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Article
Guerre civile en psychiatrie?
par Jean-Paul Baquiast, 24/11/2009

Nous avons publié le 12 décembre 2009 un article du Docteur Pierre Marchais présentant les travaux qu’il conduit avec Alain Cardon pour simuler un certain nombre d’états ou comportements mentaux présentant ou non un caractère considéré comme pathologique (voir http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2009/101/prefacecardon.htm) . Dans cet article, l’auteur évoquait le DSM ( Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders) publié sous l’égide de l’APA, American Psychiatric Association) qui joue aujourd’hui dans les milieux psychiatriques le rôle d’une véritable bible. Il précisait les réserves que suscitait pour lui cette démarche, pourtant de plus en plus répandue, y compris en Europe.

On peut en effet considérer que le DSM peut être dangereux car il tend à imposer des modes de diagnostic et de traitement à la chaîne, développées en urgence par l’armée américaine durant le 2e guerre mondiale. Aujourd’hui, ces méthodes incitent à considérer comme du temps perdu toute réflexion en profondeur sur l'esprit, le cerveau et leurs dysfonctionnements respectifs. De plus, les références aux drogues et à leurs modes d’emploi ne peuvent échapper à la pression des industries pharmaceutiques américaines. On ajoutera que les orientations moralement et politiquement « conservatrices » de l'American Psychiatric Association sont indéniables.

La version actuellement en service du DSM est la version 4. Mais ses promoteurs ont entrepris sa refonte en profondeur, afin d’aboutir à un DSM.5 qui serait progressivement mis en ligne dans quelques mois ou années. Les informations actuellement disponibles concernant le contenu et plus généralement l’état d’esprit de ce nouveau manuel ont suscité quelques (rares) inquiétudes provenant de psychiatres américains indépendants. Elles viennent d’être relayées par un article du NewScientist, Psychiatry ‘s Civil War, de Peter Aldhous, correspondant du journal à San Francisco (12 décembre, p. 38).

La révision du DSM

Qu'en retenir? Deux psychiatres aujourd’hui retraités, Robert Spitzer et Allen Frances, accusent le futur nouveau manuel d’étendre les définitions des troubles psychiques si largement que des millions de gens se verront prescrire des traitements pharmacologiques non seulement inutiles mais dangereux. L’APA a riposté en indiquant que ces deux experts avaient participé à la rédaction des versions précédentes, dont ils perdraient les droits d’auteurs si de nouvelles versions entraient en service. On mesure là le niveau où l’APA souhaite placer le débat.

Il est indéniable que les maladies mentales sont les plus obscures de toutes et qu’il est généralement impossible de les diagnostiquer à partir d’examens biologiques indiscutables. Il est encore plus difficile de les traiter. Leurs causes demeurent pour la plupart encore inconnues, même si régulièrement des progrès de connaissance sont annoncées. C’est le cas de la dépression, de la schizophrénie et des troubles graves de la personnalité. De plus, les comportements dits psychotiques (à distinguer en principe de ceux dits névrotiques, pouvant relever de la seule psychothérapie) sont souvent présents passagèrement ou sous forme de traces chez la plupart des sujets sains.

Ceci n’a pas empêché, comme rappelé plus haut, les médecins militaires américains de définir dès la seconde guerre mondiale des manuels permettant de caractériser les symptômes les plus évidents présentés par les soldats et les victimes de guerre, afin d’y associer des traitements généralement à base de ce que l’on nommait alors des calmants. La mise sur le marché dans les années suivantes de psychotropes de plus en plus variés a fini par transformer la vie asilaire. La camisole chimique a remplacé la camisole de force, à la satisfaction semble-t-il de tous. Mais le recours aux drogues à fin préventive ou thérapeutique ne s’est plus limité aux seuls asiles. Il s’est étendu beaucoup plus largement.

Une voie de facilité était ainsi offerte, qui est devenue au fil des années une véritable autoroute. La demande de diagnostic et de soins n’émane plus aujourd’hui des seuls patients et de leurs familles, ou des autorités de police et de justice. Elle est reprise systématiquement par les compagnies d’assurance, sinon par quelques hommes politiques visionnaires. Au-delà de cela, une tendance mal formulée mais forte tend aujourd’hui à faire de certains troubles des signes de mauvaise adaptation sociale, renforçant l’exclusion. Ce ne sont pas seulement les SDF qui sont visés, mais de plus en plus les chômeurs et les immigrés. Les enfants mêmes très jeunes n’échappent pas à ce « screening », comme on a pu le constater récemment en France à propos de la détection des désordres comportementaux précoces.

Il en résultera, selon les termes de Robert Spitzer et Allen Frances, une massive « médicalisation de la normalité » débouchant sur ce que l’on pourra nommer une massive « pharmacologisation » de ladite normalité, l’une et l’autre non seulement inutiles mais dangereuses à tous égards. Comme on le sait, chercher à détecter précocement les « risques de psychose » peut constituer un encadrement et une normalisation des individus bien plus dangereux que l’encadrement des échanges sur Internet. Les gouvernements totalitaires l’ont depuis longtemps compris.

Plus immédiatement, la prescription de drogues, si elle facilite le travail des médecins, travailleurs sociaux ou responsables des services d’urgence, fait aussi et surtout l’affaire des laboratoires pharmaceutiques. Même s’il n’est pas possible de soupçonner systématiquement ces laboratoires de collusion avec les autorités de santé (comme on le fait actuellement, d’une façon semble-t-il excessive et dangereuse, en matière de vaccins) on ne peut pas ne pas s’inquiéter de constater le grand nombre des experts participants à la rédaction du DSM et à son actuelle mise à jour qui d’une façon ou d’une autre sont rémunérés par les industries pharmaceutiques.

Si l'on veut élever le débat, on peut constater que la révision du DSM vise certes à simplifier les profils et les chemins de traitement proposés, en fonction des expériences cliniques récentes. Elle est donc nécessaire. Approfondir les bases scientifiques des diagnostics s’imposera toujours. Mais la méthode suivie, qui n’a guère changé depuis les origines, risque de passer à côté de cet objectif. Nous avons indiqué, dans un article précédent (http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2009/101/marchais.htm ), qu’aujourd’hui la compréhension du comportement du psychisme suppose la conjugaison de nombreuses approches disciplinaires, qui pour le moment s’ignorent encore voire se combattent. Si le moindre trouble, fut-il bénin ou passager, se trouve recouvert du voile pudique de l’administration d’un calmant ou d’un euphorisant, on ne voit pas comment les sujets eux-mêmes, comme ceux qui sont en relation avec eux, pourront être incités à s’interroger sur les racines, non seulement de ces troubles, mais de ce que l’on appelle encore l’esprit dans la tradition occidentale.

L'hébéphilie (hebephilia)

Les psychothérapies (voire la simple offre de dialogue provenant d'un tiers) seront rendues aussi inutiles que les voies plus complexes recherchant les bases biologiques et neurales héritées de l’évolution qui déterminent tel ou tel comportement social pouvant, comme en matière de sexualité, provoquer dans un nombre infime de cas des actes considérés comme attentatoires aux lois en vigueur. C’est ainsi, selon l’article du New Scientist, que les rédacteurs du DSM.V proposent de considérer l’ « hébéphilie » comme une forme tardive mais tout aussi dangereuse de la pédophilie. Qu’est-ce que l’hébéphilie ? Elle consisterait à s’intéresser à des adolescent(e)s, ne fut-ce que d’une façon inconsciente. Elle pourrait se détecter par des variations infimes du flux sanguin irriguant les organes reproductifs, à la vue d’une simple photo montrant des adolescent(e)s. Il faudrait dans ces conditions poursuivre pour incitation à la débauche tous les magazines féminins, et traiter médicalement tous ceux (celles) qui portent un regard fut-il rapide sur les modèles photographiés.

Toutes ces raisons nous confirment dans l’opinion précédemment exprimée sur ce site. Il serait d’intérêt public que les travaux entrepris par Alain Cardon et Pierre Marchais, concernant la modélisation des comportements psychiques, puissent trouver l’écho qu’ils méritent.

Note
Un de nos amis nous a écrit, en réaction à notre précédent article sur le DSM:
« Je serais curieux d’avoir les chiffres selon lesquels les psychiatres français recourent systématiquement au DSM. Une grande majorité des psychiatres actuellement en exercice ont été formés ou ont été baignés dans la psychanalyse et l’utilisent dans leur pratique de façon quotidienne. Beaucoup d’autres, plus jeunes, utilisent les thérapies cognitivo-comportementales. Enfin, les thérapies familiales sont très largement employées Je n’ai pas de statistique, mais, intuitivement, je pense que les psy qui n’utiliseraient que les médicaments pour traiter leurs patients sont largement minoritaires ».
Dont acte et tant mieux.

 

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