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Economie
politique. Existe-t-il
des fondements biologiques à l'ordre thermodynamique
caractérisant les sociétés humaines
?
par
Jean-Paul Baquiast
25/072009; MAJ au 22/08/2009
Abominable
question...Posons là cependant.
Dans le courrier des lecteurs de notre magazine scientifique
favori, un intervenant pose la sempiternelle question ;
« Sachant que le dernier rapport annuel du Stockholm
International Peace Research Institute évalue à
quelques $1.464 milliards les dépenses militaires
mondiales, les gouvernements du monde ne pourraient-ils
pas s'accorder pour qu'au moins une petite partie de cette
somme soit dépensée en faveur des besoins
de survie du tiers-monde?»
Un autre lecteur lui répond immédiatement
que ce sont les divers lobbies politico-militaro-industriels
(MICC, ou military-industrial-congressional complex, en
anglais) qui comme ils l'ont toujours fait, continuent aujourd'hui
à gouverner le monde. Il en résulte selon
ce lecteur qu'aucune force politique ne pourrait leur imposer
de renoncer aux profits considérables découlant
des contrats militaires.
Ce court petit débat suggère plusieurs questions
qui mériteraient d'être approfondies. Bornons
nous à les esquisser :
1. Existe-t-il une « logique dynamique du monde »
qui se manifesterait d'abord dans le domaine économique
et qui différencierait ceux qui produisent les ressources
de ceux qui se les approprient et qui les consomment ? Cette
logique se manifesterait corrélativement dans le
domaine social, différenciant ceux qui obéissent
et ceux qui commandent. Il faudrait être naïf
pour nier qu'une telle logique existât et qu'en tant
que telle, elle puisse s'imposer à tous, y compris
à nous qui en subissons les effets. Nous utiliserons
ici le terme de logique sans le charger d’une signification
transcendante. Bornons nous à constater que cette
logique parait se retrouver systématiquement dans
les rapports de force qui influencent l’évolution.
Elle pourrait évidemment se trouver modifiée
au cours de celle-ci. On dira de même qu'il existe
une logique, de même nature mais à plus petite
échelle, perceptible dans l’évolution
géologique. C’est ainsi que les roches sédimentaires
récentes se trouvent généralement situées,
sauf surrections dues à la dérive des continents,
au dessus des roches cristallines d'origine magmatique.
Quelle force pourrait faire en sorte qu’il n’en
soit plus ainsi ? Aucune évidemment. Sauf peut-être
l’impact d’un astéroïde.
2. Quelle force pourrait obliger ceux qui (en l'espèce
les divers MICC) consomment et gaspillent les richesses
produites par les autres (les travailleurs de la base) à
se restreindre et à redistribuer au profit du tiers
monde ce qui excède leurs besoins élémentaires
? Notre second lecteur répond très simplement
: PERSONNE. Nous sommes volontiers de son avis. Ce ne seront
pas les institutions politiques ni les ONG ni les travailleurs
de la base ni les citoyens aux grandes âmes qui pourraient
le faire. Il faudrait que survienne un véritable
bouleversement de l'ordre économique et social actuel,
autrement dit, une révolution, analogue à
une rupture dans la tension entre plaques tectoniques, pour
que l'ordre soit modifié. Mais on peut craindre que,
pour rester dans notre comparaison avec la géologie
(elle vaut ce qu'elle vaut), de nouvelles strates ne se
substituent à celles qui dominaient jusqu'alors les
couches géologiques. Finalement on retrouverait après
le séisme, comme avant, des roches situées
au dessus et des roches situées au dessous, les premières
écrasant les secondes de leur poids.
C'est d'ailleurs bien cette conviction qui rend beaucoup
de gens sceptiques face aux perspectives de révolutions
économiques et sociales. La révolution passée,
et les morts enterrés, on retrouverait des dominants
et des dominés. Autrement dit, le réformisme
prôné par certains mouvements politiques modérés
n'aboutirait à rien qu'à des changements superficiels
(c'est ce qu'est en train de démontrer Barack Obama
et ceux qui le soutiennent). Mais la révolution violente
serait encore pire. Les révolutions survenues, après
l'URSS et la Chine de Mao, dans les diverses démocraties
populaires, l’ont amplement démontré.
3. Si l'on constate que les volontés, individuelles
ou collectives, ne peuvent pratiquement rien faire pour
faire évoluer le monde selon une logique différente
de celle qu'il adopte spontanément, n'est-on pas
fondé à ce demander si cette logique, dont
nous déplorons les effets désastreux, en termes
écologiques, économiques, sociaux et finalement
peut-être en termes de survie à long terme,
n'aurait pas des fondements biologiques remontant aux origines
mêmes de la vie sur Terre et aux conditions du développement
de celle-ci ? Poser cette question fera dire aux sceptiques,
à ceux qui ne se payent pas de mot, que sous couvert
de science, celui qui s'interroge ainsi se borne à
cautionner les pouvoirs dominants. Prenons en cependant
le risque.
4. Vu sous l'angle, si l'on peut dire, de la thermodynamique
des systèmes ouverts, la vie biologique terrestre
repose sur l'activité de « travailleurs »
qui utilisent leur force de travail pour transformer des
éléments chimiques ou énergétiques
inassimilables directement en éléments organiques
dont ils se nourrissent. Depuis l'apparition de la fonction
chlorophyllienne chez les premières algues vertes,
ces travailleurs sont les végétaux, qui utilisent
l'énergie solaire pour transformer le gaz carbonique,
disponible en grande quantité mais non directement
utilisable, en composés carbonés et en oxygène.
Sans les végétaux, que nous pourrions qualifier
de travailleurs de la base, pour reprendre la terminologie
proposée plus haut, la vie disparaîtrait. Il
s'est trouvé cependant, du fait des hasards de l'évolution,
que sur cette couche de végétaux se sont installées
deux autres couches profitant du travail des premiers. Il
s'agit des organismes herbivores, qui se nourrissent de
végétaux, et des organismes carnivores ou
omnivores, qui se nourrissent des deux autres catégories
1).
Un ordre thermodynamique
Un
ordre stable, de type thermodynamique, s'est alors installé,
associant les végétaux qui produisent les
richesses et les animaux, herbivores et carnivores, qui
les consomment. Dans le cadre de cet ordre, qui n'évolue
que lentement, chaque catégorie ne survit que parce
que son activité profite à celle des autres.
Les herbivores consomment les végétaux (producteurs
de gaz à effet de serre) en excès, et les
carnivores les herbivores en excès, ce qui permet
au stock de végétaux de se reconstituer. On
peut aussi présenter cet ordre thermodynamique ou
si l'on préfère, cet ordre économique,
comme un ordre social. Bien que dépendant des végétaux,
les animaux, plus mobiles et dotés d'une plus grande
quantité de matière grise, apparaissent comme
ceux qui commandent, les végétaux apparaissant
comme ceux qui obéissent. Mais il ne s'agit que d'une
interprétation d'ordre anthropomorphique, puisque
les deux catégories sont interdépendantes.
Supposons qu'au sein de cet ordre économique et social
du monde, ordre vieux d'au moins 650 millions d'années,
quelques bons esprits apparaissent, expliquant par exemple
que les carnivores devraient consommer moins et distribuer
aux travailleurs de la base, en l'espèce les végétaux,
une part plus grande des ressources globalement produites.
Ils pourraient le faire car généralement ils
gaspillent les proies qu’ils tuent, en n’en
consommant qu’une petite partie. Ainsi des végétaux
survivant à grand peine dans des zones désertiques
pourraient-ils profiter des matières azotées
épargnées par les carnivores, si l’équivalent
d’un Stockholm International Peace Research Institute
ne prenait en charge la logistique nécessaire à
leur redistribution. Il s'agirait d'une recommandation de
bon sens. Outre que son aspect moral serait indiscutable
(aider les végétaux à ne pas disparaître),
elle ferait appel à l'instinct de conservation de
tous, puisque sans végétaux il n'y aurait
plus d'animaux…et sans animaux, il finirait par ne
plus y avoir de végétaux . Malheureusement,
cette recommandation de bon sens, à supposer que
quelqu'un existât pour la formuler, n'aurait pas de
chance d'être entendue. Aucune force ne pourrait forcer
les herbivores à changer leur nature en diminuant
leur consommation de végétaux ni les carnivores
à diminuer leur consommation d'herbivores. La logique
évolutive, y compris dans le domaine économique
et social, se poursuivra donc cahin-caha comme actuellement,
le cas échéant jusqu'à disparition
des formes supérieures de vie si les ressources globalement
disponibles s'éteignaient par excès de la
consommation sur la production.
Si nous considérons les sociétés humaines
et leurs relations avec leur environnement naturel comme
des formes de vie non radicalement différentes de
celles dont nous venons de donner une description sommaire,
on en conclura que les fondements biologiques ayant permis
le développement des premiers organismes vivants
se retrouvent à la base du développement des
organismes plus complexes dont nous sommes des représentants.
Autrement dit, l'ordre économique et social se caractérisant
par l'existence de travailleurs de la base (pour reprendre
notre terminologie) se dédiant à la production
des ressources et de couches dirigeantes qui consomment
et gaspillent ces ressources, bien au-delà de la
part minima affectée à la reproduction de
la force de travail, n'a aucune chance d'être modifié.
Des révolutions locales pourront remplacer les premiers
par les seconds et réciproquement, mais la logique
obligeant à distinguer ceux qui produisent et ceux
qui consomment, ceux qui commandent et ceux qui obéissent,
ne changera pas.
Une touffe d'herbe accrochée
à la falaise
On nous objectera que ce raisonnement ne tient pas, car
nous assimilons les humains à des végétaux
ou, au mieux, à des animaux. Que fait-on de la puissance
de leur « raison », soutenue par la grandeur
de leur « sens moral » ? Nous répondrons
que pour l'heure, l'observation des forces qui se déchirent
pour assurer leur domination économique et politique
sur le monde, tout en sachant très bien qu'elles
conduisent ce même monde à la catastrophe,
ne nous permet pas de parler de raison et de sens moral.
Nous sommes en présence de déterminismes complexes,
ne différant pas beaucoup de ceux ayant accompagné
la naissance et le développement de la vie jusqu'à
ce jour. Sur le long terme, la vie fut-elle celle représentée
par nos sociétés dites développées,
est aussi fragile que l'est une touffe d'herbe s'étant
installée l'espace d'une saison sur le flanc aride
d'une falaise. La prochaine pluie ou la prochaine sécheresse
la fera disparaître sans recours.
Les choses pourraient changer si, au hasard de l'évolution
stochastique de leurs gènes, quelques organismes,
simples ou complexes, découvraient une fonction capable
de fournir des ressources nouvelles en aussi grande quantité
que celles procurées par l’alors toute nouvelle
fonction chlorophyllienne aux premières bactéries
aérobies. Mais des mutations de l'ampleur de celles
ayant fait apparaître la fonction chlorophyllienne,
dont toute notre science d'ailleurs ne nous a pas encore
permis de comprendre le mécanisme, ne se commandent
pas. Elles surviennent...on non.
Note
1) Précisons à l’égard
d’un éventuel lecteur sceptique que cette dernière
observation repose sur l’hypothèse que, comme
cela semble-t-il s’est déjà produit
dans l’histoire de la Terre, la prolifération
des végétaux aérobies entraînerait
une consommation de CO2 supérieure à celle
provenant du renouvellement régulier par les émissions
volcaniques. Il en résulterait un effet de serre
inversé débouchant sur une Terre « boule
de neige » (Ice Ball Earth).