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Epistémologie
De l’émergence éventuelle d’une hyperscience. Pourquoi ? Comment ?

Jean-Paul Baquiast, 10/01/2009

Article en discussion

Nous avons plusieurs fois souligné le besoin de voir apparaître une « hyperscience » capable d’élargir les ambitions et les méthodes de la science actuelle afin de répondre à des questions devant laquelle celle-ci semble de plus en plus impuissante 1). Mais que pourrait être cette hyperscience ? S’affranchira-t-elle des difficultés et limites auxquelles se heurte aujourd’hui la recherche scientifique ? L’hyperscience est-elle déjà en train de prendre forme sans que nous en ayons conscience ?

1. Le processus de la recherche scientifique expérimentale

La rationalité dite occidentale repose sur le postulat que la recherche scientifique expérimentale est la meilleure façon dont disposent les cerveaux humains pour se représenter le monde et y agir au mieux de leurs intérêts de survie dans un monde soumis à l’évolution darwinienne.

Le processus dit de recherche scientifique expérimentale peut être défini comme une démarche continue et mondiale se déroulant en plusieurs phases : le chercheur jette un regard aussi naïf que possible sur le monde, note les incohérences ou obscurités découlant des explications du monde (modèles ou lois) dont il dispose, émet des hypothèses permettant de modifier ces lois afin qu’elles puissent répondre aux difficultés observées, soumet ces hypothèses à l’épreuve de la vérification expérimentale et finalement modifie les lois pour tenir compte de celles, et uniquement de celles des hypothèses qui ont été confirmées par les expériences. Les lois en vigueur à un moment donné, les conditions de l’observation permettant de noter incohérences et obscurités, les hypothèses correctrices, les vérifications expérimentales et la mise en mémoire des résultats sous forme d’un ensemble global de lois sont mutualisés à l’échelle de la collectivité mondiale des chercheurs et citoyens acceptant de coopérer dans ce processus.

Il faut souligner d’autres points importants. Etant conçues pour être vérifiées expérimentalement, d’une façon admise par la collectivité des chercheurs, les hypothèses excluent les affirmations a priori fruits de l’imagination des individus ou des traditions philosophiques et religieuses refusant les protocoles expérimentaux scientifiques. Par ailleurs, le système d’ensemble évolue en permanence, fonction des nouvelles observations et des nouvelles hypothèses, dans un sens globalement favorable au renforcement de se cohérence et de sa puissance descriptive-constructive. On peut donc légitimement évoquer à son propos le concept de « progrès scientifique », se traduisant localement par une diminution de l’entropie globale.

La recherche scientifique expérimentale s’est développée historiquement à partir des processus empiriques de recueil des connaissances, que l’on peut qualifier de pré-scientifiques. Ces derniers processus sont inconscients chez les animaux et ne sont que partiellement conscients chez les humains. Ils continuent à s’exercer dans la vie de tous les jours, chez les individus comme au niveau des groupes. Ce faisant ils peuvent jouer un rôle utile à la création de l’hypothèse scientifique, comme précurseurs de la méthode scientifique, notamment dans les domaines nouveaux. Mais souvent aussi ils s‘opposent aux résultats de la méthode scientifique en voulant demeurer une source soit exclusive, soit parallèle de connaissance.

2. Un regard critique nouveau sur la démarche scientifique expérimentale

Si la recherche scientifique expérimentale demeure pour la rationalité occidentale la seule façon d’acquérir des connaissances scientifiques sur le monde, il est indéniable qu’au cours des âges et singulièrement dans les dernières décennies, elle a du tenir compte de nouvelles façons de décrire le monde et souvent de se décrire elle-même. Il en est résulté non une remise en cause du processus d’ensemble, mais le développement d’un regard critique tenant compte de différences dans les méthodes et donc de l’impossibilité de considérer les résultats comme généralisables sans précautions. On peut parler de l’extension d’un certain relativisme méthodologique, terme non pas péjoratif mais signifiant un refus renouvelé des facilités du dogmatisme scientiste. Les sources de ce dogmatisme ont toujours été nombreuses, du fait que la science est, comme tout comportement collectif, le produit d’activités sociales soumises au poids des structures les produisant et visant donc à s’imposer en abusant de l’argument d’autorité.

2.1. Le premier de ces regards critiques n’est pas nouveau. Il découle de la prise en compte des découvertes de la physique quantique. Celle-ci a généré une nouvelle épistémologie bien décrite par Miora Mugur Schachter (2) se traduisant notamment par une remise en cause du « réalisme » ou croyance en l’existence d’un réel en soi indépendant de l’observateur. En conséquence de cette remise en cause, l’observateur-expérimentateur ne peut plus être considéré comme extérieur au couple (observé – instrument) mais comme participant avec lui à la construction d’un « réel relativisé ». Celui-ci, par voie de conséquence, ne pourra être décrit que par des modèles probabilistes. Si, à en croire des hypothèses récentes, le cerveau fonctionnait sur un mode dit bayésien, il n’y aurait là rien de surprenant 3) .

Cette approche s’est étendue à beaucoup de sciences dites macroscopiques, où elle a contribué au renouvellement du regard scientifique traditionnel. Elle a notamment permis d’abandonner la croyance naïve au réalisme et à l’objectivité de l’observateur qui caractérise encore la plupart de ces sciences et les conduit à sous-estimer la complexité du processus d’observation. L’intrication des relations entre le regard cognitif et le monde extérieur est ainsi apparue plus clairement. On ne doit jamais oublier que l’observateur (le sujet) participe avec ses intérêts propres à l’élaboration des hypothèses, expériences et lois. Ceci impose une critique systématique de la façon dont les connaissances sont acquises dans la recherche scientifique expérimentale, et plus généralement dans tous regards descriptifs-normatifs sur le monde. Il ne s’agit pas d’en revenir au subjectivisme pré-scientifique mais d’élargir et enrichir les méthodes de la recherche scientifique expérimentale.

Observons que la cosmologie pose un problème particulier car elle mêle le « non-réalisme » de la physique quantique indispensable à la théorisation des états ultimes de l’univers et le réalisme supposé nécessaire à l’observation des objets macroscopiques peuplant l’espace visible. Il ne semble pas que des choix clairs entre les deux démarches aient été faits.

2.2. Un second regard critique sur la science contemporaine découle des progrès des sciences cognitives associées aux neurosciences et à la psychologie évolutionnaire. Ces progrès ont posé la question du rôle du corps en général et du cerveau en particulier dans le recueil des résultats de leur interaction sensorielle et motrice avec le monde extérieur, aussi bien chez l’animal que chez l’homme, que ce soit au niveau des représentations dites inconscientes ou au niveau des représentations conscientes. Les rôles joués dans la production des connaissances scientifiques par l’évolution épigénétique (interaction entre les appareils sensorimoteurs et les bases neurales définis par le génome et le monde extérieur) ainsi que par les échanges au sein des groupes, via les pratiques communes et les langages symboliques, ont été soulignés en conséquence.

Observons dès maintenant que ce point soulève la question de la légitimité des mathématiques, fondement essentiel de la recherche scientifique expérimentale: sont-elles « dans le cerveau de l’observateur » ou dans la nature ? Dans ce premier cas, peuvent-elles toujours être crédibles dans leurs affirmations (lesquelles sont souvent invérifiables) visant à décrire le monde, si l’on considère qu’elles sont à la fois juge et partie : partie du cerveau observateur et juge de la pertinence des observations produites par celui-ci. Mais si les mathématiques n’étaient pas « dans le cerveau », où seraient-elles dans la nature ? Il est difficile de les considérer comme une réalité en soi sur le modèle des Idées platoniciennes (Connes).

2.3. Enfin, on commence à prendre en compte le rôle moteur des instruments et de leurs évolutions technologiques dans la production des connaissances et plus généralement dans le « formatage » des cerveaux des observateurs. C’est généralement la découverte et l’usage de nouveaux instruments qui font apparaître des incohérences nécessitant de nouvelles hypothèses et de nouvelles expériences. Mais ce progrès des instruments n’est pas uniquement, comme on le croit naïvement, le résultat d’une demande des chercheurs visant à mieux comprendre le monde. Il apparaît que les instruments scientifiques constituent un produit particulier de l’évolution des technologies en symbiose avec le développement des humains. Ces technologies, y compris leurs applications instrumentales, évoluent selon des processus propres encore mal connus, au sein de ce que nous avons appelé des superorganismes ou systèmes anthropotechniques ou bioanthropotechniques. De tels systèmes ont pris naissance dès l’utilisation des premiers outils par les hominidés. Ils ont acquis de plus en plus d’importance au cours des siècles, jusqu’à façonner ce que l’on nomme désormais l’anthropocène (que nous préférons nommer l’anthropotechnocène).

De plus, les ressources instrumentales sont en train de muter aujourd’hui avec l’apparition d’entités technologiques auto-adaptatives (robots autonomes, formes de vie synthétiques) susceptibles de modifier de façon pratiquement imprévisible l’organisation des corps et des cerveaux des êtres vivants actuels, comme les processus d’acquisition et de mémorisation des connaissances scientifiques. Les futures intelligences artificielles autonomes s’inséreront-elles dans la compétition intellectuelle afin de produire et vérifier des hypothèses scientifiques originales ?

On posera aussi la question du rôle que pourront jouer les réseaux numériques sous forme de cerveau global (global brain) interconnectant les cerveaux individuels et collectifs. Ce cerveau global devrait en principe renforcer le processus de la recherche scientifique expérimentale, en renforçant la compétition entre les acteurs de la recherche en vue de produire des hypothèses et diffuser les résultats des expérimentations.

3. Des lacunes persistantes

Ce nouveau paysage d’acteurs produisant (construisant) de la connaissance scientifique devrait entraîner une augmentation exponentielle de l’ensemble des connaissances scientifiques et des technologies leur servant de support. C’est bien ce que suspectent certains experts futurologues en prévoyant l’avènement dans quelques années ou décennies d’une « Singularité » se traduisant par un développement convergent et exponentiel des sciences et technologies nouvelles. Grâce à cette Singularité, les crises actuelles, environnementales, énergétiques, alimentaires et autres trouveraient des réponses, tandis que de nombreux problèmes théoriques actuellement sans solutions seraient résolus. C’est pourtant le contraire qui peut être observé aujourd’hui. Plus la connaissance scientifique avance, plus elle soulève de questions ou identifie de phénomènes paraissant énigmatiques. Ces lacunes laissent beaucoup de champ, malheureusement, aux explications non scientifiques.

3.1. On connaît déjà certaines de ces lacunes. Le monde scientifique affirme pouvoir les résoudre à plus ou moins court terme. Mais en attendant, il ne le fait pas. Des ruptures paradigmatiques imminentes sont annoncées, mais ne se produisent pas. C’est le cas en physique microscopique aux niveaux quantiques et, pour reprendre une expression qui se répand, infra-quantiques, en attendant la synthèse non encore faite entre la mécanique quantique et la physique gravitationnelle.

Une telle synthèse aurait probablement des conséquences sur la solution des nombreux problèmes soulevés par la cosmologie théorique (vide, trous noirs, matière sombre, énergie sombre). Mais là encore, les théoriciens sont obligés, faute peut-être d’hypothèses nouvelles, d’attendre les résultats d’expériences coûteuses souvent remises à des temps meilleurs. L’observation n’est pas nouvelle mais mérite d’être rappelée en permanence car elle marque peut-être des limites absolues à la recherche scientifique expérimentale, due par exemple aux insuffisances des cerveaux et organismes humains (que ne compléteraient pas des intelligences artificielles comme évoqué ci-dessus).

3.2. Bien d’autres difficultés relèvent de la physique et de la biologie macroscopique, pour lesquelles les outils théoriques semblent encore insuffisants. On citera sans insister les questions intéressant la genèse de la vie ou la production des faits de conscience dans ce que les neurobiologistes nomment (Changeux, Dehaene) l’ « espace de travail global conscient ». De telles questions non encore résolues sont lourdes de conséquences méthodologiques car elles posent la question plus fondamentale, déjà évoquée ici à propos des mathématiques, de la capacité d’un organisme vivant ou d’un cerveau à se comprendre lui-même.

3.3. A une autre échelle associant le biologique, le neurologique et les technologies, se pose avec de plus en plus d’acuité la question de savoir si la science est capable de se représenter et prédire les grands évènements qui bouleversent le monde actuel en y multipliant des crises destructrices. Les sciences classiques, économiques, financières, sociologiques, politiques prétendent pouvoir décrire et même prévoir de telles crises. L’expérience montre qu’il n’en est rien, Elles ne peuvent pas le faire davantage aujourd’hui qu’elles n’ont pu le faire dans le passé. Elles peuvent seulement constater les crises après coup.

Nous faisons pour notre part l’hypothèse que cette incapacité tient à ce que les phénomènes de crise relèvent d’interactions encore mal identifiées entre séries causales différentes s’exerçant au sein des systèmes bioanthropotechniques. La complexité des relations entre les déterminismes physico-chimiques, biologiques, anthropologiques et technologiques qui s’y affrontent confirme l’hypothèse générale selon laquelle ces systèmes sont, au moins dans l’état actuel des connaissances, aussi indescriptibles, imprévisibles et par conséquent ingouvernables que des systèmes plus lointains, tels que ceux qui déterminent le « destin de l’univers » (selon le terme de J.P. Luminet). Mais les conséquences de cette non-gouvernabilité nous touchent immédiatement, ce qui n’est généralement pas le cas en matière d’astrophysique.

Il est tentant de conclure de ce qui précède que le monde actuel, biodiversité comprise, aurait besoin pour survivre d’un nouveau paradigme scientifique, donnant naissance à de nouvelles approches théoriques, qui permettraient de relancer des recherches scientifiques expérimentales plus aptes qu’aujourd’hui à anticiper les difficultés et le cas échéant à les résoudre. Mais cette conception d’un nouveau saut paradigmatique salvateur n’est-elle pas empreinte des illusions de l’ancienne science ? D’autres évolutions ne se produisent-elles pas sous nos yeux qui construiraient, indépendamment de nos volontés conscientes, un nouveau paysage de production de connaissances ? Nous avons, en employant un terme qui manifeste la volonté sans doute illusoire de rompre avec les anciens académismes, envisagé le développement sur Terre d’une hyperscience se différenciant sur de nombreux points de la science actuelle.

4. Phénomènes faisant suspecter l’émergence d’une hyperscience

Un nouveau paradigme scientifique ne se décrète pas. Il se constate. Ce sera à plus forte raison le cas concernant l’apparition d’un nouveau type de science. Compte-tenu de l’imprédictibilité et de la non-gouvernabilité actuelles de nos sociétés, que nous avons nommées des systèmes bioanthropotechniques, il faudrait renoncer à l’illusion selon laquelle cette nouvelle science pourrait relever d’un volontarisme et encore moins d’un libre-arbitre quelconque. On ne pourra qu’assister à son développement spontané et à l’émergence de ses produits. Prétendre formuler des directions, obligations de résultats, règles d’éthique à son égard n’aurait aucun sens. C’est d’ailleurs pourquoi nous employons à dessein le terme d’émergence, pour signifier qu’il pourrait s’agir, dans l’hypothèse que nous formulons ici, d’un vaste phénomène se déroulant hors d’intervention de la « prétendue » volonté humaine. Tout au plus peut-on le constater.

Une hyperscience, comme pour tout ce qui concerne les phénomènes évolutifs, se construirait, selon nos propres hypothèses « optimistes », par associations et productions de synthèses plutôt que par exclusion. Nous la verrions ainsi résulter de coopérations s’établissant à plusieurs niveaux d’un futur cerveau global.

4.1. La coopération entre des disciplines scientifiques différentes constitue le niveau supérieur des rapprochements envisageables. Qualifié généralement d’interdisciplinarité, il s’agit d’un mouvement déjà bien engagé, malgré les obstacles que lui opposent des traditions établies d’ « enfermement disciplinaire ». Cette coopération s’est imposée depuis quelques années dans de nombreux programmes complexes intéressant les sciences émergentes, où les équipes doivent pour être efficaces regrouper des dizaines de spécialistes d’origine différente. Mais des barrières encore infranchissables demeurent, au détriment de l’imagination scientifique nécessaire à la formulation d’hypothèses originales.

Avec l’extension des échanges entre chercheurs différents , notamment par l’intermédiaire des réseaux de la presse scientifique en ligne, il est prévisible que de nouveaux rapprochements se produiront, le plus souvent au hasard, une bonne idée formulée ici pouvant ensemencer une recherche là. Plus les chercheurs feront connaître leurs travaux, plus ils susciteront de tels rapprochements. Pourrait-on cependant en attendre de véritables sauts paradigmatiques, du type de ceux dont nous évoquions le besoin ? Pour prendre un exemple un peu extrême, pourrait on espérer que des recherches sur les trous noirs cosmologiques pourraient ensemencer des recherches sur la virogenèse, sur la neurogenèse ou sur la genèse des catastrophes socio-économiques ? Rien ne permet de l’affirmer a priori mais rien ne permet non plus de l’exclure. Les ensemencements ne se constateront qu’après coup, en cas de succès. Plus les rapprochements seront nombreux, plus les succès le seront aussi.

Bien entendu, avant les rapprochements conceptuels et doctrinaux, particulièrement difficiles, ce sont les rapprochements entre méthodes instrumentales qui se réalisent les premiers. On sait ainsi depuis longtemps que les travaux sur les ultrasons menées initialement pour la défense ont eu de nombreuses applications dans de nombreuses recherches intéressant les organismes vivants. Les grands équipement scientifiques, tels les synchrotrons, accélérateurs de particules, laboratoires expérimentant la fusion nucléaire, qui rassemblent des milliers de chercheurs différents, trouvent là une partie de leur justification.

Nous sommes pour notre part persuadés que si les organismes de recherche systématisaient les échanges d’idées entre chercheurs, fussent-ils très éloignés, des retombées innombrables, dans des domaines parfaitement inattendus pourraient être obtenues. C’est ce qui se produit à petite échelle dans les Fondations telles que le Perimeter Institute au Canada qui rassemble des représentants de disciplines volontairement éloignées. On parle aussi de « Blue Sky Research » pour désigner des recherches fondamentales non dirigées résultant de rapprochements aléatoires entre spécialités différentes. Mais conduire de telles recherches suppose du temps et des moyens, ainsi que des sacrifices personnels de la part de chercheurs qui ne savent évidemment pas au départ si leurs efforts seront récompensés. Il conviendrait peut-être de leur proposer d’en faire un emploi à temps partiel, intégrée dans les carrières, plutôt qu’une activité à plein temps.

4.2. L’interconnexion des enseignements et des laboratoires à travers un réseau mondial encore plus étendu et facile d’accès que l’actuel Internet jouera un rôle essentiel, à un moindre niveau de technicité, pour généraliser des convergences susceptibles de faire émerger l’hyperscience évoquée ici. Le grand public devra y être associé, car il est le siège de l’opinion publique sans le soutien de laquelle aucune recherche vraiment innovante n’est politiquement viable. Mais il faudra admettre que le réseau facilite autant la discussion voire la contestation que l’éducation de base.

4.3. L’interconnexion des bases neurales de la cognition consciente au niveau des cerveaux individuels constituera un phénomène moins visible mais bien plus important encore que les précédents. Nous voulons dire par là que, si l’on accepte l’hypothèse précitée d’un espace de travail conscient concrétisé par l’activité synchronisée d’un certain nombre de neurones associatifs à axones longs (dits aussi réentrants par Gerald Edelman), il serait important que progressivement, les théories et hypothèses résultant du travail collectif des chercheurs associés à leurs instruments puissent envahir ses espaces de travail conscient au sein des cerveaux des individus. Elles pourraient ainsi contrebalancer les comportements génétiquement programmés depuis des millions d’années qui s’opposent d’une façon non perçue par la conscience aux « bonnes » recommandations scientifiques.

Pour prendre un exemple outrageusement simpliste, on sait que le contrôle des naissances recommandé par les politiques de développement durable se heurte chez de nombreuses personnes à des déterminismes hérités selon lesquels « il faut » avoir le plus grand nombre d’enfants possible. Ceci ne changera pas, même si l’on multiplie les programmes éducatifs, car l’information prescriptive ne pourra pas s’imposer à des cerveaux formatés inconsciemment pour imposer des activités reproductives tout au long de la période de fécondité. Il n’est pas possible d’intervenir au niveau des cerveaux pour inhiber les centres de commande de telles activités. On peut par contre espérer qu’une symbiose accrue entre individus et technologies au sein des futurs systèmes anthropotechniques tels que décrits ci-dessus généralisera les conditions favorables au succès de micro-mutations adaptatives permettant aux futures générations de se doter de bases neurales aptes à mieux exploiter les perspectives dévoilées par l’hyperscience souhaitée ici. 4).

Conclusion

Qu’espérer de l’émergence de l’hyperscience telle qu’esquissée ici, si elle se produisait effectivement ? Verra-t-on subitement naître et se propager des conceptions du monde et de la technologie traduisant des sauts paradigmatiques décisifs par rapport à la science actuelle. Ces sauts pourraient être aussi importants que ceux ayant marqué la transition de l’Antiquité aux Temps modernes. Nous pensons qu’il faut à cet égard ne rien exclure. Il est presque certain que les scientifiques de demain pourront répondre à des questions fondamentales jusqu’ici jugées totalement hors de leur portée – sans exclure évidemment qu’ils ne fassent naître ce faisant de nouvelles questions. La science a toujours fonctionné de cette façon. Mais dans quels délais se produira cette « révolution »? Dans dix ans ou dans mille ans ?

Dans l’immédiat et sans prétendre répondre à la question précédente, on peut penser que la recherche scientifique bénéficierait immédiatement de la mise en réseau systématique des connaissances et des intelligences. D’une part, la vulgarisation (au sens noble du terme, en émission et en réception) pourrait devenir une tâche productive dont chacun tirerait profit, à une époque où les activités de consommation matérielle sont appelées à se réduire. Mais plus en profondeur, la formulation des hypothèses nouvelles à partir de la constatation des incohérences et lacunes des connaissances actuelles, dont nous avons vu qu’elle était essentielle au développement des sciences, s’en trouverait nécessairement accélérée. Formuler des hypothèses n’exige pas nécessairement une technicité extrême. Des avances considérables peuvent découler de simples observations factuelles, diffusées sur Internet, témoignant que telle explication scientifique ne « marche pas ». La science doit absolument recruter tous ceux qui, agités par on ne sait quel tracassin, se comportent en GOD. Ce terme anglais ne signifie pas Dieu mais « Generator of Diversity ». Il s’agit, autrement dit, des poseurs de questions et des inventeurs de solutions dont la généralisation sera nécessaire à l’émergence de l’hyperscience objet de nos voeux.

Notes
1) Voir http://www.automatesintelligents.com/edito/2007/oct/edito.html
2) Voir http://www.mugur-schachter.net/travaux_fr.html
3) Voir http://www.automatesintelligents.com/echanges/2008/jui/bayes.html
4) L’hyperscience suppose-t-elle de renoncer au préjugé selon lequel la science doit unifier et rendre cohérents tous les paysages auxquels elle s'adresse? Le même individu pourrait-il se donner du monde des représentations différentes, selon qu'il décrirait les horizons de la physique théorique, de la vie, des neurosciences, des systèmes dits artificiels ou, plus immédiatement, de l'art, de la philosophie et de la morale? Le préjugé selon lequel le monde est un et doit être décrit d'une façon unique est sans doute un héritage du cerveau de nos ancêtres animaux, pour qui construire cette unité était indispensable à la survie dans la jungle. Elle a été reprise par les religions monothéistes, dont les prêtres se sont évidemment réservés la représentation du Dieu censé incarner cette unité. Nous ne répondrons pas à cette question ici.

 

 

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