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Science
politique
L'après Copenhague ou la Grâce
de l'Histoire
par Jean-Paul Baquiast 31/12/2009
Nous
empruntons ce titre à l'excellent livre dont notre
ami Philippe Grasset commence la publication sur le site Dedefensa.
Mais pour nous la Grâce de l'Histoire viendra peut-être
de la crise ouverte par l'après-Copenhague. Elle pourrait
réhabiliter, au profit de l'Europe, des processus de
gouvernement régalien qui avaient fait la grandeur
de la France.
(texte en discussion)
L'histoire
de l'Union européenne, depuis le traité de Maëstricht
(février 1992) jusqu'au traité de Lisbonne,
offre l'image d'une lente déstructuration. Dans aucun
domaine, l'Europe ne s'est organisée sur le modèle
des super-Etats qui sont ses concurrents, Etats-Unis, Chine,
Russie et bientôt quelques autres. Le Traité
de Maëstricht n'a pas permis de doter l'Europe des différents
attributs de la puissance qui auraient pu en faire un alter
ego des autres puissances mondiales. Certes, le Pacte de stabilité
décidé au Sommet de Bruxelles de mai 1998 visait
à renforcer l'Union européenne par l'instauration
de la monnaie unique et par diverses mesures d'accompagnement
au sein des onze pays ayant accepté d'abandonner leurs
monnaies nationales à partir du 1er janvier 1999. Mais
les Etats se sont bornés à une coordination
monétaire a minima au sein de la zone euro. Aucun instrument
permettant un gouvernement économique et financier
au sein de cette zone n'a pu être mis en place. Aujourd'hui,
malgré l'aggravation des crises financières
et économiques accompagnée de celle des concurrences
extérieures, il n'est toujours pas possible de conduire
en commun les politiques économiques et industrielles
qui s'imposeraient. A fortiori, aucune harmonisation des droits
de douanes, fiscaux, sociaux et du travail, ne peut encore
être envisagée. Nous avions décrit ce
mécanisme désastreux dans notre ouvrage de 2007,
"L'Europe
et le vide de puissance". Depuis il s'est encore
accentué.
Mais
que sont les attributs de la puissance et en quoi l'Europe
en a-t-elle besoin pour survivre dans la compétition
avec les autres Etats ?
Nous les avions énumérés dans l'ouvrage
cité. Les uns tiennent à l'étendue du
territoire, aux effectifs de la population et à l'accès
direct aux sources d'énergie et de matières
premières. Sur ce plan, l'Europe n'est pas favorisée.
D'autres tiennent au mode de gouvernement : la possibilité
de mobiliser d'une façon coordonnée les ressources
nationales. En cette matière, les régimes autoritaires
ou dictatoriaux paraissent les plus compétitifs, mais
il ne faut pas penser que le pluralisme démocratique
soit en lui-même un handicap, même s'il ne facilite
pas la prise rapide de décisions. Encore faut-il qu'il
existe des Etats capables de mener ce que l'on appelait traditionnellement
des politiques régaliennes, faisant prévaloir
les intérêts généraux de long terme
sur les intérêts particuliers de court terme.
Le
modèle français de l'Etat mis en place après
le premier Empire et confirmé sous les IIIe, IVe et
Ve républiques, correspondait en principe à
cette définition, bien que s'exerçant avec difficultés
compte tenu des conflits suscités par les résistances
des nombreux intérêts particuliers. Aujourd'hui,
sous la pression de l'idéologie libérale et
de la privatisation, l'Etat régalien caractérisant
la République française voit ses compétences
de plus en plus diminuées. Il paraît de plus
en plus incapable de répondre aux demandes qui lui
sont adressées par les populations. Malgré cela,
il dispose en général encore de certains moyens
d'actions, notamment grâce aux diverses administrations,
dont beaucoup d'autres Etats européens sont privés.
L'Union européenne, en tant qu'institution, est malheureusement
dépourvue de tels moyens, puisque les opinions politiques
lui ont refusé le statut d'Etat fédéral.
Le traité de Lisbonne entrant dorénavant en
application, n'a pas beaucoup accru les capacités d'action
de l'Union. Néanmoins, celles-ci ne sont pas inexistantes.
Encore faudrait-il que les Etats-membres s'accordent pour
les mettre en oeuvre.
Dès
les origines, la Constitution américaine a doté
le melting pot des différentes populations et cultures
rassemblées sur le sol américain d'un Etat fédéral
aux compétences limitées par l'existence des
Etats fédérés, mais disposant cependant
des moyens nécessaires à la construction d'un
Etat fort. Mais celui-ci, contrairement au modèle français,
a toujours reposé sur une alliance de fait entre les
intérêts privés et publics. C'est ce qu'exprime
le concept de complexe industriel, militaire et politique
(MICC), lequel associe de façon souvent peu transparente
les représentants des pouvoirs économiques et
ceux des administrations fédérales. Ce mode
de gouvernement a permis dès le début du XXe
siècle et plus particulièrement dès la
fin de la seconde guerre mondiale la superpuissance américaine.
La superpuissance américaine, du fait de l'intrication
étroite entre les industriels, les universités
et les différentes agences gouvernementales, s'est
caractérisée par le développement systématique
d'une panoplie de moyens scientifiques et industriels visant
à assurer une domination globale, aussi bien dans le
domaine militaire que civil. Les superpuissances émergentes,
telle la Chine et l'Inde, s'efforcent de suivre cet exemple,
mais elles sont encore loin du but.
Un
ouvrage récent de l'essayiste politique américano-allemand
Frederick William Engdahl Full Spectrum Dominance : Totalitarian
Democracy in the New World Order, Third Millennium Press,
2009, donne de la politique américaine de domination
globale une description que d'aucuns jugeront partisane mais
qui, dans l'ensemble, paraît incontestable. La guerre
contre le 3e Reich, puis la guerre froide avec l'Union soviétique,
ont justifié la mobilisation de ressources considérables,
notamment en termes de maîtrise de l'espace terrestre,
aérien et spatial. La disparition de l'URSS, incapable
de suivre ce rythme, a obligé le complexe militaro-industriel
à se donner de nouveaux ennemis, potentiellement réels
mais exagérément grossis. C'est ainsi qu'aujourd'hui,
après la lutte contre un terrorisme international que
l'on pouvait croire un peu essoufflée, (il faudra suivre
cependant les suites qui seront données à la
tentative d'attentat à bord du vol 253 de la Northwest
Airlines le 27 décembre), c'est la confrontation avec
les grandes puissances émergentes précitées,
notamment la Chine, qui fait l'objet d'une mobilisation systématique.
L'objectif n'en est pas uniquement militaire, bien entendu.
Il vise aussi à contenir par différents moyens
l'offensive de la Chine pour accéder aux sources traditionnelles
de la puissance américaine dans le monde, pétrole,
matières premières, produits agricoles, voies
maritimes et aériennes, marchés de consommation
en résultant.
Dans
cette politique suivie avec la plus grande continuité
depuis plus d'un demi-siècle, les Etats-Unis ont toujours
refusé que les Etats européens, soit à
titre individuel, soit dans le cadre de l'Union européenne,
se dotent des moyens de la souveraineté. Ils ont toujours
veillé à les maintenir dans un état de
dépendance diplomatique et économique, que ce
soit dans les relations bilatérales façonnées
par l' «Atlantisme», que ce soit surtout au sein
de l'Otan ou dans le cadre des institutions financières
internationales permettant au profit de la puissance américaine
la manipulation du dollar et des moyens de crédits.
Ils ont toujours veillé par ailleurs à ce que
les Etats européens n'acquièrent pas ce que
nous avions nommé les technologies de souveraineté,
dans un colloque tenu à Paris, en avril 2004 conjointement
avec l'Union paneuropéenne, (http://www.admiroutes.asso.fr/europepuissancescientifique/programme.htm).
Il s'agit d'un ensemble de moyens de recherches, d'industries
et de techniques devenues aujourd'hui indispensables à
la puissance politique : sciences fondamentales, calcul, intelligence
artificielle, bio et nanotechnologies, etc. Il s'agit aussi
des applications en dérivant, permettant la maîtrise
de l'énergie, des télécommunications,
de l'espace et, bien entendu, des armements modernes.
La
France gaulliste, le seul Etat européen qui avait refusé
- au moins en partie - la domination technologique américaine
pour conserver son indépendance, a suscité contre
elle l'hostilité générale du «monde
libre», c'est-à-dire des Etats-Unis et des gouvernements
qu'ils dominaient. Tout a été fait, ouvertement
et plus souvent encore de façon «couverte»,
pour empêcher que les grands programmes d'indépendance
et de souveraineté technologique engagés en
France aboutissent ou trouvent des clients en dehors de la
France. Au sein même de la société française,
une opposition très largement suscitée par les
milieux favorables à la domination américaine
s'est progressivement rassemblée contre la poursuite
de ces programmes. Le nucléaire civil et la défense
ont polarisé les oppositions. Ce sentiment demeure
encore très fort. On vient de la constater en observant
la satisfaction avec laquelle de nombreux milieux se sont
réjouis de l'échec de l'offre nucléaire
française à Abou Dhabi. Un échec de la
promotion du Rafale au Brésil ou dans les Emirats susciterait
la même satisfaction.
Certains
grands pays européens ont cependant accepté
de participer à des programmes industriels communs,
principalement civils, épisodiquement militaires.
Mais ils l'ont fait avec réticence, en multipliant
les précautions pour que les produits correspondants
restent soumis à la concurrence internationale et
aux stratégies à court terme des actionnaires.
Il fallait éviter qu'ils ne puissent être présentés
aux opinions publiques comme un retour du régalien.
Ceci a multiplié les difficultés de conceptions
et de réalisations. On citera le programme Airbus
ou le programme Galiléo dans le domaine de la localisation
satellitaire.
Il existe certes aujourd'hui une indéniable coopération
industrielle européenne, mais il serait injuste de
passer sous silence le fait que, sans les efforts de la
France, il ne se serait pas passé grand-chose. Frédéric
d'Allest a ainsi indiqué, lors d'une émission
récente consacrée à Ariane 5, que ce
fut grâce au président Pompidou (le dernier
des Gaullistes?) que la France a refusé de confier
son sort aux lanceurs de la Nasa. Sans la France, il n'y
aurait pas eu ni Agence Spatiale européenne ni base
de Kourou. On peut penser aussi que les quelques produits
spatiaux européens, fussent-ils développés
de façon indépendante par certains pays au
détriment de la nécessaire coopération,
comme c'est le cas dans le domaine des satellites, n'auraient
pas vu le jour sans la France.
En
matière de recherche à très long terme
enfin, la France participe activement à deux organismes
qui n'auraient pas vu le jour en Europe sans son activisme
et dont l'action sera déterminante : le Grand collisionneur
à hadrons du Cern et le prochain centre Iter du CEA
destiné à expérimenter la fusion nucléaire.
Dans
des domaines civils dont l'importance stratégique n'est
pas moindre, la France a su se doter ou conserver, souvent
en coopération avec des entreprises européennes,
de puissantes industries, dans les secteurs de l'énergie
nucléaire, du ferroviaire, de l'automobile, de la pharmacie
et de l'environnement. Bien sûr, elle n'est pas la seule.
L'Allemagne a fait aussi bien, sinon mieux, dans tous ces
secteurs. Mais c'est réjouissant. Certains critiquent
le TGV français en constatant avec ironie que les Chinois
viennent de choisir l'homologue allemand Inter-cities Express
(ICE) de Siemens pour rouler sur la plus grande voie à
grande vitesse du monde, de Canton à Wuhan. D'abord,
c'est oublier que l'ICE allemand s'est beaucoup inspiré
des techniques et de l'expérience française.
De plus, un succès allemand à l'exportation
doit être considéré, en France même,
comme un succès de l'Europe tout entière.
Il
faut enfin mentionner le domaine militaire. On se gausse de
constater que la France a été obligée
de développer seule des systèmes d'armes dont
les autres Etats européens n'ont pas voulu pour leur
propre défense. Mais ce ne fut pas parce que ces armements
étaient de mauvaise qualité. Au contraire, avec
l'expérience, ils se révèlent parmi les
meilleurs du monde. Les «échecs» ou les
difficultés de la France résultèrent
principalement de l'activisme du MICC américain et
son entrisme dans les cercles politiques européens,
qui ont fermé la porte aux armements français.
Dans un monde entièrement mondialisé, ouvert,
où les sources de croissance et de richesse paraissent
très largement liées à la détention
des capitaux et à la spéculation financière,
l'Europe, demandait-on, a-t-elle besoin de se doter de toutes
ces armes, non seulement coûteuses mais inutiles ? Les
économistes répétaient à satiété
que le modèle anglo-saxon des services financiers,
illustré en Europe par les succès de la Grande
Bretagne, était préférable à un
modèle français où l'accent avait traditionnellement
été mis sur la possession en propre d'un certain
nombre des technologies de puissance énumérées
ci-dessus. Le monde n'était pas en guerre et l'Europe
pouvait compter, disait-on, sur les moyens de défense
rassemblés au sein de l'Otan sous l'égide de
la superpuissance américaine afin de faire face à
d'éventuelles agressions. Aussi bien, aujourd'hui encore,
l'hypothèse d'une défense de l'Europe indépendante
de l'Otan et des matériels américains reste
considérée, à Londres et à Bruxelles
notamment, comme relevant de la volonté d'affaiblir
l' «Alliance atlantiqu» et de pactiser avec les
ennemis de «l'Occident». Ces dernières
années, avec le succès des gouvernements libéraux
en Europe, avec la volonté souvent affichée
du président français Nicolas Sarkozy de favoriser
la privatisation des filières industrielles et technologiques
françaises, les intérêts financiers ont
repris le pas sur les défenseurs d'une géostratégie
européenne basée sur des technologies de souveraineté.
Les
états-majors des autres pays européens, cependant,
avec l'intensification des crises et des tensions que nous
évoquerons dans la seconde partie de cet article,
avec également l'affaiblissement de la puissance
militaire américaine, commencent à regarder
avec un début d'intérêt le fait que
la France, pays européen, dispose en propre de moyens
militaires pouvant venir en appui de stratégies de
défense ou de coopération internationale,
par exemple avec la Russie. Ils utilisent d'ailleurs sans
hésiter certains de ses moyens quand l'urgence l'exige,
par exemple en ce qui concerne l'observation satellitaire
militaire. Il est possible que très vite, ils comprennent
l'intérêt de travailler avec la France dans
d'autres domaines, plutôt qu'attendre tout de fournisseurs
américains de plus en plus embourbés dans
les difficultés, comme le montre l'exemple du Joint
Strike Fighter F.35, dont le MICC avait voulu faire l'arme
fatale pour éliminer toute industrie aéronautique
européenne.
Mais plus en profondeur, les relations internationales risquent
de prendre un tour tout nouveau, à la suite de l'échec
de la conférence de Copenhague sur le climat. Ce
sont ces perspectives que nous voudrions examiner dans la
seconde partie de cet article. Dans ce cas, ceux qui en
France et dans les autres pays européens voudraient
développer une réelle coopération entre
Etats européens en matière de recherche, de
développement et de grands équipements civils
et militaires, pourraient de nouveau être entendus.
Economies de guerre obligent. Voyons comment.
Des
économies de guerre
Ce
n'est pas faire preuve de pessimisme injustifié que
constater les menaces de toutes sortes pesant dorénavant
sur l'avenir politique et économique du monde. La crise
économique et financière ayant débuté
en 2008 ne cessera de s'aggraver, quoi qu'en disent les économistes.
Bien plus, la grande crise environnementale ayant justifié
la mise en place du protocole de Kyoto ne cesse elle aussi
de s'aggraver. Des pronostics très pessimistes (voir
celui de James Hansen repris sur ce site ( http://www.europesolidaire.eu/article.php?article_id=422&r_id=
) montrent que la planète court au désastre,
du fait de l'incapacité actuelle des gouvernements
à agir. Or la conférence des Nations Unies tenue
à Copenhague en décembre 2009 a mis en évidence
le fait que les mesures très énergiques et coûteuses
nécessaires pour limiter le réchauffement climatique
et protéger la biodiversité ne seront pas prises
dans les délais voulus. Deux superpuissances se sont
entendues implicitement pour ne rien faire de sérieux,
les Etats-Unis et la Chine. Certes, en matière de responsabilité,
ce sont les Etats-Unis qui sont les plus coupables, car non
seulement ils sont ceux qui polluent le plus, mais ils ont
les moyens technologiques de réduire leurs pollutions.
La Chine, pour le moment, ne peut pas le faire. Il reste qu'elle
menace, par sa taille même, les équilibres économiques
actuels, à la fois comme puissance importatrice et
comme puissance exportatrice. On ne pourra pas attendre des
autres pays du monde qu'ils se laissent mettre en difficulté,
voire envahir, sans réagir.
Malheureusement
l'Europe, qui avait à Copenhague toute la légitimité
pour s'inviter dans le duo USA-Chine, s'est effacée.
Ceci principalement parce que, n'étant pas structurée
comme une puissance, elle ne disposait d'aucun des moyens,
y compris de rétorsion, lui permettant de s'affranchir
de la tutelle américaine et être prise au sérieux
à Pékin. Pourtant elle avait montré qu'elle
pourrait à l'avenir mieux que les Etats-Unis et la
Chine réduire ses propres pollutions. De plus, elle
est mieux disposée qu'eux à aider les petits
Etats. Un G3+, Europe, Chine, USA, auxquels on ajouterait
la Russie, l'Inde et le Brésil, pourrait parfaitement
gouverner la planète en tentant d'éviter la
conjonction des menaces économiques et environnementales,
si quelques super-Etats donnaient l'exemple. L'Europe avait
une occasion historique pour se positionner ainsi en Super-Etat
et participer à ce grand projet. Malheureusement, par
atlantisme rampant ou simplement par manque de vision, ses
chefs d'Etat n'ont pas su la saisir.
Cependant,
les opportunités pour ce faire se reposeront certainement.
Des groupements informels, un G3, un G5 ou un G+, ne pourront
se substituer indéfiniment à des institutions
internationales reconnues par tous. Même si de telles
institutions sont lourdes et apparemment impuissantes en cas
de grandes crises, elles demeurent irremplaçables.
Le problème de droit public international posé
aujourd'hui consiste, selon nous, à définir
à partir d'une ONU à 198 Etats, un Conseil de
Sécurité «environnement» comportant
en premier lieu les grands Etats ou super-Etats, les seuls
capables de s'entendre dans ces domaines si la nécessité
l'exigeait L'Europe devrait participer sur un pied d'égalité
avec les autres super-Etats, en tant que membre permanent,
à ce Conseil de Sécurité «environnement».
Ceci
étant, il ne faudrait pas espérer qu'un tel
Conseil de Sécurité puisse supprimer les affrontements
entre ses membres les plus puissants. L'expérience
de l'actuel Conseil de Sécurité de l'ONU, mis
en place à l'occasion de la guerre froide, a montré
que les Etats-Unis et l'URSS n'ont cessé de s'y mesurer
en développant sans arrêt leurs moyens militaires
et civils. Mais ils ont évité la guerre mondiale,
du fait des capacités de réplique à l'égard
de l'autre dont chacun des deux Grands disposait. Il en sera
de même en termes différents dans la perspective
du Conseil de Sécurité «environnement»
envisagé ici. Si un membre refuse de se soumettre à
des mesures collectives jugées indispensables, il devra
se voir appliquer des mesures de rétorsions, pouvant
aller dans les cas graves jusqu'à un emploi limité
de la force armée, de la part des autres membres.
Ceci
veut dire que chacun des 4 ou 5 Super-Etats qui seront membres
permanents de ce Conseil de Sécurité devront
se doter, par eux-mêmes et en toute indépendance
les uns des autres, de la panoplie complète des technologies
de souveraineté. Un tel objectif serait évidemment
à la portée des Etats-Unis, plus difficile
mais faisable en ce qui concerne la Chine, mais totalement
impossible pour l'Europe. Celle-ci, nous l'avons vu, ne
dispose ni des structures politiques d'un Super-Etat, ni,
ce qui est bien plus handicapant, des technologies de souveraineté
adéquates.
Mais
est-ce exact que l'Europe ne dispose pas de telles technologies
de souveraineté ?
La France, nous venons de la rappeler, et quelques grands
Etats européens avec elle, ont réussi à
se doter de l'amorce de telles technologies. Il suffirait
de s'appuyer sur elles pour sortir de la dépendance
qui handicape encore l'action diplomatique et économique
de l'Union européenne.
Contrairement aux ressources de la City de Londres en ingénierie
financière qui ont longtemps fait la force économique
et même politique de la Grande-Bretagne et qui sont
déstructurantes pour l'Etat britannique, les technologies
françaises et leurs répliques européennes
sont structurantes, pour reprendre un terme cher à
notre ami Philippe Grasset. Autrement dit, elles supposent
pour survivre et servir, qu'existe et fonctionne un Etat fort,
capables de financer les investissements dont elles ont besoin
et de les protéger par la voie régalienne. Elles
supposent aussi des citoyens possédant un sens élevé
de la Nation et du territoire, acceptant les sacrifices à
consentir, en échange de la protection apportée
aux nationaux. Les mêmes valeurs pourraient être
transposées à l'échelle de l'Europe.
Certes, en France, avec la personne de l'actuel chef de l'Etat
et sous l'influence d'une droite affairiste tendant à
redevenir la plus bête du monde, ces valeurs sont en
plein discrédit. Elles ne sont guère en meilleure
posture chez nos voisins. Mais elles demeurent cependant vivaces
dans le cœur des citoyens de toutes professions et de
tous niveaux hiérarchiques qui continuent contre vents
et marées à développer le potentiel scientifique
et industriel que nous venons d'évoquer sommairement.
Le
point noir actuel, concernant l'influence des différentes
technologies de puissance et de souveraineté dont
dispose la France, est qu'elles suscitent encore le rejet
a priori des autres Etats européens. Ceci pour diverses
raisons plus conjoncturelles que fondamentales, essentiellement
en fait parce que ces Etats croyaient pouvoir s'en passer
et que la supposée suffisance française à
les imposer froissait leurs susceptibilités. Egalement
peut-être aussi parce que la France, dans son ensemble,
administrations et grandes entreprises publiques et privées
réunies, n'avaient pas fait assez d'effort pour nouer
des alliances sur un plan d'égalité avec des
partenaires européens.
Mais
le véritable obstacle au développement en Europe
de grands programmes technologiques sur le modèle français
est que les premiers de ceux-ci reposaient très largement
sur des financements publics, avec le recours à des
gestions de type administratif. On était aux antipodes
à ce qu'imposait le néo-libéralisme devenu
la doxa à partir des années 1990 : appel à
des financements privés collectés par le secteur
financier, gestion purement commerciale, recherche de rentabilité
immédiate, acceptation des procédures dites
du marché : délocalisations, licenciements,
rachat par des fonds d'investissement étrangers, rejet
de tout réflexe national stigmatisé du terme
de patriotisme industriel. D'une part sous l'influence des
Etats-Unis qui voulaient se réserver le monopole des
grands programmes structurants, d'autre part sous l'influence
des détenteurs de capitaux spéculatifs non européens
(pétro-dollars, fonds chinois) souhaitant pouvoir racheter
tous les anciens «bijoux de famille» européens,
les gouvernements européens n'ont jamais voulu rompre
l'enchaînement vicieux qui les privait progressivement
de toute influence stratégique. Ils n'ont jamais osé
affirmer que l'essentiel des nouveaux investissements dans
les technologies de puissance indispensables au maintien de
leur souveraineté nécessitait d'être traité
hors marché, sur le modèle des dépenses
d'équipements militaires : financements protégés
et marchés protégés notamment...Ceci
tout au moins jusqu'au moment où ces technologies devenues
adultes pourraient - le cas échéant et sans
obligation d'aucune sorte - affronter la concurrence internationale.
Un
bon exemple des aberrations résultant de la décision
de développer des technologies de souveraineté
en respectant les règles d'un libéralisme
que d'ailleurs aucun des concurrents de l'Europe ne s'applique
à lui-même est fourni par les aléas
du programme européen Galiléo déjà
cité.
Alors
que celui-ci aurait du depuis déjà quelques
années être déployé en compétition
avec le GPS américain et les programmes russes et
chinois, il en est encore aux phases de lancement des appels
d'offres pour la livraison des satellites. Le projet perdra
ainsi sur tous les tableaux. D'une part, il arrivera trop
tard pour permettre des applications commerciales commercialisables
; d'autre part, il ne donnera pas aux administrations et
armées européennes les outils de géolocalisation
dont elles auraient besoin sans recourir à l'assistance
américaine. Ceci pour ne pas mentionner des coûts
globaux dont personne ne s'amuse à faire la somme...
On objectera qu'une grande partie des technologies de souveraineté
dont l'Europe - selon nous - devrait se donner la maîtrise
relèvent plus des investissements civils ordinaires
que des investissements stratégiques, militaires
ou spatiaux. Pourquoi dans ce cas prendre le risque de les
soumettre à des procédures publiques dérogatoires
du droit commun, avec le danger d'encourager les gaspillages,
favoritismes politiques, éventuellement corruptions
? Pour une raison très simple. C'est parce que si
l'Europe a pris du retard dans certains de ses domaines,
c'est précisément parce que les règles
du capitalisme privé et du néo-libéralisme,
exploitées par des concurrents plus forts qu'elle,
ne lui ont pas permis de réaliser les investissements
nécessaires. Ce qui s'est produit dans le passé
se renouvellera. Imagine-t-on que la Chine laissera aux
pays européens la possibilité de concevoir
et vendre des écrans solaires ou des automobiles
électriques, y compris en Europe, si les industriels
européens travaillant dans ces branches ne sont pas
protégés. La Chine dispose de deux armes absolues,
sa main d'oeuvre quasi gratuite (souvent d'ailleurs exportée)
et le taux de change anormalement bas de sa monnaie. Pourquoi
ferait-elle des cadeaux aux Européens, d'autant plus
que ceux-ci ont progressivement perdu l'avance technologique
qui pouvait en faire momentanément des partenaires
à ménager ?
Du
côté des Etats-Unis, des arguments différents
mais aux résultats similaires continueront à
jouer, comme ils l'ont toujours fait, pour priver l'Europe
des occasions de se donner des outils compétitifs en
propre : informatique, réseaux, intelligence artificielle,
bio et nanotechnologies, etc. L'Europe pour survivre dans
l'après Copenhague devra donc en revenir au régalien
sur le modèle français. Ce qui ne devrait pas
pour autant l'empêcher de chercher à le perfectionner
pour en faire un véritable instrument de guerre économique
compétitif.
Concrètement,
quelles procédures envisager ?
La méthode la plus simple consisterait, dans un premier
temps, à généraliser des coopérations
renforcées. Celles-ci regrouperaient les Etats volontaires
pour mettre au point des filières technologiques
répondant à des besoins définis en
commun et pour lesquelles ils disposent de capacités
suffisantes. C'est pratiquement de cette façon que
se sont élaborées les filières européennes
Airbus et Ariane. La France a certes fait initialement l'apport
de technologies résultant d'investissements antérieurs,
mais très vi
te,
des dizaines sinon des centaines de laboratoires et d'industriels
provenant de la plupartdes pays européens ont été
associés. Cela n'est pas sans poser de redoutables
problèmes de coordination dans la maîtrise
d'oeuvre, avec augmentation probable des coûts et
des délais, comme on l'a vu dans le cas de l'Airbus
A 380 ou du transporteur militaire A400M, mais il s'agit
du prix à payer pour créer de véritables
communautés de développeurs et d'utilisateurs.
Il
conviendrait par contre de faire admettre une différence
essentielle par rapport aux actuels programmes Airbus et Ariane,
dont la plupart des produits visent un marché non protégé
et sont soumis aux impératifs d'une rentabilité
définies non par des gouvernements mais par des actionnaires.
La plupart des projets que nous envisageons dans cet article
devraient être conçus et conduits, nous l'avons
dit, comme des programmes militaires, sans se préoccuper
a priori de la rentabilité des investissements. Certes,
la perspective de les vendre sur le marché international
ne serait pas à exclure, mais ce ne serait pas leur
objectif premier. Il s'agirait, rappelons-le, de programmes
de souveraineté. L'Europe les définirait en
fonction des avantages politiques qu'elle y trouverait : indépendance
vis-à-vis des autres puissances, possibilités
de faire naître des compétences qui, sans de
tels programmes, n'auraient jamais vu le jour. Ce ne serait
que lorsque les programmes ou projets fondateurs auraient
donné de bons résultats que leurs produits pourraient
être offerts sur les marchés européens
voire sur les marchés internationaux sans protections
autres que celles imposées par le souci de la réciprocité.
Au
plan des crédits, balayons l'argument de la dette.
Rien qu'en France, les épargnes privées dépassent
les 4.000 milliards d'euros. Il serait très possible
d'offrir à ces épargnants des obligations
garanties à long terme permettant de recueillir les
400 milliards nécessaires pour commencer à
investir sérieusement. Que l'on ne nous parle pas
non plus d'inflation. Les ressources non utilisées
ou gaspillées abondent encore en Europe.
Conclusion
Nous évoquons ici une véritable sortie du capitalisme
néo-libéral, concernant un grand nombre de secteurs
économiques. On pourrait employer le terme de mise
en place d'une économie mixte généralisée.
La chose serait parfaitement envisageable dans le cadre d'un
gouvernement économique et financier de la zone euro,
accompagné d'une harmonisation progressive des règlementations
sociales et fiscales. Ce "gouvernement" s'accompagnerait
évidemment d'importantes réformes politiques
et administratives, que nous n'aborderons pas ici. Bornons-nous
à signaler que la France, disposant sans doute pour
quelques temps encore d'une des meilleures administrations
du monde, tant au plan des services techniques qu'au plan
administratif, pourrait participer avec compétence
à la mise en place de l'administration européenne
requise.
Mais,
rassurons nos voisins. Si des procédures marquées
du sceau de l'urgence stratégique étaient dorénavant
retenues dans les filières civiles évoquées
au début de cet article, partout notamment où
de nouveaux investissements lourds seront nécessaires
du fait des technologies économes en énergie
qui s'imposeront, la France ne serait plus la seule à
proposer des savoir-faire autour desquels s'associeraient
les potentiels industriels et de recherche des autres Etats.
Chaque Etat européen possède des capacités
en propre qui restent inexploitées faute d'être
associées à celles des autres. Sans coordination,
ces mêmes Etats en sont réduits à s'adresser
à des produits non européens dont le plus souvent,
ils n'acquièrent pas la maîtrise.
De toutes façons, répétons-le, l'objectif
initial ne sera pas de faire des profits capitalistes, mais
de mener des combats pour la souveraineté. Les coûts
et les délais en seront peut-être accrus initialement,
mais les retombées à terme seront inestimables.
*
Observation d'un de nos correspondants à Bruxelles
:
"Plutôt que la coopération renforcée
des Traités, qui n'a guère fonctionné,
il faudrait viser la "coopération structurée
permanente" de l'art. 42 TUE réservée aux
"Etats membres qui remplissent des critères plus
élevés de capacités militaires...".
A mon sens, le protocole n°10 annexé au nouveau
Traité pourrait couvrir les politiques que nous souhaitons
développer. Elle concerne tout Etat membre qui, "dès
l'entrée en vigueur du Traité (nous y sommes!),
s'engage à développer ses capacités de
défense.. à participer aux principaux programmes
européens d'équipement et à l'activité
de l'Agence dans le domaine du développement des capacités
de défense, de la recherche, de l'acquisition et de
l'armement (l'Agence européenne de défense)"
(art 1. a)). L'article 2 envisage mesures concrètes
et financements et vise "le développement de programmes
communs ou européens d'équipements majeurs dans
le cadre de l'Agence Européenne de défense".