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Entretien
Entretien avec Jean-Jacques Kupiec

Propos recueillis par Jean-Paul Baquiast
18/05/2009

Ce texte a été relu par Jean-Jacques Kupiec

Voir aussi notre présentation de son ouvrage : L'origine des individus, Fayard 2008
http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2009/mai/oringinesindividus.html

 

Jean-Jacques Kupiec est chercheur en biologie et en épistémologie au centre Cavaillès de l'Ecole Normale Supérieure de Paris. Il s'était fait connaître du public cultivé en publiant avec Pierre Sonigo ce qui fut une sorte de coup de tonnerre dans le ciel encore serein de la biologie moléculaire et du déterminisme génétique : Ni Dieu ni gène. Pour une autre théorie de l'hérédité (Seuil, 2000, réédité en 2003).
Voir notre présentation de ce premier livre


Depuis Jean-Jacques Kupiec a poursuivi ses recherches, afin de développer la théorie, ou si l'on préfère, le paradigme de l'ontophylogénèse, présenté dans ce premier livre. Dans cette ligne de pensée, l'ouvrage "L'origine des individus" constitue un travail considérable visant à faire connaître le phénomène d' "expression stochastique des gènes" dont l'auteur a été indiscutablement le premier à proposer un modèle explicatif, ceci dès 1980.

Mais c'est aussi un manifeste philosophique et politique visant à illustrer, dans un milieu de plus en plus pénétré par l'influence des chercheurs et des entreprises américaines, le type de recherches fondamentales auxquelles les scientifiques français excellent, et qui leur sont de plus en plus interdites aujourd'hui, faute des quelques milliers d'euros qui pourraient leur permettre de travailler sans s'obliger à produire en quelques mois un produit applicatif immédiatement commercialisable.

Nous remercions Jean-Jacques Kupiec d'avoir accepté cet entretien. Il nous a donné l'occasion d'aller avec lui au delà des propos du livre, leur donnant ainsi un sens supplémentaire particulièrement éclairant. Automates Intelligents

 

Jean-Paul Baquiast (JPB) pour Automates Intelligents : La première question que suscite non seulement la lecture de votre livre mais les nombreux échos très favorables qu'il a reçu dans la presse, tant scientifique que généraliste, concerne la pénétration en profondeur des idées véritablement révolutionnaires que vous défendez avec quelques collègues. Ces idées peuvent être résumées par quelques formules qui ont fait date : l'ontophylogenèse, le darwinisme cellulaire, l'hétéro-organisation. Elles ont été présentées dans la recension de votre livre publiée précédemment sur ce site. Ce que nous appellerions volontiers la bastille de la biologie moléculaire, de l'empire du « Tout-génétique », des carrières et des business qui y sont associés, en France comme ailleurs, commence-t-elle à se fissurer ? Avez-vous en d'autres termes gagné la bataille entreprise depuis plus de trente ans ?

JJK. : La bataille a effectivement commencé pour moi en 1981 puisque j'avais à cette date exposé les principes de ce que j'appelle le darwinisme cellulaire à un colloque organisé par mon professeur de génétique Jean Tavlitzki(1). Depuis je les ai repris et développés dans deux articles publiés en 1983 et 1986, puis une autre série d'articles dans les années 1990, dans lesquels j'ai intégré de nouvelles données expérimentales et les résultats de la recherche épistémologique que j'avais entreprise entre temps.. « Ni Dieu ni gène » a marqué l'extension de ces idées dans le grand public. Où en est-on aujourd'hui ?

Nous sommes dans une situation charnière. Il est clair que le dogme de la biologie moléculaire n'est plus. Il n'y a plus personne pour le défendre. Ce dogme enseignait qu'il existe une relation causale, linéaire, allant du gène à l'organe. La biologie moléculaire et la génétique qui s'en inspirent sont déterministes. Elles excluent la participation de tout mécanisme probabiliste (on parle de hasard, mais nous y reviendrons) dans le construction de l'individu lors de l'ontogenèse.. Or il est expérimentalement démontré aujourd'hui, par de multiples preuves, que le hasard intervient dans l'expression des gènes, c'est-à-dire dans la manière dont les gènes fabriquent les protéines. C'est ce que j'appelle l'expression stochastique des gènes – stochastique étant synonyme d'aléatoire.

JPB. : La bataille est donc gagnée ?

JJK. : Je ne dirais pas cela. Aujourd'hui, on n'entrevoit encore qu'à peine les conséquences de cette découverte. Certes, de plus en plus de chercheurs sont attentifs à la théorie du darwinisme cellulaire. Mais ceci se fait à plusieurs niveaux. Il y a en effet diverses façons d'interpréter les faits expérimentaux. On peut considérer que les expériences traduisent une marge de fluctuation dans les systèmes biologiques, mais que la théorie antérieure reste fondamentalement valable. On peut aussi considérer qu'elles impliquent un remaniement complet de la théorie, ce qui est mon point de vue. Même en ce cas, il apparaît différentes opinions dans la communauté des biologistes – je parle de ceux qui sont déjà alertés par l'importance de la découverte des mécanismes de hasard et des mécanismes probabilistes dans l'expression des gènes. Il y a néanmoins un progrès certain. En témoigne le livre que nous avons publié, « Le hasard au cœur de la cellule » où se sont exprimés de nombreux chercheurs venus d'horizons différents. Il ne s'agit donc plus d'idées totalement marginales(2). On ne peut pas dire que la partie soit entièrement gagnée. Il subsiste encore des noyaux de résistances très forts. Il est évident cependant que dorénavant les têtes de pont sont solidement établies.

JPB. : C'est Syllepse qui a édité ce dernier livre. Il s'agit d'un éditeur qui s'affiche comme matérialiste, ce qui est rare et bien utile dans un monde où prolifèrent les influences spiritualistes de toutes origines.

JJK. : Il est vrai que derrière la façon d'interpréter les mécanismes que j'ai décrits se trouvent des enjeux philosophiques plus importants, et donc des résistances. C'est pourquoi je continue à penser que nous ne sommes pas à l'abri d'une récupération. Il s'agit du même phénomène de résistance que le travail de Darwin avait suscité, à une bien plus grande échelle, dès sa parution. Il y a eu des récupérations spiritualistes multiples, provenant des tous les partisans de l'émergence et l'évolution créatrice de type bergsonien. Ils ont repris l'idée d'évolution pour en faire autre chose. Or je constate qu'il y a déjà des gens qui s'efforcent de faire de même aujourd'hui avec l'expression stochastique des gènes et l'ontophylogenèse. C'est tout le courant de l'auto-organisation, dont les défenseurs sont les descendants des émergentistes spiritualistes.

Il s'agit d'une véritable imposture intellectuelle. Les gens de l'auto-organisation n'ont jamais mis en avant des théories intrinsèquement probabilistes, surtout au niveau de l'expression des gènes. Maintenant que les biologistes moléculaires ont démontré le rôle fondamental du hasard en biologie moléculaire– ils ne pouvaient pas faire autrement – les partisans de l'auto-organisation essaient de récupérer les mécanismes correspondants pour les mettre à leur sauce.

Sur l'auto-organisation, l'émergence et…le réductionnisme

JPB. : Je vous arrête sur deux points de vocabulaire. Vous avez cité dans votre livre, comme ici dans cet entretien, les concepts d'auto-organisation et d'émergence en expliquant qu'ils excluent le rôle du hasard et de la sélection par le milieu extérieur. Est-ce que vous n'avez pas de ces concepts une vue un peu réductionniste ? Il me semble que beaucoup de ceux qui évoquent l'auto-organisation dans les systèmes n'affirment pas qu'il s'agit de systèmes qui s'auto-organiseraient d'eux-mêmes ou sous l'influence d'un quelconque élan vital. Ils s‘auto-organisent par interaction avec un milieu et par sélection. C'est ce que montre bien par exemple le gros livre que E.O. Wilson vient de consacrer aux fourmis 3). Il n'y dit pas que les fourmilières sortent de la cuisse de Jupiter. Elles résultent pour lui de ce que Gilbert Chauvet, entre autres, nommait « le hasard contraint ». Je dois dire, en appui de votre point de vue, que Wilson n'emploie pas de façon systématique le terme d'auto-organisation. Il parle de «superorganisme» comportant plusieurs paliers d'organisation.

JJK. : Il faut en effet de la clarté dans les débats intellectuels. Il y a eu des définitions très fortes du concept d'« émergence » (4) . Celle-ci était présentée par les partisans de l'auto-organisation comme résultant d'un phénomène d'organisation spontanée dans le cadre de conceptions holistes. Mais on ne peut pas dire une chose et son contraire quand il s'agit d'en venir à la réalité expérimentale. A partir du moment où l'on dit que cette organisation se fait sous contrainte, il ne s'agit plus d'auto-organisation mais de ce que j'appelle l'hétéro-organisation. Autrement dit, on revient dans le champ du darwinisme. Le concept d'auto-organisation n'a plus de validité.

Précision importante : je ne connais aucun réductionniste, aussi obtus soit-il, pour penser qu'un système ne se constitue pas par interaction entre ses constituants (par exemple les molécules). Même Monod, prototype des réductionnistes, parle de morphogenèse spontanée. La question posée n'est pas celle de l'interaction des constituants d'un système, que nul ne conteste. Elle est de savoir ce qui guide ces interactions. Et là on trouve soit des chercheurs de bonne foi qui se laissent embarquer dans un spiritualisme implicite du fait de la confusion volontairement répandue, soit de ceux que je n'hésite pas à nommer des esprits malhonnêtes. Il y a clairement un courant de pensée apparu fin XIXe siècle, début XXe, qui a mis en avant le concept d'émergence sur lequel s'appuient les théoriciens de l'auto-organisation.

Pour les tenants de ce courant holiste-émergentiste, l'organisation apparaît spontanément. Quand vous mettez en présence telles ou telles molécules, des propriétés nouvelles vont spontanément émerger. Pour un matérialiste, cela pose un vrai problème, car cela signifierait qu'il y a saut qualitatif non réductible aux éléments de départ. On se trouverait alors dans une forme de création ex nihilo. On ne parle pas encore de l'influence d'un Dieu extérieur à la nature. Mais on s'en rapproche. On immerge Dieu dans la nature. Supposer une espèce de Création rampante est proche du spinozisme. C'est la position d'Henri Atlan.

Dans l' " Origine des individus ", j'ai consacré un chapitre entier à la question. Ce n'est pas que j'aie une position a priori. Je voulais seulement regarder si les théories de l'auto-organisation peuvent répondre aux problèmes concrets qui sont posés par la stochasticité, par ces aspects probabilistes qui sont découverts à l'heure actuelle par les biologistes moléculaires eux-mêmes. J'ai présenté et discuté les principaux penseurs de l'auto-organisation : Prigogine, Kauffman, Atlan, Paul Weiss et d'autres biologistes américains. Dans certains cas, leurs travaux ont une certaine pertinence, par exemple celui que vous avez cité. Mais dans leurs analyses, on s'aperçoit qu'ils ne parlent plus réellement d'auto-organisation. D'un côté, on trouve des affirmations théoriques relatives à la création spontanée de propriétés qualitativement nouvelles, d'un autre côté, en analysant concrètement les modèles qu'ils proposent, on s'aperçoit qu'ils mentionnent toujours des contraintes environnementales. Ils les intègrent dans leurs modèles. Ils ne pourraient pas ne pas le faire sans nier l'évidence, mais ils n'en tiennent pas compte dans le discours final, dans la manière dont ils conceptualisent le phénomène.

Je donne l'exemple des convections de Bénard(5), qui constituent l'exemple paradigmatique toujours évoqué par les partisans de l'auto-organisation. Celles-ci ne se produisent que si on applique un gradient de température. Il s'agit donc d'une contrainte extérieure, produisant par conséquent ce que je nomme une hétéro-organisation. Dans tous les cas analysés dans mon livre, j'ai mis en évidence les contraintes externes appliquées aux systèmes au sein des modèles qu'ils ont développés. Je ne mets pas en doute ces modèles concrets. Prigogine savait résoudre des équations différentielles. Je conteste la récupération de ces mécanismes réels par le concept d'auto-organisation, laquelle selon moi relève du tour de passe-passe. C'est un enjeu très important pour les matérialistes.

Quant au mot émergence, que nous utilisons ici, je ne vais pas prétendre l'interdire. Il existe et désigne très bien le fait que constamment de nouvelles choses apparaissent au regard de l'observateur, y compris dans la vie quotidienne. Il y est bien adapté. Par contre, il est aussi devenu un concept clairement défini dans un dispositif théorique. Il a été utilisé par les partisans du holisme et de l'auto-organisation. Je fais un certain nombre de citations dans lesquelles les auteurs affirment la création spontanée de propriétés irréductibles et inexplicables. On ne peut selon eux que les constater, mais non les expliquer. Autrement dit, on réintroduit de l'irrationnel dans le domaine scientifique. Les matérialistes doivent y faire très attention. Ce n'est pas un hasard si aux Etats-Unis, des fondations connues comme créationnistes telle la Fondation Templeton soutiennent à fond les théories de l'auto-organisation.

Je voudrais ajouter que le mot de réductionnisme est un peu considéré de nos jours comme désignant une maladie honteuse de la pensée. Or il ne faut pas oublier que la science a toujours été et demeure réductionniste. Il s'agit d'un autre mot pour désigner la méthode analytique. Les grandes avancées de la biologie ont toujours été réalisées par des chercheurs utilisant cette méthode. Il faut le dire même y compris en tenant compte des critiques que l'on peut lui faire a posteriori. Critiquer le réductionnisme génétique, c'est critiquer une forme de réductionnisme très particulière et non critiquer le réductionnisme en général. Pour moi, d'ailleurs, le réductionnisme génétique n'est pas un vrai réductionnisme, au sens scientifique profond. Comme vous savez, je mets en avant le fait qu'il faille réintroduire dans les mécanismes biologiques l'importance du hasard brownien, les lois de la physique et plus particulièrement les lois de la physique statistique. Or cette position exprime une forme de physicalisme, une forme de réductionnisme, encore plus forte que le réductionnisme génétique. Comme je l'indique dans mon livre, il n'y a pas de différences de nature entre les lois physiques et les lois biologiques (ce qui ne veut pas dire que la biologie soit la même chose que la physique). Or dire cela, c'est défendre une forme de réductionnisme que je trouve indispensable.

JPB. : On pourrait ajouter que parler de mouvement brownien ne veut pas dire que les molécules individuelles (à supposer que ce concept de molécule individuelle ait un sens) n'obéissent pas à de micro-lois qu'un instrument très puissant, comme celui dont rêvait Laplace, pourrait observer. Chaque molécule est soumise aux lois de Newton.

Sur le hasard

Ceci nous reconduit à votre théorie de l'ontophylogenèse. Vous faites appel au hasard, mais vous ne dites pas qu'il s'agisse d'un hasard de nature extranaturelle. C'est un hasard qui pourrait être analysé si l'on pouvait remonter au niveau des micro-déterminismes qui font que tel gène active telle protéine et non telle autre. C'est un hasard qui laisse ouvert la voie à des études plus approfondies.

JJK. : Bien sûr. Le mot hasard est généralement mal compris. On est obligé d'employer ce mot pour que les gens comprennent ce que l'on veut dire, mais c'est un très mauvais terme. Il sous-entend en quelque sorte l'irrationalité. Le mot adéquat est probabilité. Le calcul des probabilités est une technique qui permet une approche rationnelle de toute une série de phénomènes qui auparavant étaient couverts par le mot hasard. On s'est aperçu que l'on pouvait avoir une approche rationnelle grâce à un outil technique développé par l'homme, le calcul des probabilités, qui permet de réintroduire de la rationalité là où l'on n'en voyait pas. C'est tout le contraire de ce que l'intuition commune entend quand on fait appel à l'absence de causes, au chaos, etc. Le calcul des probabilités permet de faire des prédictions très précises.

JPB. : Vous n'ignorez pas que c'est exactement ce que disent les physiciens quantiques. Même si vous ne voulez pas, très modestement, sortir de votre discipline, la biologie, il peut être utile de faire remarquer les convergences. Elles font apparaître ce que l'on pourrait appeler une science des méta-systèmes, une méta-science, qui devrait être très éclairante à l'avenir.

JJK. : C'est possible en effet. Je crois cependant qu'il faut être d'une extrême prudence dans l'exportation des concepts d'une discipline à une autre. Je me place en disant cela du point de vue de la biologie. La biologie du 20e siècle a souffert d'une importation non contrôlée des concepts de la cybernétique : les notions de programme, d'information, y ont été particulièrement funestes. Personnellement, je suis conscient de mes limites et je ne veux pas me hasarder à parler de choses que je connais moins bien.

JPB. : Ceci vous honore. Convenez cependant que si les notions de programme ou d'information développés par l'informatique linéaire des années 1960 sont mal venues en biologie, les nombreux travaux menés avec des populations de robots évolutionnaires donnent aujourd'hui un sens très concret au darwinisme appliquée à la biologie. On voit comment, sans que cela ait été programmé à l'avance par des programmeurs de génie, de tels robots acquièrent, selon les processus du hasard contraint, différentes capacités non seulement propres aux êtres vivants mais aussi à leurs cerveaux.

Je voudrais aussi vous dire un mot de la neurologie. Si l'on considère que le cerveau est composé (image) de milliers d'unités discrètes interagissant pour produire à tout instant des milliers de représentations du monde, lesquelles entrent en compétition pour produire une formulation langagière unique à la suite de contraintes internes et externes diverses, ne pourrait-on pas pour décrire ces mécanismes utiliser les formules que vous appliquez au darwinisme cellulaire ?

JJK. : C'est exact. Il y a deux théories faisant appel au darwinisme pour expliquer le fonctionnement du cerveau, celle de Danchin et Changeux (1973) dite de la stabilisation sélective des synapses(6), et celle d'Edelman, qui a plus ou moins reprise celle de Changeux sous le nom de darwinisme neural (1987) On peut citer aussi les descriptions darwinienne du système immunitaire. Rien de cela n'est remis en cause, bien au contraire.

Réunifier l'ontogenèse et la phylogenèse

JPB. : Je pense que vous devriez ici, pour ceux qui liront cet entretien, expliquer pourquoi vous avez proposé d'unifier l'ontogenèse et la phylogenèse. C'est véritablement le point le plus fondamental de votre théorie (je souligne), le plus révolutionnaire, le plus susceptible de répercussions multiples. Il faut absolument que les lecteurs le comprennent

JJK. : Oui. Rappelons que l'on désigne par ontogenèse la genèse de l'individu, la phylogenèse désignant celle de l'espèce. Depuis toujours, on a considéré qu'il s'agissait de deux processus différents, pour lesquels il fallait développer deux théories différentes. Dans la période actuelle on a, d'un côté, pour la phylogenèse, une théorie de l'évolution qui est la théorie néo-darwinienne faisant appel à la sélection des variants apparus lors de certaines mutations et de l'autre côté, concernant l'ontogenèse, l'embryogenèse des animaux adultes qui est sous contrôle, autrement dit qui résulte, de l'expression du programme génétique inclus dans l'ADN.

Or le problème fondamental est qu'en fait les espèces n'évoluent pas. L'espèce chien n'a pas évolué en renard. Non plus que l'espèce cheval en âne. Tout simplement parce que l'espèce est une entité abstraite. Ce ne sont pas les espèces qui évoluent, mais des individus. Dans la réalité, la seule chose qui existe, c'est la reproduction continuelle des individus. Il faut donc nécessairement qu'il y ait un point de contact entre les deux théories.

J'insiste là-dessus, car la question n'est pas évidente. Elle est pourtant essentielle, car elle a des implications philosophiques. Cette question traverse à mon avis toute l'œuvre de Darwin. Celui-ci a déconstruit le réalisme de l'espèce (le fait que l'on considère l'espèce comme une réalité en soi) pour en arriver à une conception généalogique qui se traduit par l'idée d'un continuum d'individus. Comme on avait jusqu'ici considéré qu'il y avait deux processus différents, on a développé pour les expliquer deux théories différentes. C'est de là que proviennent toutes les contradictions théoriques et expérimentales (car la théorie influence les expériences que l'on bâtit à partir d'elles) ayant jusqu'à présent affecté la biologie.

J'ai crée le concept d'ontophylogenèse pour dire qu'il n'y a qu'un seul processus et que l'on ne doit avoir qu'une seule théorie pour le décrire. La théorie néodarwinienne actuelle a opéré une régression théorique par rapport à Darwin puisque celui-ci n'avait de l'espèce, comme nous venons de le dire, qu'une conception généalogique. Dans le cadre de la biologie moléculaire, on en est revenu à un réalisme de l'espèce : celle-ci correspond à une structure identifiable correspondant elle-même à une information génétique.

JPB. : Ce que vous avez montré, sauf erreur de formulation de ma part, c'est qu'un seul et même processus, celui de la sélection des variants apparus au hasard, peut jouer aussi bien dans la formation de l'individu adulte au moment de l'embryogenèse (le darwinisme cellulaire) que dans la sélection des individus adultes capables de survivre aux contraintes de l'environnement et susceptibles d'être regroupés ensuite par un observateur extérieur en catégories homogènes que l'on baptisera espèces par commodité, s'ils présentent des caractères globalement semblables.

JJK.: Oui. On peut noter d'ailleurs que l'idée darwinienne selon laquelle il n'existe que des reproductions d'individus avait été clairement exprimée par Claude Bernard dans un texte dont je donne la citation intégrale.

JPB. : Vous avez bien fait de rendre hommage à Claude Bernard, trop souvent oublié aujourd'hui. Mais comment expliquez-vous que des gens supposés intelligents, et qui ne soient pas guidés par une idéologie spiritualiste, aient pu supporter si longtemps la contradiction induite par le néo-darwinisme ?

JJK. : C'est qu'en biologie, les implications idéologiques sont si fortes qu'il a fallu un considérable travail scientifique pour se dégager des a priori psychologiques, philosophiques, métaphysiques qui gênent le développement des idées. En biologie, ces a priori sont encore plus prégnants qu'en physique. On y parle constamment non seulement des espèces, mais aussi de l'espèce humaine. Or renoncer au réalisme de l'espèce, renoncer à l'idée que l'espèce est une entité réelle, c'est aussi renoncer à l'idée que l'espèce humaine serait une entité réelle. En tant qu'être humain, nous avons probablement là un problème par rapport à notre propre identité. Les concepts d'information et de programme génétique ont donc réintroduit le réalisme des espèces, en partie sans doute de manière inconsciente pour résoudre ce problème d'identité. On affirme ainsi qu'il existe une structure réelle correspondant à une information et un programme génétiques qui définissent l'Homme. De là découlent toutes les régressions.

JPB. : Le concept de stéréospécificité, que vous avez très largement démoli, visait à démontrer qu'il y avait un ordre moléculaire, correspondant à l'ordre de l'espèce.

JJK. : Les biologistes moléculaires ont projeté le concept d'espèce ou de spécificité sur le monde moléculaire. La stéréospécificité des molécules repose en effet sur l'idée que les molécules sont spécifiques, qu'il y a des classes de molécules lesquelles réagissent les unes avec les autres d'une façon définie, et qu'il existe finalement un ordre moléculaire. On évacue totalement le hasard (au sens que nous avions défini toute à l'heure) du monde moléculaire de la biologie. On veut montrer qu'au niveau moléculaire, il règne un ordre parfait des molécules, une sorte de défilé militaire du 14 juillet, les bataillons de molécules entrant en scène les uns après les autres. Or on c'est aperçu que cela était faux. Cet ordre moléculaire est le reflet de l'ordre correspondant à l'information génétique contenue dans les gènes. C'est d'ailleurs inscrit dans l'étymologie du mot qui vient de genos en grec c'est-à-dire le genre ou espèce.

Notes. Ces notes sont de Automates Intelligents et n'engagent pas JJK.
(1) Lire de Jean Tavlitzki et Emile Noël l'ouvrage « 12 clefs pour la biologie », Belin 1985
(2) « Le hasard au coeur de la cellule, probabilités, déterminisme, génétique » Collection Matérialogiques, Editions Syllepse, février 2009, collectif dont Jean-Jacques Kupiec a coordonné la rédaction.
(3) Bert Hölldobler et E.O. Wilson. The Super-Organisme. The Beauty, Elegance and Strangeness of Insect Societies. Norton 2009. Nous présenterons prochainement ce livre admirable sur ce site.
(4) Emergence « forte » par opposition à l' « émergence faible ». Ce dernier terme se borne à désigner l'apparition au regard d'un observateur de phénomènes que sa connaissance trop imprécise des déterminismes sous-jacents ne lui avait pas permis de prévoir : on parle par exemple de l'émergence d'une nouvelle souche virale. Voir notre discussion de l'émergence dans notre article « De l'évolution et de l'émergence »
http://www.automatesintelligents.com/echanges/2008/mars/evolution.html
(5) Convections de Bénard : voir Cellules de Bénard
http://fr.wikipedia.org/wiki/Cellules_de_Benard
(6) Sur Jean-Pierre Changeux et Du Vrai, du Beau et du Bien, voir notamment
http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2008/dec/changeux.html

Pour raison d'encombrement, ce texte est présenté en deux parties
Lire la suite : partie 2

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