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Article
Comprendre
et simuler l'esprit : la voie royale ?
par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin -
27/11/2009

Esprit es tu là? Salon de Londres
2008
Dans
les nombreux articles que nous avons consacrés aux
activités mentales, naturelles ou artificielles,
depuis 2000, date à laquelle ce site a été
lancé, nous n'avons pas beaucoup utilisé
le terme d'esprit. Nous avons évoqué
la conscience (et l'inconscient), évoqué
les diverses activités cognitives du cerveau et leurs
manifestations externes s'exprimant par le langage,
les divers comportements produits par ces activités
telles que l'imagination créatrice ou la recherche
scientifique. Mais ni les auteurs dont nous avions choisi
de présenter les travaux, ni nous-mêmes ne
nous sentions très à l'aise avec le
concept d'esprit. Une première raison en tenait
à l'accaparement qu'avaient faite du
terme les religions et philosophies se disant spiritualistes.
Le dualisme implicite sous-entendu par certains utilisateurs
du mot, selon lequel l'esprit et la matière
ne participent pas de la même substance, ne pouvait
être le nôtre. Une autre raison tenait à
la difficulté de préciser, même s'en
tenant à l'approche matérialiste, ce
que l'on pouvait entendre par ce terme. Faut-il désigner
par esprit l'ensemble des valeurs ou des symboles
autour desquels s'organise un organisme social. Faut-il
tout à l'opposé nommer esprit la façon
bien spécifique dont telle personne humaine, consciemment
ou inconsciemment, se manifeste aux autres. Mais on pourrait
alors plus explicitement parler de sa personnalité
ou de son caractère ? Faut-il, entre les deux extrêmes,
le groupe et l'individu, tenter de situer à
partir de l'activité du cerveau en situation,
la génération de pensées qui constitue
l'essentiel des échanges dans les sociétés
animales évoluées que sont les sociétés
humaines, et nommer esprit le sens implicite donné
à ces pensées. On dira alors de quelqu'un
qu'il a perdu l'esprit lorsqu'il se révèlera
inapte à produire des pensées susceptibles
de faire l'objet de tels échanges.
Les
biologistes et neuroscientifiques matérialistes qui
centrent leurs analyses sur le fonctionnement du cerveau,
les roboticiens qui s'efforcent de simuler celui-ci
sur des systèmes artificiels de plus en plus performants,
se verront cependant taxer de réductionnisme s'ils
évacuent complètement le concept d'esprit.
On leur reprochera de sous-estimer la dimension spirituelle
que devrait avoir une philosophie matérialiste si
elle se voulait exhaustive, si elle voulait tenir compte,
tout en restant scientifique et sans verser dans l'ésotérisme,
de ce qui fait finalement une grande partie de l'activité
éveillée des humains et sans doute aussi des
animaux : la rêverie, l'empathie avec la nature,
les sentiments, l'imagination créatrice sous
ses formes encore natives et non concrétisées.
En fait chacun d'entre nous est intimement persuadé
qu'il existe une propriété des individus
humains, la plus importante sans doute, qui pourrait être
nommée son esprit. Il la rencontre quotidiennement
dans les contacts avec les autres et en lui-même dans
ses propres réflexions introspectives. S'agit-il,
comme le sens du soi, de ce que certains évolutionnistes
considèrent comme une hallucination sur le mode du
bootstrap grâce à laquelle les individus se
projettent hors de leurs limites d'ici et de maintenant
pour s'engager dans des aventures constructivistes
? S'agit-il d'une véritable réalité,
mais alors comment la définir en termes objectifs,
alors qu'une autre propriété du cerveau,
plus facilement objectivable, la conscience, reste encore
très difficile à localiser et caractériser
?
Il
se trouve qu'une catégorie professionnelle
bien définie, les psychiatres, auxquels on pourra
ajouter les psychologues et les psychanalystes, traitant
quotidiennement les troubles mentaux, ne met pas en question
la validité du concept d'esprit. Pour la psychopathologie,
celui-ci a un sens bien précis. Cela tient au fait
que les dérèglements psychiques profonds mettent
en évidence le non fonctionnement ou au contraire
la suractivité d'un certain nombre des composantes
de l'esprit d'un individu sain, qui chez ce
dernier demeurent noyés sous la banalité des
expressions quotidiennes. Confronté à des
phénomènes persistants tels que le délire,
l'aliéniste est obligé de s'interroger
sur la provenance ou sur la fonction de ce trouble, en le
mettant en relation avec les autres composantes de l'activité
cérébrale du patient. Il est conduit alors
à se demander en quoi le délire pathologique
diffère d'une aimable propension à l'affabulation
que l'on rencontre chez tout un chacun. Ce sont d'ailleurs
des aliénistes qui, dans l'histoire de la médecine
et de la psychologie, ont été conduit à
rechercher, y compris par l'autopsie post mortem,
d'éventuels dégâts dans l'anatomie
du cerveau pouvant expliquer tel ou tel dérèglement.
Cependant,
la plupart des psychiatres, y compris dans les époques
récentes, se sont bornés, faute d'instruments
d'investigation facilement disponibles, à dresser
des typologies des symptômes, auxquelles ils associaient
les remèdes, généralement chimiques,
susceptibles de les atténuer. Cette orientation,
qui est celle de la facilité, est devenue aujourd'hui
prédominante, y compris en France, avec la généralisation
de l'approche DSM 1). On peut reprocher à celle-ci
d'imposer sous la pression indiscutable des industries
pharmaceutiques américaines et de l'American
Psychiatric Association (dont les orientations politiques
conservatrices sont indéniables) des modes de diagnostic
et de traitement à la chaîne qui conduisent
à considérer comme du temps perdu toute réflexion
en profondeur sur l'esprit, le cerveau et leurs dysfonctionnements
respectifs. Mais d'autres psychiatres, de plus en
plus rares malheureusement, cherchent à aller plus
loin. Dans la tradition de la psychiatrie française
illustré par les travaux de Philippe Pinel (1801)
2), ils cherchent à construire une « approche
médico-philosophique de l'aliénation
mentale », selon les termes de ce dernier. Aujourd'hui,
ils s'efforcent de sortir du point de vue étroitement
clinique pour faire appel aux diverses sciences modernes
susceptibles d'éclairer la connaissance du
sujet souffrant.
Ce
fut le cas du docteur Pierre Marchais, neuropsychiatre,
chef de service à l'hôpital Foch, qui
en complément de ses activités cliniques,
eut la persévérance de publier des dizaines
d'articles et d'ouvrages consacrés à
l'analyse interdisciplinaire du psychisme, normal
ou pathologique. Le dernier de ces ouvrages, dont nous rendrons
compte par ailleurs, intitulé l'Esprit,
vient d'être édité 3). Comme l'indique
son titre, le livre vise à réhabiliter le
quelque chose que selon l'auteur il convient plus
que jamais d'appeler « esprit », ensemble
de comportements aujourd'hui volontiers dispersés
entre modalités et techniques d'analyse qui
en font perdre de vue le caractère spécifique
et unitaire. Pour cela il cherche malgré les difficultés,
à construire des modèles, nécessairement
frustes mais néanmoins éclairants, du fonctionnement
du cerveau, producteur des grandes activités psychiques
et de leurs manifestations, la conscience et l'esprit
humain. Il fait appel à diverses représentations,
notamment mathématiques, permettant de proposer un
peu d'ordre dans ce qui reste pour le profane un profond
mystère, le fonctionnement quotidien d'une
machine, le cerveau, dont on se plait à rappeler
qu'avec ses 100 milliards de neurones et trillions
de synapses, elle est la plus complexe de l'univers
connu.
Parmi
les disciplines appelées au secours de la connaissance
de l'esprit figurent celles, bien connues de nos lecteurs,
de l'imagerie cérébrale fonctionnelle
4). En psychiatrie, en complément des autopsies,
les premiers essais d'imagerie ont parfois donné
de bons résultats, en permettant d'identifier
les aires cérébrales précises responsables
de certains troubles. Mais les désordres mentaux
plus généraux, relevant, non d'accidents
cérébraux mais de la psychopathologie générale,
sont plus difficiles à caractériser. Dans
certains cas, ils semblent provenir de dysfonctionnements
affectant l'ensemble du cerveau ou l'ensemble
des aires associatives. De plus, ils se produisent selon
des rythmes ou en suivant des vagues dont l'origine
est difficile à localiser, provenant de flux énergétiques
aux sources difficilement localisables. Il manque alors
un modèle d'ensemble simulant le fonctionnement
du cerveau, en relation avec les informations venues de
l'intérieur du corps ou de l'extérieur.
La
rencontre avec Alain Cardon
Il
se trouve que les hasards d'une rencontre au sein
de l'Académie européenne interdisciplinaire
des sciences, dont notre revue a toujours suivi avec intérêt
les activités, bien dans la ligne épistémologique
que nous essayons pour notre part d'adopter ici, ont
conduit Pierre Marchais a découvrir les travaux de
notre ami Alain Cardon. Nos lecteurs savent que, dès
la première année de fonctionnement de notre
revue, nous avions signalé le caractère profondément
innovant (unique à notre connaissance au regard de
ce qui a été publié en ce domaine),
de ses recherches sur ce qu'il avait nommé
la Conscience artificielle. Inutile d'y revenir ici.
Bornons-nous à rappeler qu'Alain Cardon 5) en plus
de 10 années de recherche et développements
conduites au sein de divers laboratoires universitaires
d'intelligence artificielle, a développé
un modèle complet du fonctionnement cérébral
animal et humain, sur la base d'un système
évolutionnaire massivement multi-agents, aussi proche
que possible de l'architecture également multi-agents
qui est celle du cortex cérébral. Alain Cardon
avait réalisé et raffiné ce modèle,
d'une part sous la forme de descriptions fonctionnelles
de plus en plus précises, d'autre part sous
la forme d'un cahier des charges d'analyse-programmation
qui ne demandait que quelques centaines d'heures de
travail pour devenir un démonstrateur extrêmement
efficace.
Nous
avions pensé, en notre enthousiasme naïf, que
la France, très en retard par ailleurs dans le domaine
de l'intelligence artificielle et de la robotique
évolutionnaires, tenait en Alain Cardon le chercheur
exemplaire qui lui aurait permis de rattraper ce retard.
Malheureusement, ni le CNRS, ni l'Europe, ni même
des entreprises françaises investissant dans les
systèmes de sécurité et de défense,
n'ont jugé bon de consentir à Alain
Cardon les quelques crédits qui lui auraient permis
de réaliser ce démonstrateur. L'expérience
que nous avons de ces questions nous conduisent à
dire qu'en fait les prétendus experts auxquels
Cardon s'était adressé n'avaient
pas compris grand-chose à son système, à
supposer qu'ils n'aient pas été
effrayés par le terme de conscience artificielle
bien propre à susciter des craintes métaphysiques.
Des organismes d'intelligence économique étrangers
que nous ne nommerons pas avaient au contraire manifesté
un vif intérêt pour les travaux de Cardon.
Ils les auraient sans doute achetés, en dépossédant
l'auteur de tous droits sur la suite, dont ils auraient
fait un élément « covert » ou
« confidentiel-défense ». Alain Cardon
a eu le grand mérite de refuser leurs approches.
Il a cherché au contraire à développer
le champ analysé par son système en l'élargissant
à des domaines qui n'étaient pas initialement
les siens, notamment, grâce au docteur Marchais et
à ses collaborateurs, à ceux de la psychopathologie.
Cette nouvelle fera sûrement plaisir à nos
nombreux lecteurs qui s'inquiétaient de l'avenir
des recherches d'Alain Cardon. Elles ne sont pas abandonnées.
Il faut cependant mettre un bémol à notre
satisfaction. Pour des raisons personnelles, Alain Cardon
a mis définitivement fin à ses travaux sur
la réalisation du système multi-agents sur
lequel il avait fait des recherches. Il nous demande lui-même
de préciser ici qu'il ne développe plus et
ne développera plus de système informatique
de conscience artificielle. Ses travaux depuis deux ans
se sont limités à la modélisation.
Il en sera de même pour l'avenir.
Les
résultats en sont cependant suffisamment importants
pour justifier une publication. Il s'agit d'un manuscrit que
les éditions Vuibert viennent d'accepter d'éditer,
préfacé par le Docteur Marchais. Le titre en
est «Système psychique artificiel, une modélisation
constructible». On voit que l'auteur a renoncé
au terme de conscience artificielle, un peu trop lourd à
porter, même dans un pays réputé laïc
comme la France. Nous en rendrons compte quand il sera en
librairie. Un second ouvrage est en préparation, évoquant
la clinique des troubles mentaux et leur transcription informatique.
Dans l'immédiat, nous souhaitons nous appuyer sur ce
manuscrit pour préciser une des pistes de la «
voie royale vers l'esprit » qui donne son titre au présent
article.
La
coopération entre la modélisation informatique
et la psychiatrie
Le
docteur Marchais avait vu d'emblée les apports
que pouvaient apporter à sa propre réflexion
interdisciplinaire sur l'esprit et la conscience les
références et simulations découlant
de la construction d'un modèle artificiel tel
que celui proposé par Alain Cardon. Il avait d'ailleurs
cosigné avec lui deux articles, en 2007 et 2008,
dans la revue Ann.Med.Psychol. Dans la préface
du livre cité ci-dessus d'Alain Cardon, il
s'en explique plus en détail. Ce que vise en
effet le modèle proposé par ce dernier, que
l'on peut résumer par le concept de système
générateur de pensées artificielles,
est très proche de l'exploration d'une
pensée naturelle, que nous pourrions qualifier de
biologique, laquelle se caractérise aussi bien par
ses aspects normaux que pathologiques.
La pensée humaine s'élabore spontanément
au cours de l'évolution de l'individu,
tout en se donnant des outils pouvant l'aider à
se reconstruire en cas de conflits. C'est précisément
ce à quoi peut viser un générateur
de vie psychique artificiel. Rien n'oblige la démarche
informatique à se limiter à la réalisation
de séquences algorithmiques linéaires, d'autant
plus que l'architecture en multi-agents évolutionnaires
offre toutes les souplesses nécessaires. En s'ouvrant
sur la sensibilité et la richesse affective des psychismes
humains, elle peut elle-même s'enrichir dans
le cadre de boucles rétroactives illimitées.
Elle le fait encore plus facilement lorsqu'elle est
éclairée par la richesse des processus cliniques,
dont nous avons indiqué plus haut qu'ils étaient
parfois plus faciles à caractériser que les
processus de la pensée dite normale. Ces processus
ne sont pas pour autant dépourvus d'imagination
et de créativité, au contraire, bien plus
d'ailleurs que ceux de la normalité, freinés
par les exigences de la vie en société. Celle-ci
impose une nécessaire sécheresse à
l'expression de ce que les matérialistes eux-mêmes
nomment la spiritualité.
La
démarche d'un psychiatre tel que Pierre Marchais
consiste, à partir de la caractérisation des
troubles, à induire, voir « abduire »
(induction étendue) l'existence de propriétés
permanentes du fonctionnement psychique qui se situeraient
en amont et dont il suppose l'existence, avant de
la vérifier par l'expérience. La démarche
de l'informaticien part de l'activité
des agents logiciels mis en situation de produire des formes
de pensée en faisant appel à leurs propres
ressources. Des propriétés permanentes du
comportement psychique artificiel apparaissent alors, qu'il
est possible de comparer de façon croisée
avec ce que suggère l'observation clinique
et les inductions faites par le psychiatre. On retrouvera
des mécanismes que la psychologie a qualifiés
depuis longtemps d'inconscients, pré-conscients
et conscients, à l'œuvre dans le vivant
et dans la machine. Il s'agira en fait dans chaque
cas de catégories radicalement différentes,
en ce qui concerne les composants ou agents mis en œuvre,
comme aussi les relations entre ces agents. Mais comme toujours,
les résultats finaux apparaîtront comme fonctionnellement
très comparables et seront donc capables de s'expliciter
réciproquement. C'est là un des enseignements
permanents découlant des recherches dites de la bionique
: la comparaison permanente des solutions naturelles avec
les solutions artificielles fait apparaître des éléments
parfois totalement méconnus existants dans les premières
et suggère des solutions nouvelles inattendues mais
fructueuses, implémentables dans les secondes.
On
objectera que dans beaucoup de cas, le regard du bio-informaticien
risque d'être obscurci par ce qu'il sait des solutions
biologiques à l'œuvre depuis des millénaires
d'évolution darwinienne. Il s'efforce alors d'introduire
dans la machine des contraintes permettant de reproduire ces
solutions le plus possible à l'identique. Dans ce cas,
le processus d'aide à la création tourne vite
court, voire conduit à des échecs. C'est ainsi
que les pionniers du plus lourd que l'air s'étaient
enferrés en tentant d'imiter le vol battu des oiseaux.
Dans le domaine de l'intelligence artificielle courante, la
tentation est la même : reproduire le connu. Le risque
est évité dans le cas des systèmes multi-agents
développés par Alain Cardon, car ils évoluent
de façon volontairement imprévisibles à
l'intérieur de champs de contraintes très larges.
L'objectif est d'obtenir un cerveau véritablement autonome.
Couplé à un robot performant, il pourrait, ont
prétendu certains critiques, devenir tellement imprévisible
qu'il en serait dangereux. Dans le cas du générateur
de pensées artificielles en question ici, ce risque
n'existe pas encore. Par contre, le dialogue entre ce système
et un spécialiste du cerveau humain tel que le docteur
Marchais se révèle très fructueux et
constructif. C'est ainsi que la dernière version du
modèle, décrite dans le livre Système
psychique artificiel, une modélisation constructible,
comporte une théorie du contrôle dynamique par
attracteurs organisationnels qui n'existait pas dans les versions
précédentes et qui correspond à des flux
énergétiques de la dynamique psychique étudiés
par Pierre Marchais. Nous ne développerons pas ce point
ici. Bornons-nous à le signaler pour montrer qu'entre
Alain Cardon et ce dernier, ce sont bien, si l'on peut dire,
deux philosophies différentes de la génération
de pensée qui se rencontrent. Pour plus de détail,
on pourra se reporter à la préface proposée
par Pierre Marchais au futur livre d'Alain Cardon, publiée
dans ce numéro.
Le
livre d'Alain Cardon donne de nombreux exemples de
cette démarche croisée, d'où
résultera nécessairement un enrichissement
considérable du modèle initialement proposé.
La programmation effective des fonctions ainsi analysées
aurait donné à l'automate encore virtuel
qui figurait dans les archives de son inventeur (que celui-ci,
comme indiqué ci-dessus, a décidé d'abandonner)
des propriétés qui auraient certainement été
très proches de celles, non seulement d'un
cerveau sèchement intelligent, mais d'un psychisme,
d'une spiritualité (reprenons le mot) aussi
riche que ceux d'un humain, si du moins le système
pouvait se connecter à des bases de données
lui apportant une histoire et des mémoires que par
définition, au démarrage, il ne possèderait
pas.
Elargir
les domaines de recherche
Nous
venons de voir comment la conjugaison de deux approches
au départ radicalement différentes, celle
de l'intelligence artificielle répartie et
celle de la clinique, ont déjà permis et permettront
mieux encore dans l'avenir de cerner ce phénomène
encore très évanescent de l'esprit.
Mais nous pensons qu'il faudrait sans attendre élargir
les recherches en intégrant deux autres domaines
peu encore ou insuffisamment explorés par ceux qui
sont « à la recherche de l'esprit »,
sous ses formes normales ou pathologiques. Le premier déjà
cité ci-dessus, concerne l'utilisation des
technologies d'imagerie cérébrale et
d'exploration non invasive du cerveau. Le second,
qui l'est beaucoup moins, consiste à faire
appel à la biologie évolutionnaire pour comprendre
comment les bases neurales servant de support aux activités
cognitives se sont mises en place tout au long de l'évolution
et comment ces mêmes bases neurales se sont trouvées
chez l'homme profondément modifiées
par l'usage de plus en plus poussé des outils
techniques.
En
ce qui concerne l'imagerie cérébrale
fonctionnelle, la difficulté tient au champ d'observation
encore très étroit qu'elle permet à
chaque cas et à la lourdeur de l'appareillage
d'instrumentation qu'elle exige, tant pour le
praticien que pour le patient – sans mentionner le
coût des opérations. Ce ne sont que des aires
réduites qui peuvent être observées.
Elles intéressent en général le cerveau
superficiel, c'est-à-dire les couches supérieures
du cortex, et ne dépassent pas quelques millimètres
carrés de surface. Changer les hypothèses
de départ oblige à modifier tout l'appareillage
expérimental. Les comparaisons d'un individu
à l'autre sont par ailleurs très difficiles.
Cependant les enseignements de ces techniques d'observations
sont si grands, comme le montrent les travaux des neuroscientifiques
français que nous avons référencés
sur ce site, Stanislas Dehaene, Lionel Naccache et leur
père spirituel Jean-Pierre Changeux, que l'enthousiasme
pour ces méthodes demeurent très grand.
De
plus, pour différentes raisons tenant en partie aux
investissements de recherche conduits dans le domaine de
la défense, les différentes technologies actuellement
utilisées ne cesseront pas de se perfectionner. Dans
certains cas, elles pourront être combinées
pour mieux s'expliciter respectivement. Il n'est
pas exclu qu'assez vite, ce soient des images du cerveau
entier en action qui puissent être obtenues. Un autre
point important est à souligner. L'imagerie
cérébrale ne se limite pas à l'observation
du système nerveux humain. Elle peut être appliquée
à divers animaux, y compris de petite taille, tels
des oiseaux. On mesure la richesse des images en mouvement
qui pourront ainsi être obtenues. Mais on voit aussi
la nécessité de disposer de modèles
théoriques de plus en plus ambitieux et diversifiés
permettant de les interpréter ou de suggérer
de nouvelles situations observationnelles. C'est la
raison pour laquelle nous évoquons là une
3e voie très fructueuse dans l'effort gigantesque
qu'impose la compréhension et la simulation
de l'esprit.
Ajoutons
y une 4e voie, qui là aussi nécessiterait
de meilleurs dialogues entre praticiens de disciplines différentes.
Il s'agit de celle de la biologie évolutionnaire,
notamment lorsqu'elle s'efforce de montrer les
évolutions génétiques et phénotypiques
qui ont affecté les différentes espèces
utilisant un appareil nerveux central et un cerveau comme
arme dans la compétition darwinienne. Des travaux
tels ceux, bien connus, de Gerald M. Edelman 6) du neuroscientifique
américain Michael Gazzaniga 7) ou de Stanislas Dehaene
8) montrent bien comment, au long de l'évolution,
se sont précisées les bases neurales nécessaires
à la cognition caractéristique de l'homo
sapiens moderne. Ils servent aussi à comprendre les
raisons des éventuels dysfonctionnement.
Les
neuroscientifiques tels que ceux cités ici ne s'appesantissent
cependant pas beaucoup sur les processus ayant permis l'évolution
des génomes des espèces considérées,
sur le mode darwinien de la mutation sélection. Ils
considèrent comme des données l'apparition
de gènes ou groupes de gènes tels que le FOXP2
dit (à tort) de la parole. Cela ne permet pas de
rechercher les raisons pour lesquelles certaines fonctionnalités
ou certains dysfonctionnements du cerveau, affectant les
performances de l'esprit, sont apparus récemment
et continuent même à apparaître ou se
développer aujourd'hui. C'est pour préciser
ces points cruciaux qu'il faut selon nous faire appel,
dans l'approche pluridisciplinaire recherchée
par le docteur Marchais, à la théorie toute
récente de l'ontophylogenèse présentée
par le biologiste français Jean-Jacques Kupiec, que
nous avons plusieurs fois analysée sur ce site. Cette
théorie montre que les organismes ou phénotypes
évoluent en permanence sous l'influence de
la compétition darwinienne et que ces évolutions
peuvent très vite s'inscrire dans les génomes,
sans attendre d'hypothétiques mutations au
hasard. Les gènes ou portions d'ADN responsables
de l'organisation des neurones en sont évidemment
affectés, ainsi que les performances des cerveaux
correspondants.
Nous
avons nous-mêmes proposé, comme le résume
un article publié également
dans ce numéro, que les contraintes évolutives
auxquelles doivent s'adapter, de façon aléatoire,
les humains modernes et leurs cerveaux comprennent la nécessaire
cohabitation avec des outils et techniques de plus en plus
complexes et invasifs. L'home sapiens « augmenté
» qui en résulte est donc déjà
affecté de comportements psychiques différents
de ceux des générations précédentes.
Ils présentent des formes de dysfonctionnement, addictions,
manies spécifiques découlant de l'usage et de
l'abus de ces technologies. Le psychiatre ou le psychanalyste
d'aujourd'hui, ne peuvent donc selon nous faire l'abstraction
du fait que le patient n'est plus celui que considérait
la clinique il y a seulement quelques décennies. C'est
le représentant d'une nouvelle espèce que nous
avons nommé anthropotechnique. Le générateur
de pensée artificielles proposé par Alain Cardon
pourra peut-être alors permettre de mieux comprendre
les ressorts profonds de cet être hybride, dont le «
techno-esprit » est encore largement méconnu.
On pourrait être tenté d'avancer que son mode
de fonctionnement par défaut (c'est-à-dire standard)
sera celui de l' "hallucination technologicomorphe",
source continue de progrès mais aussi de grands risques.
Notes
(1) DSM. Voir wikipedia Diagnostic and Statistical Manual
- Revision 4 http://fr.wikipedia.org/wiki/DSM-IV#cite_note-2
* Sur la critique du DSM, voir
http://pharmacritique.20minutes-blogs.fr/conflits-d-interets-en-psychiatrie-dsm/
(2) Histoire de la psychiatrie française. Voir
http://psychiatrie.histoire.free.fr/psyhist/gene.htm#chrono
(3) Pierre Marchais. L'esprit. Essai sur l'unité
paradoxale des flux énergétiques de la dynamique
psychique. .L'Harmattan, 2009
(4) L'imagerie cérébrale (structurelle et fonctionnelle)
et ses différents outils : Voir wikipedia
http://fr.wikipedia.org/wiki/Imagerie_c%C3%A9r%C3%A9brale
Concernant l'imagerie fonctionnelle, ces outils sont
l'IRM(f), la TEP, l'EEG et la MEG.
(5) Alain Cardon. Site. www.alaincardon.net
(6) Voir notamment, en français, Gerald M. Edelman,
Biologie de la conscience, Odile Jacob 2008, dont nous rendrons
compte prochainement.
(7) Voir Michaël Gazzaniga Human - The Science behind
what makes us unique,
Harper Collins – 2008 et notre présentation
http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2008/sept/human.html
(8) Voir Stanislas Dehaene. Les neurones de la lecture,
Odile Jacob 2008, et notre recension
http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2008/jan/neuroneslecture.html
PS
au 29/11/2009. Pierre Marchais nous écrit,
en réaction à cet article:
"Je viens de prendre connaissance
de votre article qui me paraît excellent. Son titre
en forme de question est d'ailleurs remarquablement illustré
par votre très belle photo qui apporte une réponse
vraiment significative.
Cette
représentation transcende effectivement la seule
vision immédiate d'une automobile par ses intégrations
implicites. L'esprit perceptible des concepteurs est
là avec tout ce qu'il comporte de beauté,
de rationalité, de créativité, de puissance
évoquée au sein de la souplesse des formes.
Toutefois, si la dimension esthétique et les innombrables
réflexions et sensations sous-jacentes sont bien
présentes, l'éthique en est évidemment
absente ou cachée... Et même si l'on
voulait ajouter un commentaire pour l'introduire,
il y manquerait encore sa force motrice !
C'est
d'ailleurs, cette dimension qui semble avoir conduit
notre ami Alain Cardon a abandonner son projet initial,
comme il vient de vous l'écrire.
De
ce fait, évoquer nos travaux en commun devrait signaler
le mode d'approche ago-antagoniste (indiquée dans
ma préface) pour tenir compte de la dimension spirituelle
(sans avoir à trancher, cette dernière ne
peut pas ne pas être évoquée, comme
vous l'avez d'ailleurs indiqué). Comme
vous n'avez pas eu connaissance de ma version clinique
concernant les transcriptions informatiques des troubles
mentaux, il est tout à fait normal que votre article
n'ait pas eu à en signaler les effets.
J'ai
particulièrement retenu votre idée d'une
pensée modifiée par les techniques contemporaines
qui posera le problème de savoir jusqu'où
peut agir cette modification.
Soyez
assuré de l'intérêt majeur que je porte
à vos réflexions et veuillez croire, chers
Messieurs, à l'assurance de mes meilleurs sentiments."
Il
va sans dire que nous comptons poursuivre avec le docteur
Marchais, Alain Cardon et tous ceux de nos lecteurs qui s'intéressent
à cette question, l'approfondissement des questions
évoquées. AI