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Interview
Entretien avec Jean-Pierre Luminet

Propos recueillis par Jean-Paul Baquiast
22/01/2009

Ce texte a été relu par Jean-Pierre Luminet

Voir aussi notre présentation de son ouvrage : Le destin de l'Univers

 

Jean-Pierre Luminet est directeur de recherche au CNRS, astrophysicien à l'observatoire de Paris-Meudon, spécialiste mondial pour ses travaux sur la cosmologie et la gravitation relativiste. Il a publié un grand nombre d'ouvrages et d'articles.

Nous avions en son temps présenté son ouvrage très remarqué, L'univers chiffonné, Fayard 2001.
http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2001/mar/jp_luminet.html

Pour en savoir plus
Jean-Pierre Luminet (site Wikipedia)
Interview par Futura-Sciences sur le modèle dodécaédrique de Poincaré

 

Flambée d'énergie observée en 2004 au coeur de la galaxie RXJ 1243-11 résultant de la destruction d'une étoile par les forces de marée d'un trou noir géant. Voir ci-dessous pour explication. En haut, dessin d'artiste. En bas, observation en rayons X, à gauche et optique à droite. Source Le destin de l'univers.

 

Jean-Paul Baquiast (JPB) : Merci tout d'abord, Jean-Pierre Luminet, d'avoir pris le temps de répondre à quelques questions, dans la suite de votre livre vraiment remarquable, "Le Destin de l'Univers", dont notre revue rend compte par ailleurs(1). Nous avons convenu que le mieux serait, dans le temps nécessairement bref dont nous disposons, que vous évoquiez pour no lecteurs quelques uns des thèmes susceptibles de compléter votre ouvrage sur des points importants venus récemment à l'actualité scientifique.

Jean-Pierre Luminet (JPL) : Il est exact que beaucoup d'efforts théoriques et expérimentaux sont actuellement engagés pour approfondir les thèmes dont traite mon livre, c'est-à-dire les propriétés étranges de l'espace-temps, à l'échelle des trous noirs ou à celle du cosmos tout entier, avec cette fameuse question de l'énergie noire. Il s'agit de sujets difficiles et controversés, cependant quelques avancées méritent en effet aujourd'hui d'être signalées, bien qu'elles ne soient pas nécessairement spectaculaires.

JPB : Dans quel domaine se situerait selon vous le point le plus important ?

JPL : Dans le domaine de la gravitation quantique, et plus précisément dans sa version dite de la gravitation quantique à boucles. Aujourd'hui, après Lee Smolin, ce sont des chercheurs comme Abhay Ashtekar et Carlo Rovelli(2) qui y travaillent. Je dois dire qu'à titre esthétique, je préfère cette version de la gravitation quantique à celle dit des cordes, sur laquelle nous pourrons dire quelques mots tout à l'heure.

Le rebond

Or précisément, il s'est produit récemment là un progrès significatif. Un jeune chercheur allemand, Martin Bojowald, a calculé, dans le cadre de cette théorie, ce qui se passe lors de l'effondrement gravitationnel donnant naissance à un trou noir. Dans le cas où le trou noir ne tourne pas, la relativité classique prédit une singularité avec une courbure infinie et une densité infinie, un infini qu'évidemment les physiciens cherchent à éliminer. Or Martin Bojowald a montré que dans l'effondrement gravitationnel, à cause de la quantification de l'espace, c'est-à-dire l'existence d'un atome d'espace, longueur minimale incompressible, de l'ordre de la longueur de Planck, il se produit une sorte de rebond.

La courbure augmente au cours de l'effondrement gravitationnel mais finit par buter sur cet atome d'espace et ne peut pas devenir infinie. Autrement dit, il ne peut pas se produire de singularité. L'effondrement s'inverse sur cet atome d'espace et donne lieu à un rebond, comme si la singularité devenait répulsive à l'échelle de la longueur de Planck. Ce qui semble résoudre le problème des singularités et permet d'envisager le comportement de la matière à l'intérieur d'un trou noir.

JPB : Je suppose que le calcul s'applique également au Big bang et à sa singularité ?

JPL. Effectivement, dans cette théorie, il n'y aurait pas de Big bang au sens strict du terme, c'est-à-dire de singularité. Il y aurait eu initialement une phase de pincement de l'espace à l'échelle de l'atome d'espace. Ceci donne la possibilité d'envisager un avant Big bang, c'est-à-dire un univers antérieur qui aurait subi un effondrement gravitationnel et qui rebondirait comme le trou noir sur cet atome d'espace. Il en résulterait aujourd'hui cette expansion accélérée que l'on constate, sous l'effet de ce que l'on nomme l'énergie noire.

JPB. : Ceci paraît très important. La proposition résoudrait une question lancinante, non seulement en science mais en philosophie : qu'y avait-il avant le Big bang ou, sous une version plus immédiate, sur quoi débouche l'effondrement d'un trou noir ? De plus, je le suppose, la proposition simplifierait, si l'on peut dire, les perspectives proposées par la théorie des cordes...

JPL. : Effectivement. L'un des problèmes de la théorie des cordes, qui d'ailleurs est fascinant, tient à la possibilité que l'espace vrai ait des dimensions supplémentaires. Ceci est fascinant car l'imagination scientifique peut se déployer dans ces directions. Mais c'est aussi un problème car on se demande où se trouvent ces dimensions et si on pourra vérifier un jour leur existence. Faire des hypothèses sur la taille des dimensions supplé!mentaires ajoute beaucoup de paramètres libres. Quand vous jouez sur eux, vous obtenez de nouvelles physiques avec des propriétés qui sont toutes différentes. L'une des difficultés majeures de la théorie des cordes est qu'elle oblige à se perdre dans 10500 solutions, toutes viables et entre lesquelles on ne peut espérer choisir un jour, La théorie n'est plus réfutable au sens de Popper. Ce n'est pas le cas de la gravitation quantique à boucle et notamment de cette hypothèse du rebond.

JPB. Cette hypothèse du rebond intéresse-t-elle les idées que l'on peut avoir relativement à l'avenir de l'univers, si l'on admettait que celui-ci représente l'intérieur d'un vaste trou noir ?

JPL : Il y a un lien, bien qu'il faille se méfier des rapprochements hâtifs. Dans l'hypothèse où notre univers pourrait être un trou noir, l'idée qu'il puisse rebondir serait attrayante. Il ne finirait pas sous la forme d'une véritable singularité. Il y a des modèles auxquels je fais un peu écho dans le livre, qui envisagent le thème du « baby universe ». Lors de l'effondrement de matière-énergie produisant un trou noir, un nouvel univers pourrait naître, un nouvel espace-temps/matière qui aurait telles ou telles propriétés, qui resterait dans l'espace temps interne au trou noir et qui, à son tour, pourrait produire des trous noirs, si les conditions physiques le permettent. Le système s'auto-régénèrerait ainsi en permanence. Le trou noir serait une sorte de cordon ombilical entre un univers-parent et un univers-enfant. Mais rien ne permet d'affirmer que notre univers soit un trou noir.

JPB : Si j'ai bien compris, l'univers actuel, sous la pression de l'énergie noire, ne va pas se contracter à nouveau. Il ne deviendra donc pas un trou noir...
.

JPL : Non. Mais en revanche, cet univers là produit constamment des trous noirs, en très grande quantité et de toutes tailles. Il pourrait donc se régénérer à partir de certains de ces trous noirs. Ce qui est intéressant dans la question de l'énergie noire est que celle-ci est une énergie à pression négative, anti-gravitationelle. On peut faire un lien entre elle et le destin des trous noirs, et plus précisément celui des trous de ver. Les trous de ver sont ces mystérieuses possibilités théoriques selon lesquelles le fond des trous noirs pourrait faire office de passage entre des régions soit du même univers, soit d'autres univers. Or les trous de ver, en théorie classique, sont instables. Le fait d'y pénétrer les déstabiliserait et le trou de ver se boucherait. Mais les théoriciens ont suggéré que, pour stabiliser un trou de ver, on pourrait le remplir d'une énergie à pression négative.

JPB : Les Palestiniens en auraient eu bien besoin pour conserver leurs tunnels ouverts malgré le bombardement israélien…

JPL : Aussi avancés techniquement qu'ils soient, ils n'en sont pas là. Par contre, comme cette énergie un peu bizarre emplit apparemment l'univers, on peut être tenté de penser qu'elle trouve dans la nature une application de plus grande portée. L'énergie noire, qui serait à l'origine de l'expansion cosmique, autrement dit qui pourrait être une énergie inhérente au vide quantique, pourrait être la même que celle nécessaire pour stabiliser un trou de ver. D'où la tentation, encore mal formalisée, de considérer que notre univers est issu d'un trou de ver, à partir d'un méta-univers gouverné par une énergie à pression négative. Notre univers débouchera peut-être lui-même un jour sur un autre méta-univers, une sorte de « trou blanc ». Vous voyez que ces hypothèses nous conduisent directement à des théories plus étendues, notamment celles concernant le multivers, dont notre univers ne serait qu'une version au sein de cycles de production d'univers bien plus nombreux.

Les trous noirs quantiques

JPB. : Revenons sur les trous noirs. En vous lisant, on comprend pourquoi vous vous y intéressez, car ils représentent pour vous une extraordinaire occasion de rapprocher des théories et paradigmes différents...

JPL : Oui. A mesure que l'on essaye de mieux comprendre l'univers, à toutes les échelles, on s'aperçoit qu'un très vaste ensemble de connaissance, dépassant largement le seul champ de l'astrophysique, doivent être mises ensemble, cybernétique, biologie, intelligence artificielle notamment. Ainsi dans mon livre, j'ai consacré un chapitre (qui n'est pas, j'en conviens, le plus facile) au trou noir quantique(4). Celui-ci, peu connu du grand public, représente une interface fondamentale entre la physique quantique et la théorie de la relativité. Les trous noirs jouent un rôle important dans ce domaine. Un trou noir quantique, imaginé par Stephen Hawking à partir de 1971, est un trou noir dont les dimensions sont si microscopiques que la matière- énergie sur laquelle il agit doit être décrite non pas dans le cadre de la gravité mais dans celui de la mécanique quantique.

Or, comme avec le quantique se posent les problèmes de l'information et de l'entropie, des développements assez étonnants apparaissent, permettant de traiter le trou noir comme un système d'entrée-sortie, c'est-à-dire comme un ordinateur. Il va stocker de l'information, que l'on pourra récupérer par des processus physiques. Cela montre bien que l'on se trouve dans des champs multidisciplinaires, champs que je m'efforce dans mes livres de mettre à la portée du public.

JPB : Je réagis à votre propos concernant la difficulté relative de ce chapitre consacré au trou noir quantique. Je recommanderais pour ma part à nos lecteurs de le lire attentivement. Beaucoup de gens ne voient pas clairement où et comment la physique quantique peut concrètement retrouver l'astrophysique, dont on sent pourtant intuitivement qu'elles sont, si je puis dire, les deux faces d'un même univers profond. Vous en donnez là un exemple assez éclairant.

Les différents modèles d'énergie noire

JPL : L'énergie noire « existe-t-elle », si l'on peut parler ainsi ? Il semble bien que ce soit le cas, mais l'interprétation de ce concept fait l'objet de multiples travaux. Pratiquement chaque jour parait dans les archives de l'Internet une nouvelle hypothèse à son sujet. Il y a presque autant de modèles de l'énergie noire que de chercheurs y travaillant. L'hypothèse la plus simple est qu'il s'agit d'une énergie constante. Mais on trouve des hypothèses plus complexes, évoquant des champs d'énergie un peu exotiques qui peuvent varier au cours du temps. En fonction des variations temporelles de la densité d'énergie noire, le destin futur de notre l'univers serait complètement modifié. Tant que l'on n'a pas de compréhension véritable de l'énergie noire, il n'est pas certain que l'univers soit engagé dans une expansion perpétuellement accélérée. Si l'énergie retombe à zéro, le mouvement pourrait éventuellement s'inverser. La prédominance de la matière s'imposerait à nouveau.

La matière sombre

JPB : Comment se situe dans ces conditions la question de la masse invisible, la matière noire, dite aussi sombre, pour éviter la confusion avec l'énergie noire ?

JPL : Les analyses diverses et variées, par exemple du rayonnement de fond cosmologique, combinées à d'autres observations astronomiques, précisent assez bien la répartition, dans le camembert cosmique, des différentes formes de matière et d'énergie. Il y a environ 4% de matière ordinaire, celle dont nous sommes faits, à peu près 24% de matière sombre non atomique et 72 % d'énergie noire. La matière sombre serait constituée de particules inconnues, différentes évidemment de celles que nous avons identifiées. De quelles particules s'agirait-il ? Les théories de la physique des hautes énergies proposent des candidats. Mais à ce jour, aucun de nos instruments n'a détecté leur présence dans l'univers.

JPB : Le LHC (Grand collisionneur de hadrons) du Cern est très attendu sur ce point...

JPL : En effet. Parmi les particules supposées constituer la matière sombre seraient des particules dites supersymétriques, qui n'auraient été produites que par le Big bang très chaud, c'est-à-dire à de très hautes énergies. Si le LHC atteint ces énergies et si effectivement des particules supersymétriques sont détectées, on aura réalisé une avancée considérable dans la compréhension de la matière noire non atomique. Cela se fera peut être dans l'année qui vient. Vous voyez que le fameux boson de Higgs, dont on parle beaucoup, ne serait que la cerise sur un gâteau beaucoup plus consistant. J'ajoute qu'à propos du LHC, on a beaucoup disserté sur la possibilité d'y obtenir de minis trous noirs - dont on peut montrer qu'il ne s'agirait pas de monstres dévorants tels qu'imaginés par la science fiction.

L'univers chiffonné ou modèle dodécaédrique de Poincaré.

JPB : Dans un de vos précédents livres, « L'Univers chiffonné» vous proposiez un modèle d'univers qui avait retenu l'attention et sur lequel vous aviez personnellement beaucoup travaillé(5), Que pouvez vous en dire aujourd'hui ?

JPL : A partir de 2003 et de nouvelles données sur la structure du rayonnement de fond, mes collaborateurs et moi nous avons effectivement décrit dans la revue Nature, pour expliquer certaines des caractéristiques de l'univers, un modèle d'espace fini à courbure positive et doté de propriétés de connectivité particulières, le modèle dodécaédrique de Poincaré. Cela a fait gloser dans la communauté car c'est un modèle sans bord, fini et légèrement plus petit que l'espace observé, avec la possibilité d'y trouver des images fantômes ou illusions cosmiques(6).

JPB : J'avais compris que ce modèle serait compatible avec des vérifications expérimentales ?

JPL : Oui. Il a donc fallu le mettre à l'épreuve en produisant des prédictions plus sélectives, susceptibles d'être prouvées. Ces prédictions étaient annoncées dans « L'Univers chiffonné », y compris dans ses rééditions. Nous avions prévu que si l'univers présentait cette nature là, on devrait trouver un certain nombre de corrélations particulières dans la carte du rayonnement fossile. Si des points du rayonnement fossile apparaissent identiques dans des directions différentes, on peut montrer qu'ils sont en corrélation et que ces corrélations se présentent sous forme de configurations circulaires. On devrait donc trouver des cercles dans le ciel correspondant à des points identiques. Beaucoup de travaux et de débats ont été consacrés à cette recherche. Trois équipes ont analysé les données afin d'y trouver de tels cercles.

Une bonne nouvelle datant de 2008, dont je n'ai par conséquent pas fait état dans aucun de mes livres, est que l'une de celles-ci, l'équipe franco-polonaise, après une nouvelle étude statistique de la répartition du rayonnement fossile, semble avoir mis en évidence six paires d'anneaux ou cercles élargis qui sont effectivement dans une configuration dodécaédrique. Comme ils ont les mêmes caractéristiques de température, ils pourraient donc correspondre à des points identiques de l'espace vus dans des directions différentes. De plus, ils sont orientés les uns par rapport aux autres selon l'angle de 36° que notre modèle prédit. Il y a donc des indices qui semblent confirmer notre modèle.

JPB : Ce sera pour vous, je suppose, une grande satisfaction ?

JPL : La question est encore très loin de faire l'unanimité car ce modèle entre en conflit avec ce qui semble encore être un véritable Graal de la cosmomogie orthodoxe, le fameux modèle de l'inflation. Ce dernier prédit un univers beaucoup plus grand que ce qu'il paraît être, à courbure pratiquement nulle, ce qui n'est pas le cas de l'espace dodécaédrique.

JPB : Bientôt, la sonde européenne Planck destinée à mesurer le rayonnement fossile avec une précision accrue, par rapport à la sonde Wilkinson(7) devrait pouvoir vous apporter de nouveaux éléments...

Une année 2009 emblématique

JPL : Vous évoquez là effectivement un point très important de l'actualité proche. 2009 sera pour nous une bonne année, car elle verra, outre, espérons-le, le démarrage effectif du LHC, le lancement de deux missions particulièrement emblématiques, la mission Kepler de la Nasa et la Mission Planck de l'Esa.

JPB. Que recherchera la mission Kepler ?

JPL: Il s'agit d'un sujet que je n'ai pas abordé dans » Le destin de l'Univers », mais que je traiterai dans mon prochain livre, à paraître en 2009 chez Odile Jacob, la recherche des planètes extra-solaires. Kepler est mon héros favori et mes romans parlent effectivement de la vie de Kepler. Grâce à lui, on a commencé à comprendre qu'il y avait d'autres planètes et d'autres soleils que ceux décrits par les Ecritures. Le télescope Kepler, qui va être lancé en avril 2009, va faire l'inventaire de 100.000 étoiles pendant 4 ans par la méthode dite du transit : une planète passant devant le disque lumineux de l'étoile autour de laquelle elle orbite va provoquer une mini-éclipse que s'efforcera de capter l'instrument(8).

Quant au satellite Planck, mission de l'Agence spatiale européenne, prévue pour avril, il sera consacré entièrement à l'étude du rayonnement fossile(9). Ses performances expérimentales seront considérablement supérieures à celles du Wmap. On peut se demander si Planck permettra vraiment de trancher le débat que j'évoquais, puisqu'avec les données actuelles, il est difficile d'être certain de trouver le signal topologique que nous avions prédit pour le modèle dodécaédrique. J'avoue que je n'y crois pas beaucoup. Planck va améliorer les performances instrumentales, mais pas forcément dans les longueurs d'ondes qui nous intéressent pour tester notre modèle. On en apprendra sans doute beaucoup sur des propriétés plutôt locales, ce qui s'était passé à l'époque du rayonnement fossile, des propriétés de polarisation du rayonnement cosmique, mais pas nécessairement sur la topologie cosmique. Mais je pourrais être surpris.

Les crêpes stellaires

JPB : Vous souhaitiez évoquer, dans le cadre de cet entretien, un autre domaine sur lequel vous travaillez, celui des effets de l'attraction gravitationnelle provenant d'un trou noir et s'exerçant sur une étoile proche.
Pouvez vous nous rappeler ce dont il s'agit ?

JPL. Oui. Ici nous entrons dans une astrophysique plus traditionnelle. J'avais mis ces derniers temps un peu en sommeil mes études topologiques, parce que la théorie y est à peu près débroussaillée et que l'on attend simplement de nouvelles données. Je suis donc revenu à un sujet que j'avais déjà abordé, concernant la possibilité que les étoiles frôlant les trous noirs, notamment les trous noirs géants que l'on trouve dans le centre de presque toutes les galaxies, puissent être étirées et comprimées. Elles pourraient alors être brisées et libérer des gaz dont une partie tomberait dans le trou noir et une autre partie échapperait en produisant éventuellement des phénomènes énergétiques. Tout cela se met en équations et l'on peut faire des prédictions.

Il y a plus de 20 ans, j'avais commencé à faire de premiers calculs et suggérer un phénomène que j'avais appelé la crêpe stellaire : un écrasement de l'étoile dans son plan orbital suivi d'une explosion. Il se trouve que ce genre d'évènements a fini par être observé grâce à des télescopes perfectionnés. On dispose de ce fait de données observationnelles contraignantes non disponibles il y a 25 ans. Je suis donc revenu sur le sujet avec un thésard, en lui confiant de nouveaux calculs beaucoup plus complexes. Ce travail a abouti l'an dernier à plus qu'une confirmation. Non seulement ces étoiles sont fortement comprimées et peuvent exploser, un peu comme des supernovae, par accident, mais également l'onde de choc va engendrer un pic de température qui va traverser très rapidement l'étoile et donner lieu à un sursaut de luminosité dans le domaine des hautes énergies, par exemple en rayon gamma. Ceci conduit à penser que ces crêpes stellaires flambées peuvent produire certains des sursauts gamma détectables sur la Terre. Vous connaissez l'importance qui s'attache à la détection des sources et des causes de telles émissions.

JPB : D'où, si vous me permettez de le souligner, l'importance de votre travail. Nous ne sortons pas là du domaine des trous noirs, mais nous nous approchons de l'influence qu'ils peuvent exercer sur nos vies quotidiennes, si je puis dire, y compris au regard des mutations que les rayons gamma peuvent induire dans l'ADN des organismes vivants..

JPL. Effectivement. A la suite de ce travail, de nouvelles équipes se sont mises au travail pour identifier de telles sources gammas, qui ne rentreraient pas dans les sources habituelles, telles que les supernovae.

Epistémologie. A propos du multivers

JPB : Pour terminer, qu'aimeriez vous souligner à l'intention de nos lecteurs, concernant la philosophie des connaissances qui se dégage de travaux tels que les vôtres et ceux de vos collègues astrophysiciens ?

JPL : Mon ambition est de parler dans mes livres de questions certes difficiles, mais accessibles à un public cultivé, sans faire appel aux équations et graphiques accompagnant nécessairement un article dans une publication spécialisée. Mon message, si je puis dire, est donc que d'une certaine façon, tout peut être expliqué ou, si vous préférez, vulgarisé. Un deuxième message concerne le besoin d'une pluridisciplinarité accrue. On ne peut plus aujourd'hui faire de la cosmologie sans faire appel à d'autres domaines de compétences, comme nous l'avons vu précédemment. C'est ce que vous soulignez vous-même dans l'article que vous m'aviez signalé, concernant ce que vous appelez l'hyperscience(10).

JPB : Ce terme, sauf erreur, était venu dans un échange que nous avions eu avec Aurélien Barrau, cosmologiste dont la profondeur de pensée nous avait éblouis(11)…

JPL : Vous aviez eu raison. Il s'agit d'un jeune scientifique absolument remarquable, Il est également ouvert au questionnement philosophique et a parfaitement conscience de l'énorme champ des connaissances qui doivent aujourd'hui être mises ensemble pour avancer dans notre compréhension du monde. Je suis persuadé, comme vous l'indiquez aussi dans votre revue, qu'il faudra dans ce but faire une part importante aux neurosciences et à la biologie.

JPB : Pensez vous cependant que, en cosmologie, l'espèce de relativisme ou modestie du regard que suggèrent beaucoup de sciences, interdisant notamment de faire l'hypothèse d'un réel en soi indépendant de l'observateur et de ses possibilités expérimentales, conduirait à revoir profondément, les descriptions de l'univers admises aujourd'hui ? Certaines personnes suggèrent que, dans quelques années, on disposera de nouveaux modèles d'espace-temps montrant que les déplacements inter-galactiques seront concrètement possibles. Nous serions alors, vis-à-vis de tels nouveaux modèles, aussi surpris que l'aurait été votre héros Galilée - à propos duquel je voudrais signaler que vous venez d'écrire un « roman » passionnant(12) - s'il avait appris que nous programmons dorénavant des missions habitées sur Mars..

JPL : Il est certain qu'il faut toujours regarder ce qui s'est passé dans l'histoire des sciences et plus généralement des idées. Cela m'intéresse beaucoup et me conduit à écrire des romans comme celui dont vous parlez. Or il y a tout de même des acquis sur lesquels il est difficile de revenir. En ce qui concerne par exemple l'idée générale du Big bang, je suis intimement persuadé que c'est un acquis sur lequel on ne reviendra plus. Ce seront seulement des détails qui pourront être précisés. Mais les détails peuvent paraître plus importants que le sujet général. Pour beaucoup de gens, le Big bang c'est le début de l'univers, à partir d'un point infinitésimal qui aurait explosé. Cette idée est évidemment fausse. Dans quelques temps, on n'en parlera plus. Les thèmes que nous avons évoqués dans cet entretien, concernant l'univers pré-Big bang, les trous noirs, les trous de ver …montrent bien comment se transforme le motif général du Big bang, sans perdre de sa pertinence. Même le thème du multivers ne remet pas en cause le modèle du Big Bang.

JPB : Certes. Je me suis pour ma part persuadé, après nombre de lectures et des entretiens avec Michel Cassé et Aurélien Barrau, qu'il faut désormais parler du multivers au grand public, comme s'il s'agissait d'une « réalité » quasi ontologique. On doit, autrement dit, postuler que le multivers existe. Il faudrait que les gens en soient convaincus, de la même façon que leurs ancêtres l'étaient dans les siècles précédents de l'existence « réelle » de l'enfer et du paradis. Mais beaucoup de personnes considèrent au contraire qu'évoquer le multivers est une sorte d'abus d'autorité de la cosmologie..

JPS : La semaine dernière, je participais à Rome à un festival international des sciences consacré à l'univers et ouvert au grand public(13). Léonard Susskind et d'autres ont parlé du multivers et le public était fasciné. Même si ces théories n'aboutissent pas un jour à faire découvrir des réalités physiques au travers d'expériences concrètes, elles présentent l'intérêt fondamental d'élargir l'esprit, de même qu'autrefois l'esprit s'est élargi en considérant que la terre n'était pas au centre du monde.

JPB : Certes, mais il ne faut pas se dissimuler que ces diverses « ouvertures d'esprit », que ce soit sous la Renaissance ou aujourd'hui, ont eu ou auront des conséquences « politiques », au sens le plus élevé du terme. Les obscurantistes s'y refuseront.

JPB : Je suis absolument d'accord avec cela. Il s'agit d'une forme d'éducation qui, malgré les obscurantismes, doit passer dans la société, même si je le répète, les conceptions que nous avons du sujet ne sont pas définitivement acquises. Cela fait des années que je donne des conférences à des chefs d'entreprises, concernant l'état actuel de nos connaissances cosmologiques. Or je les conclue systématiquement par le thème du multivers. J'indique que nous sommes là dans des spéculations, mais que les conséquences en sont tellement énormes qu'il faut en parler. Non seulement nous sommes constitués de particules de matière qui sont marginales dans notre univers, au regard de la matière sombre et l'énergie noire, mais encore notre univers n'est sans doute que marginal par rapport au foisonnement de tous les autres mondes. Nous sommes loin du thème de l'Homme, centre de l'Univers.

Or la plupart de mes auditeurs m'ont dit qu'ils tiraient de ces considérations des enseignements non seulement philosophiques, mais pratiques, concernant la vie économique et sociale de tous les jours. Il s'agit au minimum d'approfondir le regard, comprendre comment les évènements doivent être appréciés au regard des échelles, et comment le fait de changer d'échelle ouvre de nouvelles perspectives.

JPB : Cela permettrait aussi, dans un autre registre, de comprendre l'intérêt de la recherche fondamentale non orientée par le souci d'un profit immédiat. Ce que malheureusement l'on oublie aujourd'hui en Europe.

JPL : Une recherche fondamentale que, j'en suis persuadé, Barack Obama et ses conseillers scientifiques, comme Nancy Pelosi au Congrès, vont réveiller aux Etats-Unis, dans le désir de faire sortir ce pays par le haut de la crise actuelle.


Notes
NDLR. Ces notes sont celles de la rédaction (et non celles de Jean-Pierre Luminet)

(1)Voir notre présentation http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2009/94/luminet.htm
(2) Voir Le destin de l'univers, p. 361.
(3)voir Wikipedia http://fr.wikipedia.org/wiki/Martin_Bojowald
Voir aussi un article récent à sa signature dans Pour la Science de janvier 2009 http://www.pourlascience.fr/ewb_pages/f/fiche-article-l-univers-rebondissant-18621.php ainsi que dans
Futura sciences http://www.futura-sciences.com/fr/news/t/physique-1/d/avant-le-big-bang_12380/
(4) Voir Le destin de l'univers, p. 334
(5) Voir notre article http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2001/mar/jp_luminet.html
Une réédition américaine est parue en 2008, avec une importante postface de l'auteur.
(6) Voir une présentation faite par Jean Pierre Luminet sur le site Futura Sciences
http://www.futura-sciences.com/fr/news/t/astronomie/d/interview-jean-pierre-luminet-explique-le-modele-de-lunivers-fini_14589/eco

(7) Wilkinson microwave anisotropy probe Wmap : http://map.gsfc.nasa.gov/
(8) Mission Kepler : http://kepler.nasa.gov/
(9) Mission Planck : http://www.rssd.esa.int/index.php?project=planck
(10) Voir http://www.automatesintelligents.com/echanges/2009/jan/hyperscience.html
(11) Voir http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2007/oct/barrau.html
(12) Jean-Pierre Luminet, L'œil de Galilée, JC Lattès, 2009
(13) L'Universo, Festivale delle Scienze 2009
http://www.auditorium.com/eventi/4934181

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