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| Editorial
La
fin certaine des civilisations telles que nous les
connaissons
par
Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin
01/03/2008
|

photo NewScientist : As deserts encroach on fertile land,
as it has near Dunhuang, China,
Doom,
Doom, Doom, tel est le refrain sinistre dont de plus en plus
de scientifiques qui ne cherchent pourtant pas le sensationnel
veulent aujourd'hui nous rendre conscients. Que disent
ces Docteurs Doom, comme les désignent leurs adversaires
? Qu'il est désormais trop tard pour compter
sur la réduction de la production des gaz à
effets de serre pour éviter une hausse de 4° C
minimum des températures moyennes d'ici 2050-2090.
La réduction des émissions, pour être
efficace, devrait être, tous facteurs confondus, de
75% par an vers 2015. Or, malgré les mesures à
grand peine entreprises aujourd'hui, la courbe restera
croissante d'environ 4% par an. Malheureusement, une
hausse de 4° des températures détruirait
les civilisations tels que nous les connaissons.
Nul
ne voit en l'état actuel des technologies comment les
émissions, et autres causes de réchauffement
associées, pourraient être réduites, ni
dans la décennie ni plus tard. On se trouve en face,
comme nous l'avons souligné par ailleurs, de mécanismes
anthropotechniques échappant à tout contrôle
par ce que l'on croit encore nommer la volonté humaine.
Chacun défend son petit intérêt et la
maison, selon le mot plus que jamais valable de Jacques Chirac,
continuera à brûler. Nous devons pour notre part
saluer le magasine britannique NewScientist qui dans
son numéro du 28 février 2009, a enfin ouvert
ce dossier terrifiant(1).
Pour
les scientifiques, qui s'évertuent à nous alerter,
James Hansen, Paul Crutzen, Peter Cox, sans oublier James
Lovelock(2), il est donc temps
de préparer deux types de solutions aussi hasardeuses
les unes que les autres. Les premières consisteront
à envisager sérieusement les méga-projets
dits de géo-ingénierie visant à diminuer
l'ensoleillement de la Terre et accélérer les
processus d'absorption des gaz à effet de serre. Ces
projets étaient considérés jusqu'ici
comme des tentatives émanant de divers lobbies politico-industriels
pour ne pas réduire la consommation de pétrole
ou pour faire financer des programmes technologiques plus
faciles à vendre dorénavant que les grands programmes
d'armement des décennies précédentes.
Les approches jusqu'ici envisagées (et parfois testées
à petite échelle), n'apparaissaient pas convaincantes.
Elles étaient grosses de risques mal étudiés
susceptibles d'être pires que le mal. Mais pour les
plus sérieux des Docteurs Doom concernés, si
l'humanité se trouvait confrontée à une
destruction proche, elle pourrait sans doute développer
de tels programmes, sciences et technologies aidant, à
des coûts abordables. On enregistrerait certainement
des retombées négatives, mais celles-ci ne seraient
pas pire que ce qui se passera si rien n'est fait.
D'autres
types de solutions devraient être conduites, y compris
en parallèle des premières car la géo-ingénierie
ne serait certainement pas efficace à 100%. Il s'agira
de préparer dès maintenant la survie des humains
sur une Terre dont les régions habitables et productives
actuelles seront détruites par le réchauffement.
Les problèmes à résoudre seront immenses.
Il faudra d'abord abandonner les zones les plus peuplées
et les plus fertiles, qui auront été soit inondées
soit désertifiées. On les évacuera au
profit de zones encore inhospitalières aujourd'hui,
mais qui deviendraient vivables, aux pôles et dans les
régions de toundra qui s'étendent au nord
des continents américain et eurasiatique. Dire que
ces régions seraient vivables est excessif. Elles permettront
tout juste la survie. Les milliards d'humains concernés
seront obligés de s'entasser dans des mégapoles
verticales destinées à libérer le maximum
de terres cultivables et d'aires industrielles consacrées
à la production d'énergies renouvelables.
L'alimentation sera principalement végétale
ou artificielle. La vie sauvage sous ses formes actuelles
disparaîtra totalement, sur terre et dans les mers.
Ne survivront que les parasites et bactéries.
L'avenir
sera en fait si sombre, les plaisirs et joies attachés
à la vie d'aujourd'hui se seront tellement raréfiés
que l'humanité traverserait certainement des crises
morales profondes, avec augmentation des suicides et refus
de la reproduction. Si à cela s'ajoutent les guerres
et affrontements, ainsi que des pandémies inévitables,
la population pourrait tomber, comme le pronostique James
Lovelock, à un petit milliard d'humains. Mais cela
serait suffisant pour assurer la survie de l'espèce.
Les spécialistes de la gestion des grands systèmes
collectifs mettent de toute façon en garde. Les solutions
esquissées ici, évacuation et réimplantation,
gestion nécessairement autoritaires des ressources
subsistantes, contrôle des affrontements entre les mieux
dotés et les autres, conflits ethniques et religieux,
nécessiteront des appareils d'administration publique
et de gouvernement mondial dont les organisations nationales
et internationales contemporaines se montrent incapables.
Les
scientifiques, climatologues ou ingénieurs qui envisagent
ces solutions ne sont pas très nombreux. Apparemment,
beaucoup préfèrent faire ce qui a jusqu'ici
toujours été fait : se fier à la survenue
d'événements ou de découvertes qui modifieraient
le diagnostic. Ainsi peut-on continuer à mener le train
actuel, même si la survenue de crises de plus en plus
violentes, comme nous allons en vivre prochainement, dément
la pertinence d'un tel optimisme. Nous pensons pour notre
part qu'il est devenu désormais indispensable d'adopter
les versions les plus pessimistes des projections. Certes,
les grands dégâts prévus par les prévisionnistes
n'affecteront que les enfants ou les petits enfants des adultes
d'aujourd'hui. Pourquoi s'en inquiéter déjà
? Par ailleurs, nombre de personnes plus âgées
dont certaines détiennent les leviers de commande,
se rassureront, si l'on peut dire, en se disant qu'elles ne
verront pas tout cela. Mais ce serait, pour les uns comme
pour les autres, se comporter avec un aveuglement et un égoïsme
bien contraire à l'esprit scientifique. Il nous semble
qu'il faut au contraire dès maintenant se préparer
au pire, non seulement en élaborant des modèles
théoriques réalistes, mais aussi en réduisant
fortement des trains et modes de vie qui, quoiqu'il arrive,
sont déjà condamnés(3).
Notes
(1) http://www.newscientist.com/article/mg20126971.700-how-to-survive-the-coming-century.html
(2)
James Lovelock
: "The vanishing Face of Gaïa", Allen
Lane, 2009 : voir notre recension.
(3)
Il ne s'agit pas seulement de réduire la consommation
de combustibles fossiles, mais celle de l'eau. Le dernier
rapport du Pacific Institute, organisme de recherche américain
sur l'eau, met en évidence les tensions politiques
sur l'accès à l'eau potable, dont les industriels
devraient dès maintenant se préoccuper...
http://www.pacinst.org/press_center/press_releases/ceres_report_0209.html