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Grippe.
Se faire vacciner ou non. Qui prend la décision
?
par Jean-Paul Baquiast 12/12/2009
Je
me crois libre de choisir de me faire vacciner ou non
contre la grippe. Or, ce sont peut-être d'autres
agents qui choisissent pour moi, mais pas ceux que j'imagine
en lisant les campagnes de presse sur Internet.
Confrontés
à l'actuelle pandémie de grippe AH1N1,
les divers gouvernements et l'OMS ont décidé
fin 2009 de laisser chacun libre de choisir de se faire
vacciner ou non. Plusieurs raisons sont avancées
pour justifier ce choix : le fait que la grippe soit
relativement bénigne et n'impose donc pas des
mesures préventives contraignantes, notamment
en terme de vaccination. Il s'agit aussi de la difficulté,
même dans les pays bien préparés,
à fournir immédiatement les millions de
doses individuelles qui seraient nécessaires
en cas d'obligation à se faire vacciner. On fait
aussi valoir que les autorités ne souhaitent
pas affronter les peurs viscérales des populations
face à l'acte vaccinal, même si les effets
secondaires dangereux de celui-ci sont extrêmement
rares.
Il
s'en suit cependant que l'on se trouve dans
une situation fréquente en évolution,
où les individus sont conduits à choisir
entre l'altruisme et l'égoïsme.
Les altruistes se dévouent, éventuellement
à leurs risques et périls, laissant ainsi
les égoïstes profiter de la sécurité
relative résultant du dévouement des altruistes.
Accepter de se faire vacciner contre la grippe, avec
les sujétions et les éventuels risques
que cela suppose, est présenté par les
autorités de santé comme un choix à
la fois égoïste (on se protège) mais
aussi et surtout altruiste (on protège les autres
en limitant les risques de propagation du virus). Ne
pas se faire vacciner est au contraire totalement égoïste.
On compte sur la vaccination des autres pour diminuer
les risques que l'on pourrait courir soi-même,
non seulement risques vaccinaux mais aussi risques d'attraper
la grippe. Reste cependant une faible probabilité
de contamination, que l'égoïste accepte
pour son compte, se complaisant apparemment à
vivre des situations à risques. .
Cette
situation est proche de celle étudiée
par la théorie des jeux sous le nom de Dilemme
du prisonnier. Deux prisonniers suspectés d'un
crime ont à choisir entre coopérer avec
la justice (plaider coupable dans le système
judiciaire américain) ou ne pas coopérer
et se déclarer innocent, obligeant la police
à rechercher le coupable. Celui qui coopère
en plaidant coupable n'est puni que de 2 ans de
prison, mais celui n'ayant pas coopéré,
innocent ou pas, est condamné à 6 ans.
Si tous les deux plaident coupables, ils n'obtiennent
que 4 ans de prison. Si tous les deux se déclarent
innocents, ils sont tous deux libérés.
Aucun prisonnier n'est averti de la décision
prise par l'autre. Chacun sera tenté de
plaider innocent, mais si l'autre plaide coupable,
il se retrouvera condamné au maximum. Il pourra
donc avoir intérêt à plaider coupable,
pour diminuer sa condamnation.
Dans
le cas des campagnes de vaccination, il semble que les
individus se répartissent avec une certaine constance
entre ceux qui se font vacciner, à la fois pour
leur bien et pour celui des autres, et ceux qui courent
le risque de ne pas se faire vacciner en espérant
que la vaccination des autres minorera leurs propres
risques. Les premiers sont indéniablement des
altruistes. Même s'ils estiment agir dans
leur propre intérêt, ils ne veulent pas
faire courir à la collectivité les risques
qu'égoïstement ils accepteraient pour
eux-mêmes. On pourrait penser que les choix dans
un sens ou dans l'autre sont aléatoires,
ou dépendent de circonstances chaque fois différentes
: sévérité de l'épidémie,
facilité d'accéder aux vaccins,
risques vaccinaux, information donnée au public
par les autorités de santé, etc.
La coopération entre bactéries
Il
n'en est peut-être rien. Des études menées
sur des populations de bactéries soumises à
des stress collectifs montrent qu'en fait, des déterminismes
dont les causes sont encore mal identifiées conduisent
à des répartitions stables entre altruistes
et égoïstes.
Mais en quoi, nous dira-t-on, des bactéries pourraient-elles
faire preuve de qualités que l'on pourrait croire
réservées à des espèces
supérieures ?
Des chercheurs américains et israéliens
se sont livrés à des analyses complexes
portant sur des colonies de milliards de bacilles subtils,
bactéries très communes. Ils ont montré
que les bactéries individuelles, face au risque
pesant sur une de ces colonies du fait d'une diminution
des ressources, ont le choix entre deux attitudes, l'altruiste
et l'égoïste. Les bactéries altruistes
choisissent de sporuler (créer un spore, espèce
d'oeuf comportant l'ADN de la mère et capable
de résister longtemps en attente de conditions
meilleures). Mais de ce fait, en tant qu'individus,
elles se suicident et leurs restes sont dispersés
dans le milieu où vit la colonie, au profit des
autres.
Cependant
un petit nombre de bactéries peuvent faire un
choix contraire, un choix égoïste consistant
à survivre en adoptant un mode de vie au ralenti
- dit état de compétence intermédiaire
(competence intermediate state) - dans lequel
une modification de la perméabilité de
leur membrane leur permet d'absorber les résidus
nutritifs provenant de la mort des bactéries
altruistes, en attendant que le milieu redevienne favorable.
Ainsi, en tant qu'individus, elles réussissent
à faire face à la crise, en profitant
du sacrifice de leurs voisines. Mais le nombre des bactéries
faisant ce choix égoïste est nécessairement
réduit, puisqu'il est limité par le nombre
des bactéries s'étant sacrifiées.
On
ajoutera que les bactéries ne se précipitent
pas pour faire tel ou tel choix. Elles prennent le temps
d'informer leurs voisines. Ainsi les égoïstes
ne procèdent pas de façon clandestine
(en trichant), mais de façon ouverte. La colonie
peut donc adopter un comportement globalement aussi
rationnel que possible, face à des conditions
d'environnement changeantes.
On
se demandera pourquoi l'ensemble de la population de
bactéries ne fait pas un choix commun à
tous les individus, soit sporuler soit tenter de survivre.
Pour une raison très simple : un tel choix minorerait
les chances de survie de la colonie. Si toutes les bactéries
sporulaient, la population ne pourrait pas profiter
rapidement d'un éventuel retour des conditions
favorables. La «germination» d'une spore
demande plus de temps et des conditions plus favorables
que n'en a besoin une bactérie en état
de latence pour se réactiver. Mais à l'inverse,
si toutes les bactéries décidaient de
se mettre en état de compétence intermédiaire
et si les conditions favorables ne se rétablissaient
pas, la colonie risquerait de disparaître sans
avoir produit de spores, c'est-à-dire sans espoir
de descendance capable de transmettre ses gènes.
Les contraintes de l'évolution darwinienne ont
donc favorisé, depuis sans doute des milliards
d'années, une solution hautement rationnelle
et morale.
Dans
une population humaine soumise à de telles contraintes,
on pourrait concevoir que les choix vitaux auxquels
les individus seraient confrontés, entre :
- accepter de mourir pour permettre la survie de quelques-uns
en laissant ses provisions à la communauté,
ou-
tenter de survivre en profitant des provisions des altruistes
mais en courant le risque de ne pas le moment venu disposer
de provisions suffisantes,
feraient
l'objet de délibérations mettant en oeuvre
les ressources morales les plus élevées
ou les calculs d'intérêt les plus savants.
Mais peut-être serait-on surpris de constater
que, comme chez les bactéries étudiées
par les équipes précitées, de tels
choix seraient de facto déterminés par
des communications chimiques inconscientes entre individus
du groupe, déclenchant des réseaux complexes
de gènes et de protéines qui se livreraient
à l'équivalent de la théorie des
jeux. Il en résulterait que la répartition
entre les altruistes et les égoïstes ne
découlerait pas de la bonne volonté ou
du désir de survivre de chacun, mais d'échanges
entre effecteurs chimiques et activateurs de gènes
définissant au cas par cas la solution, certes
probabiliste, mais aussi adéquate que possible
grâce à laquelle seraient maximisées
les chances de survie de la population.
Nous
laisserons nos lecteurs philosophes méditer à
partir de ce cas sur les différences distinguant
les colonies humaines des colonies bactériennes...
Source
Proceedings
of the National Academy of Sciences, University
of California, San Diego's Center for Theoretical Biological
Physics et Tel Aviv University en Israel.
http://www.physorg.com/news179521562.html
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