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Article.
Contre
l’hypothèse du multivers.
Lee Smolin ou le temps retrouvé
Jean-Paul
Baquias et Christophe Jacquemin - 17/06/2009
Nous
avons souvent évoqué l’hypothèse
de plus en plus à l’ordre du jour chez les
cosmologistes les plus réputés, selon laquelle
l’univers que nous observons ne serait qu’une
émergence parmi une infinité d’autres
provenant d’une réalité physique sous
jacente à tous les univers possible, sans référence
au temps et à l’espace. On désignerait
par le terme de multivers soit ce générateur
d’univers, soit le nombre indéterminé
des univers qu’il générerait. Certains
préfèrent alors en ce cas parler des multivers
et non du multivers.
Observons qu’il y aurait une ressemblance entre l’hypothèse
du multivers et l’hypothèse, généralement
admise aujourd’hui en physique quantique, ayant trait
à l’existence d’un monde infra-quantique
sous jacent au monde des particules élémentaires
qu’étudie la physique, qu’ils s’agisse
des micro-états de la physique quantique ou des particules
macroscopiques de la physique ordinaire. Il semble admis
que ce monde infra-quantique, qualifié par certains
parfois de vide quantique (vide de particules mais pas d’énergie),
se situerait en dehors du temps et de l’espace tels
que notre physique les définit. Il serait parcouru
de fluctuations énergétiques générant
sur le mode aléatoire des paires « virtuelles
» de particules et d’antiparticules dont la
plupart s’annihileraient immédiatement. Certaines
d’entre elles donneraient cependant naissance à
des particules matérielles s’inscrivant dans
notre espace-temps et répondant aux lois de notre
physique. Elles deviendraient alors observables.
Dans cette vue du monde physique, on pourrait alors concevoir
que notre univers lui-même soit né d’une
de ces fluctuations, ayant enclenché par décohérences
successives et autres phénomènes agrégatifs
la production de toutes les particules constituant l’univers
observable, dont évidemment nous-mêmes en tant
qu’observateurs/acteurs nous sommes des composants.
En élargissant le regard, il n’y aurait pas
de raison d’exclure a priori l’idée que
ces fluctuations du vide quantique, encore une fois non
liées aux cadres spatio-temporelles qui sont ceux
de notre univers, c’est-à-dire provenant d’un
univers a-temporel, puissent produire une infinité
d’univers analogues ou différents du nôtre,
dotés de lois fondamentales, notamment en ce qui
concerne l’espace-temps, elles-mêmes analogues
ou différentes de celles auxquelles nous sommes assujettis.
En ce cas, le vide quantique ne serait pas seulement la
source d’une infinité de paires de particules
vouées à l’annihilation, mais d’une
infinité d’univers ayant résulté
de modes différents de matérialisation de
celles de ces paires ayant résisté de façon
aléatoire à l’annihilation complète.
On pourrait alors parler d’une cosmologie quantique
qui correspondrait, en ce qui concernerait la création
des univers, à la physique quantique en ce qui concerne
la création des particules matérielles que
nous observons.
Cette
image d’un infra-univers intemporel ou statique qui
serait le « père » de tous les autres,
a toujours déplu au physicien Lee Smolin. Il vient
de publier un article
important résumant plusieurs années de
travail, partagées avec le philosophe brésilien
Roberto Mangabeira Unger et d’autres de ses collègues
du Perimeter Institute, dans lequel une nouvelle fois il
conteste la pertinence de la cette hypothèse. Il
la replace dans une tendance qu’il a toujours implicitement
ou explicitement combattue, celui de la cosmologie théorique
moderne qui se soucie de moins en moins de formuler des
hypothèses testables.
Dès les premiers mois de parution de notre revue,
nous avions souligné le mélange d’audace
et de bon sens de Lee Smolin, tant dans ses vues critiques
sur la physique contemporaine que dans la production de
ses propres hypothèses. Il est donc intéressant
de prendre connaissance de son article et de la philosophie
qui le sous-tend.
La dérive de la cosmologie
théorique
Lee Smolin constate au début de l'article le changement
survenu en trente ans en matière de cosmologie théorique.
Initialement la physique théorique et la cosmologie
ne produisaient d’hypothèses que dans la perspective
de les vérifier expérimentalement le plus
tôt possible, en utilisant les instruments disponibles.
Puis on en est venu à décrire non seulement
notre propre univers mais des univers différents,
avec des dimensions, des particules, des forces et des lois
fondamentales différentes, qu’il n’était
bien entendu pas possible d’observer expérimentalement.
Aujourd’hui, le pas a été franchi :
des univers, du fait qu’ils sont logiquement possibles,
sont considérés comme pouvant être réels,
voire comme étant réels. C’est ce qu’exprime
le concept de multivers. Le multivers n’est quasiment
plus présenté comme une hypothèse,
mais comme une réalité, notre univers visible
n’étant alors que l’un parmi un nombre
infini d’autres univers.
Il s’agit là, pourrions nous ajouter, d’une
nouveau pas accompli par le « réalisme »
en science, ou platonisme, qui postule que les objets dont
traite la science, fussent-ils non observables, font partie
d’une réalité en soi, indépendante
de l’observateur, que le discours scientifique peut
progressivement mettre au jour. Nous avons indiqué
précédemment, en commentant la méthode
de Conceptualisation Relativisée de Mioara Mugur-Schächter,
qu’il s’agissait probablement d’une illusion.
Nous revenons plus en détail sur ce point
important en conclusion.
Dans cette conception quantique de la cosmologie, que Lee
Smolin nomme la cosmologie quantique et qui aboutit à
l’hypothèse du multivers, les phénomènes
que nous observons, qu’il s’agisse des phénomènes
matériels ou de ceux liés au temps, c’est-à-dire
à la durée, ne correspondent pas à
des propriétés (ou « réalités
») fondamentales de l’ensemble des univers.
De la même façon, dans le monde quantique de
la physique contemporaine, on ne considère pas que
les particules et le temps correspondent à des propriétés
fondamentales du monde infra-physique. Ce sont des propriétés
non pas approximatives (comme semble le dire Smolin), traduisant
(avec beaucoup de rigueur) des régularités
statistiques correspondant à ce que nous-mêmes,
composés d’un grand nombre de particules élémentaires,
pouvons observer. Il en serait de même au niveau de
la cosmologie quantique. Si pour nous notre univers évolue
dans le temps, à un niveau plus profond cet univers
ferait partie d’un méta-univers (ou ensemble
d’univers) statique, éternel, où le
temps n’existerait pas.
Dans un tel univers les lois de la physique doivent être
très différentes de celles s’appliquant
dans notre univers, puisqu’elles doivent pouvoir s’appliquer
à l’ensemble des multivers. Il ne s’agit
plus alors de lois « effectives » prescrivant
les phénomènes observés dans chaque
univers, y compris dans le nôtre, mais d’une
loi « fondamentale » unique reposant sur des
principes premiers et s’appliquant à l’ensemble
des univers. La théorie des cordes, pour Lee Smolin,
vise à découvrir une telle loi fondamentale.
Mais il faudrait alors que cette loi fondamentale puisse
être, au moins indirectement, en relation avec ce
que l’on observe. Pour cela il faudrait qu’elle
puisse prédire des phénomènes observables
rattachables à ce que prédisent les lois effectives
utilisées par la physique s’appliquant à
notre univers. Or ce n’est pas le cas, pour le moment
du moins.
Observons pour notre part que l’on pourrait envisager
un multivers statique quantique qui ne serait régi
par aucune loi que ce soit, mais seulement par l’aléatoire
régnant au niveau des très hautes énergies.
Les univers en émergeant apporteraient avec eux leurs
propres lois fondamentales, toutes découlant des
processus aléatoires ayant présidé
à leur naissance. Ils n’auraient donc a priori
aucun point commun entre eux. L’hypothèse ne
serait pas si bizarre qu’elle le parait, puisque c’est
bien ce que la cosmologie classique semble penser de ce
qui se passe au cœur des trous noirs. Si elle décrit
les phénomènes se produisant à l’horizon
de ceux-ci, elle ne s’aventure pas, que nous sachions,
à prédire ce qui se passe au cœur de
chacun d’eux, ni à supposer – à
défaut de commencements de preuves expérimentales
- que des régularités quelconques puissent
y être envisagées. Mais on comprend bien que
renoncer à postuler l’existence d’une
loi fondamentale unique à tous les univers ne constituerait
pas un encouragement à la recherche en cosmologie
théorique appliquée aux multivers. Ceci d’autant
plus que, ne connaissant pas d’autres univers que
le nôtre, nous ne pourrions pas rechercher des points
communs entre leurs lois respectives.
La cosmologie théorique moderne ne va pas jusqu’à
repousser l’hypothèse de l’existence
d’une loi fondamentale propre à tous les multivers.
Mais, selon Lee Smolin, elle ne se comporte pas très
différemment. Il avait expliqué dans son ouvrage
précédant «
The Trouble with Physics » que la théorie
des cordes, comme les autres théories semblables,
fournit seulement un vaste panorama (landscape) de lois
effectives possibles. Il faut alors comprendre pourquoi
notre univers ne présente qu’une seule gamme
de lois effectives parmi toutes les autres possibles, et
pourquoi cette gamme là plutôt que l’une
des autres.
Répondre à cette question, nous dit-il, est
à la source de l’hypothèse des multivers.
On peut supposer que la sélection des lois effectives
reposerait sur un mécanisme aléatoire. Selon
certaines hypothèses, cette sélection se produirait
au sein d’un univers statique à des niveaux
d’énergie trop élevés pour que
nous puissions les observer expérimentalement. Un
univers comme le nôtre, évoluant à des
niveaux d’énergie bien moindres, permettant
l’apparition de la vie, serait donc extrêmement
atypique. L’hypothèse anthropique en découle,
selon laquelle nous ne pouvons observer que des univers
favorables à la vie. Mais il en découle aussi
que nous ne pouvons pas observer les caractéristiques
de l’ensemble ni celles d’aucun objet extérieur
à notre univers qui en serait issu, puisque nous
ne pouvons produire que des postulats non testables relatifs
à eux. Observons à nouveau que cette proposition
n’est pas très différente de celle découlant
de l’hypothèse que nous évoquions précédemment,
selon laquelle l’infra-univers quantique semble ne
répondre à aucune loi que ce soit, étant
entièrement régi par l’aléatoire
et bien plus encore. Si l'on renonce au réalisme
essentialiste à son sujet, comme nous le préconisons,
on dira qu'il est définitivement hypothétique,
"par essence" si l'on peut dire en jouant
sur les mots.
Pour échapper à cette impasse, Lee Smolin
avait proposé, dans son ouvrage de 1992, le concept
de sélection naturelle cosmologique, comportant,
selon lui, des prédictions testables. Des générations
successives d’univers verraient le jour à partir
de rebonds (bounces) se produisant à l’intérieur
des trous noirs existant dans un univers comme le nôtre.
Une évolution naturelle un peu comparable à
l’évolution biologique y sélectionnerait
progressivement des univers de plus en plus favorables à
la vie. La sélection naturelle privilégierait
les univers réglés pour produire le plus grand
nombre possible de trous noirs, eux-mêmes susceptibles
de produire le plus grand nombre possible d’univers
favorables à la vie. Notre univers serait dans ce
cas placé dans une position particulièrement
favorable.
Si l’on retenait cette approche et que l’hypothèse
de la sélection naturelle cosmologique pouvait être
confirmée grâce aux preuves expérimentales
proposées par Lee Smolin, il faudrait réintroduire
le concept de temps. Contrairement à l’hypothèse
selon laquelle les univers seraient produits par un mécanisme
aléatoire se produisant à très haute
énergie à partir d’un multivers statique,
l’hypothèse de l’évolution devrait
nécessairement s’inscrire dans le temps. Le
temps, pour elle, serait aussi « réel »
que le type de multivers postulé.
Personnellement, il ne nous semble pas que cette hypothèse
d’une évolution cosmologique des univers soit
très crédible, même si Lee Smolin propose
quelques preuves expérimentales susceptibles de lui
être apportées assez rapidement. Elle oblige
de toutes façons à postuler l’existence
d’autres univers que le nôtre, se situant dans
le passé ou dans le futur de celui-ci. Au lieu d’être
confrontés à un multivers statique, nous serions
confrontés à une chronologie de multivers
Autant dire que nous nous trouverions nécessairement
plongés dans la métaphysique, qui est précisément
le reproche que formule Lee Smolin à l’égard
de la théorie des cordes.
Réintroduire le temps et refonder la cosmologie
Cependant la théorie des cordes présente un
intérêt, qu’il souligne lui-même
: celui d’obliger à discuter l’application
à la cosmologie du postulat de base de la physique
quantique selon lequel le temps n’intervient pas dans
la construction de notre propre univers au niveau microscopique
ou quantique, d’où il découle que ce
que nous observons au niveau macroscopique n’est que
le produit de mécanismes probabilistes se produisant
sans interventions du temps. Comment appliquer ceci à
la description telle que proposée par la théorie
des cordes d’ensembles d’univers où les
théories probabilistes ne s’appliqueraient
pas. Il faudrait pour cela avoir recours à quelques
unes des hypothèses ad hoc envisagées par
les chercheurs en gravitation quantique. Mais il nous prévient
que pour lui, elles ne se justifient que pour expliquer
ce que nous observons, c’est-à-dire l’émergence
de l’espace-temps classique que nous connaissons.
On peut observer à ce propos que Lee Smolin ne semble
plus très intéressé par les développemments
d'une version de la gravitation quantique qu'il avait contriué
à lancer pour échapper aux principales critiques
portées à la théorie des cordes: la
gravitation quantique à boucles (Loop quantum
gravity)
Par contre il accorde du crédit
à deux approches, les causal dynamical triangulations
et la quantum graphity que nous ne pouvons
discuter ici (voir http://en.wikipedia.org/wiki/Event_symmetry
). Il s’agit de théories qui refusent, contrairement
aux autres théories intéressant la gravitation
quantique, de considérer que le temps soit émergeant.
Elles donnent des indications concernant l’émergence
de l’espace à l’intérieur d’un
temps fondamental préexistant. C’est ce même
temps fondamental qui s’impose pour donner un sens
aux probabilités et de décrire l’évolution
des lois effectives.
L’existence d’un temps global fondamental lui
parait indispensable à toute théorie de la
gravitation quantique tenant compte de la relativité
générale. Plus généralement
elle est indispensable à toute étude portant
sur l’évolution des phénomènes
à partir des conditions initiales, dans le cadre
d’une loi physique réputée invariante.
Nous renvoyons le lecteur à l’article sur ce
point trop complexe pour être résumé
ici.
Ayant éliminé les raisons de penser que le
temps est une illusion, Lee Smolin énumère
les 3 principes ci-dessous que, conjointement avec Unger,
il propose de retenir pour justifier ce qu’il nomme
une philosophe naturelle relative à la cosmologie.
Il s’agira de refonder celle-ci sur la base d’un
univers unique et d’un temps retrouvé :
1. Il n’existe qu’un univers, le nôtre,
et il n’existe pas d’autres univers qui en seraient
des copies, ni à l’intérieur, ni à
l’extérieur de notre univers. En conséquence
de ce principe, il ne peut exister d’objet mathématique
isomorphe à l’univers entier (le simulant entièrement).
2. Le temps est réel et tout ce qui est réel
est situé dans le temps. Rien ne peut exister de
façon intemporelle .
3. Tout état de ce qui est réel, situé
à un temps donné, s’insère dans
un processus de changement conduisant à un nouvel
état lié au précédent par une
relation causale survenant dans un temps suivant. Ceci veut
dire que le temps est une caractéristique indissociable
des relations causales. Quelque chose qui aurait existé
à un certain moment sans entraîner de conséquences
se manifestant dans le moment suivant aurait disparu à
ce même moment. Les objets qui persistent doivent
être considérées comme des processus
conduisant à de nouveaux objets. Un atome défini
à un temps déterminé doit être
considéré comme un processus conduisant à
un atome modifié ou différent au temps suivant.
Il en résulte que, puisque rien n’existe ou
n’est vrai en dehors du temps, on ne peut parler de
lois physiques éternelles. Nous appelons lois des
régularités que nous observons sur de longues
périodes de temps, mais rien ne nous permet d’inférer
que ces lois puissent être éternelles. Les
lois doivent donc pouvoir évoluer dans le temps.
Lee Smolin rappelle que le logicien américain Charles
Sanders Peirce l’avait déjà écrit
en 1891. Il n’est donc pas possible de dépasser
notre expérience du monde liée au temps pour
découvrir des lois qui seraient intemporelles. Les
physiciens ne peuvent que se limiter à mettre en
évidence des lois valables pour un univers évoluant
dans le temps. Vouloir aller au-delà répond
à un besoin religieux de transcendance qui n’est
pas scientifique.
Dans ces conditions, nous n’avons pas besoin du multivers.
Nous n’avons pas besoin de postuler l’existence
d’un mécanisme intemporel produisant un grand
nombre d’autres univers différents du nôtre.
Nous n’avons pas non plus besoin d’imaginer
la possibilité d’un grand nombre d’univers
virtuels dont certains seulement se réaliseraient.
Nous devons nous limiter à imaginer les lois s’appliquant
au seul univers qui existe, le nôtre.
De la même façon, il ne nous est pas possible
d’imaginer des lois virtuelles qui flotteraient à
l’intérieur d’un multivers en attendant
qu’apparaisse un univers précis auquel elles
s’appliqueraient. Lee Smolin fait notamment allusion
dans ce passage, que nous ne détaillons pas ici,
à l’univers platonicien des mathématiques,
que beaucoup de scientifiques, et pas seulement des mathématiciens,
imaginent exister, sous forme de premiers principes, en
dehors du monde physique et donc intemporellement. Comme
l’univers ne peut apparaître qu’une seule
fois, il faut trouver des lois qui s’appliquent exclusivement
à partir de son origine. Il faut de ce fait qu’il
s’agisse de lois qui évoluent dans le temps.
Les critiques jugeront que Lee Smolin affirme ses trois
principes comme s'il s'agissait d'articles de foi. Nous
sommes donc en pleine métaphysique. Mais il ne s'en
cache pas. Il s'agit, comme il le dit, d'une métaphysique
(ou philosophie) naturaliste, visant comme le rasoir d'Ockam,
à économiser les hypothèses et les
démonstrations. Il en tire cependant une conclusion
très riche.
Lee Smolin conclut en effet son article en évoquant
deux hypothèses. La première serait que le
paradigme dominant aujourd’hui concernant l’existence
d’un multivers statique (atemporel) serait correct.
Dans ce cas, écrit-il, nous serions engagés
dans un processus éliminant la réalité
du temps et remplaçant celui-ci par une « existence
» non définie à l’intérieur
d’un monde gelé constitué d’un
grand nombre de possibilités non réalisées.
Dans une seconde hypothèse, celle où les principes
qu’il a proposés avec Unger étaient
corrects, il faudrait repenser le concept de loi de façon
à l’appliquer à un univers unique n’étant
apparu qu’une fois. Ceci conduirait à concevoir
notre univers d’une façon très différente
de celle actuellement en vigueur. La science actuelle en
serait modifiée. Mais, dit-il, on ne pratique pas
la science pour sauver les vieux postulats. On la pratique
pour en proposer d’autres à l’intention
de nos enfants.
Une hyper-science
Lee Smolin ne précise pas en quoi la science actuelle
serait modifiée par le fait que les lois proposées
devraient s’appliquer à un univers unique n’étant
apparu qu’une fois. La réponse nous parait
être la suivante : comme l’univers évolue
dans le temps, ainsi qu’il est facile de le constater
en observant ses états successifs liés pas
des relations causales situées dans le temps, les
lois que la science propose pour rendre compte de cette
évolution doivent elles-mêmes évoluer.
Il s’agira de lois proposant des dynamiques et non
des contraintes intangibles. Appliquées aux lois
et constantes fondamentales de l’univers, par exemple,
on postulera qu’elles puisent changer et l’on
proposera des expériences mettant en évidence
ces changements afin d’élaborer de nouvelles
lois et constantes (pas si constantes que cela) qui en rendront
compte. C’est ainsi qu’il pourrait être
intéressant (c’est nous qui parlons et non
Smolin, précisons-le), en matière de force
gravitationnelle, de faire l’hypothèse que
celle-ci pourrait ne pas être uniforme dans l’ensemble
de l’univers ou tout au long de son histoire, afin
de rendre compte d’observations qui ne seraient pas
explicables dans le cadre d’une gravité constante
en tous temps et en tous lieux.
On peut penser qu’il serait aujourd’hui très
utile d’introduire plus de pragmatisme dans l’énoncé
des lois permettant de comprendre de nombreux phénomènes
cosmologiques que l’observation peut de moins en moins
expliquer dans le cadre des lois actuelles, par exemple
l’énergie noire ou la matière noire
– sans mentionner des problèmes plus traditionnels
tels que ceux liée à l’apparition de
la vie. Il ne s’agirait pas de vouloir changer les
lois à tous propos, mais seulement d’avancer
dans la compréhension de phénomènes
durablement réfractaires aux explications par les
lois actuelles et donc d’avancer dans l’élaboration
de lois futures plus explicatives. Il pourrait s’agir
là de l’émergence d’une hyper-science
que beaucoup appellent aujourd’hui de leurs vœux.
La science a d’ailleurs toujours progressé
de cette façon. La cosmologie serait-elle donc si
spécifique qu’elle exigerait des méthodes
différentes ?
Il est certain que, si en s’appuyant sur le postulat
du multivers, on se satisfaisait de constater ces phénomènes
encore mystérieux sans chercher à les comprendre,
sous prétexte qu’une infinité d’autres
phénomènes différents existeraient
dans une infinité d’univers différents,
on ne progresserait pas beaucoup dans la compréhension
de ce qui se passe dans notre propre univers.
Mais les défenseurs de l’hypothèse du
multivers ne manqueront pas de dire que les progrès
de la science sont venus aussi de formulations qui, dans
l’état des techniques expérimentales
propres aux époques considérées, n’étaient
ni testables ni même exprimables en termes faisant
place à l’expérimentation. On sait qu’en
ce qui concerne la théorie des cordes, les spécialistes
ne désespèrent pas de pouvoir prochainement
tester certaines de leurs hypothèses. Quant à
spéculer sur d’autres univers que le nôtre,
comportant ou non des références au temps,
il ne s’agirait absolument pas de jeux d’esprit
gratuits ou de simples fuites dans la métaphysique.
Un questionnement immédiat de notre physique en découle
nécessairement.
Nous ajouterions enfin que la démarche de Lee Smolin,
qu’il l’ait conçue explicitement ainsi
ou non, conduit à retrouver les bases neurologiques
de la connaissance scientifique. Or celle-ci n’exclut
pas le recours à l’imagination, fut-elle la
plus débridée. Il s’agit de processus
relatifs à l’élaboration de toutes connaissances,
quelles qu’elles soient, dans un système cognitif
tel que le cerveau, propre à tous les animaux dits
supérieurs. Le cerveau constate à la suite
d’expériences réussies initialisées
sur le mode « essais et erreurs » un certain
nombre de régularités. Il les désigne
par des concepts ou les hiérarchise à l’intérieur
de règles répétitives. Concepts et
règles permettent d’identifier les nouveaux
éléments d’observations auxquels se
heurtent l’animal et son cerveau. Ceci que l’on
se place au niveau du cerveau individuel ou du cerveau collectif
partagé par le groupe.
Mais les concepts et les règles ainsi élaborés
ne sont pas et ne peuvent pas être éternels.
Ils doivent évoluer dans le temps au fur et à
mesure que s’accumulent de nouvelles expériences
qu’ils n’expliquent pas. C’est toujours
l’expérience qui a le dernier mot. Si l’animal
donnait la priorité à l’autorité
de lois n’ayant pas évolué, il ne vivrait
pas longtemps pour apprécier le bien fondé
de son dogmatisme. Mais dire que l’expérience
doit avoir le dernier mot ne veut pas dire que l’expérience
passée puisse suffire à formuler de nouvelles
hypothèses. L’expérience passée
conduirait vite l’animal à ne plus porter d’attention
aux changements du monde dangereux qui l’entoure.
Elle doit être relayée par l’imaginaire
et la spéculation théorique.
Conclusion
Nous
voudrions ajouter en conclusion que l'article de Lee Smolin
nous semble mettre en évidence un point qui pourrait
être d'une très grande importance. L'article
montre que Lee Smolin, comme sans doute TOUS les cosmologistes,
fussent-ils théoriciens de la gravitation quantique,
sont fondamentalement réalistes, au sens du réalisme
essentialiste que nous avons souvent ici décrit et
dénoncé. Ceci d'autant plus qu'ils ne connaissent
que très peu ou qu'ils ignorent la méthode
MCR de Mioara Mugur-Schächter, laquelle porte selon
nous des critiques définitives au réalisme
de la science traditionnelle..
Il
faut dire qu'il y a un pas considérable à
franchir. Les cosmologistes sont en fait restés des
astronomes, même s'ils se sont égarés
dans les mathématiques. On ne fera pas dire à
des astronomes que ce qu'ils observent n'existe pas. Par
contre, pour un physicien quantique (pas tous d'ailleurs,
malheureusement) confronté à la superposition
ou à l'intrication, il est plus facile de concevoir
que "quelque chose se passe" qui échappe
à leurs formalisations actuelles, notamment à
ce que l'on nomme le temps, l'espace et la causalité.
Ils ne peuvent donc pas, ni au plan des modèles,
ni au plan de la conception philosophique du monde, affirmer
que le monde quantique serait une réalité
en soi, tout au moins dans le cadre de la descriptions qu'ils
font des phénomènes qu'ils y observent.
Or les cosmologistes voient la même chose que ce que
voient les physiciens quantiques, à grande échelle,
par exemple dans l'observation de ce que l'on nomme les
trous noirs ou pour imaginer ce que l'on nomme l'avant-big
bang. Mais ils se refusent à admettre qu'il s'agisse
de la même chose et que l'univers à ces échelle
puisse ne pas être décrit de façon réaliste.
Ce seraient tous les objets macroscopiques qu'ils observent
par ailleurs qui risqueraient alors de ne plus pouvoir l'être.
Ils veulent bien faire appel à la mécanique
quantique et à son indéterminisme pour l'observation
des phénomènes microscopiques de l'univers,
par exemple un rayon gamma reçu des confins du système
solaire, mais ils se refusent à la transposition
d'échelle. Or pour eux, le réalisme suppose
le temps.
Il y aurait lieu là d'écrire un article revenant
pour les expliciter, à la lumière de ce qui
précède, sur les impasses actuelles de la
gravitation quantique. Tout ce qui compte dans le monde
de la physique contemporaine s'acharne à rapprocher
en les dépassant la mécanique quantique et
la relativité dans une théorie de synthèse
dite de la gravitation quantique dont la théorie
des cordes vise à être une version. Mais personne
ne fait l'effort de la révolution méthodologique
proposée par MCR à propos de la seule mécanique
quantique. Il
est pourtant certain que ce rapprochement s'impose. Aucun
physicien consciencieux ne devrait se satisfaire du gouffre
séparant ces deux façons de se représenter
le monde.
Dans
les deux cas, l'observateur se trouve confronté à
ce que nous appelons ici, sans doute maladroitement, un
infra-univers. On doit en tenir compte, aussi bien dans
les expériences sur les photons intriqués
que dans celles concernant l'horizon des trous noirs "and
beyond", sans mentionner l'hypothétique avant-Big
bang. Ou bien cet infra-univers peut (ou pourra) être
traité un jour comme un objet réel, en faisant
apparaître des lois fondamentales déterministes
s'y appliquant, dont un temps plus ou moins quantifié.
Ou bien il échappera à jamais à l'entendement
humain et en ce cas ne pourra être représenté
que par les méthodes proposées par MCR. Celles-ci
pourraient alors sans doute éviter aux cosmologistes
de s'égarer dans les modèles mathématiques
de la théorie des cordes et autres hypothèses
associées. Si les physiciens quantiques peuvent se
satisfaire parfaitement de la représentation que
propose MCR de l'infra-univers au niveau microscopique ou
sub-microscopique, nous ne voyons pas pourquoi ces mêmes
représentations, reprises pour décrire l'infra-univers
(qui est censément le même) tel qu'il se rencontre
au niveau cosmologique ou plutôt métacosmologique
(au delà de la cosmologie observationnelle), ne pourraient
pas convenir.
Il serait intéressant dans cette perspective de voir
comment MCR répondrait aux questions les plus dures
que se posent aujourd'hui, non les cosmologistes purement
théoriques qui sont quelque peu des des drogués
des mathématiques, mais les cosmologistes plus modestes,
les cosmologistes observationnels. Il y aurait là
matière, pensons-nous, à plus d'un article.