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Science et politique
La Chine bientôt première puissance scientifique mondiale?

Par Jean-Paul Baquiast 11/01/2010

La Chine est devenue ces dernières années la seconde puissance économique du monde, dépassant semble-t-il le Japon à ce rang. C'est également une superpuissance géostratégique, même si sur ce plan elle n'affirme son rang qu'avec prudence. Mais l'on sait moins qu'elle est devenue la seconde puissance scientifique et technologique du monde, derrière les Etats-Unis. Si elle poursuit sur sa lancée actuelle, elle surpassera ces derniers avant 2020. Il en sera alors fini de la traditionnelle domination occidentale, exercée par les Etats-Unis tirant l'Europe dans son sillage. On pourrait penser que ce changement de leadership n'entraînera pas de changements dans la façon dont la science est exercée et utilisée traditionnellement par les sociétés avancées. Mais ceci n'est pas sûr.

Un premier changement tient à la rapidité du rythme de croissance des recherches scientifiques par rapport aux autres activités. En Occident (et malheureusement particulièrement en Europe), les dépenses consacrées aux budgets de recherche et aux universités ne croissent guère d'une année sur l'autre, ceci depuis des décennies. Dans de nombreux Etats européens, elles décroissent en valeur autant relative qu'absolue. Par contre, selon l'OECE, les dépenses de la Chine évaluées en terme de Recherche/Développement (GERD), ont cru de 1995 à 2006 de 18% par an. Le nombre des étudiants est passé de 5 millions à 25 durant cette période. La Chine dispose maintenant de 1700 établissements d'enseignement supérieur, les 100 premiers d'entre eux constituant le « groupe 211 ». Il s'agit d'institutions d'élite formant les 4/5 des PhD et regroupant 95% des laboratoires de pointe, lesquels consomment 70% des crédits.

En termes de publications, selon Thomson Reuters qui indexe les articles de 10.500 journaux scientifiques de par le monde, les articles provenant d'auteurs chinois sont passés de 20.000 en 1998 à 120.000 aujourd'hui, au second rang derrière les Etats-Unis (350.000). Leur base s'est aussi diversifiée. Au-delà des sciences physiques et de l'ingénierie, ces articles s'intéressent dorénavant à l'informatique, aux sciences de la terre et aux minéraux ainsi de plus en plus aux matériaux (composites, polymères, cristallographie, métallurgie). Dans les sciences de la vie, très en retard, un grand bond en avant s'est produit en biologie moléculaire, biomédecine et biotechnologies appliquées à l'agriculture.

Tout ceci traduit une économie que passe rapidement des activités agricoles et industrielles traditionnelles faisant peu appel à la recherche scientifiques à de nouvelles formes disputant aux économies japonaise et occidentales la maîtrise des nouvelles technologies et de leurs applications à la transformation de la vie sociale.

Un second changement se traduit par une croissance rapide de la collaboration des chercheurs chinois avec les plus performants de leurs collègues du monde développé. Autrement dit, la science chinoise a cessé de rester enfermée sur ses frontières culturelles traditionnelles et gagne désormais beaucoup en qualité grâce à des programmes de coopération avec les Etats-Unis, le Japon et la Grande-Bretagne. Au moins 10% des articles recensés plus haut sont co-signés avec des chercheurs de ces pays. La coopération s'étend aussi à la zone Asie-Pacifique: Corée du Sud, Singapour, Australie.

Si ces chiffres sont en eux-mêmes significatifs, ils se traduisent par un effet second essentiel, le dynamise qu'impulse dans une société jusque là figée dans des traditions pré-industrielles puis « socialistes » la montée en importance des actions de recherche sous-tendue par celle des effectifs de chercheurs. En Europe, la stagnation de ces deux éléments, s'ajoutant au vieillissement démographique, génère inévitablement, notamment chez les jeunes, une psychologie collective défaitiste, méfiante à l'égard des nouvelles connaissances et des nouvelles applications, renvoyée aux vieux démons du fondamentalisme religieux et de l'esprit de quartier. Aucune espérance d'échapper par le haut n'apparaît, ni sur le plan des idées ni sur celui de la promotion sociale. Ce n'est évidemment pas le cas en Chine. En témoigne indirectement l'intérêt porté par les populations non seulement à l'éducation au sens large mais aussi à des projets apparemment très loin des applications immédiates, comme celui visant à remettre les pieds sur Lune avant que les Américains ne le refassent.

Plus concrètement, pour les chercheurs européens, se posera nécessairement une question déjà réglée positivement par les laboratoires américains : faut-il favoriser les échanges de scientifiques et les actions communes, au risque de se laisser déborder par des partenaires plus dynamiques, sinon portée sur l'intelligence économique ? Encore faudrait-il pour collaborer apporter des idées et des hommes dont les Chinois ne disposent pas. Il n'est pas certain que les Européens, en ce qui les concerne, en soit aujourd'hui capables – en dehors des sciences humaines et littéraires qui n'intéressent guère les Chinois.

Une percée décisive dans le domaine de l'Intelligence Générale Artificielle (IGA)

La liste des disciplines scientifiques chinoises bénéficiant de fortes croissance, que nous avons sommairement dressée ci-dessus, semble exclure des domaines dans lesquels, pour des motifs d'ailleurs prioritairement militaires, les Etats-Unis ont depuis des années acquis une avance de plusieurs années sur le reste du monde : celui de formes d'IA capables de rivaliser efficacement avec les performances des cerveaux humains. Nous aurions pu ici mentionner le Japon, pays du monde où la robotique est la plus avancée et la plus distribuée socialement, mais pour le moment, les performances cognitives des robots japonais restent assez sommaires.

Or il se trouve que dans ce qui est indiscutablement le Graal de l'IA et des sciences cognitives, la Chine serait en train de devenir le lieu ou pourraient apparaître des formes d'Intelligence Générale Artificielle (AGI) équivalent à ce que peuvent produire des cerveaux humains travaillant en société. Inutile de souligner pour nos lecteurs que l'Intelligence Générale Artificielle n'a presque rien à voir avec une Intelligence Artificielle générale, seulement définie par la variété des domaines ou des solutions d'IA pourraient être implémentées.

C'est le chercheur australien Hugo de Garis, qui s'était il y a une décennie rendu célèbre en Occident par ses projets d'IA ambitieux, mais qui avait du s'exiler devant l'incompréhension générale, qui le prédit. Installé en Chine depuis 7 ans, il y dirige l'Artificial Brain Lab de l'Université Xiamen. Il sait donc de quoi il parle, même si son nom continue à susciter la réserve de ses collègues occidentaux. Il estime que la Chine prépare mieux que tout autre pays, y compris les Etats-Unis, la Singularité prévue par Ray Kurzweil, moment attendu pour les années 2050 où l'ensemble des sciences émergentes et convergentes feront naître des produits absolument inimaginables aujourd'hui et capables de résoudre la plupart des difficultés économiques et environnementales rencontrées pour le moment.

Son calcul est simple et illustre les considérations faites dans la première moitié de cet article. La Chine, dit-il, dispose d'une population de 1,3 milliard d'habitants, contre 0,3 aux Etats-Unis et 0,5 en Europe. Son taux de croissance économique est de 10% par an contre Au mieux 2 ou 3% en Occident. Le gouvernement est décidé à investir massivement dans les sciences émergentes et convergentes précitées. Il en résultera un afflux de compétences extrêmement pointues provenant du reste du monde, incapables de trouver chez eux de débouchés motivants. Ce sera notamment le cas en AGI. Il est donc mathématiquement certain que le premier cerveau artificiel de type humain voire post-humain verra le jour en Chine dans quelques décennies. Cet avis est partagé par d'autres, notamment le Dr. Pei Wang, chercheur en AGI à la Temple University (USA) qui a de bons contacts avec ses collègues chinois. La Chine ne sera peut-être pas le seul pays où se produira une Singularité à plus ou moins grande échelle, mais elle sera sans doute le premier d'entre eux.

Plus préoccupant peut-être pour l'idée que nous nous faisons de notre civilisation et de notre culture, c'est que la Singularité et l'AGI chinoises exprimeront en priorité la façon dans la civilisation chinoise vieille de plusieurs millénaires continue à voir le monde. Il n'est pas du tout certain que le présupposé optimiste selon laquelle la science est par définition un domaine universel se vérifie longtemps à l'avenir. On voit déjà paraître les revendications de "scientifiques" musulmans ou chrétiens demandant à élaborer une science islamique ou une science chrétienne. Pourquoi pas une science s'inspirant des valeurs civilisationnelles de la Chine. Si cette perspective n'est guère crédible dans des domaines relativement neutres, comme la science des nouveaux matériaux, elle sera à considérer en matière de construction d'une AGI. Quoiqu'en pensent les universalistes naïfs, ce ne sera certainement pas dans une AGI définie par les chercheurs, philosophes et hommes politiques chinois que les Européens pourraient se reconnaïtre pleinement.

Pour en savoir plus
Sur Hugo de Garis, voir Wikipedia http://en.wikipedia.org/wiki/Hugo_de_Garis
Voir aussi un de nos premiers articles
http://www.automatesintelligents.com/labo/2000/sep/starlab.html

 

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