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Sciences
et politique
La Nasa sera-t-elle sacrifiée
à la crise financière - ou au profit capitaliste
?
par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin
26 avril 2009
Bien
que l'on ne se dissimule pas que la Nasa a toujours servi
de fer de lance au softpower par lequel depuis Kennedy l'Amérique
s'efforçait de régner sur les esprits du monde
entier, on ne peut pas nier qu'elle était aussi le
représentante la plus emblématique d'une démarche
(relativement) désintéressée pour découvrir
les secrets de l'univers et porter l'homme au-delà
de ses limites. Or aujourd'hui, son empire semble menacé,
non seulement par la crise financière qui obère
les finances publiques de l'Etat, mais par la rapacité
des intérêts privés qui veulent faire
du profit à sa place, en lui retirant ce qui faisait
sa noblesse.
Même
si nous avons toujours défendu le principe d'une
ambitieuse politique spatiale européenne, confiée
dans le domaine civil à l'Esa, nous ne pouvons sans
inquiétude voir risquer de disparaître le stimulant
que représentaient pour cette politique les grands
programmes de la Nasa. En dehors de ce que feront les autres
puissances spatiales, Inde, Chine, Japon, il ne restera
plus beaucoup d'arguments à des opinions politiques
européennes se désintéressant de l'espace
pour continuer à soutenir le financement, dix fois
moins important pourtant, de l'Agence européenne.
Ceci
veut dire que, aussi grandes soient les ambitions des puissances
émergentes susnommées, le capital considérable
de savoir-faire accumulé, tant par la Nasa que par
l'Esa, risque de ne plus être mis au service du Graal
de l'exploration planétaire que serait une mission
habitée sur Mars à échéance
de 20 ou 30 ans. L'échéance pourrait être
retardée de 20 ans, sinon définitivement abandonnée
pour le siècle. Ce serait à tous égards
une défaite pour l'humanité dans son ensemble.
Mais
pourquoi s'inquiéter à propos de la Nasa ?
C'est que les difficultés techniques et de gestion
s'accumulent, sans que l'actuelle administration ni Barack
Obama lui-même ne semblent décidés à
rallonger de quelques $milliards le budget permettant à
l'Agence d'y faire face. Ces difficultés, on les
connaît. Il s'agit d'abord de la nécessité
(sauf à courir des risques devant lesquels les politiques
hésiteront) d'arrêter l'exploitation des navettes
(space shuttles) en 2010, comme prévu, alors que
le vecteur de remplacement ne sera pas prêt avant
2015. Pour remplacer la navette, la Nasa, sous le précédent
administrateur, aujourd'hui démissionnaire et non
encore remplacé, Michaël Griffin, avait été
chargé de développer le lanceur Ares 1 et
la capsule habitable Orion. Cet ensemble devait d'abord
permettre les liaisons avec la Station Spatiale (ISS), mais
aussi préparer le retour vers la Lune en 2020, premier
pas vers une mission martienne. Nous les avions présentés
en décembre 2007
(http://www.automatesintelligents.com/edito/2007/dec/edito.html
).
Or
ces deux programmes rencontrent des difficultés techniques
sérieuses, que les compressions budgétaires
actuelles ne contribuent pas à résoudre rapidement.
Ares souffre de vibrations et d'un manque de puissance au
décollage lorsqu'il est surmonté de la lourde
capsule Orion. Néanmoins un lancement d'essai, intéressant
le lanceur seul dans une version modifiée dite Ares
I-X, est prévu en août 2009 de Cap Canaveral.
S'il se conclut par un échec, toujours possible,
l'avenir du système tout entier et peut-être
même du programme lunaire sera compromis. Il en serait
de même de la participation américaine à
la suite de l'exploitation de la station spatiale, laquelle,
n'étant pas remise régulièrement en
orbite par des navettes, devrait être abandonnée.
Succès ou échec, de toutes façons,
la suite de ce programme supposerait une rallonge budgétaire
de $2 milliards, que le président Obama, à
supposer qu'il veuille mettre tout son poids dans la balance,
aura du mal à obtenir du Congrès. Rappelons
cependant, pour relativiser les efforts, que ce budget supplémentaire
est à peine inférieur au budget de l'Esa,
qui plafonne depuis des années autour de 2 milliards
d'euros – ce qui montre en passant le peu de considération
que les politiques spatiales rencontrent auprès des
gouvernements européens.
En
fait, comme indiqué plus haut, ce n'est pas seulement
le désir de faire des économies budgétaires
qui pousse le Congrès à la sévérité
(que pèsent ces $2 milliards par rapport aux centaines
de milliards consacrés au redressement de l'économie?).
Il s'agit aussi de la volonté des entreprises spatiales
capitalistes rêvant de faire fortune à partir
de vols commerciaux et des programmes publics qui leur seraient
sous-traités. Un lobby dénommé The
Space Frontier Foundation se fait fort de rassembler des
fonds privés. Le bénéficiaire pourrait
en être la société SpaceX, fondée
par le co-fondateur de Paypal et basée en Californie.
Elle offre une capsule dénommée Dragon qui
pourrait porter jusqu'à 7 astronautes et serait lancée
par la fusée Falcon 9 de la même compagnie.
Les équipes de la Nasa voient cela avec une certaine
amertume. SpaceX est incapable à elle seule d'assurer
l'exploitation continue et la sécurité de
tels programmes. La Nasa sera mise lourdement à contribution,
mais n'en retirera aucun profit. Si néanmoins, comme
probable, SpaceX échoue, ce sera la Nasa qui en portera
la responsabilité.
Ces
perspectives montrent que, malgré les discours convenus
selon lequel le retour de l'Etat sauvera l'Amérique
des malfaçons dues au capitalisme libéral,
les financiers et leurs soutiens politiques n'ont pas renoncé
à s'approprier les compétences dudit Etat,
quand un profit peut en être espéré
– l'Etat gardant évidemment les risques et
les frais supplémentaires à sa charge. Mais
il faut voir à plus long terme ce qu'impliquerait
cette mise au rancart de la Nasa. L'avenir de l'humanité
dans l'espace, fondamental à terme pour celle-ci,
ne serait plus qu'une affaire de gros sous, soumis à
l'intérêt d'actionnaires privés. Il
n'est pas sûr, au vu des difficultés qu'elles
devront affronter pour prendre le relais, que les agences
européenne, chinoise, indienne et japonaise puissent
relever le gant à elles seules. Tous les experts
considèrent que l'aventure martienne et au-delà
(and beyond) nécessiterait une coopération
internationale sans faille, à laquelle une Nasa amoindrie
et humiliée ferait gravement défaut.
Il
faut savoir cependant que l'Esa, aidée des éventuelles
coopérations qu'elle pourrait négocier avec
les autres agences spatiales, notamment russe et chinoise,
dispose de nombreuses ressources qui seraient mobilisables,
sous condition des financements et des recrutements correspondants,
pour remplacer les navettes. Il s'agirait d'abord de sauver
l'ISS, puis de préparer des missions lunaires, voire
martienne. Mais il faudrait que les chefs d'Etat européens
s'en persuadent et comprennent qu'ils gagneraient beaucoup
de prestige en proposant de tels objectifs à leurs
opinions. Nous n'en sommes pas là vu leur ignorance
crasse et la peur de leur ombre qui les caractérisent
dans ces domaines. John Fitzgerald Kennedy est bien mort.