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Biblionet
Supersense: Why We Believe in the Unbelievable
Bruce
M. Hood
Harper One 2009
Présentation et commentaires par Jean-Paul Baquiast
- 03/09/2009
Nous
pourrions traduire le titre de ce livre par « Le sens
du surnaturel. Pourquoi nous croyons dans ce que nous ne
devrions pas croire si nous étions rationnels ».
Ceci pour lever une ambiguïté que semble comporter
le titre en anglais. Il y a en effet une contradiction dans
« to believe in the unbelievable »
, croire dans l’incroyable. Si nous croyons en une
certaine chose, nous ne pouvons pas affirmer que cette chose
soit incroyable, puisque précisément nous
y croyons. Pour bien faire, il faudrait préciser
que ladite chose est incroyable au regard des explications
rationnelles, ou scientifiques, que d’autres en donnent
– ou que nous pourrions nous-mêmes lui donner
si nous prenions conscience des motivations héritées
de notre passé, en tant qu’individu ou en tant
qu’espèce, qui nous conduisent à y croire.
Dans un entretien avec un critique, Bruce Hood a expliqué
que son attitude vis-à-vis des croyances dans le
surnaturel est différente de celles communément
mises en avant par les sceptiques. Pour ceux-ci, ces croyances
relèvent de réactions primitives dont les
esprits rationnels devraient être indemnes. Pour lui
au contraire, il n’y a rien de plus « normal
» ou « naturel » que la croyance au surnaturel.
Nous serions tous nés avec un sens du surnaturel
ou « supersense » résultant d’un
instinct héréditaire qui nous conduit à
rechercher des forces inconnues ou identifier des signes
et relations (patterns) cachées dans la plupart des
objets de notre environnement. Ce sens du surnaturel est
universel. Aucun de nous n’y échappe, même
les plus sceptiques des rationalistes.
Bruce Hood veut se distinguer d’athées tels
que Daniel Dennett et Richard Dawkins pour qui les superstitions
seraient du même ordre que les croyances religieuses
et résulteraient d’un endoctrinement reçu
pendant l’enfance. Pour lui, s’il existe en
effet un sens du surnaturel que génèrent ou
qu’exaltent les différentes religions (religious
supernatural), ce sens du surnaturel trouve sa source
principale dans ce qu’il nomme un « sens naturel
" ou spontané du surnaturel (secular supernatural)
universellement répandu. L’omniprésence
de ce dernier tient au fait que les rituels découlant
de croyances partagées confèrent à
ceux qui y participent, aujourd’hui encore comme aux
temps préhistoriques, des avantages importants dans
la compétition pour la survie.
Ceci ne veut pas dire que les esprits rationnels devraient
adopter toutes les croyances que suggère en eux ce
sens naturel du surnaturel, aussi profondément ancré
qu’il soit dans leurs psychismes. Cela veut dire seulement
qu’ils doivent consacrer toutes les ressources de
la psychologie évolutionnaire et des autres sciences
du comportement humain et animal à faire apparaître
les bases neurales et les acquis comportementaux qui déterminent
le « sens naturel du surnaturel » et qui entrent
souvent en conflit avec les explications plus scientifiques.
Pour cela, Bruce Hood, spécialiste de la psychologie
de la petite enfance, donne une importance considérable
à l’étude de la façon dont les
nouveaux-nés, dès le premier jour de leur
venue au monde sinon quelques jours auparavant, construisent
des représentations de leur environnement leur permettant
de s’y adapter avec les meilleures chances de survie.
La richesse insoupçonnée
du cerveau des nouveaux-nés
Une grande partie du livre est consacrée à
la mise en évidence des sources enfantines donnant
naissance aux superstitions et croyances que l’on
rencontre abondamment dans nos sociétés et
qui sont contraires à l’évidence expérimentale.
L’auteur élabore un vaste catalogue, très
réjouissant, de telles croyances. On pourra discuter
la pertinence de certains exemples, mais peu importe. Pratiquement,
aucune de celles que nous pouvons nous-mêmes constater
autour de nous, parfois en nous, n’échappe
à ce recensement. Pour chacune d’elles, il
montre comment elles ont pris naissance dans le psychisme
des nouveaux-nés et jeunes enfants.
En
termes de recherche fondamentale, à cet égard,
les lecteurs avertis n’apprendront rien de l’ouvrage
. Bruce Hood se borne à reprendre ce que d’autres
ont affirmé avant lui. Il rappelle ainsi que le cerveau
du nouveau-né, pour lui comme pour tous les évolutionnistes
auxquels il se réfère, tel Steven Pinker,
ne doit pas être considéré comme une
ardoise blanche (blank slate). Il est déjà
organisé en fonction des expériences multiséculaires
acquises au long de millions d’années d’évolution,
tant chez les premiers hominiens que chez leurs ancêtres
animaux. Si les connaissances en résultant, et les
comportements en découlant, ont été
conservés par l’évolution, c’est
qu’ils étaient vitaux. Aujourd’hui, l’enfant
fait appel instinctivement à cet héritage
pour interpréter le monde au sein duquel il est plongé
à sa naissance.
Les mécanismes de ces interprétations ont
été depuis quelques années bien mis
en évidence par les neurosciences, comme l’a
par exemple montré le neuro-psychologue Michaël
Gazzaniga dans l’ouvrage que nous avions présenté
: Human
- The Science behind what makes us unique (Harper Collins
– 2008. Des cartes cognitives génétiquement
acquises sous forme de câblages innés résident
dans les cerveaux et permettent à chaque enfant de
donner un sens aux expériences individuelles qu’il
affronte. L’interaction du nouveau né, par
l’intermédiaire de ses organes sensoriels et
moteurs avec le monde vivant et le monde inanimé
dans lequel il se trouve plongé, oblige son cerveau,
s’appuyant sur ces cartes cognitives innées,
à produire incessamment, sur le mode des essais et
des erreurs, des hypothèses complémentaires
qui guideront son comportement global. Les hypothèses
qui résisteront à la sélection par
l’expérience seront conservées. Elles
permettront d’actualiser et enrichir les cartes cognitives.
Cela ne voudra pas dire que ces hypothèses seront
plus vraies que les autres. Cela voudra dire seulement qu’elles
auront apporté au sujet, ici et maintenant, des réponses
ayant permis sa survie.
Cependant, de sélections en sélections, après
soit confirmations soit éliminations, se construiront
dans le cerveau de l’enfant des représentations
de plus en plus proches de celles qui seront les siennes
à l’âge adulte. Il retrouvera notamment,
en communiquant par le langage avec des humains plus expérimentés
que lui, les interprétations du monde plus générales
s’étant imposées au sein du groupe auquel
il appartient. Il pourra alors s’éloigner de
points de vue trop subjectifs pour atteindre à une
certaine objectivité (objectivité inter-subjective).
Ceci ne voudra pas dire pour autant que la rationalité
se substituera dans son esprit à l’irrationalité.
Les sociétés restent globalement superstitieuses.
Néanmoins, celles qui semblent s’adapter le
mieux aux contraintes de la survie sont généralement
celles qui s’attachent à la matérialité
des phénomènes plutôt qu’aux interprétations
imaginaires pouvant en être données.
Bruce Hood rappelle également que des convictions
philosophiques qu’il rejette en tant que matérialiste
mais qui donnent toutes leurs forces aux dogmes religieux
comme aux superstitions, trouvent leurs sources dans le
cerveau du jeune enfant. Il s’agit notamment de l’essentialisme,
de la théorie de l’esprit et du créationnisme.
L’essentialisme consiste à croire que les choses
et les êtres peuvent être classés en
catégories distinctes en fonction de caractères
qui se situent en dehors du monde matériel. Il conduit
directement au dualisme selon lequel les êtres et
même les choses sont dotés d’un double
immatériel, esprit ou âme, transcendant les
contingences du monde matériel. La théorie
de l’esprit consiste à prêter aux êtres
et même aux choses des capacités cognitives,
des connaissances et des sentiments analogues à ceux
dont l’on perçoit l’expression en soi.
Le créationnisme enfin considère les objets
et les êtres dont on constate l’existence comme
ayant toujours existé. Pourquoi se fatiguer à
rechercher dans un lointain passé d’éventuels
ancêtres communs aux entités dont l’on
perçoit la présence, surtout si celles-ci
correspondent à des essences toutes différentes
les unes les autres? Il est plus facile d’imaginer
qu’elles sont apparues toutes en même temps,
de façon surnaturelle.
Ces convictions mystico-philosophiques propres à
la grande majorité des adultes d’aujourd’hui,
sont sous forme de réflexes inconscients innés,
présentes chez tous les jeunes enfants. L’enfant
est spontanément essentialiste, dualiste, animiste
et créationniste. Bruce Hood en donne de nombreux
exemples, dont certains pourront surprendre. Beaucoup d’entre
nous qui n’ont des jeunes enfants que des connaissances
approximatives, même lorsqu’ils sont parents
ou font le métier d’éducateur, découvriront
ou redécouvriront grâce à ce livre et
à l'abondante documentation présentée
en annexe, l’extraordinaire richesse des outillages
de survie que l’esprit des enfants met à leur
disposition. Ils comprendront mieux ce faisant les raisons
pour lesquelles la sélection naturelle a implanté
ces outils dans les cerveaux humains par l’intermédiaire
de la sélection des gènes permettant leur
expression. En conséquences, ils comprendront mieux
pourquoi des croyances et comportements stéréotypés
résultant de la mise en œuvre de ces outils
durant l’enfance puis tout au long de la vie continuent
à déterminer fortement les comportements collectifs
et les structures sociales. Ceci devrait permettre de combattre
ceux de ces préjugés qui mettent en danger
la survie des sociétés et des individus modernes.
L’enfant est aussi ce que Bruce Hood nomme un «
savant-né ». Comme tout savant qui doit être
un bon observateur, il multiplie les rapprochements entre
causes et effets possibles, il détecte des constantes
ou des lois à l’œuvre autour de lui et
si les hypothèses ainsi élaborées sont
confirmées par l’expérience, il les
intègre au corpus de connaissances sur le monde dont
il s’est doté. Evidemment, les expériences
dont il se sert pour confirmer ses hypothèses sont
peu rigoureuses et très personnelles. Mais, en grandissant
et en se confrontant à d’autres, il est généralement
conduit à élargir ses références
et remettre en causes ses croyances enfantines. Ce n’est
évidemment pas le cas de tous les enfants. Certains
conservent à l’âge adulte l’habitude
de voir dans tous les évènements de la vie
des signes et des relations révélant ce qu’ils
pensent être un monde surnaturel. Les religions favorisent
évidemment ce penchant, puisque le fidèle
est conduit à suspecter en toutes choses l’effet
de la main de Dieu. Mais les superstitions grandes et petites
reposent elles aussi sur la permanence chez l’adulte
de réflexes essentialistes, animistes et créationnistes
non liés aux religions.
Le rôle de la dopamine
Les neurosciences font apparaître à cet égard
les mécanismes générateurs d’un
envahissement de la vie psychique par les croyances religieuses
et les superstitions. Ce ne sont pas les cultures qui seraient
en premier lieu les responsables de cet envahissement. C’est
pourtant ce qu’affirment, notamment, les défenseurs
de la mémétique, dont Suzan Blackmore, en
insistant sur la contamination des cerveaux par les croyances
transmises d’un individu à l’autres.
Le facteur véritablement décisif serait le
niveau de dopamine présent dans les circuits cognitifs.
Un excès de ce neurotransmetteur favorise les hallucinations
et la schizophrénie, un manque crée de l’indifférence
au monde. Les amphétamines et la cocaïne agissent
sur le niveau de dopamine et peuvent donc provoquer des
hallucinations ou des dépressions. Les sceptiques
seraient donc dans cette hypothèse des individus
dont le système dopaminique (dopamine system)
serait bien équilibré, la dopamine y étant
correctement dosée et répartie.
Nous
attendions à cet égard de Bruce Hood qu’il
se pose une question importante : pourquoi certaines personnes,
lui-même en premier lieu, sont-elles systématiquement
sceptiques et d’autres systématiquement prêtes
à croire à n’importe quelle mythe ?
Répondre à cette question ne serait pas anodin.
On pourrait faire l'hypothèse qu’il s’agit
de propriétés aléatoirement distribuées
du système dopaminique au sein des populations.
Quoiqu’il en soit, le dosage de dopamine nécessaire
à l’obtention d’un scepticisme efficace
doit être subtil. Si je prends la fuite dès
que je vois des traces de pas sur le sol en les attribuant
à un animal animé d’intentions meurtrières,
je serai aussi inadapté que dans le cas inverse :
celui où constatant sur le sol des traces manifestement
laissées par le passage récent d’un
lion, je ne prenais aucune des précautions permettant
d’éviter la rencontre avec ce prédateur.
Le bon sens dira à cet égard qu’un peu
trop d’imagination, autrement dit un peu trop de dopamine,
est préférable à un manque. On ne se
méfie jamais assez de l’inconnu. Dans les domaines
où la science demeure encore muette, il est probable
qu’un peu d’essentialisme et de théorie
de l’esprit (induisant au dualisme) ne peut faire
de mal. Ainsi ll'on verrait dans les phénomènes
mal connus la marque d’entités capables de
nourrir des intentions soit favorables soit destructrices.
Ceci serait plus stimulant que naviguer les yeux fermés
dans un univers de phénomènes supposés
aléatoires, autrement dit sans intentions.
Bruce Hood au demeurant se garde de toutes condamnations
sommaires. S’il n’encourage aucunement les croyances
propagées par les sectes et les églises, il
reconnaît cependant, comme indiqué plus haut,
que certaines de ces croyances continuent à jouer
un rôle utile, en poussant les individus et les groupes
humains à se dépasser dans des voies paraissant
aujourd’hui utiles à la survie collective.
C’est le rôle qu’il attribue notamment
à la conviction universellement répandue chez
les Occidentaux, consistant à croire en l’existence
d’un Je doté d’un libre-arbitre et capable
de faire des choix altruistes. Pour l’auteur, en bon
matérialiste qu'il est, il ne s’agit que d’une
illusion générée par l’activation
de zones cérébrales bien définies,
elles mêmes s’activant sous l’influence
de neurotransmetteurs particuliers. Il nous rappelle que
scientifiquement parlant le concept de libre-arbitre n’a
pas de sens. On ne peut imaginer comment un sujet pourrait
prendre des décisions libres de tous déterminismes,
sauf à se fier à des choix au hasard. Mais
en ce cas, le libre-arbitre perdrait toutes les vertus dont
le pare la pensée essentialiste. Cependant il faut
reconnaître que l’illusion de disposer d’un
Je autonome (doté de libre-arbitre) a permis le développement
de toutes les constructions scientifiques et philosophiques
caractérisant ces animaux particuliers que sont les
humains.
L'effet activateur de la croyance
au Je
Pourquoi cela? La raison en est simple. Si les individus,
bien qu’étant principalement les agents inconscients
de macroprocessus les dépassant, s’imaginent
être des Je rationnels capables de comportements émergents
eux-mêmes réputés rationnels (Bruce
Hood en donne une liste : prévision à long
terme, inhibition des pensées ou actions inopérantes,
évaluation des résultats, planification des
actions futures, mutualisation des connaissances), il en
résultera bien quelque chose qui les distinguera
de ceux n’ayant pas acquis de telles croyances, s’imaginant
par exemple être des instruments passifs dans la main
d’une puissance surnaturelle dont ils accompliront
sans réfléchir les prétendues volontés.
Ainsi Bruce Hood assimile les comportements rationnels,
ceux dont nous venons de donner une liste, à des
sous-produits d’une croyance irrationnelle en l’existence
d’un Je doté de libre-arbitre. Nous aurions
aimé le voir développer un peu cette vision,
car elle est très importante. Elle tend à
situer les comportements dits rationnels au sommet de la
pyramide des comportements irrationnels, dont ils ne seraient
qu’une forme collective « bénéfique
», apparue au sein de sociétés ayant
développé les interactions entre contenus
cognitifs.
Autrement dit, si l’on admettait comme Bruce Hood
que le sens du surnaturel est universel et a, finalement,
permis aux humains de se dégager de l’animalité,
il faudrait dire plus clairement que la croyance en la rationalité,
en la possibilité par exemple de créer un
monde nouveau gérés par la raison (un monde
par exemple où les écosystèmes cesseraient
d’être massacrés par l’exploitation
sans contrôle des ressources naturelles) relève
elle aussi de l’irrationnel, ou plutôt d’une
forme d’irrationnel ayant émergé du
développement des sociétés techno-scientifiques,
que nous appelons nous-mêmes par ailleurs des sociétés
anthropotechniques.
Mais il faudrait revoir à la lumière de cette
croyance intuitive l’image que se font les neurosciences
du fonctionnement du cerveau humain. Celui-ci, qui est profondément
conditionné par sa symbiose avec les outils, pourrait
alors être perçu comme une machine à
générer des hallucinations. Ce seraient ces
hallucinations (dont celle relatives à l’existence
du Je, de la raison, du progrès) qui pousseraient
les systèmes anthropotechniques à se dépasser
en permanence, modifiant l’évolution des écosystèmes
terrestres d’une façon sans doute importantes,
mais imprévisible et par conséquent incontrôlable.
Autrement dit, pour compléter le propos de l’auteur
« Why we believe in the unbelievable »,
nous pourrions ajouter que c’est parce que nous fonctionnons
ainsi et ne pourrions pas fonctionner autrement. Les multiples
modules du cerveau travailleraient en permanence à
la limite du déséquilibre entra hallucinations
et informations concrètes perçues par les
sens. Si le cerveau n’avait que ces dernières
pour alimenter son activité, et s'il ne pouvait ne
faire appel qu'à des raisonnements rationnels pour
les relier, il se rapprocherait vite d’un état
végétatif.