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Economie politique L'illusion de la reprise économique
par Jean-Paul Baquiast - 05/09/2009

Billets de banqueCeux qui imaginent que les pouvoirs politiques ont repris la main pour éviter les dérives du capitalisme financier se trompent. S'il y a reprise, c'est, partout dans le monde, celle de la spéculation, qui repart de plus belle. Mais les bases structurelles d'une crise en profondeur demeurent. Les pays européens moins encore que les autres n'y échapperont, car ils refusent les mesures de régulation coordonnée qui seules leur permettraient de faire entendre leurs intérêts.

Durant le printemps et l'été 2009, les économistes, les institutions financières (Réserve fédérale, FMI, BCE et jusqu'à la Banque de France), les banques et finalement les gouvernements ont mis en valeur des signes de reprise. Dans le monde de la finance et de la spéculation, notamment à Wall Street et à la City, l'enthousiasme et les dépenses de consommation des spéculateurs ont chassé la morosité des mois précédents. Tout serait donc «reparti comme avant», y compris au niveau des mécanismes qui avaient provoqué la crise précédente.

Menaces conjoncturelles

Cependant ces prévisions optimistes ne tiennent pas compte d'indicateurs immédiats qui ne poussent pas à l'euphorie. En premier lieu, le niveau du chômage ne cessera d'augmenter, au moins jusqu'à 2010. La zone euro connaîtra probablement un taux de 11,5% au lieu du point bas de 7,5 en 2008. Aux Etats-Unis, le taux de chômage sera de 10% au moins. Que vont devenir tous ces chômeurs et leurs familles ? Aucun espoir d'emploi ne leur est offert, non plus d'ailleurs que de protection sociale. Les salariés non encore touchés par le chômage verront de leur côté les salaires et les qualifications continuer à s'abaisser, sous la pression toujours aussi forte de la réserve de main d'œuvre asiatique à 2 dollars par jour que les entreprises vont continuer à embaucher, directement ou par le biais de la délocalisation.

Il ne faudra donc pas compter sur une reprise de la consommation des ménages et des entreprises fondée sur une reprise des crédits. D'une part, les agents économiques continueront à tenter de se désendetter en réduisant leurs consommations. D'autre part, cela n'empêchera pas les non-remboursements et les faillites de se poursuivre, avec un nouveau choc en retour sur les banques. Or en ce cas, il est peu probable que les Etats, déjà très endettés, viennent de nouveau à leur secours. Un nouveau krach du crédit et de la bourse en résultera.

Les Etats seront d'autant moins incités à venir au secours du secteur banque-assurance qu'ils sont pour leur part menacés par un krach obligataire, c'est-à-dire par le fait que les possesseurs de bons du trésor et autres emprunts publics voudront s'en défaire de plus en plus systématiquement. Pour réagir, les Etats devront augmenter leur taux d'intérêt au moment même où leur dette grimpe à la verticale. Il est clair cependant qu'en Europe et aux Etats-Unis, les Etats refuseront les mesures plus énergiques, consistant à augmenter les prélèvements fiscaux sur les revenus et les consommations de luxe. Ils ne le feront pas, au prétexte d'éviter les fuites de compétences à l'étranger mais surtout de peur de se couper de leur base électorale. Ils n'auront donc que la ressource d'accentuer leurs politiques d'économies dans les services publics et les programmes sociaux. En ce qui concerne l'Europe, c'en sera définitivement fini du modèle social ouest-européen, déjà bien branlant. La masse des déshérités sans ressources et sans avenir deviendra telle qu'elle représentera un facteur de subversion de plus en plus important, devant lequel les Etats réagiront par la répression policière et militaire. Pour sortir de ce dilemme sans encourir les foudres des électeurs, certains gouvernements envisagent aujourd'hui d'accepter le retour à une inflation d'au moins 4% par an. Mais il en résulterait, y compris dans la zone euro, un désordre généralisé face auquel aucune institution ne résisterait.

Cependant, des mesures de défense économique et de relance plus énergiques que celles consistant faire porter le poids de la crise sur un pourcentage croissant de la population seraient possibles. Les Etats-Unis et l'Europe (sans mentionner le Japon) qui détiennent encore face aux pays émergés et émergents (Chine, Inde, Brésil) beaucoup d'atouts économiques, pourraient les valoriser en engageant des politiques d'investissements à long terme dans les sciences et technologies nouvelles, l'énergie ou l'agriculture, ainsi que dans des dépenses d'infrastructures réductrices de coûts fixes. Ceci leur redonnerait des atouts compétitifs face à la concurrence des pays aux salariés payés à 2 dollars. Mais il faudrait pour cela qu'ils renoncent au dogme libéral et acceptent des politiques d'interventionnisme économique (allant jusqu'à des épargnes forcées) et de protectionnisme rationnel dont nul ne veut encore parler aujourd'hui.

Dans un premier temps, il faudrait que des autorités de supervision et de régulation véritablement capables d'agir soient mis en place – ce qui n'est évidemment pas le cas aujourd'hui et ne le sera pas davantage demain. Ceci signifierait entre autres interdire ou fortement limiter les marchés spéculatifs internes et les prises de participation provenant de fonds politiquement conquérants, ceux qui disposent des pétrodollars ou des épargnes asiatiques encouragées par des taux de change artificiels. Or il est clair qu'au sein même des sociétés occidentales, les milieux financiers et leurs alliés politiques refusent de telles mesures. A leur niveau en effet le désordre économique mondial restera longtemps (grâce notamment à des logiciels informatiques hyper-puissants) une source de profit. Leur mot d'ordre est plus que jamais de ne rien faire qui puisse brider la sacro-sainte innovation financière, louée encore récemment par Ben Bernanke (350.000 milliards d'euros de contrats noués autour de produits dérivés, châteaux de cartes susceptibles à tous moments de s'effondrer de nouveau). La BCE, sans aller jusque là, vient de rappeler dans une conférence de presse du 2 juillet 2009, que la concurrence sans frontières doit rester la règle absolue, seule capable d'assurer la reprise après une crise passagère.

Mais il ne faudra pas se limiter à la régulation de l'économie virtuelle. Il faudrait aborder le cœur de la relance de l'économie réelle Autrement dit, il faudrait que de nouvelles structures industrielles et de recherche interétatiques, sur le modèle des Agences, soient mises en place et soutenues par les Etats, tant au niveau de leurs investissements que des protections à leur apporter face à la concurrence des pétrodollars et des industriels asiatiques protégés sans complexes par les Etats dont ils sont les ressortissants. En ce qui concerne l'Europe, la création, depuis longtemps demandée par les économistes sérieux, d'un véritable gouvernement économique et politique de la zone euro, s'imposerait d'urgence. Mais pour que les opinions se persuadent de la nécessité de tels nouveaux moyens de gouvernement, il faudrait qu'elles prennent conscience des contraintes macro-économique de long terme qui, au-delà des menaces conjoncturelles que nous venons d'évoquer, pèsent déjà sur le monde, et ne cesseront de s'alourdir.

Contraintes macro-économiques

La toile de fond des prochaines décennies est évidemment l'épuisement des ressources naturelles mondiales sous la pression à la fois du changement climatique en cours et d'une démographie encore fortement en hausse. Nous vivons désormais dans un monde dont les ressources surexploitées diminueront tandis que la demande ne cessera d'augmenter. Il faudrait donc d'une part réduire globalement ou sélectivement (selon les cas) les prélèvements sur les ressources, ce qui supposerait une décroissance des consommations les plus destructrices compensée par une croissance des activités à faible impact sur l'environnement telles que les investissements dans la science et la culture. Il faudrait parallèlement investir dans des technologies nouvelles susceptibles de remplacer, là où elles demeurent indispensables, les sources naturelles en voie de disparition.

Le problème est que ces changements d'orientation demanderaient beaucoup de temps et d'argent. Comme de plus, ils ne peuvent être menés efficacement, compte tenu de la mondialisation, qu'à l'échelle de la planète tout entière, ils supposeraient des coordinations étroites entre politiques économiques et sociales, mises en oeuvre nécessairement par des puissances publiques à l'autorité et à la compétence raffermies.

Mais pour que de telles politiques soient conduites, en dépit de la poursuite inévitable des compétitions entre puissances, il faudrait que les instruments du pouvoir économique échappent à ceux qui les détiennent encore très largement, y compris en Europe. Il s'agit de ce que l'on désigne globalement par le terme d'actionnaires : entités anonymes n'étant intéressées que par la possibilité de maximiser des profits immédiats, quelles qu'en soient les conséquences pour les vrais créateurs de richesses, c'est-à-dire les travailleurs et les entreprises publiques ou privées capables d'investir sur le long terme en prenant en compte un minimum d'intérêt général.

Le retour des actionnaires qui s'est fait à partir de la réhabilitation des marchés financiers dans les années 1980 ne s'est pas traduit par la valorisation des petites épargnes, ce que les banques de dépôt savaient à peu près faire. Il s'est fait à partir de la montée en puissance des grands fonds d'épargne collective qui détiennent désormais la majorité des actions des entreprises cotées en bourse et qui se concurrencent pour drainer l'épargne des catégories aisées. Leurs choix de placement, leur entrée dans les conseils d'administrations des firmes, les pressions qu'ils exercent sur les parlements et les gouvernements en font une véritable gouvernance informelle invisible, portant non seulement sur les marchés d'action mais sur les économies toutes entières. Les « actionnaires » ainsi sur-représentés sont dorénavant capables de sanctionner (par une condamnation à mort) les entreprises qui ne font pas les 15 à 20% de bénéfices sur fonds propres désormais exigés.

Il en résulte que leurs exigences rendent improbables par définition les investissements en capital réel tout autant que la juste rémunération des salariés et la relance d'une consommation raisonnée provenant des salariés, des petits épargnants et des consommateurs locaux, tous mécanismes qui traditionnellement faisaient la prospérité des territoires.

La libéralisation systématique des échanges internationaux de marchandises et de capitaux menée sous l'égide de l'OMC depuis 20 ans, relayée par les institutions européennes, renforce aujourd'hui la destruction des vieilles économies et sociétés traditionnelles, puisqu'elle impose désormais à celles-ci la compétition avec les grands réservoirs de main d'oeuvre asiatiques (les salariés à 2 dollars précédemment cités). Elle ne profite même pas aux sociétés asiatiques, puisque la demande intérieure, pouvant résulter d'une hausse des salaires locaux, n'y est pas encouragée. Les épargnes sont drainées vers les fonds de pension asiatiques qui, aux mains des financiers politiquement bien en cours, relayés par les gouvernements eux-mêmes, s'en servent comme des machines de guerre internationale pour poursuivre la destruction des industries des pays anciennement développés. De toutes façons, étant aux mains de spéculateurs et non de véritables industriels, ils ne seraient pas capables de profiter de ces épargnes considérables pour réellement investir là où, comme indiqué ci-dessus, la création de nouvelles valeurs pourrait se substituer à la disparition des ressources naturelles et à la lutte contre la pollution.

Or cet accaparement du monde par les intérêts financiers, qui a déjà provoqué, outre la grande crise actuelle, de nombreuses crises et désastres locaux, en Europe comme dans le reste du monde, n'a aucune raison de changer. Les mêmes sont toujours au pouvoir, à New York, à Londres, à Pékin et dans tous les hauts lieux de la finance et de la spéculation. Les banques et les assurances sont toujours soumises à leur bon vouloir au lieu de revendiquer un retour à leurs missions traditionnelles, dont elles s'étaient acquittées (il est vrai tant bien que mal) durant le dernier siècle. Aucune entreprise productive réellement innovante ne voit plus le jour, même pas dans le domaine des armements. La recherche fondamentale est partout asséchée.

Plus grave encore, les gouvernements confirment leur dépendance politique à l'égard de ces intérêts dont, corruption aidant, ils tiennent leurs pouvoirs. On suspecte (à juste titre?) Barack Obama d'être le polichinelle de Wall Street, n'ayant agité de vastes projets de réforme, dont aucun ne verra le jour, que pour calmer les esprits. Il en est sans doute de même au niveau des gouvernements européens. S'ils voulaient vraiment démentir l'accusation d'être, eux aussi, des polichinelles de la finance, ils se mettraient d'accord sur les vastes programmes d'action concertés auxquels nous avons fait allusion dans la première partie de cet article.

Il faudrait pour cela qu'ils acceptent de construire :
1. un espace délimité par des frontières fixant des règles de réciprocité aux échanges extérieurs ainsi qu'une politique commune de change
2. une économie harmonisée autour de fiscalités, de salaires planchers et de protection sociale minima et
3. La réalisation d'un territoire commun organisant les inévitables transferts qui s'imposeront entre régions riches et régions pauvres.

Rappelons à cet égard qu'il sera de plus en plus insupportable d'accepter le maintien des disparités existantes entre l'Allemagne et, par exemple, la Lettonie, pourtant très proches.

Or on peut voir qu'il n'en est toujours rien. Ce ne sera pas la préparation en commun de futurs G20 qui pourra faire espérer les grands changements nécessaires.

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