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Epistémologie
De l’émergence éventuelle
d’une hyperscience. Pourquoi ? Comment ?
Jean-Paul Baquiast, 10/01/2009
Article
en discussion
Nous
avons plusieurs fois souligné le besoin de voir apparaître
une « hyperscience » capable d’élargir
les ambitions et les méthodes de la science actuelle
afin de répondre à des questions devant laquelle
celle-ci semble de plus en plus impuissante 1).
Mais que pourrait être cette hyperscience ? S’affranchira-t-elle
des difficultés et limites auxquelles se heurte aujourd’hui
la recherche scientifique ? L’hyperscience est-elle
déjà en train de prendre forme sans que nous
en ayons conscience ?
1.
Le processus de la recherche scientifique expérimentale
La
rationalité dite occidentale repose sur le postulat
que la recherche scientifique expérimentale est la
meilleure façon dont disposent les cerveaux humains
pour se représenter le monde et y agir au mieux de
leurs intérêts de survie dans un monde soumis
à l’évolution darwinienne.
Le
processus dit de recherche scientifique expérimentale
peut être défini comme une démarche
continue et mondiale se déroulant en plusieurs phases
: le chercheur jette un regard aussi naïf que possible
sur le monde, note les incohérences ou obscurités
découlant des explications du monde (modèles
ou lois) dont il dispose, émet des hypothèses
permettant de modifier ces lois afin qu’elles puissent
répondre aux difficultés observées,
soumet ces hypothèses à l’épreuve
de la vérification expérimentale et finalement
modifie les lois pour tenir compte de celles, et uniquement
de celles des hypothèses qui ont été
confirmées par les expériences. Les lois en
vigueur à un moment donné, les conditions
de l’observation permettant de noter incohérences
et obscurités, les hypothèses correctrices,
les vérifications expérimentales et la mise
en mémoire des résultats sous forme d’un
ensemble global de lois sont mutualisés à
l’échelle de la collectivité mondiale
des chercheurs et citoyens acceptant de coopérer
dans ce processus.
Il
faut souligner d’autres points importants. Etant conçues
pour être vérifiées expérimentalement,
d’une façon admise par la collectivité
des chercheurs, les hypothèses excluent les affirmations
a priori fruits de l’imagination des individus ou
des traditions philosophiques et religieuses refusant les
protocoles expérimentaux scientifiques. Par ailleurs,
le système d’ensemble évolue en permanence,
fonction des nouvelles observations et des nouvelles hypothèses,
dans un sens globalement favorable au renforcement de se
cohérence et de sa puissance descriptive-constructive.
On peut donc légitimement évoquer à
son propos le concept de « progrès scientifique
», se traduisant localement par une diminution de
l’entropie globale.
La
recherche scientifique expérimentale s’est
développée historiquement à partir
des processus empiriques de recueil des connaissances, que
l’on peut qualifier de pré-scientifiques. Ces
derniers processus sont inconscients chez les animaux et
ne sont que partiellement conscients chez les humains. Ils
continuent à s’exercer dans la vie de tous
les jours, chez les individus comme au niveau des groupes.
Ce faisant ils peuvent jouer un rôle utile à
la création de l’hypothèse scientifique,
comme précurseurs de la méthode scientifique,
notamment dans les domaines nouveaux. Mais souvent aussi
ils s‘opposent aux résultats de la méthode
scientifique en voulant demeurer une source soit exclusive,
soit parallèle de connaissance.
2.
Un regard critique nouveau sur la démarche scientifique
expérimentale
Si
la recherche scientifique expérimentale demeure pour
la rationalité occidentale la seule façon
d’acquérir des connaissances scientifiques
sur le monde, il est indéniable qu’au cours
des âges et singulièrement dans les dernières
décennies, elle a du tenir compte de nouvelles façons
de décrire le monde et souvent de se décrire
elle-même. Il en est résulté non une
remise en cause du processus d’ensemble, mais le développement
d’un regard critique tenant compte de différences
dans les méthodes et donc de l’impossibilité
de considérer les résultats comme généralisables
sans précautions. On peut parler de l’extension
d’un certain relativisme méthodologique, terme
non pas péjoratif mais signifiant un refus renouvelé
des facilités du dogmatisme scientiste. Les sources
de ce dogmatisme ont toujours été nombreuses,
du fait que la science est, comme tout comportement collectif,
le produit d’activités sociales soumises au
poids des structures les produisant et visant donc à
s’imposer en abusant de l’argument d’autorité.
2.1.
Le premier de ces regards critiques n’est pas nouveau.
Il découle de la prise en compte des découvertes
de la physique quantique. Celle-ci a généré
une nouvelle épistémologie bien décrite
par Miora Mugur Schachter (2) se traduisant
notamment par une remise en cause du « réalisme
» ou croyance en l’existence d’un réel
en soi indépendant de l’observateur. En conséquence
de cette remise en cause, l’observateur-expérimentateur
ne peut plus être considéré comme extérieur
au couple (observé – instrument) mais comme
participant avec lui à la construction d’un
« réel relativisé ». Celui-ci,
par voie de conséquence, ne pourra être décrit
que par des modèles probabilistes. Si, à en
croire des hypothèses récentes, le cerveau
fonctionnait sur un mode dit bayésien, il n’y
aurait là rien de surprenant 3) .
Cette
approche s’est étendue à beaucoup de
sciences dites macroscopiques, où elle a contribué
au renouvellement du regard scientifique traditionnel. Elle
a notamment permis d’abandonner la croyance naïve
au réalisme et à l’objectivité
de l’observateur qui caractérise encore la
plupart de ces sciences et les conduit à sous-estimer
la complexité du processus d’observation. L’intrication
des relations entre le regard cognitif et le monde extérieur
est ainsi apparue plus clairement. On ne doit jamais oublier
que l’observateur (le sujet) participe avec ses intérêts
propres à l’élaboration des hypothèses,
expériences et lois. Ceci impose une critique systématique
de la façon dont les connaissances sont acquises
dans la recherche scientifique expérimentale, et
plus généralement dans tous regards descriptifs-normatifs
sur le monde. Il ne s’agit pas d’en revenir
au subjectivisme pré-scientifique mais d’élargir
et enrichir les méthodes de la recherche scientifique
expérimentale.
Observons
que la cosmologie pose un problème particulier car
elle mêle le « non-réalisme » de
la physique quantique indispensable à la théorisation
des états ultimes de l’univers et le réalisme
supposé nécessaire à l’observation
des objets macroscopiques peuplant l’espace visible.
Il ne semble pas que des choix clairs entre les deux démarches
aient été faits.
2.2.
Un second regard critique sur la science contemporaine découle
des progrès des sciences cognitives associées
aux neurosciences et à la psychologie évolutionnaire.
Ces progrès ont posé la question du rôle
du corps en général et du cerveau en particulier
dans le recueil des résultats de leur interaction
sensorielle et motrice avec le monde extérieur, aussi
bien chez l’animal que chez l’homme, que ce
soit au niveau des représentations dites inconscientes
ou au niveau des représentations conscientes. Les
rôles joués dans la production des connaissances
scientifiques par l’évolution épigénétique
(interaction entre les appareils sensorimoteurs et les bases
neurales définis par le génome et le monde
extérieur) ainsi que par les échanges au sein
des groupes, via les pratiques communes et les langages
symboliques, ont été soulignés en conséquence.
Observons
dès maintenant que ce point soulève la question
de la légitimité des mathématiques,
fondement essentiel de la recherche scientifique expérimentale:
sont-elles « dans le cerveau de l’observateur
» ou dans la nature ? Dans ce premier cas, peuvent-elles
toujours être crédibles dans leurs affirmations
(lesquelles sont souvent invérifiables) visant à
décrire le monde, si l’on considère
qu’elles sont à la fois juge et partie : partie
du cerveau observateur et juge de la pertinence des observations
produites par celui-ci. Mais si les mathématiques
n’étaient pas « dans le cerveau »,
où seraient-elles dans la nature ? Il est difficile
de les considérer comme une réalité
en soi sur le modèle des Idées platoniciennes
(Connes).
2.3.
Enfin, on commence à prendre en compte le rôle
moteur des instruments et de leurs évolutions technologiques
dans la production des connaissances et plus généralement
dans le « formatage » des cerveaux des observateurs.
C’est généralement la découverte
et l’usage de nouveaux instruments qui font apparaître
des incohérences nécessitant de nouvelles
hypothèses et de nouvelles expériences. Mais
ce progrès des instruments n’est pas uniquement,
comme on le croit naïvement, le résultat d’une
demande des chercheurs visant à mieux comprendre
le monde. Il apparaît que les instruments scientifiques
constituent un produit particulier de l’évolution
des technologies en symbiose avec le développement
des humains. Ces technologies, y compris leurs applications
instrumentales, évoluent selon des processus propres
encore mal connus, au sein de ce que nous avons appelé
des superorganismes ou systèmes anthropotechniques
ou bioanthropotechniques. De tels systèmes ont pris
naissance dès l’utilisation des premiers outils
par les hominidés. Ils ont acquis de plus en plus
d’importance au cours des siècles, jusqu’à
façonner ce que l’on nomme désormais
l’anthropocène (que nous préférons
nommer l’anthropotechnocène).
De
plus, les ressources instrumentales sont en train de muter
aujourd’hui avec l’apparition d’entités
technologiques auto-adaptatives (robots autonomes, formes
de vie synthétiques) susceptibles de modifier de
façon pratiquement imprévisible l’organisation
des corps et des cerveaux des êtres vivants actuels,
comme les processus d’acquisition et de mémorisation
des connaissances scientifiques. Les futures intelligences
artificielles autonomes s’inséreront-elles
dans la compétition intellectuelle afin de produire
et vérifier des hypothèses scientifiques originales
?
On
posera aussi la question du rôle que pourront jouer
les réseaux numériques sous forme de cerveau
global (global brain) interconnectant les cerveaux individuels
et collectifs. Ce cerveau global devrait en principe renforcer
le processus de la recherche scientifique expérimentale,
en renforçant la compétition entre les acteurs
de la recherche en vue de produire des hypothèses
et diffuser les résultats des expérimentations.
3. Des lacunes persistantes
Ce
nouveau paysage d’acteurs produisant (construisant)
de la connaissance scientifique devrait entraîner
une augmentation exponentielle de l’ensemble des connaissances
scientifiques et des technologies leur servant de support.
C’est bien ce que suspectent certains experts futurologues
en prévoyant l’avènement dans quelques
années ou décennies d’une « Singularité
» se traduisant par un développement convergent
et exponentiel des sciences et technologies nouvelles. Grâce
à cette Singularité, les crises actuelles,
environnementales, énergétiques, alimentaires
et autres trouveraient des réponses, tandis que de
nombreux problèmes théoriques actuellement
sans solutions seraient résolus. C’est pourtant
le contraire qui peut être observé aujourd’hui.
Plus la connaissance scientifique avance, plus elle soulève
de questions ou identifie de phénomènes paraissant
énigmatiques. Ces lacunes laissent beaucoup de champ,
malheureusement, aux explications non scientifiques.
3.1.
On connaît déjà certaines de ces lacunes.
Le monde scientifique affirme pouvoir les résoudre
à plus ou moins court terme. Mais en attendant, il
ne le fait pas. Des ruptures paradigmatiques imminentes
sont annoncées, mais ne se produisent pas. C’est
le cas en physique microscopique aux niveaux quantiques
et, pour reprendre une expression qui se répand,
infra-quantiques, en attendant la synthèse non encore
faite entre la mécanique quantique et la physique
gravitationnelle.
Une
telle synthèse aurait probablement des conséquences
sur la solution des nombreux problèmes soulevés
par la cosmologie théorique (vide, trous noirs, matière
sombre, énergie sombre). Mais là encore, les
théoriciens sont obligés, faute peut-être
d’hypothèses nouvelles, d’attendre les
résultats d’expériences coûteuses
souvent remises à des temps meilleurs. L’observation
n’est pas nouvelle mais mérite d’être
rappelée en permanence car elle marque peut-être
des limites absolues à la recherche scientifique
expérimentale, due par exemple aux insuffisances
des cerveaux et organismes humains (que ne compléteraient
pas des intelligences artificielles comme évoqué
ci-dessus).
3.2.
Bien d’autres difficultés relèvent de
la physique et de la biologie macroscopique, pour lesquelles
les outils théoriques semblent encore insuffisants.
On citera sans insister les questions intéressant
la genèse de la vie ou la production des faits de
conscience dans ce que les neurobiologistes nomment (Changeux,
Dehaene) l’ « espace de travail global conscient
». De telles questions non encore résolues
sont lourdes de conséquences méthodologiques
car elles posent la question plus fondamentale, déjà
évoquée ici à propos des mathématiques,
de la capacité d’un organisme vivant ou d’un
cerveau à se comprendre lui-même.
3.3.
A une autre échelle associant le biologique, le neurologique
et les technologies, se pose avec de plus en plus d’acuité
la question de savoir si la science est capable de se représenter
et prédire les grands évènements qui
bouleversent le monde actuel en y multipliant des crises
destructrices. Les sciences classiques, économiques,
financières, sociologiques, politiques prétendent
pouvoir décrire et même prévoir de telles
crises. L’expérience montre qu’il n’en
est rien, Elles ne peuvent pas le faire davantage aujourd’hui
qu’elles n’ont pu le faire dans le passé.
Elles peuvent seulement constater les crises après
coup.
Nous
faisons pour notre part l’hypothèse que cette
incapacité tient à ce que les phénomènes
de crise relèvent d’interactions encore mal
identifiées entre séries causales différentes
s’exerçant au sein des systèmes bioanthropotechniques.
La complexité des relations entre les déterminismes
physico-chimiques, biologiques, anthropologiques et technologiques
qui s’y affrontent confirme l’hypothèse
générale selon laquelle ces systèmes
sont, au moins dans l’état actuel des connaissances,
aussi indescriptibles, imprévisibles et par conséquent
ingouvernables que des systèmes plus lointains, tels
que ceux qui déterminent le « destin de l’univers
» (selon le terme de J.P. Luminet). Mais les conséquences
de cette non-gouvernabilité nous touchent immédiatement,
ce qui n’est généralement pas le cas
en matière d’astrophysique.
Il
est tentant de conclure de ce qui précède
que le monde actuel, biodiversité comprise, aurait
besoin pour survivre d’un nouveau paradigme scientifique,
donnant naissance à de nouvelles approches théoriques,
qui permettraient de relancer des recherches scientifiques
expérimentales plus aptes qu’aujourd’hui
à anticiper les difficultés et le cas échéant
à les résoudre. Mais cette conception d’un
nouveau saut paradigmatique salvateur n’est-elle pas
empreinte des illusions de l’ancienne science ? D’autres
évolutions ne se produisent-elles pas sous nos yeux
qui construiraient, indépendamment de nos volontés
conscientes, un nouveau paysage de production de connaissances
? Nous avons, en employant un terme qui manifeste la volonté
sans doute illusoire de rompre avec les anciens académismes,
envisagé le développement sur Terre d’une
hyperscience se différenciant sur de nombreux points
de la science actuelle.
4.
Phénomènes faisant suspecter l’émergence
d’une hyperscience
Un nouveau paradigme scientifique ne se décrète
pas. Il se constate. Ce sera à plus forte raison
le cas concernant l’apparition d’un nouveau
type de science. Compte-tenu de l’imprédictibilité
et de la non-gouvernabilité actuelles de nos sociétés,
que nous avons nommées des systèmes bioanthropotechniques,
il faudrait renoncer à l’illusion selon laquelle
cette nouvelle science pourrait relever d’un volontarisme
et encore moins d’un libre-arbitre quelconque. On
ne pourra qu’assister à son développement
spontané et à l’émergence de
ses produits. Prétendre formuler des directions,
obligations de résultats, règles d’éthique
à son égard n’aurait aucun sens. C’est
d’ailleurs pourquoi nous employons à dessein
le terme d’émergence, pour signifier qu’il
pourrait s’agir, dans l’hypothèse que
nous formulons ici, d’un vaste phénomène
se déroulant hors d’intervention de la «
prétendue » volonté humaine. Tout au
plus peut-on le constater.
Une
hyperscience, comme pour tout ce qui concerne les phénomènes
évolutifs, se construirait, selon nos propres hypothèses
« optimistes », par associations et productions
de synthèses plutôt que par exclusion. Nous
la verrions ainsi résulter de coopérations
s’établissant à plusieurs niveaux d’un
futur cerveau global.
4.1.
La coopération entre des disciplines scientifiques
différentes constitue le niveau supérieur
des rapprochements envisageables. Qualifié généralement
d’interdisciplinarité, il s’agit d’un
mouvement déjà bien engagé, malgré
les obstacles que lui opposent des traditions établies
d’ « enfermement disciplinaire ». Cette
coopération s’est imposée depuis quelques
années dans de nombreux programmes complexes intéressant
les sciences émergentes, où les équipes
doivent pour être efficaces regrouper des dizaines
de spécialistes d’origine différente.
Mais des barrières encore infranchissables demeurent,
au détriment de l’imagination scientifique
nécessaire à la formulation d’hypothèses
originales.
Avec
l’extension des échanges entre chercheurs différents
, notamment par l’intermédiaire des réseaux
de la presse scientifique en ligne, il est prévisible
que de nouveaux rapprochements se produiront, le plus souvent
au hasard, une bonne idée formulée ici pouvant
ensemencer une recherche là. Plus les chercheurs
feront connaître leurs travaux, plus ils susciteront
de tels rapprochements. Pourrait-on cependant en attendre
de véritables sauts paradigmatiques, du type de ceux
dont nous évoquions le besoin ? Pour prendre un exemple
un peu extrême, pourrait on espérer que des
recherches sur les trous noirs cosmologiques pourraient
ensemencer des recherches sur la virogenèse, sur
la neurogenèse ou sur la genèse des catastrophes
socio-économiques ? Rien ne permet de l’affirmer
a priori mais rien ne permet non plus de l’exclure.
Les ensemencements ne se constateront qu’après
coup, en cas de succès. Plus les rapprochements seront
nombreux, plus les succès le seront aussi.
Bien
entendu, avant les rapprochements conceptuels et doctrinaux,
particulièrement difficiles, ce sont les rapprochements
entre méthodes instrumentales qui se réalisent
les premiers. On sait ainsi depuis longtemps que les travaux
sur les ultrasons menées initialement pour la défense
ont eu de nombreuses applications dans de nombreuses recherches
intéressant les organismes vivants. Les grands équipement
scientifiques, tels les synchrotrons, accélérateurs
de particules, laboratoires expérimentant la fusion
nucléaire, qui rassemblent des milliers de chercheurs
différents, trouvent là une partie de leur
justification.
Nous
sommes pour notre part persuadés que si les organismes
de recherche systématisaient les échanges
d’idées entre chercheurs, fussent-ils très
éloignés, des retombées innombrables,
dans des domaines parfaitement inattendus pourraient être
obtenues. C’est ce qui se produit à petite
échelle dans les Fondations telles que le Perimeter
Institute au Canada qui rassemble des représentants
de disciplines volontairement éloignées. On
parle aussi de « Blue Sky Research » pour désigner
des recherches fondamentales non dirigées résultant
de rapprochements aléatoires entre spécialités
différentes. Mais conduire de telles recherches suppose
du temps et des moyens, ainsi que des sacrifices personnels
de la part de chercheurs qui ne savent évidemment
pas au départ si leurs efforts seront récompensés.
Il conviendrait peut-être de leur proposer d’en
faire un emploi à temps partiel, intégrée
dans les carrières, plutôt qu’une activité
à plein temps.
4.2.
L’interconnexion des enseignements et des laboratoires
à travers un réseau mondial encore plus étendu
et facile d’accès que l’actuel Internet
jouera un rôle essentiel, à un moindre niveau
de technicité, pour généraliser des
convergences susceptibles de faire émerger l’hyperscience
évoquée ici. Le grand public devra y être
associé, car il est le siège de l’opinion
publique sans le soutien de laquelle aucune recherche vraiment
innovante n’est politiquement viable. Mais il faudra
admettre que le réseau facilite autant la discussion
voire la contestation que l’éducation de base.
4.3.
L’interconnexion des bases neurales de la cognition
consciente au niveau des cerveaux individuels constituera
un phénomène moins visible mais bien plus
important encore que les précédents. Nous
voulons dire par là que, si l’on accepte l’hypothèse
précitée d’un espace de travail conscient
concrétisé par l’activité synchronisée
d’un certain nombre de neurones associatifs à
axones longs (dits aussi réentrants par Gerald Edelman),
il serait important que progressivement, les théories
et hypothèses résultant du travail collectif
des chercheurs associés à leurs instruments
puissent envahir ses espaces de travail conscient au sein
des cerveaux des individus. Elles pourraient ainsi contrebalancer
les comportements génétiquement programmés
depuis des millions d’années qui s’opposent
d’une façon non perçue par la conscience
aux « bonnes » recommandations scientifiques.
Pour
prendre un exemple outrageusement simpliste, on sait que
le contrôle des naissances recommandé par les
politiques de développement durable se heurte chez
de nombreuses personnes à des déterminismes
hérités selon lesquels « il faut »
avoir le plus grand nombre d’enfants possible. Ceci
ne changera pas, même si l’on multiplie les
programmes éducatifs, car l’information prescriptive
ne pourra pas s’imposer à des cerveaux formatés
inconsciemment pour imposer des activités reproductives
tout au long de la période de fécondité.
Il n’est pas possible d’intervenir au niveau
des cerveaux pour inhiber les centres de commande de telles
activités. On peut par contre espérer qu’une
symbiose accrue entre individus et technologies au sein
des futurs systèmes anthropotechniques tels que décrits
ci-dessus généralisera les conditions favorables
au succès de micro-mutations adaptatives permettant
aux futures générations de se doter de bases
neurales aptes à mieux exploiter les perspectives
dévoilées par l’hyperscience souhaitée
ici. 4).
Conclusion
Qu’espérer
de l’émergence de l’hyperscience telle
qu’esquissée ici, si elle se produisait effectivement
? Verra-t-on subitement naître et se propager des
conceptions du monde et de la technologie traduisant des
sauts paradigmatiques décisifs par rapport à
la science actuelle. Ces sauts pourraient être aussi
importants que ceux ayant marqué la transition de
l’Antiquité aux Temps modernes. Nous pensons
qu’il faut à cet égard ne rien exclure.
Il est presque certain que les scientifiques de demain pourront
répondre à des questions fondamentales jusqu’ici
jugées totalement hors de leur portée –
sans exclure évidemment qu’ils ne fassent naître
ce faisant de nouvelles questions. La science a toujours
fonctionné de cette façon. Mais dans quels
délais se produira cette « révolution
»? Dans dix ans ou dans mille ans ?
Dans
l’immédiat et sans prétendre répondre
à la question précédente, on peut penser
que la recherche scientifique bénéficierait
immédiatement de la mise en réseau systématique
des connaissances et des intelligences. D’une part,
la vulgarisation (au sens noble du terme, en émission
et en réception) pourrait devenir une tâche
productive dont chacun tirerait profit, à une époque
où les activités de consommation matérielle
sont appelées à se réduire. Mais plus
en profondeur, la formulation des hypothèses nouvelles
à partir de la constatation des incohérences
et lacunes des connaissances actuelles, dont nous avons
vu qu’elle était essentielle au développement
des sciences, s’en trouverait nécessairement
accélérée. Formuler des hypothèses
n’exige pas nécessairement une technicité
extrême. Des avances considérables peuvent
découler de simples observations factuelles, diffusées
sur Internet, témoignant que telle explication scientifique
ne « marche pas ». La science doit absolument
recruter tous ceux qui, agités par on ne sait quel
tracassin, se comportent en GOD. Ce terme anglais ne signifie
pas Dieu mais « Generator of Diversity ».
Il s’agit, autrement dit, des poseurs de questions
et des inventeurs de solutions dont la généralisation
sera nécessaire à l’émergence
de l’hyperscience objet de nos voeux.
Notes
1) Voir http://www.automatesintelligents.com/edito/2007/oct/edito.html
2) Voir http://www.mugur-schachter.net/travaux_fr.html
3) Voir
http://www.automatesintelligents.com/echanges/2008/jui/bayes.html
4)
L’hyperscience suppose-t-elle de
renoncer au préjugé selon lequel la science
doit unifier et rendre cohérents tous les paysages
auxquels elle s'adresse? Le même individu pourrait-il
se donner du monde des représentations différentes,
selon qu'il décrirait les horizons de la physique
théorique, de la vie, des neurosciences, des systèmes
dits artificiels ou, plus immédiatement, de l'art,
de la philosophie et de la morale? Le préjugé
selon lequel le monde est un et doit être décrit
d'une façon unique est sans doute un héritage
du cerveau de nos ancêtres animaux, pour qui construire
cette unité était indispensable à la
survie dans la jungle. Elle a été reprise
par les religions monothéistes, dont les prêtres
se sont évidemment réservés la représentation
du Dieu censé incarner cette unité. Nous ne
répondrons pas à cette question ici.