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Supersense: Why We Believe in the Unbelievable

Bruce M. Hood

Harper One 2009

Présentation et commentaires par Jean-Paul Baquiast - 03/09/2009

 

Le professeur Bruce M. Hood préside le Centre d’étude du développement cognitif au département de psychologie expérimentale de l’université de Bristol. Il a été chercheur à Cambridge, professeur invité au MIT et professeur à Harvard.

Page personnelle http://psychology.psy.bris.ac.uk/people/brucehood.htm Voir aussi les blogs
http://brucemhood.wordpress.com/
et http://twitter.com/supersense



Nous pourrions traduire le titre de ce livre par « Le sens du surnaturel. Pourquoi nous croyons dans ce que nous ne devrions pas croire si nous étions rationnels ». Ceci pour lever une ambiguïté que semble comporter le titre en anglais. Il y a en effet une contradiction dans « to believe in the unbelievable » , croire dans l’incroyable. Si nous croyons en une certaine chose, nous ne pouvons pas affirmer que cette chose soit incroyable, puisque précisément nous y croyons. Pour bien faire, il faudrait préciser que ladite chose est incroyable au regard des explications rationnelles, ou scientifiques, que d’autres en donnent – ou que nous pourrions nous-mêmes lui donner si nous prenions conscience des motivations héritées de notre passé, en tant qu’individu ou en tant qu’espèce, qui nous conduisent à y croire.

Dans un entretien avec un critique, Bruce Hood a expliqué que son attitude vis-à-vis des croyances dans le surnaturel est différente de celles communément mises en avant par les sceptiques. Pour ceux-ci, ces croyances relèvent de réactions primitives dont les esprits rationnels devraient être indemnes. Pour lui au contraire, il n’y a rien de plus « normal » ou « naturel » que la croyance au surnaturel. Nous serions tous nés avec un sens du surnaturel ou « supersense » résultant d’un instinct héréditaire qui nous conduit à rechercher des forces inconnues ou identifier des signes et relations (patterns) cachées dans la plupart des objets de notre environnement. Ce sens du surnaturel est universel. Aucun de nous n’y échappe, même les plus sceptiques des rationalistes.

Bruce Hood veut se distinguer d’athées tels que Daniel Dennett et Richard Dawkins pour qui les superstitions seraient du même ordre que les croyances religieuses et résulteraient d’un endoctrinement reçu pendant l’enfance. Pour lui, s’il existe en effet un sens du surnaturel que génèrent ou qu’exaltent les différentes religions (religious supernatural), ce sens du surnaturel trouve sa source principale dans ce qu’il nomme un « sens naturel " ou spontané du surnaturel (secular supernatural) universellement répandu. L’omniprésence de ce dernier tient au fait que les rituels découlant de croyances partagées confèrent à ceux qui y participent, aujourd’hui encore comme aux temps préhistoriques, des avantages importants dans la compétition pour la survie.

Ceci ne veut pas dire que les esprits rationnels devraient adopter toutes les croyances que suggère en eux ce sens naturel du surnaturel, aussi profondément ancré qu’il soit dans leurs psychismes. Cela veut dire seulement qu’ils doivent consacrer toutes les ressources de la psychologie évolutionnaire et des autres sciences du comportement humain et animal à faire apparaître les bases neurales et les acquis comportementaux qui déterminent le « sens naturel du surnaturel » et qui entrent souvent en conflit avec les explications plus scientifiques. Pour cela, Bruce Hood, spécialiste de la psychologie de la petite enfance, donne une importance considérable à l’étude de la façon dont les nouveaux-nés, dès le premier jour de leur venue au monde sinon quelques jours auparavant, construisent des représentations de leur environnement leur permettant de s’y adapter avec les meilleures chances de survie.

La richesse insoupçonnée du cerveau des nouveaux-nés

Une grande partie du livre est consacrée à la mise en évidence des sources enfantines donnant naissance aux superstitions et croyances que l’on rencontre abondamment dans nos sociétés et qui sont contraires à l’évidence expérimentale. L’auteur élabore un vaste catalogue, très réjouissant, de telles croyances. On pourra discuter la pertinence de certains exemples, mais peu importe. Pratiquement, aucune de celles que nous pouvons nous-mêmes constater autour de nous, parfois en nous, n’échappe à ce recensement. Pour chacune d’elles, il montre comment elles ont pris naissance dans le psychisme des nouveaux-nés et jeunes enfants.

En termes de recherche fondamentale, à cet égard, les lecteurs avertis n’apprendront rien de l’ouvrage . Bruce Hood se borne à reprendre ce que d’autres ont affirmé avant lui. Il rappelle ainsi que le cerveau du nouveau-né, pour lui comme pour tous les évolutionnistes auxquels il se réfère, tel Steven Pinker, ne doit pas être considéré comme une ardoise blanche (blank slate). Il est déjà organisé en fonction des expériences multiséculaires acquises au long de millions d’années d’évolution, tant chez les premiers hominiens que chez leurs ancêtres animaux. Si les connaissances en résultant, et les comportements en découlant, ont été conservés par l’évolution, c’est qu’ils étaient vitaux. Aujourd’hui, l’enfant fait appel instinctivement à cet héritage pour interpréter le monde au sein duquel il est plongé à sa naissance.

Les mécanismes de ces interprétations ont été depuis quelques années bien mis en évidence par les neurosciences, comme l’a par exemple montré le neuro-psychologue Michaël Gazzaniga dans l’ouvrage que nous avions présenté : Human - The Science behind what makes us unique (Harper Collins – 2008. Des cartes cognitives génétiquement acquises sous forme de câblages innés résident dans les cerveaux et permettent à chaque enfant de donner un sens aux expériences individuelles qu’il affronte. L’interaction du nouveau né, par l’intermédiaire de ses organes sensoriels et moteurs avec le monde vivant et le monde inanimé dans lequel il se trouve plongé, oblige son cerveau, s’appuyant sur ces cartes cognitives innées, à produire incessamment, sur le mode des essais et des erreurs, des hypothèses complémentaires qui guideront son comportement global. Les hypothèses qui résisteront à la sélection par l’expérience seront conservées. Elles permettront d’actualiser et enrichir les cartes cognitives. Cela ne voudra pas dire que ces hypothèses seront plus vraies que les autres. Cela voudra dire seulement qu’elles auront apporté au sujet, ici et maintenant, des réponses ayant permis sa survie.

Cependant, de sélections en sélections, après soit confirmations soit éliminations, se construiront dans le cerveau de l’enfant des représentations de plus en plus proches de celles qui seront les siennes à l’âge adulte. Il retrouvera notamment, en communiquant par le langage avec des humains plus expérimentés que lui, les interprétations du monde plus générales s’étant imposées au sein du groupe auquel il appartient. Il pourra alors s’éloigner de points de vue trop subjectifs pour atteindre à une certaine objectivité (objectivité inter-subjective). Ceci ne voudra pas dire pour autant que la rationalité se substituera dans son esprit à l’irrationalité. Les sociétés restent globalement superstitieuses. Néanmoins, celles qui semblent s’adapter le mieux aux contraintes de la survie sont généralement celles qui s’attachent à la matérialité des phénomènes plutôt qu’aux interprétations imaginaires pouvant en être données.

Bruce Hood rappelle également que des convictions philosophiques qu’il rejette en tant que matérialiste mais qui donnent toutes leurs forces aux dogmes religieux comme aux superstitions, trouvent leurs sources dans le cerveau du jeune enfant. Il s’agit notamment de l’essentialisme, de la théorie de l’esprit et du créationnisme. L’essentialisme consiste à croire que les choses et les êtres peuvent être classés en catégories distinctes en fonction de caractères qui se situent en dehors du monde matériel. Il conduit directement au dualisme selon lequel les êtres et même les choses sont dotés d’un double immatériel, esprit ou âme, transcendant les contingences du monde matériel. La théorie de l’esprit consiste à prêter aux êtres et même aux choses des capacités cognitives, des connaissances et des sentiments analogues à ceux dont l’on perçoit l’expression en soi. Le créationnisme enfin considère les objets et les êtres dont on constate l’existence comme ayant toujours existé. Pourquoi se fatiguer à rechercher dans un lointain passé d’éventuels ancêtres communs aux entités dont l’on perçoit la présence, surtout si celles-ci correspondent à des essences toutes différentes les unes les autres? Il est plus facile d’imaginer qu’elles sont apparues toutes en même temps, de façon surnaturelle.

Ces convictions mystico-philosophiques propres à la grande majorité des adultes d’aujourd’hui, sont sous forme de réflexes inconscients innés, présentes chez tous les jeunes enfants. L’enfant est spontanément essentialiste, dualiste, animiste et créationniste. Bruce Hood en donne de nombreux exemples, dont certains pourront surprendre. Beaucoup d’entre nous qui n’ont des jeunes enfants que des connaissances approximatives, même lorsqu’ils sont parents ou font le métier d’éducateur, découvriront ou redécouvriront grâce à ce livre et à l'abondante documentation présentée en annexe, l’extraordinaire richesse des outillages de survie que l’esprit des enfants met à leur disposition. Ils comprendront mieux ce faisant les raisons pour lesquelles la sélection naturelle a implanté ces outils dans les cerveaux humains par l’intermédiaire de la sélection des gènes permettant leur expression. En conséquences, ils comprendront mieux pourquoi des croyances et comportements stéréotypés résultant de la mise en œuvre de ces outils durant l’enfance puis tout au long de la vie continuent à déterminer fortement les comportements collectifs et les structures sociales. Ceci devrait permettre de combattre ceux de ces préjugés qui mettent en danger la survie des sociétés et des individus modernes.

L’enfant est aussi ce que Bruce Hood nomme un « savant-né ». Comme tout savant qui doit être un bon observateur, il multiplie les rapprochements entre causes et effets possibles, il détecte des constantes ou des lois à l’œuvre autour de lui et si les hypothèses ainsi élaborées sont confirmées par l’expérience, il les intègre au corpus de connaissances sur le monde dont il s’est doté. Evidemment, les expériences dont il se sert pour confirmer ses hypothèses sont peu rigoureuses et très personnelles. Mais, en grandissant et en se confrontant à d’autres, il est généralement conduit à élargir ses références et remettre en causes ses croyances enfantines. Ce n’est évidemment pas le cas de tous les enfants. Certains conservent à l’âge adulte l’habitude de voir dans tous les évènements de la vie des signes et des relations révélant ce qu’ils pensent être un monde surnaturel. Les religions favorisent évidemment ce penchant, puisque le fidèle est conduit à suspecter en toutes choses l’effet de la main de Dieu. Mais les superstitions grandes et petites reposent elles aussi sur la permanence chez l’adulte de réflexes essentialistes, animistes et créationnistes non liés aux religions.

Le rôle de la dopamine

Les neurosciences font apparaître à cet égard les mécanismes générateurs d’un envahissement de la vie psychique par les croyances religieuses et les superstitions. Ce ne sont pas les cultures qui seraient en premier lieu les responsables de cet envahissement. C’est pourtant ce qu’affirment, notamment, les défenseurs de la mémétique, dont Suzan Blackmore, en insistant sur la contamination des cerveaux par les croyances transmises d’un individu à l’autres. Le facteur véritablement décisif serait le niveau de dopamine présent dans les circuits cognitifs. Un excès de ce neurotransmetteur favorise les hallucinations et la schizophrénie, un manque crée de l’indifférence au monde. Les amphétamines et la cocaïne agissent sur le niveau de dopamine et peuvent donc provoquer des hallucinations ou des dépressions. Les sceptiques seraient donc dans cette hypothèse des individus dont le système dopaminique (dopamine system) serait bien équilibré, la dopamine y étant correctement dosée et répartie.

Nous attendions à cet égard de Bruce Hood qu’il se pose une question importante : pourquoi certaines personnes, lui-même en premier lieu, sont-elles systématiquement sceptiques et d’autres systématiquement prêtes à croire à n’importe quelle mythe ? Répondre à cette question ne serait pas anodin. On pourrait faire l'hypothèse qu’il s’agit de propriétés aléatoirement distribuées du système dopaminique au sein des populations.

Quoiqu’il en soit, le dosage de dopamine nécessaire à l’obtention d’un scepticisme efficace doit être subtil. Si je prends la fuite dès que je vois des traces de pas sur le sol en les attribuant à un animal animé d’intentions meurtrières, je serai aussi inadapté que dans le cas inverse : celui où constatant sur le sol des traces manifestement laissées par le passage récent d’un lion, je ne prenais aucune des précautions permettant d’éviter la rencontre avec ce prédateur. Le bon sens dira à cet égard qu’un peu trop d’imagination, autrement dit un peu trop de dopamine, est préférable à un manque. On ne se méfie jamais assez de l’inconnu. Dans les domaines où la science demeure encore muette, il est probable qu’un peu d’essentialisme et de théorie de l’esprit (induisant au dualisme) ne peut faire de mal. Ainsi ll'on verrait dans les phénomènes mal connus la marque d’entités capables de nourrir des intentions soit favorables soit destructrices. Ceci serait plus stimulant que naviguer les yeux fermés dans un univers de phénomènes supposés aléatoires, autrement dit sans intentions.

Bruce Hood au demeurant se garde de toutes condamnations sommaires. S’il n’encourage aucunement les croyances propagées par les sectes et les églises, il reconnaît cependant, comme indiqué plus haut, que certaines de ces croyances continuent à jouer un rôle utile, en poussant les individus et les groupes humains à se dépasser dans des voies paraissant aujourd’hui utiles à la survie collective. C’est le rôle qu’il attribue notamment à la conviction universellement répandue chez les Occidentaux, consistant à croire en l’existence d’un Je doté d’un libre-arbitre et capable de faire des choix altruistes. Pour l’auteur, en bon matérialiste qu'il est, il ne s’agit que d’une illusion générée par l’activation de zones cérébrales bien définies, elles mêmes s’activant sous l’influence de neurotransmetteurs particuliers. Il nous rappelle que scientifiquement parlant le concept de libre-arbitre n’a pas de sens. On ne peut imaginer comment un sujet pourrait prendre des décisions libres de tous déterminismes, sauf à se fier à des choix au hasard. Mais en ce cas, le libre-arbitre perdrait toutes les vertus dont le pare la pensée essentialiste. Cependant il faut reconnaître que l’illusion de disposer d’un Je autonome (doté de libre-arbitre) a permis le développement de toutes les constructions scientifiques et philosophiques caractérisant ces animaux particuliers que sont les humains.

L'effet activateur de la croyance au Je

Pourquoi cela? La raison en est simple. Si les individus, bien qu’étant principalement les agents inconscients de macroprocessus les dépassant, s’imaginent être des Je rationnels capables de comportements émergents eux-mêmes réputés rationnels (Bruce Hood en donne une liste : prévision à long terme, inhibition des pensées ou actions inopérantes, évaluation des résultats, planification des actions futures, mutualisation des connaissances), il en résultera bien quelque chose qui les distinguera de ceux n’ayant pas acquis de telles croyances, s’imaginant par exemple être des instruments passifs dans la main d’une puissance surnaturelle dont ils accompliront sans réfléchir les prétendues volontés.

Ainsi Bruce Hood assimile les comportements rationnels, ceux dont nous venons de donner une liste, à des sous-produits d’une croyance irrationnelle en l’existence d’un Je doté de libre-arbitre. Nous aurions aimé le voir développer un peu cette vision, car elle est très importante. Elle tend à situer les comportements dits rationnels au sommet de la pyramide des comportements irrationnels, dont ils ne seraient qu’une forme collective « bénéfique », apparue au sein de sociétés ayant développé les interactions entre contenus cognitifs.

Autrement dit, si l’on admettait comme Bruce Hood que le sens du surnaturel est universel et a, finalement, permis aux humains de se dégager de l’animalité, il faudrait dire plus clairement que la croyance en la rationalité, en la possibilité par exemple de créer un monde nouveau gérés par la raison (un monde par exemple où les écosystèmes cesseraient d’être massacrés par l’exploitation sans contrôle des ressources naturelles) relève elle aussi de l’irrationnel, ou plutôt d’une forme d’irrationnel ayant émergé du développement des sociétés techno-scientifiques, que nous appelons nous-mêmes par ailleurs des sociétés anthropotechniques.

Mais il faudrait revoir à la lumière de cette croyance intuitive l’image que se font les neurosciences du fonctionnement du cerveau humain. Celui-ci, qui est profondément conditionné par sa symbiose avec les outils, pourrait alors être perçu comme une machine à générer des hallucinations. Ce seraient ces hallucinations (dont celle relatives à l’existence du Je, de la raison, du progrès) qui pousseraient les systèmes anthropotechniques à se dépasser en permanence, modifiant l’évolution des écosystèmes terrestres d’une façon sans doute importantes, mais imprévisible et par conséquent incontrôlable. Autrement dit, pour compléter le propos de l’auteur « Why we believe in the unbelievable », nous pourrions ajouter que c’est parce que nous fonctionnons ainsi et ne pourrions pas fonctionner autrement. Les multiples modules du cerveau travailleraient en permanence à la limite du déséquilibre entra hallucinations et informations concrètes perçues par les sens. Si le cerveau n’avait que ces dernières pour alimenter son activité, et s'il ne pouvait ne faire appel qu'à des raisonnements rationnels pour les relier, il se rapprocherait vite d’un état végétatif.

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