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Biblionet
The Vanishing Face of Gaïa. A Final Warning
Par James Lovelock
Allen Lane, Février 2009
Préface de Martin Rees
Présentation et commentaires
Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin - 09/03/2009
|
James
Lovelock est l'auteur de plus de 200 articles scientifiques
et le père de l'hypothèse Gaïa.
devenue après de nombreuses vérifications
expérimentales la théorie Gaïa.
Il a consacré trois livres à ce sujet,
le dernier, présenté ici actualisant
la théorie au vu des derniers travaux scientifiques.
James
Lovelock est aussi un écologiste de terrain
(c'est-à-dire ennemi des constructions idéologiques).
En tant que scientifique, il a contribué
en proposant un instrument adéquat, à
mesurer la destruction de l'ozone par les CFC.
Pour en savoir plus
* James Lovelock international web site http://www.ecolo.org/lovelock/
* Voir aussi http://www.jameslovelock.org/
|

Nous
pensons pouvoir affirmer que «The Vanishing Face
of Gaïa» est la plus importante contribution
parue à ce jour dans un domaine jusqu'ici en proie
aux polémiques et aux conflits d'intérêt.
Le livre offre une nouvelle compréhension scientifique
et philosophique de la Terre et de son avenir. Cet avenir
sera aussi celui de tout ce que notre planète porte
avec elle, espèce humaine comprise. L'auteur, James
Lovelock, aura sûrement beaucoup d'émules et
de prolongements, comme il le mérite. Il aura aussi
des contradicteurs, représentant principalement ceux
qui ne veulent rien entendre et continuer comme avant, «business
as usual». Mais le livre et l'œuvre dont il
est le couronnement devraient rester dans l'histoire de l'intelligence,
si celle-ci dispose encore, elle aussi, d'un certain avenir,
comme la première ébauche d'un modèle
global permettant de comprendre la considérable complexité
des changements imposés à l'évolution
biologique et physique de la Terre par l'apparition de ce
que nous appelons ailleurs les systèmes anthropotechniques.
Rappelons
que pour nous, ce terme désigne les systèmes
sociaux évolutionnaires associant symbiotiquement des
humains encore déterminés génétiquement
pour se comporter, selon l'expression de Lovelock, en prédateurs
tribaux et des technologies qui augmentent hélas plus
rapidement les capacités destructrices que les capacités
cognitives de ces mêmes humains. «The Vanishing
Face of Gaïa», indiquons le en passant pour
n'y plus revenir, offre à cette approche de l'évolution
les bases méthodologiques indispensables à la
compréhension de l'origine et du futur des systèmes
anthropotechniques. Ceci devrait être d'autant plus
intéressant que James Lovelock, qui n'a pas pu tout
dire en 170 pages, n'a pas développé ce point
particulier.
Mais
revenons à Gaïa. Ce qui est d'abord admirable
dans cet ouvrage véritablement révolutionnaire
est qu'il vient d'être écrit par
un homme presque centenaire, dont la vie s'est en
partie usée à faire admettre une hypothèse,
celle de Gaïa, incomprise à ses débuts,
voire dépeinte avec malveillance comme quasi mystique,
prétendument empreinte de l'inspiration des
années 1970 dite New Age. Si James Lovelock ne rappelait
pas de temps à autres son âge, nul ne pourrait
le deviner, tant le livre est jeune, combatif dans son esprit,
parfaitement lisible et, bien entendu, richement documenté.
Mais
au-delà de cet aspect anecdotique, il convient évidemment
de s'arrêter sur l'hypothèse dite
Gaïa, faisant l'objet du livre. En effet, cette
hypothèse, depuis quelques années seulement,
deux ans au plus, se révèle être une
théorie scientifique au caractère fondateur,
que vérifient un nombre croissant de mesures expérimentales
indiscutables. Elle est évidemment encore discutée
par les tenants de tous les intérêts qu'elle
bouscule, mais crise climatique aidant, elle fera pensons
nous irrésistiblement son chemin. Ce triomphe de
l'esprit scientifique arrive tard pour Lovelock, mais
pas trop tard cependant pour qu'il ne puisse personnellement
en recueillir la reconnaissance et l'admiration des
esprits éclairés. Que le lecteur considère
cet article comme un premier hommage et marque de reconnaissance
de notre revue.
Malheureusement,
le triomphe scientifique de Lovelock arrive trop tard pour
l'humanité, en ce sens que celle-ci, à
supposer qu'elle puisse se décider à
changer les comportements qui depuis au moins deux siècles
ont détruit les équilibres naturels précédents,
ne pourra plus désormais empêcher la survenue
des conséquences catastrophiques de ces destructions,
le point de non retour (ou tipping point) semblant
désormais non seulement atteint mais dépassé.
Ce n'est pas le seul Lovelock qui l'affirme,
mais un nombre croissant de grands scientifiques, cités
dans le livre. Pour notre part, nous n'avons pas trouvé
de failles dans les arguments produits, mais seulement des
points qui n'ont pas été abordés
et que nous évoquerons rapidement un peu plus loin.
Si la prise en compte de la théorie Gaïa avait
eu lieu 30 ans plus tôt, peut-être ne serions-nous
pas aujourd'hui confrontés à ce point
de non-retour. Mais rien n'est certain car la volonté
de continuer comme avant se serait peut-être, alors
comme aujourd'hui, imposée aux décideurs
de toutes sortes.
Que
pouvons-nous pour notre part faire pour aider la thèse
de Lovelock à mieux se diffuser, non seulement dans
la communauté scientifique mais dans la société
– ceci d'autant plus que le livre n'étant pas
encore traduit en français, il faudra quelques temps
afin qu'il ne pénètre les esprits de nos compatriotes,
trop souvent embourbés sur les questions d'écosystèmes
dans des préjugés non scientifiques et inutilement
polémiques?
Nous
pensons que trois choses s'imposent en urgence : d'abord
résumer la théorie de Lovelock,
que nous continuerons comme lui à désigner
du nom de Gaïa pour éviter une longue périphrase
– présenter les prévisions
les plus probables ensuite - évoquer enfin
les solutions susceptibles de ralentir les changements
profonds que prédit la théorie dans les prochaines
décennies, ainsi que les considérations géostratégiques
relatives à la mise en œuvre effective de ces
solutions.
Il
conviendrait également de discuter de l'avenir
des humains si comme le pressent Lovelock, émerge
de la crise en cours une nouvelle espèce biotechnique
mieux adaptée biologiquement au monde futur que l'humanité
actuelle et surtout capable de mettre sa future intelligence
et ses outils au service non seulement de sa propre survie
mais de celle de la Terre, aussi longtemps du moins –
500 à 600 millions d'années - que celle-ci ne
sera pas réduite en cendres par le soleil amorçant
son déclin. Ces
perspectives paraissent encore relever de la spéculation
romanesque, mais elles se préparent peut-être
déjà dans le monde rapidement évolutif
de l'Intelligence artificielle et de la robotique autonome.
Comme cependant elles ne sont pas véritablement abordées
dans le livre de James Lovelock, nous en reporterons la présentation
à de prochains articles, en espérant rester
fidèles à l'orientation philosophique et scientifique
proposée par James Lovelock(1).
I. La théorie Gaïa
James
Lovelock explique avec beaucoup de modestie comment et pourquoi
ses premières hypothèses, qu'il avait regroupées
sous le nom de Gaïa, avaient provoqué le scepticisme
du monde scientifique, voici plus de trente ans. Le nom de
Gaïa, déesse mère, lui avait été
suggéré par un certain Bill Golding, pour désigner
ce qu'il avait évoqué dans ses premiers articles
par le terme moins spectaculaire de «Earth System
Hypothesis» traduisible par «Hypothèse
selon laquelle la Terre se comporte globalement comme un système
intégré évolutionnaire». Baptiser
ces hypothèses d'un nom de déesse, censée
représenter la Terre nourricière, leur avait
valu une indéniable notoriété mais beaucoup
d'incompréhension. Nous y reviendrons.
Il a fallu attendre une déclaration dite d'Amsterdam
en 2001, signée par un millier de scientifiques appartenant
à l'Union Géophysique Européenne pour
que le concept de Gaïa soit développé de
la façon suivante : «Le système de la
Terre se comporte comme un système intégré
(unique) auto-régulé comportant des constituants
(components) physiques, chimiques, biologiques et humains».
Cette définition n'avait pas suffit à satisfaire
Lovelock. Il explique en détail dans ses divers ouvrages
concernant Gaïa que le terme d'auto-régulé
n'a pas de sens s'il n'est pas précisé par la
finalité que tend à maintenir cette auto-régulation.
L'auteur convient que le terme de finalité est dangereux
car il tend à faire supposer un finalisme d'ordre théologique.
Pour lui, il désigne seulement le résultat global
émergent qui résulte d'un certain état
d'équilibre lui-même produit de l'autorégulation
et qui s'impose comme contrainte d'ensemble aux variations
des facteurs, tant du moins que ces variations se font dans
des limites compatibles avec l'équilibre de l'ensemble.
La finalité que propose Lovelock à propos du
système Gaïa est ce qu'il nomme l'habitabilité.
Mais habitabilité pour qui ?
Le
système Gaïa s'est développé à
partir de l'action combinée et interagissante de trois
catégories de changements : - changements physiques
(géologiques, océaniques, atmosphériques),
- changements biologiques (apparition des premières
cellules vivantes, bactéries et algues(2)
puis des végétaux et animaux supérieurs),
- changements anthropologiques (ou mieux, selon notre vocabulaire,
anthropotechniques enfin. L'habitabilité, que nous
qualifierions plutôt de résultat émergent
final que de finalité, résulte du fait que ces
différents constituants, évoluant selon leurs
propres rythmes mais aussi influençant le développement
des autres, ont fait apparaître un monde terrestre que
peuvent non seulement habiter les organismes vivants mais
qui est régulé par les niches que produisent
en s'y développant les différentes espèces
d'organismes. Le système a pu se développer
d'une façon régulée pendant près
de 4 milliards d'années, y compris en fournissant des
havres habitables par les premiers humains – ceci jusqu'au
moment où la prolifération de ceux-ci et de
leurs moyens de destruction massive (le feu, les outils, les
technologies modernes) ont empêché les autres
constituants de continuer à jouer leur rôle d'auto-régulation.
L'auto-régulation
du système est robuste. L'habitabilité
de la Terre par les organismes biologiques a résisté
pendant 3 milliards d'années à de multiples
accidents géologiques, astrophysiques ou provoqués
par les organismes vivants eux-mêmes. Des extinctions
plus ou moins massives se sont multipliées. Les hominiens
eux-mêmes ont du à certaines périodes
ne pas compter plus de 2 à 3 milliers d'individus.
Cependant l'habitabilité pourrait disparaître
à la suite de perturbations trop fortes ou trop rapides
ne permettant pas l'adaptation croisée des
divers facteurs. Ce pourrait être la chute d'un
méga-astéroïde, une guerre nucléaire
générale ou un réchauffement encore
plus brutal que celui observé actuellement. Mais
en fait, avant que les éléments les plus fragiles,
anthropologiques et biologiques, ne soient éliminés
au profit d'un équilibre matériel stable
mortel pour la vie, tel celui présenté par
la Lune ou Mars, le système pourra se rééquilibrer
à des niveaux plus sélectifs, ne permettant
la survie et le développement que d'espèces
s'étant adaptées à de nouvelles
conditions, notamment de température et d'humidité,
résultant de la généralisation de causes
perturbatrices profondes mais non globalement destructrices.
En ce sens, on pourra parler d'une auto-régulation
conduisant à des modes différents de fonctionnement,
que les humains, s'ils ont survécu sous une
forme ou une autre, qualifieront de dégradés,
mais que les méduses ou les bactéries notamment
thermophiles apprécieront.
L'erreur
généralement induite par le concept de Gaïa,
y compris jadis dans l'esprit de l'auteur du présent
article, est qu'il pouvait laisser penser à un système
capable de survivre à n'importe quelles agressions,
en puisant en lui-même des forces réparatrices.
En ce cas, et concernant les pollutions et autres nuisances
que l'humanité impose à la Terre, il aurait
été inutile de s'inquiéter. Gaïa
y pourvoirait. Les premiers écologistes pouvaient donc
se méfier de ce concept, quasiment théologique,
car il aurait été démobilisateur au regard
de leurs efforts pour limiter la destruction des écosystèmes.
James Lovelock lui-même, à l'origine de sa thèse,
n'avait pas assez mis en garde sur la rapidité de certains
actions déstabilisatrices et le caractère chaotique,
c'est-à-dire en fait imprévisible et pouvant
être catastrophique, de certaines évolutions.
Autrement dit, il s'était pensons-nous illusionné
sur les propriétés auto-réparatrices
et stabilisatrices du système Gaïa. Mais à
sa décharge, seules les observations croisées
très récentes de la Terre considérée
comme un milieu global ont fait apparaître que certains
phénomènes, jusque là jugés comme
se produisant à un rythme relativement lent, pouvaient
brutalement engendrer des changements brutaux et destructeurs.
Dans
les premiers chapitres du livre, James Lovelock fait état
en ce sens de mesures toutes récentes montrant comment
par exemple la fonte des glaciers terrestres et des glaces
de mer arctiques peut créer une fausse impression de
sécurité, au sein du grand public et même
chez beaucoup de scientifiques. Cette disparition rapide des
glaces cache en effet le phénomène global destructeur
du réchauffement, car la chaleur ainsi utilisée
à la fonte de la glace ne modifie pas sensiblement
dans l'immédiat les températures globales. On
peut donc se croire tranquille, d'autant plus que des variations
aléatoires entre saisons froides et saisons chaudes
peuvent laisser penser que le réchauffement global
est un mythe. Mais dans quelques années, lorsque toutes
les glaces seront transformées en eau, le poids de
l'augmentation continue de température se fera sentir
dans toute sa force, entraînant des phénomènes
induits et divers emballements destructeurs : remontée
des océans, dégazage des chlarates de méthane
(hydrates de méthane), désertifications ici,
inondations là et destruction d'un grand nombre de
biotopes vitaux pour les humains.
La
théorie Gaïa, comme toute bonne théorie
scientifique, prévoit un grand nombre de phénomènes
que les observations du passé, du présent
et du futur pourraient démentir ou vérifier.
Or un nombre de plus en plus grand d'observations
vérifient aujourd'hui les prévisions
de la théorie. Si, pour les raisons que nous allons
évoquer, les observations étaient multipliées
à l'avenir, tout laisse craindre que les prévisions
les plus inquiétantes pour notre avenir sur la planète
le seraient aussi.
Critique
de la science appliquée à la Terre
Avant
de présenter rapidement ces prévisions, il convient
de s'interroger sur les défaillances des scientifiques
dans l'analyse d'un phénomène dont on découvre
maintenant, mais trop tard, l'ampleur. Pourquoi, se demandera
le lecteur, les sciences en général et celles
de la Terre en particulier se sont-elles montrées si
aveugles, jusqu'à ces derniers temps ? Pourquoi les
scientifiques n'ont-ils pas écouté Lovelock
et ses rares disciples ? Pourquoi aujourd'hui le supposé
très compétent IPCC (International Panel
on Climate Change) présente-t-il des projections
linéaires relativement optimistes que démentent,
selon Lovelock, tous ceux qui se livrent à la tâche
ingrate des observations de terrain, aux pôles et dans
les océans notamment?
L'auteur
propose, outre l'explication évidente selon laquelle
de telles prévisions heurtent trop d'intérêt
pour être encouragées et diffusées, des
raisons qui nous conduisent à nous interroger à
nouveau sur la fiabilité de la science quand il s'agit
de comprendre le monde. Les critiques de la science actuelle,
lorsqu'elle porte sur la climatologie et à ce que l'auteur
appelle la géophysiologie(3),
sont multiples. Les unes remontent aux fondement même
de la cognition : notre cerveau n'a pas été
construit par l'évolution pour enregistrer des changements
lents, portant sur des objets de vastes dimensions et peu
observables, comme l'atmosphère et les océans.
D'autres mettent en cause la croyance un peu religieuse en
la vertu des grands modèles théoriques faisant
appel à beaucoup de mathématiques et d'informatique
– relativement faciles à établir mais
plus difficiles à modifier – alors que, comme
rappelé ci-dessus, les observations de terrain sont
coûteuses et demandent beaucoup d'énergie physique.
Mais
James Lovelock évoque aussi ce qui est un thème
récurrent des critiques qui, notamment dans notre
revue, sont portées contre la science actuelle. Il
s'agit de l'enfermement disciplinaire. Une théorie
comme Gaïa suppose que les théories portant
sur l'évolution de la Terre résultent
d'une coopération active entre disciplines
dont les thèmes principaux demeurent encore très
éloignés : il s'agit des sciences physiques
de la Terre auxquelles on peut ajouter la météorologie
et l'océanologie, des sciences de la vie appliquées
à l'histoire et à la description du
milieu terrestre et finalement des sciences des systèmes
anthropotechniques ? Non seulement les domaines restent
encore étrangers les uns aux autres, mais les paradigmes,
les méthodes, les concepts concernant l'évolution
des systèmes et la façon de la modéliser
sont également différents. Bien entendu enfin,
les méthodes observationnelles et les instruments
sont rarement communs.
L'auteur
montre très bien les incompréhensions et donc
les erreurs de pronostic résultant notamment des divergences
entre deux écoles de pensée radicalement différentes,
la géophysique et la biologie. Pour la géophysique,
l'évolution du climat terrestre, entre autres phénomènes
préoccupant, relève de causes matérielles
telles que des éruptions avec dégazage d'aérosols,
impacts d'astéroïdes, dérives continentales
ou modifications des interactions entre la Terre et le solaire.
Pour la biologie, elle relève au contraire de la production
par les organismes vivants de différents sous-produits
de leur activité, oxygène et CO2 notamment,
sans mentionner d'autres déchets ayant des conséquences
importantes non seulement sur le climat mais sur d'autres
grands équilibres vitaux . Pendant longtemps, les causes
géophysiques furent les seules prises en compte pour
évoquer les modifications du climat et les conséquences
associées. Ce fut bien plus tard que les biologistes,
non sans difficultés, purent faire valoir leurs arguments,
montrant notamment comment la production d'oxygène
puis de CO2 par les organismes vivants insérés
dans les premiers sols avait contribué à modifier
les climats(4).
Mais
ce fut plus récemment encore que les tenants de chacune
de ces deux disciplines ont enfin admis que les facteurs évoqués
par l'une et l'autre pouvaient entrer en jeu simultanément,
en provoquant des effets croisés difficiles à
analyser et plus encore à prévoir. La théorie
Gaïa a convaincu beaucoup d'entre eux que c'était
le système global Terre, c'est-à-dire l'association
de la vie et de son environnement, qui jouait le rôle
de régulateur, notamment concernant l'adaptabilité
dans certaines marges des espèces vivantes(5).
En
dehors des questions génétiques, une des causes
de la difficulté à rapprocher les modèles
d'évolution respectifs, spécifiques
de la géophysique et de la biologie, tient à
la nécessité de passer de modèles mathématiques
prévoyant des évolutions linéaires
relativement déterministes (hors la météorologie
et l'océanologie), à des modèles
qui, comme l'imprévisibilité des interactions
entre 3 corps signalée pour la première fois
par Poincaré, imposent le recours systématique
à la théorie du chaos déterministe.
Or de tels modèles chaotiques, comme on le sait,
ne permettent de prévisions à peu près
fiables que pour les grands nombres et les très longues
durées. Ils ne peuvent exclure la survenue à
tout moment de phénomènes paroxystiques pouvant
être destructeurs, sur le court comme le long terme.
C'est le cas des vagues dites scélérates
en océanologie.
Concernant
enfin l'évolution des systèmes anthropotechniques,
que ce soit sous l'angle anthropologique proprement dit ou
sous l'angle géopolitique, nous avons dit qu'elle n'est
guère évoquée par James Lovelock. Il
se borne à critiquer, non sans de bons arguments, les
tenants du «business as usual» et la
plupart des mouvements écologistes, fondant sur des
arguments non scientifiques de véritables croyances
religieuses devant être acceptées sans discussion
ni murmure. Cette absence d'approfondissement des facteurs
anthropotechniques constitue l'une des lacunes de l'ouvrage,
à laquelle nous pourrions porter remède le cas
échéant. Mais elle n'entache en rien d'invalidité
le reste de ses constatations.
II. Les prévisions
Nous
pouvons passer très vite sur les prévisions
concernant l'avenir proche des sociétés
humaines proposées par James Lovelock. Nous en avons
déjà fait une présentation rapide dans
l'éditorial référencé
en note. Un nombre de plus en plus grand de scientifiques,
dont beaucoup malheureusement semblent encore réticents
à s'exprimer craignant des retombées
négatives pour leur carrière, disent qu'il
est désormais trop tard pour compter sur la réduction
de la production des gaz à effets de serre afin d'éviter
une hausse de 4° C des températures moyennes
d'ici 2050-2090. La réduction des émissions,
pour être efficace, devrait être, tous facteurs
confondus, de 75% par an vers 2015. Or, malgré les
mesures à grand peine entreprises aujourd'hui,
la courbe des émissions restera croissante d'environ
5% par an. Malheureusement, une hausse apparemment bénigne
de 4° centigrade des températures moyennes détruira
les civilisations tels que nous les connaissons.
Une carte des prévisions d'occupation de la
Terre par les hommes à échéance de
quelques décennies est effectivement effrayante.
De nombreuses zones littorales, les plus peuplées
et les plus riches, seront submergées par la montée
des eaux. Les pays pauvres seront les premières victimes,
par exemple les côtes du Bangladesh et de l'Inde.
Mais les pays émergents ou riches seront aussi frappés.
Shanghai, New York, Londres, une partie du delta du Rhin
et de l'Escaut seront recouverts par la mer. A l'inverse,
toute la ceinture intertropicale de la Terre sera soumise
à la désertification, les glaces alimentant
les grands fleuves permettant encore aujourd'hui l'irrigation
ayant disparu. Le désert, selon les continents, remontera
assez haut vers les pôles, entre le 45 et le 55 parallèle
dans l'hémisphère nord. En Europe, seules
les pays du grand Nord et les îles océaniques
(dont la Grande Bretagne) conserveront un climat quelque
peu tempéré. Les vraies bénéficiaires,
si l'on peut dire, du changement seront les terres
arctiques et polaires, notamment la Sibérie, le Nord
Canada ainsi que, à l'autre extrémité
du monde, la Nouvelle Zélande, l'Australie
côtière et le continent antarctique.
Ces changements produiront très rapidement un accroissement
ingérable sans conflits ni guerres des réfugiés
climatiques : au moins plusieurs milliards d'hommes provenant
de l'Asie, de l'Afrique et de l'Amérique centrale.
Ceux-ci, irrésistiblement, se dirigeront vers ce que
les nouveaux climatologues appellent des oasis ou radeaux
de sauvetage permettant la survie de quelques centaines de
millions d'humains mais aussi d'un minimum d'écosystèmes
naturels indispensables à la protection de ce qui restera
du système Gaïa.
Il
faut bien comprendre en effet que si le système global
de la Terre pouvait se rééquilibrer autour d'une
température moyenne accrue de 4° centigrade, avec
les conséquences décrites ci-dessus, il ne s'agirait
que d'un équilibre précaire supposant le fonctionnement
à plein régime des processus biologiques producteur
de photosynthèse. Autrement dit, il faudrait encourager
le développement d'une végétation suffisamment
complexe pour peupler les terres nouvellement découvertes.
Or les hommes seront en compétition avec ces végétations
afin de continuer à exploiter ce qui restera d'eau
et de terrains cultivables. S'ils faisaient l'erreur de céder
à leur ubris, ce qui demeurerait d'habitabilité,
même réduite, disparaîtrait rapidement,
au détriment en premier lieu des organismes complexes
tels que les nôtres. Un nouvel équilibre pourrait
sans doute s'installer, les humains ayant enfin disparu, mais
cet équilibre se situera à un niveau encore
plus dégradé. La Terre redeviendrait ce qu'elle
était un peu avant l'ère dite du Précambrien.
Nous avons dit que James Lovelock ne s'étend
pas sur les conséquences politiques et humaines de
tels mouvements de population. Il se borne à envisager
comment les Iles Britanniques, sa patrie, pourraient accommoder
100 millions d'immigrés. Mais il est évident
que cette question dépasse ses compétences
de scientifique. Sans doute considère-t-il que la
disparition plus ou moins rapide de milliards d'hommes
serait bénéfique pour l'écosystème
Gaïa et par conséquent pour les survivants.
Ceux-ci, pour lui, ne seront pas nécessairement des
habitants des pays riches, en l'espèce pour
ce qui le concerne immédiatement des citoyens britanniques.
Ce seront ceux qui, tels les réfugiés actuels
de la misère qui affrontent l'océan
sur des barcasses, prendront le risque de mourir pour survivre.
Nous reviendrons plus loin sur cette question difficile.
III. Solutions possibles
Nul ne voit clairement, en l'état actuel des technologies
comment les émissions, et autres causes de réchauffement
associées, pourraient être réduites,
ni dans la décennie ni plus tard. On se trouve en
face, comme nous l'avons souligné par ailleurs,
de mécanismes anthropotechniques échappant
à tout contrôle par ce que l'on croit
encore nommer la volonté humaine. Chacun défend
son petit intérêt et la maison, selon le mot
plus que jamais valable de Jacques Chirac, continuera à
brûler. Néanmoins, des réactions doivent
dès maintenant être envisagées. Pour
les scientifiques, qui s'évertuent à
nous alerter, James Hansen, Paul Crutzen, Peter Cox, et
bien évidemment James Lovelock, il est n'est que
temps de préparer deux types de solutions aussi hasardeuses
les unes que les autres.
La géoingénierie
Les premières consisteront à envisager sérieusement
les méga-projets dits de géoingénierie
visant à diminuer l'ensoleillement de la Terre
et accélérer les processus d'absorption
des gaz à effet de serre. Ces projets étaient
considérés jusqu'ici comme des tentatives
émanant de divers lobbies politico-industriels pour
ne pas réduire la consommation de pétrole
ou pour faire financer des programmes technologiques plus
faciles à vendre dorénavant que les grands
programmes d'armement des décennies précédentes.
Les approches envisagées (et parfois testées
à petite échelle), n'apparaissaient
pas convaincantes. Elles étaient grosses de risques
mal étudiés susceptibles d'être
pires que le mal. Mais pour les plus sérieux des
experts, si l'humanité se trouvait confrontée
à une destruction proche, elle devrait sans doute
envisager de tels programmes. Avec beaucoup d'argent
et une grande prudence scientifique, les nouvelles technologies
pourraient sans doute apporter des solutions au moins temporaires.
Celles-ci, on le sait, sont de plusieurs types. James Lovelock
les étudie en détail mais nous ne nous n'y
attarderons pas ici : abriter la Terre des rayonnements
solaires par des nuages artificiels (sans créer cependant
l'effet inverse dit de serre), ensemencer les océans
pour les rendre plus biologiquement productifs, séquestrer
le carbone industriel mais surtout enfouir le carbone produit
par la végétation, modifier les espèces
pour les rendre plus tolérantes à l'absence
d'eau… On enregistrerait certainement des retombées
négatives, mais celles-ci ne seraient pas pires que
ce qui se passera si rien n'est fait. Cependant ces
investissements ne pourront pas éviter de préparer
dès aujourd'hui l'adaptation à
un monde profondément différent.
L'adaptation prévisionnelle
D'autres types de solutions devront effectivement
être conduites, y compris en parallèle des
premières car la géoingénierie ne serait
certainement pas efficace à 100%. Il s'agira
d'organiser dès maintenant la survie des humains
sur une Terre dont les régions habitables et productives
actuelles seront détruites par le réchauffement.
Les problèmes à résoudre seront immenses.
Nous les avons déjà évoqués.
Il faudra d'abord abandonner les zones les plus peuplées
et les plus fertiles, qui auront été soit
inondées soit désertifiées. On les
évacuera au profit de zones encore inhospitalières
aujourd'hui, mais qui deviendraient vivables, aux
pôles et dans les régions de toundra qui s'étendent
au nord des continents américain et eurasiatique.
Dire que ces régions seraient vivables est excessif.
Elles permettront tout juste la survie. Les milliards (
?) d'humains concernés seront obligés
de s'entasser dans des mégapoles verticales
destinées à libérer le maximum de terres
cultivables et d'aires industrielles consacrées
à la production d'énergies renouvelables.
L'alimentation sera principalement végétale
ou artificielle. La vie sauvage sous ses formes actuelles
disparaîtra totalement, sur terre et dans les mers.
Ne survivront que les parasites et bactéries.
Concernant l'énergie, James Lovelock, ancien
militant écologiste, s'est récemment
reconverti. Ceci lui a fait beaucoup d'ennemis chez
les idéologues mais suscite l'admiration de
ceux qui mesurent comment une véritable approche
scientifique peut simplifier les problèmes. Pour
lui, et nous l'approuvons à 100%, l'énergie
dans le monde de demain ne pourra qu'être électrique.
Continuer l'exploitation des combustibles fossiles
ne sera acceptable que dans le cas des populations les plus
déshéritées, et à court terme.
Or il faudra énormément d'électricité
pour survivre, même si les consommations de luxe sont
sévèrement réglementées. L'électricité
ne pourra donc qu'être nucléaire.
L'énergie solaire représentera cependant un
appoint non négligeable, à condition de ne pas
occuper trop d'espace. Les autres sources dite renouvelables
(qui ne sont renouvelables pour lui que de nom) seront soit
marginales soit sans issue. Lovelock s'en prend en particulier
à l'énergie éolienne, dans laquelle il
voit un nouveau piège dans lequel certains industriels
relayés par les idéologues voudraient enfermer
les sociétés. En ce qui concerne l'atome, Lovelok
est optimiste : selon lui, l'uranium ne manquera jamais, les
déchets pourront être stockés puis transformés,
le risque technologique est infiniment moindre que celui des
autres sources. L'auteur salue en particulier la France pour
sa "clairvoyance et l'exemple qu'elle donne au monde,
en ayant su installer avec une compétence industrielle
et scientifique sans égale la plus forte densité
au monde par habitant de centrales atomiques".
Mais malgré ces mesures, à supposer qu'elles
puissent être décidées et appliquées
dans l'ambiance de guerre que provoquera la crise
climatique, l'avenir sera en fait si sombre, les plaisirs
et joies attachés à la vie d'aujourd'hui
se seront tellement raréfiés que l'humanité
traversera certainement des crises morales profondes, avec
augmentation des suicides et refus de la reproduction. Si
à cela s'ajoutent les guerres et affrontements,
ainsi que des pandémies inévitables, la population
pourrait tomber en deux ou trois générations,
comme le pronostique James Lovelock, à un petit milliard
d'humains. Mais cela serait suffisant pour assurer
la survie de l'espèce.
Les
spécialistes de la gestion des grands systèmes
collectifs mettent de toutes façons en garde. Les
solutions esquissées ici, évacuation et réimplantation,
gestion nécessairement autoritaires des ressources
subsistantes, contrôle des affrontements entre les
mieux dotés et les autres, conflits ethniques et
religieux, nécessiteront des appareils d'administration
publique et de gouvernement mondial dont les organisations
nationales et internationales contemporaines se montrent
incapables. Rien ne prouve que les grands systèmes
anthropotechniques de demain en soient capables.
De toutes façons, les scientifiques, climatologues
ou ingénieurs qui envisagent ces solutions ne sont
pas encore très nombreux. Apparemment, beaucoup préfèrent
faire ce qui a jusqu'ici toujours été
fait : se fier à la survenue d'événements
ou de découvertes qui modifieraient le diagnostic.
Ainsi peut-on continuer à mener le train actuel,
même si la survenue de crises de plus en plus violentes,
comme nous allons en vivre prochainement, dément
la pertinence d'un tel optimisme.
Nous
pensons pour notre part qu'il est devenu désormais
indispensable d'adopter les versions les plus pessimistes
des projections. Certes, les grands dégâts
prévus par les prévisionnistes n'affecteront
que les enfants ou les petits enfants des adultes d'aujourd'hui.
Pourquoi s'en inquiéter déjà ? Par
ailleurs, nombre de personnes plus âgées dont
certaines détiennent les leviers de commande, se
rassureront, si l'on peut dire, en se disant qu'elles
ne verront pas tout cela. Mais ce serait, pour les uns comme
pour les autres, se comporter avec un aveuglement et un
égoïsme bien contraire à l'esprit
scientifique. Il nous semble qu'il faut au contraire
dès maintenant se préparer au pire, non seulement
en élaborant des modèles théoriques
réalistes, mais aussi en réduisant fortement
des trains et modes de vie qui, quoiqu'il arrive,
sont déjà condamnés. Les esprits les
plus jeunes et les plus aventureux y trouveront peut-être
des stimulants que n'offrent plus les sociétés
de consommation.
Notes
(1)
Nous avons déjà publié sur l'ensemble
de ces questions un premier éditorial daté du
3 mars 2009, repris en partie ici "La
fin certaine des civilisations telles que nous les connaissons?".
Des lecteurs nous ont demandé à quel titre nous
pouvions parler de «fin certaine». C'est toute
la question. Pour nous, elle apparaît certaine, au sens
de très hautement probable. Les certitudes absolues
n'existent pas en science.
(2) A une toute autre échelle, le
fonctionnement co- et auto- régulé des différents
constituants d'une ruche contribuent à son habitabilité
non seulement par les abeilles mais par tous les micro-organismes
qui y vivent. Pour le regard du biologiste évolutionnaire,
cette habitabilité peut être présentée
comme la finalité de la ruche. Ou, comme indiqué
ci-dessus, d'état émergent final (temporaire
et fragile) intéressant non seulement la ruche, mais
l'espèce «abeille» et plus généralement
l'écosystème local où elle se développe,
lequel inclus les apiculteurs et les agriculteurs, comme nul
n'en ignore. Cet état se maintient jusqu'à ce
qu'un pesticide que la ruche ne peut pas éliminer soit
déversé dans son environnement.
(3) La géophysiologie correspond
pour les sciences de la Terre à ce que notre regretté
ami Gilbert Chauvet avait inauguré sous le nom de physiologie
intégrative du vivant en matière de biologie.
(4) Hypothèse de l'endosymbiont (ce
terme désigne n'importe quel organisme vivant dans
les cellules du corps – en l'espèce des roches
colonisées par des protobactéries) présentée
par Lynn Margulis. Celle-ci se rapprocha très vite
de James Lovelock dans la promotion de l'hypothèse
Gaïa.
(5) Lovelock s'en prend à juste titre
à la rigidité des néo-darwiniens, bien
illustrée selon lui par l'objection de Dawkins selon
laquelle les espèces vivantes s'adaptent aux changements
du milieu et ne peuvent les provoquer afin d'en faire des
facteurs d'évolution globale. Dawkins avait donc ridiculisé
l'hypothèse Gaïa à son apparition. Les
gènes «égoïstes» se battent
pour survivre dans un milieu donné. Si les phénotypes
modifient ce milieu, cette aptitude à modifier ne peut
se transmettre par la voie héréditaire. Mais
le néo-darwinisme a été obligé
d'admettre récemment le concept de sélection
de groupe, selon lequel les groupes d'animaux (ou phénotypes)
constituent des super-organismes capables d'évoluer
par mutation/sélection comme des individus, de construire
des niches et d'en faire de nouveaux milieux au sein desquels
se poursuit, ou ne se poursuit pas, l'évolution des
génotypes.
* Sur la sélection de groupe, on pourra relire notre
article de 2007
http://www.automatesintelligents.com/echanges/2007/nov/groupselection.html
* On lira également un articlé récent
de Bob Holmes dans le NewScientist du 7 mars 2009, p. 36,
"The Selfless gene", qui nuance la théorie
du gène égoïste de Richard Dawkins. Le
concept de sélection de groupe parait aujourd'hui difficilement
applicable à de vastes écosystèmes comportant
de nombreuses espèces et moins encore à l'ensemble
des espèces constituant le biotope de Gaïa.
http://www.newscientist.com/article/mg20126981.800-the-selfless-gene-rethinking-dawkinss-doctrine.html.
(6) Cette hypothèse ne fut vérifiée qu'en
2008, par l'analyse de prélèvement de carottes
glaciaires montrant l'autorégulation de la quantité
de CO2 et des températures pendant des centaines
de milliers d'années (Zeebe-Caldera). Sans attendre,
Lovelock avait établi en 1981 un modèle informatique
dit du Daisyworld illustrant cette hypothèse de l'autorégulation
par l'action conjuguée des facteurs géophysiques
et des facteurs biologiques (voir http://fr.wikipedia.org/wiki/Daisyworld
).