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Article
Comprendre et simuler l'esprit : la voie royale ?
par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin - 27/11/2009

 

Esprit es tu là? Salon de Londres 2008

Dans les nombreux articles que nous avons consacrés aux activités mentales, naturelles ou artificielles, depuis 2000, date à laquelle ce site a été lancé, nous n'avons pas beaucoup utilisé le terme d'esprit. Nous avons évoqué la conscience (et l'inconscient), évoqué les diverses activités cognitives du cerveau et leurs manifestations externes s'exprimant par le langage, les divers comportements produits par ces activités telles que l'imagination créatrice ou la recherche scientifique. Mais ni les auteurs dont nous avions choisi de présenter les travaux, ni nous-mêmes ne nous sentions très à l'aise avec le concept d'esprit. Une première raison en tenait à l'accaparement qu'avaient faite du terme les religions et philosophies se disant spiritualistes. Le dualisme implicite sous-entendu par certains utilisateurs du mot, selon lequel l'esprit et la matière ne participent pas de la même substance, ne pouvait être le nôtre. Une autre raison tenait à la difficulté de préciser, même s'en tenant à l'approche matérialiste, ce que l'on pouvait entendre par ce terme. Faut-il désigner par esprit l'ensemble des valeurs ou des symboles autour desquels s'organise un organisme social. Faut-il tout à l'opposé nommer esprit la façon bien spécifique dont telle personne humaine, consciemment ou inconsciemment, se manifeste aux autres. Mais on pourrait alors plus explicitement parler de sa personnalité ou de son caractère ? Faut-il, entre les deux extrêmes, le groupe et l'individu, tenter de situer à partir de l'activité du cerveau en situation, la génération de pensées qui constitue l'essentiel des échanges dans les sociétés animales évoluées que sont les sociétés humaines, et nommer esprit le sens implicite donné à ces pensées. On dira alors de quelqu'un qu'il a perdu l'esprit lorsqu'il se révèlera inapte à produire des pensées susceptibles de faire l'objet de tels échanges.

Les biologistes et neuroscientifiques matérialistes qui centrent leurs analyses sur le fonctionnement du cerveau, les roboticiens qui s'efforcent de simuler celui-ci sur des systèmes artificiels de plus en plus performants, se verront cependant taxer de réductionnisme s'ils évacuent complètement le concept d'esprit. On leur reprochera de sous-estimer la dimension spirituelle que devrait avoir une philosophie matérialiste si elle se voulait exhaustive, si elle voulait tenir compte, tout en restant scientifique et sans verser dans l'ésotérisme, de ce qui fait finalement une grande partie de l'activité éveillée des humains et sans doute aussi des animaux : la rêverie, l'empathie avec la nature, les sentiments, l'imagination créatrice sous ses formes encore natives et non concrétisées. En fait chacun d'entre nous est intimement persuadé qu'il existe une propriété des individus humains, la plus importante sans doute, qui pourrait être nommée son esprit. Il la rencontre quotidiennement dans les contacts avec les autres et en lui-même dans ses propres réflexions introspectives. S'agit-il, comme le sens du soi, de ce que certains évolutionnistes considèrent comme une hallucination sur le mode du bootstrap grâce à laquelle les individus se projettent hors de leurs limites d'ici et de maintenant pour s'engager dans des aventures constructivistes ? S'agit-il d'une véritable réalité, mais alors comment la définir en termes objectifs, alors qu'une autre propriété du cerveau, plus facilement objectivable, la conscience, reste encore très difficile à localiser et caractériser ?

Il se trouve qu'une catégorie professionnelle bien définie, les psychiatres, auxquels on pourra ajouter les psychologues et les psychanalystes, traitant quotidiennement les troubles mentaux, ne met pas en question la validité du concept d'esprit. Pour la psychopathologie, celui-ci a un sens bien précis. Cela tient au fait que les dérèglements psychiques profonds mettent en évidence le non fonctionnement ou au contraire la suractivité d'un certain nombre des composantes de l'esprit d'un individu sain, qui chez ce dernier demeurent noyés sous la banalité des expressions quotidiennes. Confronté à des phénomènes persistants tels que le délire, l'aliéniste est obligé de s'interroger sur la provenance ou sur la fonction de ce trouble, en le mettant en relation avec les autres composantes de l'activité cérébrale du patient. Il est conduit alors à se demander en quoi le délire pathologique diffère d'une aimable propension à l'affabulation que l'on rencontre chez tout un chacun. Ce sont d'ailleurs des aliénistes qui, dans l'histoire de la médecine et de la psychologie, ont été conduit à rechercher, y compris par l'autopsie post mortem, d'éventuels dégâts dans l'anatomie du cerveau pouvant expliquer tel ou tel dérèglement.

Cependant, la plupart des psychiatres, y compris dans les époques récentes, se sont bornés, faute d'instruments d'investigation facilement disponibles, à dresser des typologies des symptômes, auxquelles ils associaient les remèdes, généralement chimiques, susceptibles de les atténuer. Cette orientation, qui est celle de la facilité, est devenue aujourd'hui prédominante, y compris en France, avec la généralisation de l'approche DSM 1). On peut reprocher à celle-ci d'imposer sous la pression indiscutable des industries pharmaceutiques américaines et de l'American Psychiatric Association (dont les orientations politiques conservatrices sont indéniables) des modes de diagnostic et de traitement à la chaîne qui conduisent à considérer comme du temps perdu toute réflexion en profondeur sur l'esprit, le cerveau et leurs dysfonctionnements respectifs. Mais d'autres psychiatres, de plus en plus rares malheureusement, cherchent à aller plus loin. Dans la tradition de la psychiatrie française illustré par les travaux de Philippe Pinel (1801) 2), ils cherchent à construire une « approche médico-philosophique de l'aliénation mentale », selon les termes de ce dernier. Aujourd'hui, ils s'efforcent de sortir du point de vue étroitement clinique pour faire appel aux diverses sciences modernes susceptibles d'éclairer la connaissance du sujet souffrant.

Ce fut le cas du docteur Pierre Marchais, neuropsychiatre, chef de service à l'hôpital Foch, qui en complément de ses activités cliniques, eut la persévérance de publier des dizaines d'articles et d'ouvrages consacrés à l'analyse interdisciplinaire du psychisme, normal ou pathologique. Le dernier de ces ouvrages, dont nous rendrons compte par ailleurs, intitulé l'Esprit, vient d'être édité 3). Comme l'indique son titre, le livre vise à réhabiliter le quelque chose que selon l'auteur il convient plus que jamais d'appeler « esprit », ensemble de comportements aujourd'hui volontiers dispersés entre modalités et techniques d'analyse qui en font perdre de vue le caractère spécifique et unitaire. Pour cela il cherche malgré les difficultés, à construire des modèles, nécessairement frustes mais néanmoins éclairants, du fonctionnement du cerveau, producteur des grandes activités psychiques et de leurs manifestations, la conscience et l'esprit humain. Il fait appel à diverses représentations, notamment mathématiques, permettant de proposer un peu d'ordre dans ce qui reste pour le profane un profond mystère, le fonctionnement quotidien d'une machine, le cerveau, dont on se plait à rappeler qu'avec ses 100 milliards de neurones et trillions de synapses, elle est la plus complexe de l'univers connu.

Parmi les disciplines appelées au secours de la connaissance de l'esprit figurent celles, bien connues de nos lecteurs, de l'imagerie cérébrale fonctionnelle 4). En psychiatrie, en complément des autopsies, les premiers essais d'imagerie ont parfois donné de bons résultats, en permettant d'identifier les aires cérébrales précises responsables de certains troubles. Mais les désordres mentaux plus généraux, relevant, non d'accidents cérébraux mais de la psychopathologie générale, sont plus difficiles à caractériser. Dans certains cas, ils semblent provenir de dysfonctionnements affectant l'ensemble du cerveau ou l'ensemble des aires associatives. De plus, ils se produisent selon des rythmes ou en suivant des vagues dont l'origine est difficile à localiser, provenant de flux énergétiques aux sources difficilement localisables. Il manque alors un modèle d'ensemble simulant le fonctionnement du cerveau, en relation avec les informations venues de l'intérieur du corps ou de l'extérieur.

La rencontre avec Alain Cardon

Il se trouve que les hasards d'une rencontre au sein de l'Académie européenne interdisciplinaire des sciences, dont notre revue a toujours suivi avec intérêt les activités, bien dans la ligne épistémologique que nous essayons pour notre part d'adopter ici, ont conduit Pierre Marchais a découvrir les travaux de notre ami Alain Cardon. Nos lecteurs savent que, dès la première année de fonctionnement de notre revue, nous avions signalé le caractère profondément innovant (unique à notre connaissance au regard de ce qui a été publié en ce domaine), de ses recherches sur ce qu'il avait nommé la Conscience artificielle. Inutile d'y revenir ici. Bornons-nous à rappeler qu'Alain Cardon 5) en plus de 10 années de recherche et développements conduites au sein de divers laboratoires universitaires d'intelligence artificielle, a développé un modèle complet du fonctionnement cérébral animal et humain, sur la base d'un système évolutionnaire massivement multi-agents, aussi proche que possible de l'architecture également multi-agents qui est celle du cortex cérébral. Alain Cardon avait réalisé et raffiné ce modèle, d'une part sous la forme de descriptions fonctionnelles de plus en plus précises, d'autre part sous la forme d'un cahier des charges d'analyse-programmation qui ne demandait que quelques centaines d'heures de travail pour devenir un démonstrateur extrêmement efficace.

Nous avions pensé, en notre enthousiasme naïf, que la France, très en retard par ailleurs dans le domaine de l'intelligence artificielle et de la robotique évolutionnaires, tenait en Alain Cardon le chercheur exemplaire qui lui aurait permis de rattraper ce retard. Malheureusement, ni le CNRS, ni l'Europe, ni même des entreprises françaises investissant dans les systèmes de sécurité et de défense, n'ont jugé bon de consentir à Alain Cardon les quelques crédits qui lui auraient permis de réaliser ce démonstrateur. L'expérience que nous avons de ces questions nous conduisent à dire qu'en fait les prétendus experts auxquels Cardon s'était adressé n'avaient pas compris grand-chose à son système, à supposer qu'ils n'aient pas été effrayés par le terme de conscience artificielle bien propre à susciter des craintes métaphysiques. Des organismes d'intelligence économique étrangers que nous ne nommerons pas avaient au contraire manifesté un vif intérêt pour les travaux de Cardon. Ils les auraient sans doute achetés, en dépossédant l'auteur de tous droits sur la suite, dont ils auraient fait un élément « covert » ou « confidentiel-défense ». Alain Cardon a eu le grand mérite de refuser leurs approches. Il a cherché au contraire à développer le champ analysé par son système en l'élargissant à des domaines qui n'étaient pas initialement les siens, notamment, grâce au docteur Marchais et à ses collaborateurs, à ceux de la psychopathologie.

Cette nouvelle fera sûrement plaisir à nos nombreux lecteurs qui s'inquiétaient de l'avenir des recherches d'Alain Cardon. Elles ne sont pas abandonnées. Il faut cependant mettre un bémol à notre satisfaction. Pour des raisons personnelles, Alain Cardon a mis définitivement fin à ses travaux sur la réalisation du système multi-agents sur lequel il avait fait des recherches. Il nous demande lui-même de préciser ici qu'il ne développe plus et ne développera plus de système informatique de conscience artificielle. Ses travaux depuis deux ans se sont limités à la modélisation. Il en sera de même pour l'avenir.

Les résultats en sont cependant suffisamment importants pour justifier une publication. Il s'agit d'un manuscrit que les éditions Vuibert viennent d'accepter d'éditer, préfacé par le Docteur Marchais. Le titre en est «Système psychique artificiel, une modélisation constructible». On voit que l'auteur a renoncé au terme de conscience artificielle, un peu trop lourd à porter, même dans un pays réputé laïc comme la France. Nous en rendrons compte quand il sera en librairie. Un second ouvrage est en préparation, évoquant la clinique des troubles mentaux et leur transcription informatique. Dans l'immédiat, nous souhaitons nous appuyer sur ce manuscrit pour préciser une des pistes de la « voie royale vers l'esprit » qui donne son titre au présent article.

La coopération entre la modélisation informatique et la psychiatrie

Le docteur Marchais avait vu d'emblée les apports que pouvaient apporter à sa propre réflexion interdisciplinaire sur l'esprit et la conscience les références et simulations découlant de la construction d'un modèle artificiel tel que celui proposé par Alain Cardon. Il avait d'ailleurs cosigné avec lui deux articles, en 2007 et 2008, dans la revue Ann.Med.Psychol. Dans la préface du livre cité ci-dessus d'Alain Cardon, il s'en explique plus en détail. Ce que vise en effet le modèle proposé par ce dernier, que l'on peut résumer par le concept de système générateur de pensées artificielles, est très proche de l'exploration d'une pensée naturelle, que nous pourrions qualifier de biologique, laquelle se caractérise aussi bien par ses aspects normaux que pathologiques.

La pensée humaine s'élabore spontanément au cours de l'évolution de l'individu, tout en se donnant des outils pouvant l'aider à se reconstruire en cas de conflits. C'est précisément ce à quoi peut viser un générateur de vie psychique artificiel. Rien n'oblige la démarche informatique à se limiter à la réalisation de séquences algorithmiques linéaires, d'autant plus que l'architecture en multi-agents évolutionnaires offre toutes les souplesses nécessaires. En s'ouvrant sur la sensibilité et la richesse affective des psychismes humains, elle peut elle-même s'enrichir dans le cadre de boucles rétroactives illimitées. Elle le fait encore plus facilement lorsqu'elle est éclairée par la richesse des processus cliniques, dont nous avons indiqué plus haut qu'ils étaient parfois plus faciles à caractériser que les processus de la pensée dite normale. Ces processus ne sont pas pour autant dépourvus d'imagination et de créativité, au contraire, bien plus d'ailleurs que ceux de la normalité, freinés par les exigences de la vie en société. Celle-ci impose une nécessaire sécheresse à l'expression de ce que les matérialistes eux-mêmes nomment la spiritualité.

La démarche d'un psychiatre tel que Pierre Marchais consiste, à partir de la caractérisation des troubles, à induire, voir « abduire » (induction étendue) l'existence de propriétés permanentes du fonctionnement psychique qui se situeraient en amont et dont il suppose l'existence, avant de la vérifier par l'expérience. La démarche de l'informaticien part de l'activité des agents logiciels mis en situation de produire des formes de pensée en faisant appel à leurs propres ressources. Des propriétés permanentes du comportement psychique artificiel apparaissent alors, qu'il est possible de comparer de façon croisée avec ce que suggère l'observation clinique et les inductions faites par le psychiatre. On retrouvera des mécanismes que la psychologie a qualifiés depuis longtemps d'inconscients, pré-conscients et conscients, à l'œuvre dans le vivant et dans la machine. Il s'agira en fait dans chaque cas de catégories radicalement différentes, en ce qui concerne les composants ou agents mis en œuvre, comme aussi les relations entre ces agents. Mais comme toujours, les résultats finaux apparaîtront comme fonctionnellement très comparables et seront donc capables de s'expliciter réciproquement. C'est là un des enseignements permanents découlant des recherches dites de la bionique : la comparaison permanente des solutions naturelles avec les solutions artificielles fait apparaître des éléments parfois totalement méconnus existants dans les premières et suggère des solutions nouvelles inattendues mais fructueuses, implémentables dans les secondes.

On objectera que dans beaucoup de cas, le regard du bio-informaticien risque d'être obscurci par ce qu'il sait des solutions biologiques à l'œuvre depuis des millénaires d'évolution darwinienne. Il s'efforce alors d'introduire dans la machine des contraintes permettant de reproduire ces solutions le plus possible à l'identique. Dans ce cas, le processus d'aide à la création tourne vite court, voire conduit à des échecs. C'est ainsi que les pionniers du plus lourd que l'air s'étaient enferrés en tentant d'imiter le vol battu des oiseaux. Dans le domaine de l'intelligence artificielle courante, la tentation est la même : reproduire le connu. Le risque est évité dans le cas des systèmes multi-agents développés par Alain Cardon, car ils évoluent de façon volontairement imprévisibles à l'intérieur de champs de contraintes très larges. L'objectif est d'obtenir un cerveau véritablement autonome. Couplé à un robot performant, il pourrait, ont prétendu certains critiques, devenir tellement imprévisible qu'il en serait dangereux. Dans le cas du générateur de pensées artificielles en question ici, ce risque n'existe pas encore. Par contre, le dialogue entre ce système et un spécialiste du cerveau humain tel que le docteur Marchais se révèle très fructueux et constructif. C'est ainsi que la dernière version du modèle, décrite dans le livre Système psychique artificiel, une modélisation constructible, comporte une théorie du contrôle dynamique par attracteurs organisationnels qui n'existait pas dans les versions précédentes et qui correspond à des flux énergétiques de la dynamique psychique étudiés par Pierre Marchais. Nous ne développerons pas ce point ici. Bornons-nous à le signaler pour montrer qu'entre Alain Cardon et ce dernier, ce sont bien, si l'on peut dire, deux philosophies différentes de la génération de pensée qui se rencontrent. Pour plus de détail, on pourra se reporter à la préface proposée par Pierre Marchais au futur livre d'Alain Cardon, publiée dans ce numéro.

Le livre d'Alain Cardon donne de nombreux exemples de cette démarche croisée, d'où résultera nécessairement un enrichissement considérable du modèle initialement proposé. La programmation effective des fonctions ainsi analysées aurait donné à l'automate encore virtuel qui figurait dans les archives de son inventeur (que celui-ci, comme indiqué ci-dessus, a décidé d'abandonner) des propriétés qui auraient certainement été très proches de celles, non seulement d'un cerveau sèchement intelligent, mais d'un psychisme, d'une spiritualité (reprenons le mot) aussi riche que ceux d'un humain, si du moins le système pouvait se connecter à des bases de données lui apportant une histoire et des mémoires que par définition, au démarrage, il ne possèderait pas.

Elargir les domaines de recherche

Nous venons de voir comment la conjugaison de deux approches au départ radicalement différentes, celle de l'intelligence artificielle répartie et celle de la clinique, ont déjà permis et permettront mieux encore dans l'avenir de cerner ce phénomène encore très évanescent de l'esprit. Mais nous pensons qu'il faudrait sans attendre élargir les recherches en intégrant deux autres domaines peu encore ou insuffisamment explorés par ceux qui sont « à la recherche de l'esprit », sous ses formes normales ou pathologiques. Le premier déjà cité ci-dessus, concerne l'utilisation des technologies d'imagerie cérébrale et d'exploration non invasive du cerveau. Le second, qui l'est beaucoup moins, consiste à faire appel à la biologie évolutionnaire pour comprendre comment les bases neurales servant de support aux activités cognitives se sont mises en place tout au long de l'évolution et comment ces mêmes bases neurales se sont trouvées chez l'homme profondément modifiées par l'usage de plus en plus poussé des outils techniques.

En ce qui concerne l'imagerie cérébrale fonctionnelle, la difficulté tient au champ d'observation encore très étroit qu'elle permet à chaque cas et à la lourdeur de l'appareillage d'instrumentation qu'elle exige, tant pour le praticien que pour le patient – sans mentionner le coût des opérations. Ce ne sont que des aires réduites qui peuvent être observées. Elles intéressent en général le cerveau superficiel, c'est-à-dire les couches supérieures du cortex, et ne dépassent pas quelques millimètres carrés de surface. Changer les hypothèses de départ oblige à modifier tout l'appareillage expérimental. Les comparaisons d'un individu à l'autre sont par ailleurs très difficiles. Cependant les enseignements de ces techniques d'observations sont si grands, comme le montrent les travaux des neuroscientifiques français que nous avons référencés sur ce site, Stanislas Dehaene, Lionel Naccache et leur père spirituel Jean-Pierre Changeux, que l'enthousiasme pour ces méthodes demeurent très grand.

De plus, pour différentes raisons tenant en partie aux investissements de recherche conduits dans le domaine de la défense, les différentes technologies actuellement utilisées ne cesseront pas de se perfectionner. Dans certains cas, elles pourront être combinées pour mieux s'expliciter respectivement. Il n'est pas exclu qu'assez vite, ce soient des images du cerveau entier en action qui puissent être obtenues. Un autre point important est à souligner. L'imagerie cérébrale ne se limite pas à l'observation du système nerveux humain. Elle peut être appliquée à divers animaux, y compris de petite taille, tels des oiseaux. On mesure la richesse des images en mouvement qui pourront ainsi être obtenues. Mais on voit aussi la nécessité de disposer de modèles théoriques de plus en plus ambitieux et diversifiés permettant de les interpréter ou de suggérer de nouvelles situations observationnelles. C'est la raison pour laquelle nous évoquons là une 3e voie très fructueuse dans l'effort gigantesque qu'impose la compréhension et la simulation de l'esprit.

Ajoutons y une 4e voie, qui là aussi nécessiterait de meilleurs dialogues entre praticiens de disciplines différentes. Il s'agit de celle de la biologie évolutionnaire, notamment lorsqu'elle s'efforce de montrer les évolutions génétiques et phénotypiques qui ont affecté les différentes espèces utilisant un appareil nerveux central et un cerveau comme arme dans la compétition darwinienne. Des travaux tels ceux, bien connus, de Gerald M. Edelman 6) du neuroscientifique américain Michael Gazzaniga 7) ou de Stanislas Dehaene 8) montrent bien comment, au long de l'évolution, se sont précisées les bases neurales nécessaires à la cognition caractéristique de l'homo sapiens moderne. Ils servent aussi à comprendre les raisons des éventuels dysfonctionnement.

Les neuroscientifiques tels que ceux cités ici ne s'appesantissent cependant pas beaucoup sur les processus ayant permis l'évolution des génomes des espèces considérées, sur le mode darwinien de la mutation sélection. Ils considèrent comme des données l'apparition de gènes ou groupes de gènes tels que le FOXP2 dit (à tort) de la parole. Cela ne permet pas de rechercher les raisons pour lesquelles certaines fonctionnalités ou certains dysfonctionnements du cerveau, affectant les performances de l'esprit, sont apparus récemment et continuent même à apparaître ou se développer aujourd'hui. C'est pour préciser ces points cruciaux qu'il faut selon nous faire appel, dans l'approche pluridisciplinaire recherchée par le docteur Marchais, à la théorie toute récente de l'ontophylogenèse présentée par le biologiste français Jean-Jacques Kupiec, que nous avons plusieurs fois analysée sur ce site. Cette théorie montre que les organismes ou phénotypes évoluent en permanence sous l'influence de la compétition darwinienne et que ces évolutions peuvent très vite s'inscrire dans les génomes, sans attendre d'hypothétiques mutations au hasard. Les gènes ou portions d'ADN responsables de l'organisation des neurones en sont évidemment affectés, ainsi que les performances des cerveaux correspondants.

Nous avons nous-mêmes proposé, comme le résume un article publié également dans ce numéro, que les contraintes évolutives auxquelles doivent s'adapter, de façon aléatoire, les humains modernes et leurs cerveaux comprennent la nécessaire cohabitation avec des outils et techniques de plus en plus complexes et invasifs. L'home sapiens « augmenté » qui en résulte est donc déjà affecté de comportements psychiques différents de ceux des générations précédentes. Ils présentent des formes de dysfonctionnement, addictions, manies spécifiques découlant de l'usage et de l'abus de ces technologies. Le psychiatre ou le psychanalyste d'aujourd'hui, ne peuvent donc selon nous faire l'abstraction du fait que le patient n'est plus celui que considérait la clinique il y a seulement quelques décennies. C'est le représentant d'une nouvelle espèce que nous avons nommé anthropotechnique. Le générateur de pensée artificielles proposé par Alain Cardon pourra peut-être alors permettre de mieux comprendre les ressorts profonds de cet être hybride, dont le « techno-esprit » est encore largement méconnu. On pourrait être tenté d'avancer que son mode de fonctionnement par défaut (c'est-à-dire standard) sera celui de l' "hallucination technologicomorphe", source continue de progrès mais aussi de grands risques.

Notes
(1) DSM. Voir wikipedia Diagnostic and Statistical Manual - Revision 4 http://fr.wikipedia.org/wiki/DSM-IV#cite_note-2
* Sur la critique du DSM, voir
http://pharmacritique.20minutes-blogs.fr/conflits-d-interets-en-psychiatrie-dsm/
(2) Histoire de la psychiatrie française. Voir
http://psychiatrie.histoire.free.fr/psyhist/gene.htm#chrono
(3) Pierre Marchais. L'esprit. Essai sur l'unité paradoxale des flux énergétiques de la dynamique psychique. .L'Harmattan, 2009
(4) L'imagerie cérébrale (structurelle et fonctionnelle) et ses différents outils : Voir wikipedia
http://fr.wikipedia.org/wiki/Imagerie_c%C3%A9r%C3%A9brale
Concernant l'imagerie fonctionnelle, ces outils sont l'IRM(f), la TEP, l'EEG et la MEG.
(5) Alain Cardon. Site. www.alaincardon.net
(6) Voir notamment, en français, Gerald M. Edelman, Biologie de la conscience, Odile Jacob 2008, dont nous rendrons compte prochainement.
(7) Voir Michaël Gazzaniga Human - The Science behind what makes us unique,
Harper Collins – 2008 et notre présentation
http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2008/sept/human.html
(8) Voir Stanislas Dehaene. Les neurones de la
lecture, Odile Jacob 2008, et notre recension
http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2008/jan/neuroneslecture.html

PS au 29/11/2009. Pierre Marchais nous écrit, en réaction à cet article:

"Je viens de prendre connaissance de votre article qui me paraît excellent. Son titre en forme de question est d'ailleurs remarquablement illustré par votre très belle photo qui apporte une réponse vraiment significative.

Cette représentation transcende effectivement la seule vision immédiate d'une automobile par ses intégrations implicites. L'esprit perceptible des concepteurs est là avec tout ce qu'il comporte de beauté, de rationalité, de créativité, de puissance évoquée au sein de la souplesse des formes. Toutefois, si la dimension esthétique et les innombrables réflexions et sensations sous-jacentes sont bien présentes, l'éthique en est évidemment absente ou cachée... Et même si l'on voulait ajouter un commentaire pour l'introduire, il y manquerait encore sa force motrice !

C'est d'ailleurs, cette dimension qui semble avoir conduit notre ami Alain Cardon a abandonner son projet initial, comme il vient de vous l'écrire.

De ce fait, évoquer nos travaux en commun devrait signaler le mode d'approche ago-antagoniste (indiquée dans ma préface) pour tenir compte de la dimension spirituelle (sans avoir à trancher, cette dernière ne peut pas ne pas être évoquée, comme vous l'avez d'ailleurs indiqué). Comme vous n'avez pas eu connaissance de ma version clinique concernant les transcriptions informatiques des troubles mentaux, il est tout à fait normal que votre article n'ait pas eu à en signaler les effets.

J'ai particulièrement retenu votre idée d'une pensée modifiée par les techniques contemporaines qui posera le problème de savoir jusqu'où peut agir cette modification.

Soyez assuré de l'intérêt majeur que je porte à vos réflexions et veuillez croire, chers
Messieurs, à l'assurance de mes meilleurs sentiments."

Il va sans dire que nous comptons poursuivre avec le docteur Marchais, Alain Cardon et tous ceux de nos lecteurs qui s'intéressent à cette question, l'approfondissement des questions évoquées. AI

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