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Couverture du livre : Cindyniques et santéCindyniques et santé

Economica
2009

par Jean-Marie Fessler

Présentation et commentaire par Jean-Paul Baquiast

26/01/2009



 


Jean-Marie Fessler est directeur d'hôpital et directeur des établissements de soins de la Mutuelle Générale de l'Education Nationale. Il a acquis de nombreux titres français et internationaux dans la gestion des risques et l'analyse des systèmes de santé sous l'angle de la prévention. Il est, à la suite de Georges Yves Kervern, récemment décédé, et Philippe Boulenger, un des représentants du mouvement des Cindyniques, Sciences du danger, crée il y a une vingtaine d'années.

Pour en savoir plus
Ouvrage "Les cindyniques" : http://ensmp.net/pdf/2007/cindyniques/
Article de Wikipedia : http://fr.wikipedia.org/wiki/Cindynique

 

Le véritable ouragan qui vient de s'abattre sur la forêt des Landes, après celui de décembre 1999, a ramené une grande partie de ce massif à l'état de désert marécageux qui était le sien sous Napoléon III. Les dégâts adjacents sur les divers réseaux du Sud-Ouest illustrent bien la fragilité des sociétés modernes fortement technologiques. Cette fragilité est connue, en principe, mais les mesures à prendre, soit pour éviter les risques, quand cela est possible, soit pour pallier leurs conséquences, restent souvent théoriques. A l'épreuve, des destructions plus ou moins étendues, entraînant des pertes matérielles et humaines, sont constatées et déplorées, bien au-delà de ce qui avait été envisagé comme possible ou même probable. Le processus s'accompagne généralement d'accusations à l'égard des « responsables », qui « n'avaient pas su prévoir ».

La question des risques naturels et technologiques fait l'objet d'une abondante littérature, dans tous les grands pays industriels. Nous ne l'aborderons pas ici. Le livre de Jean-Marie Fessler s'intéresse plus particulièrement aux enjeux de la préservation de la santé, que ce soit au niveau de la société en général ou au niveau de ce qu'il appelle à juste titre les industries des biens et services de santé. Parmi celles-ci, l'hôpital, dans tous les pays et particulièrement en France, est considéré comme le premier et le dernier rempart des citoyens face à la maladie et à la mort. D'où la responsabilité qui s'attache non seulement aux médecins et autres professionnels de santé qui y travaillent, mais au directeur de l'hôpital. Jean-Marie Fessler ayant été l'un d'eux sait parfaitement qu'à ses propres yeux comme aux yeux des autorités extérieures et du public, le directeur est tenu, au moins moralement, responsable des grands ou petits dysfonctionnements qui peuvent apparaître dans la vie de cette vaste machine, même si le plus souvent il n'y est pour rien. Les dernières morts de jeunes enfants survenues en France à la suite d'erreurs de manipulations dont les causes se situent souvent en dehors de l'hôpital le montrent bien.

On ne peut pas dire cependant qu'un chef en charge du commandement d'une machine aussi complexe soit-elle se trouve démuni face aux dangers toujours possibles. Les pilotes d'avions et commandants de navire le savent depuis longtemps. Il existe dans certaines professions des check-lists et des routines de sauvegarde ou d'évacuation qu'il convient de relire ou répéter quasi-quotidiennement, quel que soit leur caractère fastidieux. Mais dans beaucoup de cas, jusqu'à ces derniers temps, de telles routines résultaient d'une expérience empirique, très liées à chacune des activités considérées. Avec le développement d'exploitations industrielles ou de laboratoires de recherche susceptibles de provoquer des accidents majeurs, par exemple dans le nucléaire ou l'industrie chimique, une véritable science du danger et de la prévention s'est développée, sur des bases susceptibles d'être généralisées à la plupart des organisations civiles et militaires.

En France, s'est constitué depuis la fin des années 1980 un mouvement de recherche et de vulgarisation autour des sciences du danger, qui a pris le nom de cindyniques, du grec kindunos, danger. Nous ne sommes pas sûr que cette terminologie soit très judicieuse, car elle éloigne de recherches et de pratiques qui devraient intéresser tout le monde beaucoup de ceux qui sont directement concernés. Heureusement, un certain nombre d'écrits des théoriciens des cindyniques, après Georges-Yves Kervern, précité, ont fait l'effort de montrer comment concrètement tout ceci pourrait s'appliquer dans les organisations les plus diverses.

Le travail extrêmement précis et documenté de Jean-Marie Fessler s'inscrit dans cette volonté de prise de conscience et de vulgarisation. Bien qu'il soit comme indiqué ci-dessus axé sur les risques de santé, c'est-à-dire sur une partie seulement des risques qui menacent le monde moderne, il propose, notamment dans le chapitre 3, une axiomatique rigoureuse permettant d'analyser les situations à risques, quelles qu'elles soient, ce qu'il nomme l'hyperespace du danger et les mesures à prévoir pour réduire celui-ci. Le caractère systématique, voire à formulation quasi mathématique des analyses qui s'imposent décourageront certains, qui préfèreront s'en remettre aux mesures de routine et à la chance, en espérant que les accidents se produiront chez les autres et non chez eux. Mais les hiérarchies ont un rôle essentiel à cet égard pour éviter ce laxisme, en rappelant l'importance des procédures ainsi définies et la nécessité pour tous de s'y conformer.

A ce propos, nous ne pouvons que condamner sévèrement à nouveau la politique d'économies forcées et de libéralisation que le gouvernement français actuel impose pour des raisons inavouables aux services publics traditionnels, à commencer par l'hôpital. On ne lutte pas contre les risques en diminuant sans arrêt les effectifs. L'objectif sous jacent est de réserver les soins de santé à ceux qui peuvent les payer, ce qui favorise de fait des entreprises privées, cliniques, entreprises pharmaceutiques, travaillant pour cette « élite ». Ainsi se détruit rapidement le lien que représentent l'hôpital public et l'assurance sociale généralisée dans l'ancienne conception de l'Etat-Providence. On s'aperçoit en fait, et les cindyniques devraient y aider, que les économies censées résulter d'un abandon des moins favorisés se traduisent par des coûts induits autrement plus élevés. Une meilleure comptabilité nationale faisant apparaître les vrais éléments de dépense et leur imputation le montrerait amplement. La santé, le rappelle Jean-Marie Fessler, n'est que le sommet d'un iceberg invisible où se retrouvent toutes les causes – en grande partie évitables - contribuant à la dégradation physique et morale des individus et des organisations.

Jean-Marie Fessler ne s'en tient pas cependant à cette approche théorique. En appliquant les moyens d'investigation qu'il a détaillés, il analyse un certain nombre des grandes crises s'étant produites dans le domaine sanitaire et social ces dernières années, vache folle, sang contaminé, canicule….Il montre comment ces crises auraient pu être évitées ou tout au moins revêtir une moindre ampleur, si les règles cindyniques avaient été appliquées. On dira qu'il est facile de revenir sur le passé, mais plus difficile de prévoir l'avenir. Où et quand frappera la future grande crise ? Beaucoup, dont nous-mêmes dans cette revue, pensent que cette crise, plus exactement cette catastrophe, prendra la forme d'une pandémie grippale mondiale. Or dans ce domaine, chacun sait à peu près ce qu'il faudrait faire pour en limiter l'impact. Mais comme il s‘agit de mesures coûteuses, contraignantes, risquant de rester inutiles longtemps, nul ne veux vraiment en consentir la dépense. Les gouvernements sont les premiers à faire preuve de cet esprit de fatalisme.

Ceci s'explique peut-être par un facteur plus profond, encore mal analysé, qui ne relève pas seulement du calcul de probabilités appliqué aux risques. Nous pensons que chaque société génère un esprit collectif (Mind en anglais) constitué par l'accumulation de nombreuses informations véhiculées par les réseaux de communication modernes (voir notre article dans ce numéro «Où peut bien se trouver l'esprit ?» et notre éditorial sur la bombe démographique). De plus en plus de gens considèrent, à tort où à raison, que les catastrophes vont, pour les diverses raisons « systémiques » souvent analysées, se multiplier dans les prochaines décennies. Elles provoqueront, quasi inévitablement, des centaines de millions sinon des milliards de morts ? Or, dans le prolongement de cet état d'esprit, se répand le sentiment qu'après tout, cela sera très bien ainsi, car l'humanité est déjà bien trop nombreuse, quoiqu'on en dise. Comme nous l'avons noté dans l'article précité, c'est notamment le point de vue de l'environnementaliste anglais James Lovelock et d'un certain nombre de ses collègues. Face à cette véritable nouvelle culture de mort qui se répandrait chez les personnes les mieux informées des risques, que deviendraient les cindyniques ? Resteraient-elles seulement l'ultime garde-fou de populations favorisées s'efforçant de protéger leur niche ? Nous souhaitons évidemment qu'il n'en soit pas ainsi.

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