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Article.
Science et politique.
La
lutte contre le cyber-terrorisme, nouvelle frontière
technologique et militaire pour l'Amérique
par
Jean-Paul Baquiast 31/05/2009
La nouvelle guerre contre le cyber-terrorisme, que vient
de décréter Barack Obama, illustre l'admirable
capacité des Etats-Unis à réagir aux
crises en se dotant d'ennemis nouveaux, réels ou
supposés, contre lesquels il est indispensable de
mobiliser le plus de moyens possibles, sans s'embarrasser
de scrupules quant au respect du droit des gens.
Le
30 mai, Barack Obama a créé à la Maison
Blanche un poste de responsable de la guerre contre le cyber-terrorisme,
présenté comme un “cyber-czar”
civil ou Cybersecurity Coordinator. Il dépendra directement
de lui. Son rôle sera de protéger l'Amérique
contre de futures cyber-attaques destinées à
détruire ses systèmes économiques,
de transport et de santé. La création de ce
poste résulte d'une « 60-day cyberspace policy
review” ordonnée précédemment
par la président. Ce coordinateur sera en charge
de plusieurs milliards de dollars destinés à
financer des moyens de lutte contre les attaques provenant
de réseaux terroristes ou de hackers internationaux.
Selon Barack Obama, les Etats-Unis se sont laissés
fragiliser par le développement du cyber-terrorisme,
qui provoquerait déjà des milliards de pertes.
Les mesures de lutte nécessaires n'auraient pas été
prises par la précédente administration, trop
occupée à lutter contre des formes plus visibles
de terrorisme.
Mais
il est important d'observer que dans le même temps,
la création d'un nouveau commandement militaire pour
le cyber-espace (Military Intelligence Cyber-Command) a
été annoncée par le département
de la défense (DOD), avec le même objectif.
Apparemment, cette décision résulte d'une
vive rivalité entre agences civiles et militaires
pour le contrôle de cette nouvelle activité.
Barack Obama n'avait pas évoqué la création
de ce commandement, mais il devrait la ratifier prochainement.
Il sait apparemment ce qu'il doit aux militaires ou ce qu'il
peut craindre d'eux, s'il ne les amadoue pas.
Le
président a donné des menaces du cyber-terorisme
une description quelque peu apocalyptique, mentionnant les
menaces d'Al Quaïda comme les agressions passées
attribuées à la Russie et à la Chine.
Dans le même temps, assez contradictoirement, il s'est
efforcé de rassurer en affirmant que le Cyber-coordinateur
n'allait pas espionner indûment les ordinateurs des
entreprises et des particuliers. L'Internet restera ouvert
et libre, a-t-il affirmé. Il demeure que le coordinateur
rapportera simultanément à deux organismes
ne relevant que de l'exécutif et plus particulièrement
de la Sécurité Nationale (civile et militaire),
le National Economic Council (NEC) et le National Security
Council (NSC).
La
nouvelle politique inquiète fortement les défenseurs
des libertés publiques, car dans le même temps
le Cybersecurity Act of 2009, en cours de rédaction
au Congrès, marquera une nette augmentation du rôle
des organismes de sécurité nationale au sein
de la Maison Blanche. Par cette loi, des moyens considérablement
renforcés seront donnés à l'Administration
pour contrôler l'Internet. Le président pourra,
en décrétant des états d'urgence en
matière de cyber-sécurité, faire fermer
des sites et réseaux, qu'ils soient gouvernementaux,
commerciaux ou opérés par des particuliers.
Il
est plus inquiétant encore de constater que parallèlement
les militaires auront des moyens d'intervention bien plus
importants, qui risquent d'échapper à tout
contrôle. Le Cyber-command relèvera de la National
Security Agency (NSA), relevant elle-même du DOD.
La NSA est en charge de toutes les opérations couvertes
visant à pénétrer les codes et les
réseaux des ennemis étrangers potentiels.
Elle ne se cache pas de s'en prendre aussi aux réseaux
domestiques supposés représenter une menace.
Beaucoup d'observateurs craignent que ne se mette ainsi
en place les moyens d'une politique d'inspiration militaire
visant à contrôler de plus en plus étroitement
l'Internet civil.
Les
pays étrangers ne peuvent de leur côté
que craindre la conjugaison du civil et du miliaire ainsi
annoncée. Le prétexte de la lutte contre le
cyber-terrorisme donnera l'occasion d'innombrables pénétrations
et manœuvres de déstabilisation à l'encontre
de tous ceux qui représenteront non pas une menace
civile ou militaire à l'égard des Etats-Unis,
mais une simple concurrence économique et politique.
Les interventions abusives seront d'autant plus faciles
qu'il sera particulièrement aisé aux "organes"
de monter de prétendues attaques, impossibles à
démentir, afin de justifier toutes les agressions.
Mais, curieusement, nulle voix ne s'est encore élevée
clairement pour dénoncer cette nouvelle politique
américaine, notamment pas en Europe. C'est à
de tels silences que se mesure bien la dépendance
européenne.
Une
nouvelle locomotive industrielle et scientifique
A côté de l'offensive politique, la déclaration
de guerre lancée par Barack Obama à l'encontre
des cyber-ennemis réels ou inventés officialise
une nouvelle politique industrielle et de recherche, déjà
engagée plus discrètement, qui est clairement
présentée par les industriels comme devant
prendre le relais des dépenses militaires traditionnelles
amputées notamment des économies imposées
aux programmes aéronautiques.
Cette
politique industrielle viendra à l'appui d'une nouvelle
attitude offensive militaire dont personne ne parle ouvertement,
mais qui est clairement à la base d'une nouvelle
stratégie agressive à l'encontre d'ennemis
étrangers avérés ou potentiels. Un
porte-parole d'Obama au Pentagone, Bryan Whitman, a indiqué
récemment que le cyberespace est devenu un domaine
d'affrontement militaire, comme précédemment
l'Espace proprement dit. Il convient dorénavant d'y
conduire des actions offensives. Pour cela, le DOD a entrepris
de déployer des moyens militaires considérables.
Les grosses entreprises du complexe militaro-industriels
ont de leur côté décidé des plans
d'investissements supposant des milliards de dollars en
contrats pour conduire ce qui est désormais nommé
la « digital arms race », la course aux armements
numériques.
Une
démarche de grande ampleur est par ailleurs lancée
pour recruter des milliers de jeunes ingénieurs et
scientifiques dans ce qui est encore considéré
par eux comme une activité amusante et enrichissante.
La récession qui a secoué la Silicon Valley
multiplie les candidats pour ces nouveaux métiers.
Par ailleurs, au sein du Pentagone lui-même, d'autres
milliers d'employés militaires et civils se sont
portés volontaires pour devenir ce que l'on nomme
des “hacker soldiers”.
Toutes
les grandes entreprises du Military Industrial Complex ont
désormais d'importants contrats avec les agences
de renseignement civiles et militaires. On nommera notamment
Northrop Grumman, General Dynamics, Lockheed Martin et Raytheon.
Ces firmes, en prévision d'une augmentation future
des besoins, ont mis la main sur de nombreuses petites entreprises
et laboratoires susceptibles de leur fournir des compétences.
Les annonces de recrutement pour les “cyberninjas”
se multiplient, en contrepartie aux annonces de licenciement
dans les autres secteurs. Des milliers de jeunes ingénieurs
encore habitués au laisser-aller de la société
de l'information apprennent actuellement –semble-t-il
avec plaisir – à se soumettre à des
impératifs de sécurité très
stricts.
Bien
évidemment, le savoir faire acquis dans le domaine
de la défense donne déjà lieu à
de fructueuses applications et ventes de produits à
destination du marché civil. Ce que l'on avait connu
à propos de l'industrie des anti-virus se multiplie
à grande échelle. Ceci d'autant plus qu'un
climat de méfiance généralisé,
savamment entretenu, s'installe. « Ici, tout le monde
attaquera tout le monde”, selon un expert de Raytheon.
Les
championnats entre hackers, jusqu'ici très populaires,
servent désormais à confirmer les vocations
de hackers reconvertis dans le piratage de sites étrangers
sous couvert de défense nationale. L'intensité
de la mobilisation en faveur de cette nouvelle forme de
guerre a pris récemment, selon un historien, des
aspects quasi religieux. Elle se substitue à la guerre
électronique sur les réseaux classiques qui
a beaucoup vieillie. On estime qu'environ 90.000 spécialistes
de haut niveau se consacrent à la cyberwar, sous
divers statuts et positions.
On
n'admirera jamais assez la capacité des Etats-Unis
à réagir aux crises en se dotant d'ennemis
nouveaux, réels ou supposés, contre lesquels
il est indispensable de mobiliser le plus de moyens possibles,
sans s'embarrasser de scrupules quant au respect du droit
des gens. En France, on sait gagner des voix en s'en prenant
au terrorisme scolaire, mais cela ne profite - et encore
- qu'à l'industrie des portiques de sécurité.
Une
nouvelle fois, les Européens auraient bien des raisons
de s'inquiéter, y compris au niveau des laboratoires
et des industries du numérique. Non seulement leurs
cœurs seront pénétrés sans pouvoir
opposer de défenses sérieuses, mais surtout
leurs perspectives commerciales et de recherche seront tuées
dans l'œuf par des concurrents disposant de plusieurs
années d'avance et d'un trésor de guerre découlant
de milliards de dollars de contrats. Voilà de quoi
illustrer un des nouveaux aspects exaltants de l'espace
écomique euro-atlantique tant vanté par nos
hommes d'influence..