Interview
Entretien avec Jean-Pierre Luminet
Propos recueillis
par Jean-Paul Baquiast
22/01/2009
Ce
texte a été relu par Jean-Pierre Luminet
Voir
aussi notre présentation de son ouvrage :
Le destin de l'Univers
 |
| Flambée
d'énergie observée en 2004 au coeur
de la galaxie RXJ 1243-11 résultant de la destruction
d'une étoile par les forces de marée
d'un trou noir géant. Voir ci-dessous pour
explication. En haut, dessin d'artiste.
En bas, observation en rayons X, à gauche et optique
à droite. Source Le destin de l'univers. |
Jean-Paul
Baquiast (JPB)
: Merci tout d'abord, Jean-Pierre Luminet, d'avoir pris le temps
de répondre à quelques questions, dans la suite
de votre livre vraiment remarquable, "Le Destin de l'Univers",
dont notre revue rend compte par ailleurs(1).
Nous avons convenu que le mieux serait, dans le temps nécessairement
bref dont nous disposons, que vous évoquiez pour no lecteurs
quelques uns des thèmes susceptibles de compléter
votre ouvrage sur des points importants venus récemment
à l'actualité scientifique.
Jean-Pierre
Luminet (JPL) : Il est exact que beaucoup d'efforts
théoriques et expérimentaux sont actuellement
engagés pour approfondir les thèmes dont traite
mon livre, c'est-à-dire les propriétés
étranges de l'espace-temps, à l'échelle
des trous noirs ou à celle du cosmos tout entier, avec
cette fameuse question de l'énergie noire. Il s'agit
de sujets difficiles et controversés, cependant quelques
avancées méritent en effet aujourd'hui d'être
signalées, bien qu'elles ne soient pas nécessairement
spectaculaires.
JPB
: Dans quel domaine se situerait selon vous le point le plus
important ?
JPL
: Dans le domaine de la gravitation quantique, et plus
précisément dans sa version dite de la gravitation
quantique à boucles. Aujourd'hui, après Lee Smolin,
ce sont des chercheurs comme Abhay Ashtekar et Carlo Rovelli(2)
qui y travaillent. Je dois dire qu'à titre esthétique,
je préfère cette version de la gravitation quantique
à celle dit des cordes, sur laquelle nous pourrons dire
quelques mots tout à l'heure.
Le
rebond
Or
précisément, il s'est produit récemment
là un progrès significatif. Un jeune chercheur
allemand, Martin Bojowald, a calculé, dans le cadre de
cette théorie, ce qui se passe lors de l'effondrement
gravitationnel donnant naissance à un trou noir. Dans
le cas où le trou noir ne tourne pas, la relativité
classique prédit une singularité avec une courbure
infinie et une densité infinie, un infini qu'évidemment
les physiciens cherchent à éliminer. Or Martin
Bojowald a montré que dans l'effondrement gravitationnel,
à cause de la quantification de l'espace, c'est-à-dire
l'existence d'un atome d'espace, longueur
minimale incompressible, de l'ordre de la longueur de
Planck, il se produit une sorte de rebond.
La
courbure augmente au cours de l'effondrement gravitationnel
mais finit par buter sur cet atome d'espace et ne peut
pas devenir infinie. Autrement dit, il ne peut pas se produire
de singularité. L'effondrement s'inverse
sur cet atome d'espace et donne lieu à un rebond,
comme si la singularité devenait répulsive à
l'échelle de la longueur de Planck. Ce qui semble
résoudre le problème des singularités et
permet d'envisager le comportement de la matière
à l'intérieur d'un trou noir.
JPB
: Je suppose que le calcul s'applique également au Big
bang et à sa singularité ?
JPL.
Effectivement, dans cette théorie, il n'y aurait
pas de Big bang au sens strict du terme, c'est-à-dire
de singularité. Il y aurait eu initialement une phase
de pincement de l'espace à l'échelle
de l'atome d'espace. Ceci donne la possibilité
d'envisager un avant Big bang, c'est-à-dire
un univers antérieur qui aurait subi un effondrement
gravitationnel et qui rebondirait comme le trou noir sur cet
atome d'espace. Il en résulterait aujourd'hui
cette expansion accélérée que l'on
constate, sous l'effet de ce que l'on nomme l'énergie
noire.
JPB.
: Ceci paraît très important. La proposition résoudrait
une question lancinante, non seulement en science mais en philosophie
: qu'y avait-il avant le Big bang ou, sous une version plus
immédiate, sur quoi débouche l'effondrement d'un
trou noir ? De plus, je le suppose, la proposition simplifierait,
si l'on peut dire, les perspectives proposées par la
théorie des cordes...
JPL.
: Effectivement. L'un des problèmes de la théorie
des cordes, qui d'ailleurs est fascinant, tient à
la possibilité que l'espace vrai ait des dimensions
supplémentaires. Ceci est fascinant car l'imagination
scientifique peut se déployer dans ces directions. Mais
c'est aussi un problème car on se demande où
se trouvent ces dimensions et si on pourra vérifier un
jour leur existence. Faire des hypothèses sur la taille
des dimensions supplé!mentaires ajoute beaucoup de paramètres
libres. Quand vous jouez sur eux, vous obtenez de nouvelles
physiques avec des propriétés qui sont toutes
différentes. L'une des difficultés majeures
de la théorie des cordes est qu'elle oblige à
se perdre dans 10500 solutions, toutes
viables et entre lesquelles on ne peut espérer choisir
un jour, La théorie n'est plus réfutable
au sens de Popper. Ce n'est pas le cas de la gravitation
quantique à boucle et notamment de cette hypothèse
du rebond.
JPB. Cette hypothèse du rebond
intéresse-t-elle les idées que l'on peut
avoir relativement à l'avenir de l'univers,
si l'on admettait que celui-ci représente l'intérieur
d'un vaste trou noir ?
JPL
: Il y a un lien, bien qu'il faille se méfier des
rapprochements hâtifs. Dans l'hypothèse où
notre univers pourrait être un trou noir, l'idée
qu'il puisse rebondir serait attrayante. Il ne finirait
pas sous la forme d'une véritable singularité.
Il y a des modèles auxquels je fais un peu écho
dans le livre, qui envisagent le thème du «
baby universe ». Lors de l'effondrement de
matière-énergie produisant un trou noir, un nouvel
univers pourrait naître, un nouvel espace-temps/matière
qui aurait telles ou telles propriétés, qui resterait
dans l'espace temps interne au trou noir et qui, à
son tour, pourrait produire des trous noirs, si les conditions
physiques le permettent. Le système s'auto-régénèrerait
ainsi en permanence. Le trou noir serait une sorte de cordon
ombilical entre un univers-parent et un univers-enfant. Mais
rien ne permet d'affirmer que notre univers soit un trou
noir.
JPB
: Si j'ai bien compris, l'univers actuel, sous la pression de
l'énergie noire, ne va pas se contracter à nouveau.
Il ne deviendra donc pas un trou noir...
.
JPL : Non. Mais en revanche, cet univers là
produit constamment des trous noirs, en très grande quantité
et de toutes tailles. Il pourrait donc se régénérer
à partir de certains de ces trous noirs. Ce qui est intéressant
dans la question de l'énergie noire est que celle-ci
est une énergie à pression négative, anti-gravitationelle.
On peut faire un lien entre elle et le destin des trous noirs,
et plus précisément celui des trous de ver. Les
trous de ver sont ces mystérieuses possibilités
théoriques selon lesquelles le fond des trous noirs pourrait
faire office de passage entre des régions soit du même
univers, soit d'autres univers. Or les trous de ver, en
théorie classique, sont instables. Le fait d'y
pénétrer les déstabiliserait et le trou
de ver se boucherait. Mais les théoriciens ont suggéré
que, pour stabiliser un trou de ver, on pourrait le remplir
d'une énergie à pression négative.
JPB
: Les Palestiniens en auraient eu bien besoin pour conserver
leurs tunnels ouverts malgré le bombardement israélien…
JPL
: Aussi avancés techniquement qu'ils soient, ils
n'en sont pas là. Par contre, comme cette énergie
un peu bizarre emplit apparemment l'univers, on peut être
tenté de penser qu'elle trouve dans la nature une
application de plus grande portée. L'énergie
noire, qui serait à l'origine de l'expansion
cosmique, autrement dit qui pourrait être une énergie
inhérente au vide quantique, pourrait être la même
que celle nécessaire pour stabiliser un trou de ver.
D'où la tentation, encore mal formalisée,
de considérer que notre univers est issu d'un trou
de ver, à partir d'un méta-univers gouverné
par une énergie à pression négative. Notre
univers débouchera peut-être lui-même un
jour sur un autre méta-univers, une sorte de «
trou blanc ». Vous voyez que ces hypothèses nous
conduisent directement à des théories plus étendues,
notamment celles concernant le multivers, dont notre univers
ne serait qu'une version au sein de cycles de production
d'univers bien plus nombreux.
Les
trous noirs quantiques
JPB.
: Revenons sur les trous noirs. En vous lisant, on comprend
pourquoi vous vous y intéressez, car ils représentent
pour vous une extraordinaire occasion de rapprocher des théories
et paradigmes différents...
JPL
: Oui. A mesure que l'on essaye de mieux comprendre
l'univers, à toutes les échelles, on s'aperçoit
qu'un très vaste ensemble de connaissance, dépassant
largement le seul champ de l'astrophysique, doivent être
mises ensemble, cybernétique, biologie, intelligence
artificielle notamment. Ainsi dans mon livre, j'ai consacré
un chapitre (qui n'est pas, j'en conviens, le plus facile) au
trou noir quantique(4). Celui-ci, peu
connu du grand public, représente une interface fondamentale
entre la physique quantique et la théorie de la relativité.
Les trous noirs jouent un rôle important dans ce domaine.
Un trou noir quantique, imaginé par Stephen Hawking à
partir de 1971, est un trou noir dont les dimensions sont si
microscopiques que la matière- énergie sur laquelle
il agit doit être décrite non pas dans le cadre
de la gravité mais dans celui de la mécanique
quantique.
Or,
comme avec le quantique se posent les problèmes de l'information
et de l'entropie, des développements assez étonnants
apparaissent, permettant de traiter le trou noir comme un système
d'entrée-sortie, c'est-à-dire comme
un ordinateur. Il va stocker de l'information, que l'on
pourra récupérer par des processus physiques.
Cela montre bien que l'on se trouve dans des champs multidisciplinaires,
champs que je m'efforce dans mes livres de mettre à
la portée du public.
JPB
: Je réagis à votre propos concernant la difficulté
relative de ce chapitre consacré au trou noir quantique.
Je recommanderais pour ma part à nos lecteurs de le lire
attentivement. Beaucoup de gens ne voient pas clairement où
et comment la physique quantique peut concrètement retrouver
l'astrophysique, dont on sent pourtant intuitivement qu'elles
sont, si je puis dire, les deux faces d'un même univers
profond. Vous en donnez là un exemple assez éclairant.
Les
différents modèles d'énergie noire
JPL
: L'énergie noire « existe-t-elle
», si l'on peut parler ainsi ? Il semble bien que
ce soit le cas, mais l'interprétation de ce concept
fait l'objet de multiples travaux. Pratiquement chaque
jour parait dans les archives de l'Internet une nouvelle
hypothèse à son sujet. Il y a presque autant de
modèles de l'énergie noire que de chercheurs
y travaillant. L'hypothèse la plus simple est qu'il
s'agit d'une énergie constante. Mais on trouve
des hypothèses plus complexes, évoquant des champs
d'énergie un peu exotiques qui peuvent varier au
cours du temps. En fonction des variations temporelles de la
densité d'énergie noire, le destin futur
de notre l'univers serait complètement modifié.
Tant que l'on n'a pas de compréhension véritable
de l'énergie noire, il n'est pas certain
que l'univers soit engagé dans une expansion perpétuellement
accélérée. Si l'énergie retombe
à zéro, le mouvement pourrait éventuellement
s'inverser. La prédominance de la matière
s'imposerait à nouveau.
La
matière sombre
JPB
: Comment se situe dans ces conditions la question de la masse
invisible, la matière noire, dite aussi sombre, pour
éviter la confusion avec l'énergie noire
?
JPL
: Les analyses diverses et variées, par exemple
du rayonnement de fond cosmologique, combinées à
d'autres observations astronomiques, précisent
assez bien la répartition, dans le camembert cosmique,
des différentes formes de matière et d'énergie.
Il y a environ 4% de matière ordinaire, celle dont nous
sommes faits, à peu près 24% de matière
sombre non atomique et 72 % d'énergie noire. La
matière sombre serait constituée de particules
inconnues, différentes évidemment de celles que
nous avons identifiées. De quelles particules s'agirait-il
? Les théories de la physique des hautes énergies
proposent des candidats. Mais à ce jour, aucun de nos
instruments n'a détecté leur présence
dans l'univers.
JPB
: Le LHC (Grand collisionneur de hadrons) du Cern est très
attendu sur ce point...
JPL
: En effet. Parmi les particules supposées constituer
la matière sombre seraient des particules dites supersymétriques,
qui n'auraient été produites que par le
Big bang très chaud, c'est-à-dire à
de très hautes énergies. Si le LHC atteint ces
énergies et si effectivement des particules supersymétriques
sont détectées, on aura réalisé
une avancée considérable dans la compréhension
de la matière noire non atomique. Cela se fera peut être
dans l'année qui vient. Vous voyez que le fameux
boson de Higgs, dont on parle beaucoup, ne serait que la cerise
sur un gâteau beaucoup plus consistant. J'ajoute
qu'à propos du LHC, on a beaucoup disserté
sur la possibilité d'y obtenir de minis trous noirs
- dont on peut montrer qu'il ne s'agirait pas de
monstres dévorants tels qu'imaginés par
la science fiction.
L'univers chiffonné
ou modèle dodécaédrique de Poincaré.
JPB
: Dans un de vos précédents livres, « L'Univers
chiffonné» vous proposiez un modèle d'univers
qui avait retenu l'attention et sur lequel vous aviez personnellement
beaucoup travaillé(5), Que pouvez
vous en dire aujourd'hui ?
JPL
: A partir de 2003 et de nouvelles données sur la structure
du rayonnement de fond, mes collaborateurs et moi nous avons
effectivement décrit dans la revue Nature, pour expliquer
certaines des caractéristiques de l'univers, un modèle
d'espace fini à courbure positive et doté de propriétés
de connectivité particulières, le modèle
dodécaédrique de Poincaré. Cela a fait
gloser dans la communauté car c'est un modèle
sans bord, fini et légèrement plus petit que l'espace
observé, avec la possibilité d'y trouver des images
fantômes ou illusions cosmiques(6).
JPB
: J'avais compris que ce modèle serait compatible avec
des vérifications expérimentales ?
JPL : Oui. Il a donc fallu le mettre à
l'épreuve en produisant des prédictions
plus sélectives, susceptibles d'être prouvées.
Ces prédictions étaient annoncées dans
«
L'Univers chiffonné », y compris dans ses rééditions.
Nous avions prévu que si l'univers présentait
cette nature là, on devrait trouver un certain nombre
de corrélations particulières dans la carte du
rayonnement fossile. Si des points du rayonnement fossile apparaissent
identiques dans des directions différentes, on peut montrer
qu'ils sont en corrélation et que ces corrélations
se présentent sous forme de configurations circulaires.
On devrait donc trouver des cercles dans le ciel correspondant
à des points identiques. Beaucoup de travaux et de débats
ont été consacrés à cette recherche.
Trois équipes ont analysé les données afin
d'y trouver de tels cercles.
Une
bonne nouvelle datant de 2008, dont je n'ai par conséquent
pas fait état dans aucun de mes livres, est que l'une
de celles-ci, l'équipe franco-polonaise, après
une nouvelle étude statistique de la répartition
du rayonnement fossile, semble avoir mis en évidence
six paires d'anneaux ou cercles élargis qui sont
effectivement dans une configuration dodécaédrique.
Comme ils ont les mêmes caractéristiques de température,
ils pourraient donc correspondre à des points identiques
de l'espace vus dans des directions différentes.
De plus, ils sont orientés les uns par rapport aux autres
selon l'angle de 36° que notre modèle prédit.
Il y a donc des indices qui semblent confirmer notre modèle.
JPB : Ce sera pour vous, je suppose,
une grande satisfaction ?
JPL
: La question est encore très loin de faire l'unanimité
car ce modèle entre en conflit avec ce qui semble encore
être un véritable Graal de la cosmomogie orthodoxe,
le fameux modèle de l'inflation. Ce dernier prédit
un univers beaucoup plus grand que ce qu'il paraît
être, à courbure pratiquement nulle, ce qui n'est
pas le cas de l'espace dodécaédrique.
JPB
: Bientôt, la sonde européenne Planck destinée
à mesurer le rayonnement fossile avec une précision
accrue, par rapport à la sonde Wilkinson(7)
devrait pouvoir vous apporter de nouveaux éléments...
Une
année 2009 emblématique
JPL
: Vous évoquez là effectivement un point
très important de l'actualité proche. 2009
sera pour nous une bonne année, car elle verra, outre,
espérons-le, le démarrage effectif du LHC, le
lancement de deux missions particulièrement emblématiques,
la mission Kepler de la Nasa et la Mission Planck de l'Esa.
JPB.
Que recherchera la mission Kepler ?
JPL:
Il s'agit d'un sujet que je n'ai pas abordé dans
» Le destin de l'Univers », mais que je traiterai
dans mon prochain livre, à paraître en 2009 chez
Odile Jacob, la recherche des planètes extra-solaires.
Kepler est mon héros favori et mes romans parlent effectivement
de la vie de Kepler. Grâce à lui, on a commencé
à comprendre qu'il y avait d'autres planètes et
d'autres soleils que ceux décrits par les Ecritures.
Le télescope Kepler, qui va être lancé en
avril 2009, va faire l'inventaire de 100.000 étoiles
pendant 4 ans par la méthode dite du transit : une planète
passant devant le disque lumineux de l'étoile autour
de laquelle elle orbite va provoquer une mini-éclipse
que s'efforcera de capter l'instrument(8).
Quant
au satellite Planck, mission de l'Agence spatiale européenne,
prévue pour avril, il sera consacré entièrement
à l'étude du rayonnement fossile(9).
Ses performances expérimentales seront considérablement
supérieures à celles du Wmap. On peut se demander
si Planck permettra vraiment de trancher le débat que
j'évoquais, puisqu'avec les données actuelles,
il est difficile d'être certain de trouver le signal topologique
que nous avions prédit pour le modèle dodécaédrique.
J'avoue que je n'y crois pas beaucoup. Planck va améliorer
les performances instrumentales, mais pas forcément dans
les longueurs d'ondes qui nous intéressent pour tester
notre modèle. On en apprendra sans doute beaucoup sur
des propriétés plutôt locales, ce qui s'était
passé à l'époque du rayonnement fossile,
des propriétés de polarisation du rayonnement
cosmique, mais pas nécessairement sur la topologie cosmique.
Mais je pourrais être surpris.
Les
crêpes stellaires
JPB
: Vous souhaitiez évoquer, dans le cadre de cet entretien,
un autre domaine sur lequel vous travaillez, celui des effets
de l'attraction gravitationnelle provenant d'un trou noir et
s'exerçant sur une étoile proche.
Pouvez vous nous rappeler ce dont il s'agit ?
JPL.
Oui. Ici nous entrons dans une astrophysique plus traditionnelle.
J'avais mis ces derniers temps un peu en sommeil mes études
topologiques, parce que la théorie y est à peu
près débroussaillée et que l'on attend
simplement de nouvelles données. Je suis donc revenu
à un sujet que j'avais déjà abordé,
concernant la possibilité que les étoiles frôlant
les trous noirs, notamment les trous noirs géants que
l'on trouve dans le centre de presque toutes les galaxies,
puissent être étirées et comprimées.
Elles pourraient alors être brisées et libérer
des gaz dont une partie tomberait dans le trou noir et une autre
partie échapperait en produisant éventuellement
des phénomènes énergétiques. Tout
cela se met en équations et l'on peut faire des
prédictions.
Il
y a plus de 20 ans, j'avais commencé à faire
de premiers calculs et suggérer un phénomène
que j'avais appelé la crêpe stellaire : un
écrasement de l'étoile dans son plan orbital
suivi d'une explosion. Il se trouve que ce genre d'évènements
a fini par être observé grâce à des
télescopes perfectionnés. On dispose de ce fait
de données observationnelles contraignantes non disponibles
il y a 25 ans. Je suis donc revenu sur le sujet avec un thésard,
en lui confiant de nouveaux calculs beaucoup plus complexes.
Ce travail a abouti l'an dernier à plus qu'une
confirmation. Non seulement ces étoiles sont fortement
comprimées et peuvent exploser, un peu comme des supernovae,
par accident, mais également l'onde de choc va
engendrer un pic de température qui va traverser très
rapidement l'étoile et donner lieu à un
sursaut de luminosité dans le domaine des hautes énergies,
par exemple en rayon gamma. Ceci conduit à penser que
ces crêpes stellaires flambées peuvent produire
certains des sursauts gamma détectables sur la Terre.
Vous connaissez l'importance qui s'attache à
la détection des sources et des causes de telles émissions.
JPB
: D'où, si vous me permettez de le souligner, l'importance
de votre travail. Nous ne sortons pas là du domaine des
trous noirs, mais nous nous approchons de l'influence
qu'ils peuvent exercer sur nos vies quotidiennes, si je
puis dire, y compris au regard des mutations que les rayons
gamma peuvent induire dans l'ADN des organismes vivants..
JPL.
Effectivement. A la suite de ce travail, de nouvelles
équipes se sont mises au travail pour identifier de telles
sources gammas, qui ne rentreraient pas dans les sources habituelles,
telles que les supernovae.
Epistémologie.
A propos du multivers
JPB : Pour terminer, qu'aimeriez vous souligner
à l'intention de nos lecteurs, concernant la philosophie
des connaissances qui se dégage de travaux tels que les
vôtres et ceux de vos collègues astrophysiciens
?
JPL
: Mon ambition est de parler dans mes livres de questions
certes difficiles, mais accessibles à un public cultivé,
sans faire appel aux équations et graphiques accompagnant
nécessairement un article dans une publication spécialisée.
Mon message, si je puis dire, est donc que d'une certaine façon,
tout peut être expliqué ou, si vous préférez,
vulgarisé. Un deuxième message concerne le besoin
d'une pluridisciplinarité accrue. On ne peut plus aujourd'hui
faire de la cosmologie sans faire appel à d'autres domaines
de compétences, comme nous l'avons vu précédemment.
C'est ce que vous soulignez vous-même dans l'article que
vous m'aviez signalé, concernant ce que vous appelez
l'hyperscience(10).
JPB
: Ce terme, sauf erreur, était venu dans un échange
que nous avions eu avec Aurélien Barrau, cosmologiste
dont la profondeur de pensée nous avait éblouis(11)…
JPL
: Vous aviez eu raison. Il s'agit d'un jeune scientifique
absolument remarquable, Il est également ouvert au questionnement
philosophique et a parfaitement conscience de l'énorme
champ des connaissances qui doivent aujourd'hui être
mises ensemble pour avancer dans notre compréhension
du monde. Je suis persuadé, comme vous l'indiquez
aussi dans votre revue, qu'il faudra dans ce but faire
une part importante aux neurosciences et à la biologie.
JPB
: Pensez vous cependant que, en cosmologie, l'espèce
de relativisme ou modestie du regard que suggèrent beaucoup
de sciences, interdisant notamment de faire l'hypothèse
d'un réel en soi indépendant de l'observateur
et de ses possibilités expérimentales, conduirait
à revoir profondément, les descriptions de l'univers
admises aujourd'hui ? Certaines personnes suggèrent que,
dans quelques années, on disposera de nouveaux modèles
d'espace-temps montrant que les déplacements inter-galactiques
seront concrètement possibles. Nous serions alors, vis-à-vis
de tels nouveaux modèles, aussi surpris que l'aurait
été votre héros Galilée - à
propos duquel je voudrais signaler que vous venez d'écrire
un « roman » passionnant(12)
- s'il avait appris que nous programmons dorénavant des
missions habitées sur Mars..
JPL
: Il est certain qu'il faut toujours regarder
ce qui s'est passé dans l'histoire des sciences
et plus généralement des idées. Cela m'intéresse
beaucoup et me conduit à écrire des romans comme
celui dont vous parlez. Or il y a tout de même des acquis
sur lesquels il est difficile de revenir. En ce qui concerne
par exemple l'idée générale du Big
bang, je suis intimement persuadé que c'est un
acquis sur lequel on ne reviendra plus. Ce seront seulement
des détails qui pourront être précisés.
Mais les détails peuvent paraître plus importants
que le sujet général. Pour beaucoup de gens, le
Big bang c'est le début de l'univers, à
partir d'un point infinitésimal qui aurait explosé.
Cette idée est évidemment fausse. Dans quelques
temps, on n'en parlera plus. Les thèmes que nous
avons évoqués dans cet entretien, concernant l'univers
pré-Big bang, les trous noirs, les trous de ver …montrent
bien comment se transforme le motif général du
Big bang, sans perdre de sa pertinence. Même le thème
du multivers ne remet pas en cause le modèle du Big Bang.
JPB
: Certes. Je me suis pour ma part persuadé, après
nombre de lectures et des entretiens avec Michel Cassé
et Aurélien Barrau, qu'il faut désormais parler
du multivers au grand public, comme s'il s'agissait d'une «
réalité » quasi ontologique. On doit, autrement
dit, postuler que le multivers existe. Il faudrait que les gens
en soient convaincus, de la même façon que leurs
ancêtres l'étaient dans les siècles précédents
de l'existence « réelle » de l'enfer et du
paradis. Mais beaucoup de personnes considèrent au contraire
qu'évoquer le multivers est une sorte d'abus d'autorité
de la cosmologie..
JPS
: La semaine dernière, je participais à
Rome à un festival international des sciences consacré
à l'univers et ouvert au grand public(13).
Léonard Susskind et d'autres ont parlé du multivers
et le public était fasciné. Même si ces
théories n'aboutissent pas un jour à faire découvrir
des réalités physiques au travers d'expériences
concrètes, elles présentent l'intérêt
fondamental d'élargir l'esprit, de même qu'autrefois
l'esprit s'est élargi en considérant que la terre
n'était pas au centre du monde.
JPB
: Certes, mais il ne faut pas se dissimuler que ces diverses
« ouvertures d'esprit », que ce soit sous
la Renaissance ou aujourd'hui, ont eu ou auront des conséquences
« politiques », au sens le plus élevé
du terme. Les obscurantistes s'y refuseront.
JPB
: Je suis absolument d'accord avec cela. Il s'agit
d'une forme d'éducation qui, malgré
les obscurantismes, doit passer dans la société,
même si je le répète, les conceptions que
nous avons du sujet ne sont pas définitivement acquises.
Cela fait des années que je donne des conférences
à des chefs d'entreprises, concernant l'état
actuel de nos connaissances cosmologiques. Or je les conclue
systématiquement par le thème du multivers. J'indique
que nous sommes là dans des spéculations, mais
que les conséquences en sont tellement énormes
qu'il faut en parler. Non seulement nous sommes constitués
de particules de matière qui sont marginales dans notre
univers, au regard de la matière sombre et l'énergie
noire, mais encore notre univers n'est sans doute que
marginal par rapport au foisonnement de tous les autres mondes.
Nous sommes loin du thème de l'Homme, centre de
l'Univers.
Or
la plupart de mes auditeurs m'ont dit qu'ils tiraient
de ces considérations des enseignements non seulement
philosophiques, mais pratiques, concernant la vie économique
et sociale de tous les jours. Il s'agit au minimum d'approfondir
le regard, comprendre comment les évènements doivent
être appréciés au regard des échelles,
et comment le fait de changer d'échelle ouvre de
nouvelles perspectives.
JPB
: Cela permettrait aussi, dans un autre registre, de comprendre
l'intérêt de la recherche fondamentale non
orientée par le souci d'un profit immédiat.
Ce que malheureusement l'on oublie aujourd'hui en
Europe.
JPL
: Une recherche fondamentale que, j'en suis persuadé,
Barack Obama et ses conseillers scientifiques, comme Nancy Pelosi
au Congrès, vont réveiller aux Etats-Unis, dans
le désir de faire sortir ce pays par le haut de la crise
actuelle.
Notes
NDLR.
Ces notes sont celles de la rédaction (et non celles de
Jean-Pierre Luminet)
(1)Voir notre présentation http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2009/94/luminet.htm
(2) Voir Le destin de l'univers, p. 361.
(3)voir Wikipedia http://fr.wikipedia.org/wiki/Martin_Bojowald
Voir aussi un article récent à sa signature dans
Pour la Science de janvier 2009 http://www.pourlascience.fr/ewb_pages/f/fiche-article-l-univers-rebondissant-18621.php
ainsi que dans
Futura sciences http://www.futura-sciences.com/fr/news/t/physique-1/d/avant-le-big-bang_12380/
(4) Voir Le destin de l'univers, p. 334
(5) Voir notre article http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2001/mar/jp_luminet.html
Une réédition américaine est parue en 2008,
avec une importante postface de l'auteur.
(6) Voir une présentation faite par Jean
Pierre Luminet sur le site Futura Sciences
http://www.futura-sciences.com/fr/news/t/astronomie/d/interview-jean-pierre-luminet-explique-le-modele-de-lunivers-fini_14589/eco
(7) Wilkinson microwave anisotropy probe Wmap
: http://map.gsfc.nasa.gov/
(8) Mission Kepler : http://kepler.nasa.gov/
(9) Mission Planck : http://www.rssd.esa.int/index.php?project=planck
(10) Voir http://www.automatesintelligents.com/echanges/2009/jan/hyperscience.html
(11) Voir http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2007/oct/barrau.html
(12) Jean-Pierre Luminet, L'œil de Galilée,
JC Lattès, 2009
(13) L'Universo, Festivale delle Scienze 2009
http://www.auditorium.com/eventi/4934181