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Sciences
et politique
21e siècle: crises
majeures et raisons d'espérer
par Jean-Paul Baquiast
22 avril 2009
Appelons crises majeures, ou crises systémiques majeures,
celles qui, tout au long du XXIe siècle, vont selon
les prévisions scientifiques actuelles, bouleverser
le milieu naturel au sein desquels se sont construits pendant
les derniers millénaires des superorganismes ou sociétés
bioanthropotechniques dotées de formes de plus en plus
élaborées de conscience de soi. Rappelons que
nous désignons par ce terme de bioanthropotechnique
ou plus simplement anthropotechnique non seulement des sociétés
constituées d'organismes biologiques ayant progressivement
évolué sous la forme de l'homo sapiens
actuel (bio-anthropos) mais aussi des systèmes technologiques
dotés de processus évolutionnaires autonomes,
formant des symbioses avec les précédents.
Nous
avons précédemment constaté que les
systèmes anthropotechniques généraient
des images de soi partielles résultant de leurs activités
individuelles au sein de l'univers. Ces images servent
de support à l'élaboration d'hypothèses
sur l'univers et sur son avenir utilisées pour
la prise de décisions adaptatives. Les hypothèses
en question ne sont que des hypothèses, mais elles
tirent leur force mobilisatrice du fait qu'elles sont
généralement perçues comme des vérités
auxquelles il faut croire. Lorsqu'elles comportent
des contenus paraissant positifs ou rassurants, elles prennent
la forme de raisons d'espérer en l'avenir
autour desquelles l'énergie des individus et
des groupes se mobilise. Il apparaît, comme nous allons
le voir, que sans de telles raisons d'espérer,
les individus et les groupes se laisseraient mourir.
Aujourd'hui,
le développement progressif de vastes réseaux
d'informations symboliques a provoqué la mutualisation
de ces images et fait naître des représentations
collectives de grande ampleur comportant notamment des perspectives
globales sur l'évolution de l'univers
résultant notamment de l'activité des
agents (c'est-à-dire des systèmes anthropotechniques
avec leurs diverses composantes biologiques, anthropologiques
et technologiques) au sein de celui-ci. Nous avons distingué
deux grandes catégories de représentations,
les plus anciennes par date d'apparition étant
celles relatives aux croyances mythologiques et religieuses,
les plus récentes relevant des observations de la
science expérimentale. L'efficacité
plus grande des représentations scientifiques, en
termes d'action matérielle sur l'univers,
par rapport à celle des représentations mythologiques
ou religieuses, devrait en principe donner un avantage compétitif
aux systèmes générant les premières.
Mais tout dépendra en fait du poids respectifs des
groupes se référant à ces représentations
et entrant en compétition pour faire prévaloir
leurs vues. Un petit nombre de modèles scientifiques
peut être submergé par un grand nombre de verbalisations
ou rationalisations mythologiques qui ne leur laisseront
pas la possibilité de diffuser au sein des sociétés.
Or
précisément, et pour en revenir aux raisons
d'espérer, que sont aujourd'hui, ou plus
exactement quels messages portent aujourd'hui les
grandes représentations en compétition? En
simplifiant beaucoup, on dira que les représentations
scientifiques, après avoir pendant au moins deux
siècles fait miroiter un avenir brillant concernant
l'avenir du monde global, font apparaître désormais
des perspectives particulièrement sinistres (gloomy).
Il s'agit d'un message tout récent en
contradiction avec l'optimisme traditionnel de la
science. Il date de la prise de conscience des risques que
fait courir à la planète la croissance exponentielle
des systèmes anthropotechniques. On connaît
ces risques: modifications radicales du milieu physique,
destruction plus ou moins complète de l'écosphère,
menaces très grandes pesant sur l'avenir des
systèmes anthropotechniques eux-mêmes, y compris
concernant leurs capacités à l'intelligence
collective. On pourra juger que ce pessimisme n'est
pas plus fondé que l'optimisme des périodes
précédentes. Néanmoins il faut constater
sa très large diffusion.
Les
représentations mythologiques, qu'elles soient
religieuses ou philosophiques, sont beaucoup plus diverses.
Les unes ignorent simplement les problèmes liés
à l'influence des sociétés anthropiques
sur l'évolution du milieu terrestre. Les autres,
de plus en plus nombreuses, auront tendance à y voir
l'annonce d'une Apocalypse prévue par
leurs Ecritures. Le monde terrestre y rejoindrait le monde
divin, avec triomphe du prétendu Bien sur le prétendu
Mal. Il en résulte que, pour ce dernier type de prévisions,
les crises à venir sont plutôt les bienvenues,
car elles éloignent du monde matériel et rapprochent
du divin. Rappelons aux esprits scientifiques qui ne veulent
pas attacher d'importance à ces jugements mystiques
de type fondamentaliste que s'ils inspirent l'action
de milliards de fanatiques menant des guerres de 4e génération,
le cas échant avec des armes de destruction massive,
elles pèseront d'un poids certain sur l'avenir
des sociétés, qu'elles soient scientifiques
ou religieuses.
Comme
déjà indiqué plus haut, ces systèmes
de croyance collective, qu'ils soient scientifiques ou mythologiques,
sont dorénavant considérés comme jouant
un rôle essentiel dans l'histoire des sociétés.
La psychologie évolutionnaire et les neurosciences
récentes ont analysé l'effet de la prise de
conscience de la mort et de son inévitabilité
sur les organisations sociales et les structures cérébrales.
Dès les temps les plus anciens les sociétés
regroupant des individus conscients de l'inévitabilité
de leur mort personnelle ont généré des
systèmes de croyance collective offrant à ceux
ne supportant pas la perspective d'un anéantissement
total des raisons justifiant qu'ils ne s'abandonnent pas au
désespoir et à la mort. Les croyances correspondantes
ont progressivement recruté des bases neurales spécialisées
au sein des cerveaux individuels, qui se sont transmises héréditairement.
Elles ont parallèlement suscité des comportements
culturels innombrables visant à faire oublier la réalité
de la mort. Sans de tels investissements, ces sociétés
auraient certainement disparu. Il n‘y a pas de raison
permettant de distinguer à cet égard les sociétés
scientifiques et les sociétés dominées
par les religions. Les individus appartenant aux unes comme
aux autres manifestent une foi de même nature même
si elle ne porte pas sur des thèmes identiques. Le
fait de croire en une vie au delà de la vie terrestre
n'est pas très différent du fait de croire en
un monde parfait susceptible d'être produit par la science.
En
pratique cependant, si l'on postule comme nous le
faisons ici que les comportements scientifiques sont les
mieux à même de transformer le milieu, en mutualisant
l'emploi des technologies observationnelles et fabricationnelles,
elles seront plus efficaces que les comportements mystiques
ou mythologiques dans le sens de la construction d'un
monde nouveau à partir des éléments
fournis par le monde actuel. Si la science fait naître
et conforte l'espoir qu'elle peut modifier dans
un sens favorable le monde matériel, le seul ayant
une quelconque réalité à ses yeux,
elle encouragera les recherches et les investissements en
sa faveur. A l'inverse, comme les comportements mystiques
se limitent à imposer aux individus des attitudes
de retrait vis-à-vis du monde terrestre, sans leur
apporter et pour cause de moyens particuliers pour faire
advenir un monde non matériel idéal, elles
ne généreront que des positions de retrait
ou d'hostilité à l'égard
du premier. Au plan pratique, elles se révéleront
dans l'avenir, ainsi qu'elles l'ont toujours
fait dans le passé, comme des machines à détruire
le monde matériel, plutôt qu'à
en construire des versions améliorées.
Raisons
de croire en la science dans un siècle de crises
majeures
Ceci
admis, et pour rester désormais dans le seul domaine
des sociétés anthropotechniques de type scientifique,
il est intéressant d'observer les perspectives
de dépassement individuel et collectif qu'elles
généreront en ce siècle de crises majeures,
avec l'effet d'assurer leur cohésion
et d'éviter une sorte de suicide par désespoir
à leurs membres les plus fragiles ou imaginatifs.
Qu'avaient-elles fait jusque-là? Longtemps,
comme nous l'avons indiqué ci-dessus, elles
ont fait miroiter l'avènement de sociétés
scientifiques dédiées à une connaissance
de plus en plus approfondie des “ lois de l'univers”.
Même si cette connaissance ne promettait pas les survies
individuelles, elle faisait espérer la construction
progressive d'un milieu de plus en plus conforme aux
valeurs de ces sociétés scientifiques, principalement
fondées sur l'approfondissement et le partage
des connaissances. Les humains eux-mêmes devaient
pouvoir en bénéficier. Dans l'immédiat,
ce serait par des améliorations continues de leur
situation globale en tant qu'humanité et par
l'acquisition de nombreux ajouts à leurs compétences
corporelles et mentales. Dans l'avenir proche, il
n'était pas interdit d'espérer
l'avènement de sociétés aux potentiels
véritablement supérieurs, que certains ont
décrites par le terme de posthumaines. Suivant notre
terminologie, il se serait agi de sociétés
post-anthropotechniques. Dans les perspectives les plus
ambitieuses, le cosmos, au moins dans ses parties proches,
aurait pu être “réingeniéré”
dans un sens conforme aux valeurs humaines et posthumaines.
Or
ce sont de telles perspectives, et les motifs de dépassement
et de consolation qu'elles offraient, qui se trouvent aujourd'hui
fortement remises en cause par les observations scientifiques
récentes relatives à la survenue des crises
majeures devant affecter le XXIe siècle. Ces prévisions
montrent que le progrès des sciences, des technologies
et des connaissances en découlant, qui devait s'accélérer
sous la forme décrite par Ray Kurzweil par le terme
de Singularité, risque d'être pris de court par
le développement exponentiel des crises, et leurs conséquences
désastreuses sur les organisations sociales. Ceci pourrait
se produire dès les prochaines décennies. On
peut ajouter que, dans les systèmes anthropotechniques
scientifiques eux-mêmes, le développement des
sciences et technologies étant de plus en plus mis
au service d'objectifs militaires ou de profit immédiat,
des critiques de plus en plus fortes sont adressées
par les populations à la science en général.
Certains, à tort sans doute, lui attribuent une responsabilité
dans la survenue des crises. A tort car ce n'est pas la science
qu'il faudrait accuser, mais la surconsommation de certains
produits technologiques pour des raisons mercantiles. La vraie
responsabilité est plus profonde, davantage bioanthropologique.
Elle tient à l'incontrôlable croissance démographique
des populations qui se poursuivra aussi longtemps que des
ressources seront disponibles.
Quoiqu'il
en soit, la défaveur atteignant les sciences et technologies
provoque dès maintenant une diminution des recrutements
de chercheurs et d'ingénieurs au moment où ceux-ci
seraient les plus nécessaires. Le mouvement est très
marqué dans les pays traditionnellement développés.
Il l'est moins dans les pays émergents, mais on peut
penser qu'avec l'aggravation de la crise climatique et celle
notamment des pollutions, les opinions publiques ce ces pays
imputeront au progrès technique la responsabilité
des destructions accrues imposées à leur milieu
de vie.
A
l'inverse, on constate des maintenant une recrudescence
inquiétante des mouvements de masse animés
par des pulsions tribalistes et prédatrices héritées
des sociétés bioanthropologiques primitives.
Ils sont exploités par des prophètes individuels
exaltés et par des organisations politico-mystiques
puissantes qui ont parfaitement appris à utiliser
les nouvelles technologies pour mettre en condition les
esprits. Le message colporté est toujours le même:
rechercher sa vérité et son dépassement
dans la conquête d'une vie après la mort.
On impute généralement à l'islam
la responsabilité de tels discours. Mais les autres
grandes religions ne sont pas en reste. Il suffit d'écouter
les discours vraiment déments provenant de prédicateurs
méthodistes, notamment dans les îles caraïbes
et pacifiques, par exemple, pour le comprendre. Ce qui n'est
pas dit est que les organisateurs de ces mouvements de masse
visent, eux, à s'approprier les biens terrestres,
ceci d'autant plus que ces biens se font rares.
Les
sociétés scientifiques seront-elles capables,
pour survivre, de faire émerger des valeurs et des
croyances susceptibles d'éviter leur disparition
pure et simple? Valeurs et croyances ne se décident
pas sur le mode volontaire. Pour reprendre le terme précédent,
elles émergent spontanément. Par contre, il
est possible de les observer et peut-être, de leur
donner de l'écho. Or qu'en est il? Les
anciennes croyances en la science, et les valeurs qu'elles
sous-tendaient, ont-elles encore un rôle à
jouer? D'autres d'un type un peu différent
apparaissent-elles?
En
premier lieu, les scientifiques et ceux qui croient en la
science et trouvent des raisons de se dévouer pour
elle, ne renonceront pas à l'idée que
seule celle-ci pourra apporter des remèdes aux phénomènes
de destruction de la planète actuellement observés.
Même si on ne croit plus à des promesses d'avenir
radieux, on continuera à croire que la multiplication
des maux pourra être mieux contenue par des pratiques
scientifiques que par des prières, des imprécations
et le recours à des guerres tribales. Encore faudra-t-il
convaincre de cela les nouveaux barbares qui n'auront
qu'un objectif, détruire les laboratoires et
les facultés au prétexte que les uns et les
autres expriment une forme de civilisation à laquelle
ils ont déclaré la guerre. Il faudra aussi,
évidemment, que les sociétés de demain
trouvent à la science et aux scientifiques assez
de bénéfices immédiats en vue de leur
survie pour continuer à les financer.
Une
autre grande valeur justifiant de croire à la science,
sans doute encore supérieure à la première,
tient à ce que celle-ci permet de façon continue
d'approfondir les mystères de l'univers.
Nous ne discuterons pas ici de la question délicate
du réalisme en science: la science décrit-elle
un univers préexistant aux modèles produits
par les observateurs ou, à l'inverse, est-elle
le produit d'une construction continue résultant
de l'interaction des observateurs, des instruments
et d'un infra-réel indescriptible en soi? Quoiqu'il
en soit, chaque jour, tant que les laboratoires et les universités
continueront à fonctionner, tant que de nouveaux
instruments terrestres ou spatiaux seront mis en oeuvre,
les connaissances ne cesseront de s'étendre
et se complexifier. Contribuer a ce mouvement, même
avec des moyens de plus en plus réduits par la crise,
devrait être un motif d'engagement suffisant
pour beaucoup d'individus et de groupes. Mais cela
ne se poursuivra, comme indiqué ci-dessus, que si
les sociétés scientifiques conservent un minimum
de moyens, au sein des crises de rareté, des reconversions
d'urgence et des guerres civiles provoquées
par la destruction accélérée du monde
actuel. Il faudra en fait qu'elles se défendent,
y compris les armes a la main, contre les agressions de
ceux que nous avons appelés de nouveaux barbares.
Faut-il
pour terminer évoquer l'espoir, que certains tel James
Lovelock entretiennent, de voir malgré la généralisation
des guerres et la mort presque certaine de milliards d'hommes,
les plus avancés des systèmes anthropotechniques,
même s'ils disparaissent sur Terre, diffuser dans le
cosmos proche la quintessence de leurs apports. Autrement
dit, il s'agirait de sociétés superintelligentes
et superconscientes capables de fonctionner sur des bases
non biologiques. Ce serait le rêve des roboticiens d'aujourd'hui
et de demain. On peut y croire et faire de la réalisation
de cet objectif un fort motif de dépassement personnel
et collectif. Nous ne voyons pas encore cependant ici comment
ce rêve pourrait se réaliser à échéance
du siècle dans le cadre des orientations et moyens
de la science actuelle, et moins encore si les efforts de
cette dernière se trouvaient anéantis par la
conjonction des malheurs et des haines.