Vers le site Automates Intelilgents
La Revue mensuelle n° 96
Robotique, vie artificielle, réalité virtuelle

Information, réflexion, discussion
logo admiroutes

Tous les numéros


Archives
(classement par rubriques)

Image animée
 Dans La Revue
 

Retour au sommaire

Automates Intelligents s'enrichit du logiciel Alexandria.
Double-cliquez sur chaque mot de cette page et s'afficheront alors définitions, synonymes et expressions constituées de ce mot. Une fenêtre déroulante permet aussi d'accéder à la définition du mot dans une autre langue (22 langues sont disponibles, dont le Japonais).



Sciences et politique
21e siècle: crises majeures et raisons d'espérer
par Jean-Paul Baquiast
22 avril 2009


Appelons crises majeures, ou crises systémiques majeures, celles qui, tout au long du XXIe siècle, vont selon les prévisions scientifiques actuelles, bouleverser le milieu naturel au sein desquels se sont construits pendant les derniers millénaires des superorganismes ou sociétés bioanthropotechniques dotées de formes de plus en plus élaborées de conscience de soi. Rappelons que nous désignons par ce terme de bioanthropotechnique ou plus simplement anthropotechnique non seulement des sociétés constituées d'organismes biologiques ayant progressivement évolué sous la forme de l'homo sapiens actuel (bio-anthropos) mais aussi des systèmes technologiques dotés de processus évolutionnaires autonomes, formant des symbioses avec les précédents.

Nous avons précédemment constaté que les systèmes anthropotechniques généraient des images de soi partielles résultant de leurs activités individuelles au sein de l'univers. Ces images servent de support à l'élaboration d'hypothèses sur l'univers et sur son avenir utilisées pour la prise de décisions adaptatives. Les hypothèses en question ne sont que des hypothèses, mais elles tirent leur force mobilisatrice du fait qu'elles sont généralement perçues comme des vérités auxquelles il faut croire. Lorsqu'elles comportent des contenus paraissant positifs ou rassurants, elles prennent la forme de raisons d'espérer en l'avenir autour desquelles l'énergie des individus et des groupes se mobilise. Il apparaît, comme nous allons le voir, que sans de telles raisons d'espérer, les individus et les groupes se laisseraient mourir.

Aujourd'hui, le développement progressif de vastes réseaux d'informations symboliques a provoqué la mutualisation de ces images et fait naître des représentations collectives de grande ampleur comportant notamment des perspectives globales sur l'évolution de l'univers résultant notamment de l'activité des agents (c'est-à-dire des systèmes anthropotechniques avec leurs diverses composantes biologiques, anthropologiques et technologiques) au sein de celui-ci. Nous avons distingué deux grandes catégories de représentations, les plus anciennes par date d'apparition étant celles relatives aux croyances mythologiques et religieuses, les plus récentes relevant des observations de la science expérimentale. L'efficacité plus grande des représentations scientifiques, en termes d'action matérielle sur l'univers, par rapport à celle des représentations mythologiques ou religieuses, devrait en principe donner un avantage compétitif aux systèmes générant les premières. Mais tout dépendra en fait du poids respectifs des groupes se référant à ces représentations et entrant en compétition pour faire prévaloir leurs vues. Un petit nombre de modèles scientifiques peut être submergé par un grand nombre de verbalisations ou rationalisations mythologiques qui ne leur laisseront pas la possibilité de diffuser au sein des sociétés.

Or précisément, et pour en revenir aux raisons d'espérer, que sont aujourd'hui, ou plus exactement quels messages portent aujourd'hui les grandes représentations en compétition? En simplifiant beaucoup, on dira que les représentations scientifiques, après avoir pendant au moins deux siècles fait miroiter un avenir brillant concernant l'avenir du monde global, font apparaître désormais des perspectives particulièrement sinistres (gloomy). Il s'agit d'un message tout récent en contradiction avec l'optimisme traditionnel de la science. Il date de la prise de conscience des risques que fait courir à la planète la croissance exponentielle des systèmes anthropotechniques. On connaît ces risques: modifications radicales du milieu physique, destruction plus ou moins complète de l'écosphère, menaces très grandes pesant sur l'avenir des systèmes anthropotechniques eux-mêmes, y compris concernant leurs capacités à l'intelligence collective. On pourra juger que ce pessimisme n'est pas plus fondé que l'optimisme des périodes précédentes. Néanmoins il faut constater sa très large diffusion.

Les représentations mythologiques, qu'elles soient religieuses ou philosophiques, sont beaucoup plus diverses. Les unes ignorent simplement les problèmes liés à l'influence des sociétés anthropiques sur l'évolution du milieu terrestre. Les autres, de plus en plus nombreuses, auront tendance à y voir l'annonce d'une Apocalypse prévue par leurs Ecritures. Le monde terrestre y rejoindrait le monde divin, avec triomphe du prétendu Bien sur le prétendu Mal. Il en résulte que, pour ce dernier type de prévisions, les crises à venir sont plutôt les bienvenues, car elles éloignent du monde matériel et rapprochent du divin. Rappelons aux esprits scientifiques qui ne veulent pas attacher d'importance à ces jugements mystiques de type fondamentaliste que s'ils inspirent l'action de milliards de fanatiques menant des guerres de 4e génération, le cas échant avec des armes de destruction massive, elles pèseront d'un poids certain sur l'avenir des sociétés, qu'elles soient scientifiques ou religieuses.

Comme déjà indiqué plus haut, ces systèmes de croyance collective, qu'ils soient scientifiques ou mythologiques, sont dorénavant considérés comme jouant un rôle essentiel dans l'histoire des sociétés. La psychologie évolutionnaire et les neurosciences récentes ont analysé l'effet de la prise de conscience de la mort et de son inévitabilité sur les organisations sociales et les structures cérébrales. Dès les temps les plus anciens les sociétés regroupant des individus conscients de l'inévitabilité de leur mort personnelle ont généré des systèmes de croyance collective offrant à ceux ne supportant pas la perspective d'un anéantissement total des raisons justifiant qu'ils ne s'abandonnent pas au désespoir et à la mort. Les croyances correspondantes ont progressivement recruté des bases neurales spécialisées au sein des cerveaux individuels, qui se sont transmises héréditairement. Elles ont parallèlement suscité des comportements culturels innombrables visant à faire oublier la réalité de la mort. Sans de tels investissements, ces sociétés auraient certainement disparu. Il n‘y a pas de raison permettant de distinguer à cet égard les sociétés scientifiques et les sociétés dominées par les religions. Les individus appartenant aux unes comme aux autres manifestent une foi de même nature même si elle ne porte pas sur des thèmes identiques. Le fait de croire en une vie au delà de la vie terrestre n'est pas très différent du fait de croire en un monde parfait susceptible d'être produit par la science.

En pratique cependant, si l'on postule comme nous le faisons ici que les comportements scientifiques sont les mieux à même de transformer le milieu, en mutualisant l'emploi des technologies observationnelles et fabricationnelles, elles seront plus efficaces que les comportements mystiques ou mythologiques dans le sens de la construction d'un monde nouveau à partir des éléments fournis par le monde actuel. Si la science fait naître et conforte l'espoir qu'elle peut modifier dans un sens favorable le monde matériel, le seul ayant une quelconque réalité à ses yeux, elle encouragera les recherches et les investissements en sa faveur. A l'inverse, comme les comportements mystiques se limitent à imposer aux individus des attitudes de retrait vis-à-vis du monde terrestre, sans leur apporter et pour cause de moyens particuliers pour faire advenir un monde non matériel idéal, elles ne généreront que des positions de retrait ou d'hostilité à l'égard du premier. Au plan pratique, elles se révéleront dans l'avenir, ainsi qu'elles l'ont toujours fait dans le passé, comme des machines à détruire le monde matériel, plutôt qu'à en construire des versions améliorées.

Raisons de croire en la science dans un siècle de crises majeures

Ceci admis, et pour rester désormais dans le seul domaine des sociétés anthropotechniques de type scientifique, il est intéressant d'observer les perspectives de dépassement individuel et collectif qu'elles généreront en ce siècle de crises majeures, avec l'effet d'assurer leur cohésion et d'éviter une sorte de suicide par désespoir à leurs membres les plus fragiles ou imaginatifs. Qu'avaient-elles fait jusque-là? Longtemps, comme nous l'avons indiqué ci-dessus, elles ont fait miroiter l'avènement de sociétés scientifiques dédiées à une connaissance de plus en plus approfondie des “ lois de l'univers”. Même si cette connaissance ne promettait pas les survies individuelles, elle faisait espérer la construction progressive d'un milieu de plus en plus conforme aux valeurs de ces sociétés scientifiques, principalement fondées sur l'approfondissement et le partage des connaissances. Les humains eux-mêmes devaient pouvoir en bénéficier. Dans l'immédiat, ce serait par des améliorations continues de leur situation globale en tant qu'humanité et par l'acquisition de nombreux ajouts à leurs compétences corporelles et mentales. Dans l'avenir proche, il n'était pas interdit d'espérer l'avènement de sociétés aux potentiels véritablement supérieurs, que certains ont décrites par le terme de posthumaines. Suivant notre terminologie, il se serait agi de sociétés post-anthropotechniques. Dans les perspectives les plus ambitieuses, le cosmos, au moins dans ses parties proches, aurait pu être “réingeniéré” dans un sens conforme aux valeurs humaines et posthumaines.

Or ce sont de telles perspectives, et les motifs de dépassement et de consolation qu'elles offraient, qui se trouvent aujourd'hui fortement remises en cause par les observations scientifiques récentes relatives à la survenue des crises majeures devant affecter le XXIe siècle. Ces prévisions montrent que le progrès des sciences, des technologies et des connaissances en découlant, qui devait s'accélérer sous la forme décrite par Ray Kurzweil par le terme de Singularité, risque d'être pris de court par le développement exponentiel des crises, et leurs conséquences désastreuses sur les organisations sociales. Ceci pourrait se produire dès les prochaines décennies. On peut ajouter que, dans les systèmes anthropotechniques scientifiques eux-mêmes, le développement des sciences et technologies étant de plus en plus mis au service d'objectifs militaires ou de profit immédiat, des critiques de plus en plus fortes sont adressées par les populations à la science en général. Certains, à tort sans doute, lui attribuent une responsabilité dans la survenue des crises. A tort car ce n'est pas la science qu'il faudrait accuser, mais la surconsommation de certains produits technologiques pour des raisons mercantiles. La vraie responsabilité est plus profonde, davantage bioanthropologique. Elle tient à l'incontrôlable croissance démographique des populations qui se poursuivra aussi longtemps que des ressources seront disponibles.

Quoiqu'il en soit, la défaveur atteignant les sciences et technologies provoque dès maintenant une diminution des recrutements de chercheurs et d'ingénieurs au moment où ceux-ci seraient les plus nécessaires. Le mouvement est très marqué dans les pays traditionnellement développés. Il l'est moins dans les pays émergents, mais on peut penser qu'avec l'aggravation de la crise climatique et celle notamment des pollutions, les opinions publiques ce ces pays imputeront au progrès technique la responsabilité des destructions accrues imposées à leur milieu de vie.

A l'inverse, on constate des maintenant une recrudescence inquiétante des mouvements de masse animés par des pulsions tribalistes et prédatrices héritées des sociétés bioanthropologiques primitives. Ils sont exploités par des prophètes individuels exaltés et par des organisations politico-mystiques puissantes qui ont parfaitement appris à utiliser les nouvelles technologies pour mettre en condition les esprits. Le message colporté est toujours le même: rechercher sa vérité et son dépassement dans la conquête d'une vie après la mort. On impute généralement à l'islam la responsabilité de tels discours. Mais les autres grandes religions ne sont pas en reste. Il suffit d'écouter les discours vraiment déments provenant de prédicateurs méthodistes, notamment dans les îles caraïbes et pacifiques, par exemple, pour le comprendre. Ce qui n'est pas dit est que les organisateurs de ces mouvements de masse visent, eux, à s'approprier les biens terrestres, ceci d'autant plus que ces biens se font rares.

Les sociétés scientifiques seront-elles capables, pour survivre, de faire émerger des valeurs et des croyances susceptibles d'éviter leur disparition pure et simple? Valeurs et croyances ne se décident pas sur le mode volontaire. Pour reprendre le terme précédent, elles émergent spontanément. Par contre, il est possible de les observer et peut-être, de leur donner de l'écho. Or qu'en est il? Les anciennes croyances en la science, et les valeurs qu'elles sous-tendaient, ont-elles encore un rôle à jouer? D'autres d'un type un peu différent apparaissent-elles?

En premier lieu, les scientifiques et ceux qui croient en la science et trouvent des raisons de se dévouer pour elle, ne renonceront pas à l'idée que seule celle-ci pourra apporter des remèdes aux phénomènes de destruction de la planète actuellement observés. Même si on ne croit plus à des promesses d'avenir radieux, on continuera à croire que la multiplication des maux pourra être mieux contenue par des pratiques scientifiques que par des prières, des imprécations et le recours à des guerres tribales. Encore faudra-t-il convaincre de cela les nouveaux barbares qui n'auront qu'un objectif, détruire les laboratoires et les facultés au prétexte que les uns et les autres expriment une forme de civilisation à laquelle ils ont déclaré la guerre. Il faudra aussi, évidemment, que les sociétés de demain trouvent à la science et aux scientifiques assez de bénéfices immédiats en vue de leur survie pour continuer à les financer.

Une autre grande valeur justifiant de croire à la science, sans doute encore supérieure à la première, tient à ce que celle-ci permet de façon continue d'approfondir les mystères de l'univers. Nous ne discuterons pas ici de la question délicate du réalisme en science: la science décrit-elle un univers préexistant aux modèles produits par les observateurs ou, à l'inverse, est-elle le produit d'une construction continue résultant de l'interaction des observateurs, des instruments et d'un infra-réel indescriptible en soi? Quoiqu'il en soit, chaque jour, tant que les laboratoires et les universités continueront à fonctionner, tant que de nouveaux instruments terrestres ou spatiaux seront mis en oeuvre, les connaissances ne cesseront de s'étendre et se complexifier. Contribuer a ce mouvement, même avec des moyens de plus en plus réduits par la crise, devrait être un motif d'engagement suffisant pour beaucoup d'individus et de groupes. Mais cela ne se poursuivra, comme indiqué ci-dessus, que si les sociétés scientifiques conservent un minimum de moyens, au sein des crises de rareté, des reconversions d'urgence et des guerres civiles provoquées par la destruction accélérée du monde actuel. Il faudra en fait qu'elles se défendent, y compris les armes a la main, contre les agressions de ceux que nous avons appelés de nouveaux barbares.

Faut-il pour terminer évoquer l'espoir, que certains tel James Lovelock entretiennent, de voir malgré la généralisation des guerres et la mort presque certaine de milliards d'hommes, les plus avancés des systèmes anthropotechniques, même s'ils disparaissent sur Terre, diffuser dans le cosmos proche la quintessence de leurs apports. Autrement dit, il s'agirait de sociétés superintelligentes et superconscientes capables de fonctionner sur des bases non biologiques. Ce serait le rêve des roboticiens d'aujourd'hui et de demain. On peut y croire et faire de la réalisation de cet objectif un fort motif de dépassement personnel et collectif. Nous ne voyons pas encore cependant ici comment ce rêve pourrait se réaliser à échéance du siècle dans le cadre des orientations et moyens de la science actuelle, et moins encore si les efforts de cette dernière se trouvaient anéantis par la conjonction des malheurs et des haines.

Retour au sommaire