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Editorial
La bombe démographique n'est pas désamorcée
par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin
15/01/2008

A l'occasion d'une annonce récente concernant la démographie française - dont la bonne tenue serait une surprise dans une Europe en voie de dépeuplement - fleurissent aujourd'hui nombre d'articles (contestables à notre goût) expliquant que l'espèce humaine n'est pas trop nombreuse...

démogaphieOn peut se féliciter de voir la France, seul pays en Europe, assurer le renouvellement de sa population avec un taux de deux naissances par femme. Ceci, soit dit en passant, est sans doute moins lié à l'immigration de familles très prolifiques qu'aux aides sociales à la mère au travail, seules capables de permettre aux femmes de poursuivre une vie professionnelle sans sacrifier leurs désirs de maternité. Il est certain que si les autres pays européens ne peuvent suivre cet exemple, c'est-à-dire s'ils ne peuvent assurer sans une forte immigration le renouvellement de leur population, ils ne devront pas se plaindre ensuite d'être, selon l'expression des mouvements populistes, «envahis» par le reste du monde. L'Europe ne pourrait en aucun cas demeurer sous-peuplée dans un monde surpeuplé.

Mais à l'occasion de cette annonce concernant la démographie française, fleurissent désormais des articles très contestables voulant nous expliquer que l'espèce humaine n'est pas trop nombreuse. Le thème général en est que, selon certaines études démographiques, de nombreux pays dotés jusqu'à ces dernières années d'une forte natalité sont en train d'atteindre le seuil de la transition démographique, où le taux de reproduction pourrait se stabiliser autour de 2 à 2,5 enfants par femme. Ceci en particulier grâce aux politiques de contrôle des naissances et à l'élévation du niveau de vie économique, politique et culturel des femmes. Ces dernières, même au sein de sociétés très rigoristes, voudraient désormais s'affranchir des anciennes servitudes.

La terreSelon ces articles, il faudrait en déduire que nous ne sommes plus menacés par la Bombe P(1) de Paul Erlich (1971). La Bombe démographique serait désamorcée. Aux rythmes d'accroissement prévus, la population mondiale devrait plafonner aux alentours de 10 milliards d'habitants au milieu du siècle. Grâce à de nouvelles techniques productives, la Terre pourra parfaitement alors nourrir de tels effectifs.

Nous pensons que cet optimisme est mal fondé. D'une part, des pays très peuplés ont encore plusieurs enfants par femme. C'est le cas de beaucoup de pays africains, asiatiques et latino-américains. Concernant l'Inde, même si la natalité y baissait, elle resterait encore plus forte que celle de la Chine, présentée à juste titre comme en passe de réussir sa transition démographique. Par ailleurs, les prévisions de baisse de natalité restent des prévisions, à la merci de nombreux événements encore imprévisibles. Si elles se révélaient trop optimistes, même de quelques décimales, ce seraient 3 ou 4 milliards d'humains supplémentaires qu'il faudra prendre en compte.

D'autre part et surtout, prétendre que le progrès technique permettra de nourrir 10 milliards d'hommes à horizon de 50 ans reste très théorique. La crise démographique se conjugue avec la crise environnementale et la crise alimentaire. S'y ajoutera une crise sociale déjà bien installée. Autrement dit, à supposer que des technologies compatibles avec les capacités d'endurance des écosystèmes voient le jour – ce qui n'est pas le cas aujourd'hui – il faudra de toutes façons partager les ressources, c'est-à-dire aligner les niveaux de vie des riches sur ceux des plus pauvres. Les hommes étant ce qu'ils sont, on ne voit pas comment les titulaires actuels de niveaux de vie moyens ou supérieurs accepteraient de les réduire. Ils ne le feront que contraints et forcés, à la suite de crises généralisées ou de guerres.

Qu'en conclure ?

Il serait illusoire de prétendre diminuer encore les taux de natalité. Il s'agit de phénomènes largement inconscients qui échappent, surtout lorsqu'ils concernent les populations pauvres, à toute rationalité volontariste. Par ailleurs, de quel droit le faire, à supposer que cela soit possible ? Les bonnes âmes prendront la parole pour demander pourquoi les riches interdiraient-ils aux pauvres d'avoir plusieurs enfants par couple, s'il s'agit pour eux du seul luxe accessible.

Il est par ailleurs illusoire, comme nous venons de le rappeler, de compter sur les progrès techniques pour combler les vides entre les demandes en hausse et les ressources en baisse. On peut et on doit militer, dans les pays prospères, pour une décroissance des consommations non vitales, mais celle-ci restera marginale. Quant à mettre le monde entier à la diète, c'est un vœu pieu. Les experts peuvent se tromper, dans ces divers domaines, mais se faire des illusions représente la pire erreur qui soit.

Il n'est donc pas scandaleusement malthusien de penser que l'humanité constitue bien une espèce prédatrice et destructrice Après avoir épuisé les écosystèmes, elle se retournera contre elle-même en générant des processus d'effondrement aussi divers qu'efficaces. Nous sommes sans doute là en face de mécanismes globaux échappant à toute prescription scientifique, l'un de ceux dont nous avons dit par ailleurs qu'ils résistent à nos capacités de modélisation globale. On a reproché à Claude Lévi-Strauss de le dire, voyant dans ce propos une idée fixe de centenaire à bout de foi en l'avenir et en l' « Homme », le sacro-saint « Homme ». Mais pourquoi les centenaires ne seraient ils pas plus clairvoyants que les jeunes?

(1) "P" pour "Population : (La bombe P, Paul Erlich, édition Fayard, 1971).
Dans cet ouvrage, l'auteur dénonçait "la prolifération humaine"assimilée à un "cancer" : "Trop de voitures, trop d’usines, trop de détergents, trop de pesticides", […] trop d’oxyde de carbone. La cause en est toujours la même : trop de monde sur la Terre"...

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