique, ils contribueront à couper en deux
les populations, entre hyper-riches bien protégés
et hyper-pauvres. exploités à tous égards.
On peut penser qu'ils généraliseront par
ailleurs le modèle des cités-forteresses
défendues quasi militairement, à l'exemple
des « compouds » déjà très
présents aux Etats-Unis et en Amérique
Latine.
Concernant
les projets immobiliers pouvant être encouragés
en Europe, par exemple le projet de Grand Paris soutenus
actuellement par le gouvernement et l'architecte Roland
Castro, le modèle de Songdo ne pourrait fournir
que des références techniques et sociologiques.
Ce type de ville nouvelle entièrement capitalistique
et destinée aux citoyens à hauts revenus
ne pourrait être adopté sans faire éclater
ce qui reste de démocratie locale et d'Etat-providence.
Il serait pourtant urgent que, à droite mais
aussi et surtout à gauche, en incluant les partis
écologiques, les forces politiques et les laboratoires
ou entreprises intéressés à l'urbanisation
« verte » présentent rapidement leurs
propres solutions. Si l'on veut éviter de créer
de nouveaux « ghettos des riches », compte
tenu des temps de réalisation dans ces domaines,
il serait temps de disposer de projets originaux, ne
se bornant pas à copier les promoteurs américano-asiatiques.
* Voir New Songdo City http://www.songdo.com/
Le
Rafale au Brésil, une déclaration de guerre
Philippe Grasset 08/09/2990
Cet
article reprend les passages essentiels d'un texte publié
sur le site Dedefensa http://www.dedefensa.org/article-le_rafale_au_bresil_une_declaration_de_guerre_08_09_2009.html
Depuis la rédaction de l'article, différentes
réactions en provenance du Brésil ont
montré que, comme il fallait s'y attendre, le
lobby militaro-diplomatique américian n'avait
pas l'attention de se laisser ravir son marché
par la France. Il faut encore attendre. JPB
Il semble
désormais que le choix de l'avion de combat français
Rafale au Brésil soit fait. Comme dit Yves Robins,
le chef de la communication de l'archi-prudentissime
(en matière d'annonce de vente) Dassault: «A
partir du moment où le chef de l'Etat brésilien
annonce qu'il a décidé d'entrer en négociation
pour acheter le Rafale, nous avons tout lieu de penser
que le Brésil achètera effectivement des
Rafale. On peut penser que ça sera conclu de
manière définitive en 2010 si les choses
se passent bien.»
.....
Grosse somme,
ces milliards d'euros, mais il s'agit de tout ce qu'on
veut sauf d'une “affaire commerciale”, si
cette expression implique une réduction à
ce domaine. Un point fondamental pour l'esprit de l'accord
qui va être négocié, c'est le transfert
massif de technologies au Brésil et la commercialisation
du Rafale par les Brésiliens sur le continent
sud-américain. La dimension politique est évidente,
si l'on considère le poids et les ambitions de
ce pays sur le continent, et si l'on considère
la signification politique d'acheter un tel matériel
français alors que ce continent s'affirme dans
une position autonome, sinon antagoniste de l'influence
des USA. (Un “tel matériel”, effectivement:
l'avion de combat constitue, dans la perception et la
psychologie dominantes, un artefact fondamentalement
politique, structurant d'une volonté stratégique
également fondamentale.)
Bien entendu,
il est impossible de considérer cet accord (c'est
bien plus un “accord stratégique”
qu'une vente) sans considérer prioritairement
sa dimension politique. Il y a, dans les termes de l'accord,
la perspective potentielle d'ouvrir le marché
sud-américain à un avion de combat français
devenant, par le fait, un avion de combat franco-brésilien,
puis éventuellement sud-américain. Les
Américains, qui vont mettre un certain temps
à réaliser la dimension de la chose, réagiront
comme ils font toujours, par une interprétation
“de force” et “de puissance”.
(Les Américains mettent du temps à réaliser
les choses et, quand ils le font, c'est en allant à
l'extrême, dans ces termes de concurrence de force
et de puissance.) Pour les USA, un tel accord, dans
le domaine stratégique par essence et symbolique
par perception des armements et des avions de combat,
sera perçu sur le terme comme une déclaration
de guerre. Quoi que les uns et les autres en veuillent,
et surtout quoi que les Français en veuillent,
les USA considéreront que la France a déclaré
la guerre aux USA dans ce domaine essentiel de la puissance.
C'est moins une question de quantité, d'importance
des marchés, de caractère des matériels
comme on a vu, etc., qu'une question d'interprétation
de l'événement, avec la psychologie américaniste
qu'on sait et la perception hégémonique
d'elle-même de la bureaucratie du Pentagone qu'on
connaît.
Les
Français, qui ont le pro-américanisme
affiché de leurs discours et l'antiaméricanisme
inconscient de leur démarche (les deux choses,
en toute innocence), n'ont évidemment aucune
intention ni conscience de ce genre, sauf quelques isolés
ici ou là. Il reste la puissance des faits –
ou “la force des choses”, disons, de caractère
très maistrien – en même temps que
les caractères fondamentaux des conceptions et
le poids des psychologies. La France est un cas particulier
(à la différence de la Russie, pour ce
domaine); elle est dans le camp occidentaliste et américaniste
en principe et en paroles, type-Kouchner, mais toujours
avec des penchants souverainistes d'indépendance
extrêmement forts, et disposant d'une puissance
qualitative de sa technologie d'armement sans guère
d'équivalent. La démarche française
(bien entendu, la vente du Rafale renforcée par
la vente d'autres systèmes d'armes, comme les
sous-marins) renforce la puissance brésilienne,
l'autonomie anti-US du continent sud-américain,
et participe objectivement à une mise en cause
de la perception hégémonique des USA.
Il n'est nul besoin de faire la guerre selon les termes
classiques et archaïques qu'on sait, pour déclarer
la guerre dans le cadre de notre époque postmoderniste
– sans le vouloir, en toute innocence française
et sarkozyste.
Des
F35 américains nucléarisés pour
« défendre l'Europe »
Jean-Paul Baquiast 07/09/2009
Alors que tout s'effondre autour des grandes stratégies
politico-militaires du Pentagone, certains de ses représentants
continuent à se croire au temps de la guerre
froide, où l'Europe devait servir exclusivement
et sans mot dire de plate-forme aux déploiements
des forces américaines.
C'est
ce que montre un article de notre confrère Philippe
Grasset, dont nous extrayons les passages qui vont suivre.
Le point étonnant est que personne, que ce soit
dans au sein des Etats européens, au niveau des
institutions de Bruxelles ou chez les membres européens
de l'Otan, ne semble trouver de telles perspectives
insupportables. Il est vrai que tous ces gens ont bien
d'autres préoccupations : comment se tirer du
piège Afghan, de ce que les Américains
eux-mêmes nomment dorénavant l'Obama's
war, sans manquer à la sacro-sainte solidarité
atlantique :
"
Le Pentagone a la mémoire longue. Il n'oublie
jamais les projets qui lui permettent d'encore compliquer
les choses, de surcharger les occasions, de rendre beaucoup
compliqué ce qui l'était déjà
et qui avait menacé d'être simple au départ.
L'idée d'un JSF (F35) armé de bombes nucléaires
est une idée qui vient ajouter un peu de sel
sur la queue d'une affaire (celle du JSF) qui n'en finit
pas de s'agiter – pourtant c'est une idée
qui n'est pas neuve du tout puisque nous l'avions évoquée,
par exemple, en mars 2002. Aujourd'hui, le Washington
Times ressort le bébé, le 3 septembre
2009, ou plutôt il nous décrit comment
le bébé progresse dans les arcanes du
kafkaïen budget de la défense, glissé
entre les lignes et entre quelques paragraphes... Soudain
arrêté par une intervention intempestive
du Congrès, soudain cause d'une bataille sur
les virgules et sur $65 millions.
«Obama
administration national-security officials are gearing
up to battle Congress over $65 million that a House
subcommittee cut from the fiscal 2010 budget and that
had been slated toward upgrading the oldest tactical
nuclear bomb in the U.S. arsenal.
»The administration requested the money for a
study about upgrading the B61, an aircraft-delivered
tactical nuclear bomb that both the Pentagon and the
Energy Department say is needed to defend Europe as
part of what the military calls “extended deterrence.”
The matter is urgent for the Pentagon because the study
is needed now to meet a 2017 deadline for outfitting
the bomb on the new F-35 jet. Current F-16 jets that
carry B61s will be phased out of service in eight years.
[...]
»The B61 money was cut by the House Appropriations
subcommittee on energy and water development. Subcommittee
Vice Chairman Ed Pastor, Arizona Democrat, said in a
June 23 statement that the B61 money was zeroed out
because the administration “has yet to meet the
requirement for nuclear strategy, stockpile and complex
plans that we first directed in fiscal year 2008.”»
Il
s'agit donc bien de bombes tactiques nucléaires
B61, actuellement stockées en Europe, dans diverses
bases (en Hollande, en Belgique, en Allemagne, en Angleterre,
en Italie), qui peuvent être utilisées
par des F-16 de l'USAF en souvenir des bonnes vieilles
habitudes de la Guerre froide, mais qu'on voudrait moderniser
pour les adapter au F-35 d'ici 2016... Tout cela, pour
“défendre l'Europe” (“...needed
to defend Europe as part of what the military calls
'extended deterrence'”) – contre qui, quel
adversaire nucléaire, au nom de quelle doctrine
où l'Europe aurait son mot à dire? Les
F-35 avec armes nucléaires en 2015 comme les
F-16 avec armes nucléaires en 1985? La bureaucratie
du Pentagone poursuit sa course, comme un buffle, tête
baissée et yeux fermés, en repoussant
avec horreur ces sortes de questions qui remettent en
cause les programmes et les procédures.
Voici
donc quelques munitions pour un nouveau débat.
Le dépôt continué d'armes nucléaires
tactiques US dans ses bases aériennes d'Europe
est un véritable scandale pour la souveraineté
nationale, la stratégie et la sécurité
nationale des pays d'Europe. Ces armes ne correspondent
à rien, à aucune doctrine cohérente,
à rien de concevable de manière raisonnable,
et elles constituent une intrusion flagrante et continue
dans les diverses souverainetés, si cela existe,
des pays concernés. Par conséquent, les
pays d'Europe occidentale n'en parlent pas parce qu'ils
ne sauraient quoi en dire qui n'exposât pas leur
indignité et leur couardise. Ils se taisent,
en attendant que le temps passe. (Curieux, pendant ce
temps les pays d'Amérique du Sud partent presque
en guerre pour quelques bases colombiennes utilisées
par les Marines US pour la lutte contre la drogue. Appréciez
la différence et pesez, une fois de plus, la
dignité politique de l'Europe enfin constituée,
comme chacun sait.)
Cela
dit avec l'emportement d'usage, le brave JSF pourrait
donc faire renaître, en l'actualisant, cette vilaine
querelle que les hommes politiques du cru n'aiment pas
voir se répandre dans les foules européennes
plutôt pacifistes et anti-nucléaires. En
effet, comme l'on sait, nombre de ces pays d'Europe
attendent avec impatience leurs F-35 et vont devoir
se montrer ravis que ces fers à repasser aient,
en plus, une capacité nucléaire complètement
under control, à Washington évidemment.
Mais le Pentagone se moque bien de ces détails
extérieurs, plongé dans les dédales
de sa bureaucratie et la comptabilité de sa puissance.
Voici donc le JSF chargé d'une nouvelle mission
de déstabilisation. "
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