Technologies et politique
La
censure sur Internet. Nouvelles et bienveillantes perspectives
par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin - 06/12/2009
Beaucoup
d'utilisateurs de l'Internet s'inquiètent de
voir se développer chaque jour l'emprise de Google
au sein de la société dite de l'information,
elle-même supposée il y a quelques années
promouvoir un espace illimité de liberté.
Mais peut-être trouvera-t-on un jour que Google
n'était pas aussi dangereux que d'autres initiatives
directement conçues par des gouvernements ou
des religions pour combattre la liberté de s'informer
et de s'exprimer sur Internet.
Google
fait peur, non sans raisons. Sa volonté implicite
de numériser tous les écrits existants,
à commencer par ceux des grandes bibliothèques,
laisse craindre qu'un jour il fixe lui-même les
modalités d'accès à ces contenus,
soit pour des raisons commerciales, soit pour des raisons
politiques. Comme des alternatives concurrentes sérieuses
n'auront pas été encouragées, les
usagers seront bien obligés d'en passer par ses
exigences. Mais Google fait aussi peur en raison de
la puissance des systèmes de référencement
et de recherche qu'il offre à tout usager d'un
ordinateur en ligne. La plupart des systèmes
d'exploitation s'ouvrent dorénavant sur une page
d'accueil Google. Pourquoi chercher ailleurs d'autres
sources ? Par ailleurs et surtout, il n'existe pas de
limites théoriques à la mise en mémoire
des écrits de chacun, fussent les e-mails les
plus anodins. Il est donc toujours possible de retrouver
très rapidement, grâce à ces moteurs
et serveurs associés, l'opinion que tel citoyen,
par exemple, a pu tel jour faire connaître par
mail, SMS voire Twitter, à l'intention d'un de
ses correspondants, que ce soit sur un point futile
ou hautement sensible.
Internet
est ainsi conçu... D'ailleurs aucun de ceux qui
l'utilisent couramment, à titre professionnel
ou privé, ne s'imagine que les messages qu'il
confie au réseau puissent rester confidentiel.
On sait depuis longtemps, notamment, que 8 des grands
routeurs sur 10 chargés de l'interconnexion des
messages entre émetteurs-récepteurs sont
sous le contrôle du Pentagone, aux Etats-Unis.
La CIA, la NSA et nombre d'autres agences d'information-désinformation
peuvent parfaitement connaître, si elles le souhaitent,
ce que raconte tout un chacun. Plus grave, ces agences
ou des gouvernements amis peuvent très bien implanter
des fichiers à contenus délictueux dans
les ordinateurs de personnes qu'elles veulent faire
chanter, à l'insu de ces dernières.
Le
fait que Google ajoute à ces réseaux de
police et de renseignement des moyens supplémentaires
pouvant lui donner une clientèle captive sur
laquelle il pourra prélever différents
droits commerciaux n'inquiète donc pas beaucoup
la plupart des usagers de l'Internet. De toutes façons,
la loi des grands nombres rassure. Le raisonnement que
font les utilisateurs est simple : il y a peu de probabilités
pour que, sur des centaines de millions, bientôt
des milliards d'internautes, un utilisateur individuel
lambda se retrouve victime d'une atteinte aux libertés,
pour raisons politiques ou commerciales... ceci tout
au moins dans les Etats dits de droit (pour peu qu'ils
le restent).
Il
n'en est pas tout à fait de même dans les
Etats où des gouvernements «autoritaires»
s'efforcent de contrôler l'information et l'expression
sur Internet. C'est le cas par exemple de la Chine,
de la Birmanie, dans une bien moindre mesure la Russie
ou d'autres. Ces gouvernements ont d'ailleurs bénéficié
de la complicité d'entreprises comme Google,
Microsoft, et Yahoo ! qui ont accepté de leur
livrer des solutions permettant d'exercer la censure
ou la répression jugées utiles au maintien
de la moralité publique dans leur sphère
d'influence. Les recherches à partir de mots-clefs
tels que «démocratie» ou «droits
de l'homme» y sont, parait-il, assez stériles.
Mais l'étanchéité des systèmes
de contrôle n'est pas parfaite. Beaucoup de citoyens
de ces pays, sans être en rien des dissidents,
mais seulement des personnes désireuses de respirer
un peu d'air frais, passent à travers les mailles.
Et
l'Europe ?
Si
en Europe les contrôles sur l'Internet exercés
par les services officiels (armée, police, sécurité
civile) sont relativement encadrés, si par ailleurs
Google ou d'autres moteurs de son espèce se tiennent
pour le moment relativement à carreau, il n'en
sera vite plus de même au sein de communautés
culturelles ou religieuses désirant enfermer
non seulement leurs ressortissants avérés
mais les populations en général dans des
critères d'appartenance qu'elles définiront
au mieux de leurs volontés d'expansion. Le danger
menace, aux frontières de l'Europe sinon en Europe
même. C'est ainsi que les observateurs des usages
de l'Internet viennent de découvrir la mise en
place de moteurs de recherche visant à être
compatibles avec la charia. Les Européens ne
pourront pas s'en étonner, puisque, dans un autre
domaine, ils font tout ce qu'ils peuvent pour encourager
en Europe la finance islamique, charia-compatible.
Un
moteur de recherche basé en Hollande, ImHalal.com,
se présente comme responsable de la protection
de la sensibilité des Musulmans en filtrant tout
ce qui est considéré comme «haram»,
c'est-à-dire interdit par l'Islam. Différents
niveaux de filtrage sont définis, allant de la
mise en garde jusqu'à l'impossibilité
d'accéder aux sites incriminés. On peut
penser que les croyants désireux de s'affranchir
de ces mises en garde iront chercher l'information ailleurs,
sur Google par exemple. Mais c'est faire trop confiance
à leur indépendance d'esprit. Le fait
qu'un contenu sera présenté comme haram
rique fort de créer un sentiment plus ou moins
fort de culpabilité chez l'utilisateur tenté
de s'affranchir de l'interdiction. Il préférera
s'abstenir, même si aucun contrôle policier
n'est mis en place pour renforcer l'interdiction. C'est
ce que l'on nomme "intérioriser un interdit".
Mais
il y a pire dorénavant. Certains décideurs
politiques turcs semblent décidés à
installer en Turquie, et plus généralement
dans le monde musulman, une censure préalable
du type de celle que la Chine peine à imposer
aux Google et autres Microsoft. Un certain Tayfun Acarer,
président du BTK, une sorte d'Agence compétente
en matière de technologies de l'information et
de la communication (Information Technologies and
Communication Board), fait développer un
moteur de recherche turc qui devrait être lancé
en 2010. Ce moteur sera doté (bel exemple d'hypocrisie
du langage de bois) d'un «meilleur jugement éditorial»
que Google. On reproche à celui-ci comme à
ses concurrents d'être «parfois sourds aux
sensibilités des populations». Autrement
dit, il ne permettra pas l'accès aux thèmes
et contenus que tel ou tel docteur de la loi jugera
susceptible d'offenser les esprits des croyants.
Mais
Tayfun Acarer ne s'arrêtera pas en si bon chemin.
Il vient d'annoncer le lancement d'un autre projet,
nommé «Anaposta». Il ne s'agit plus
seulement là de filtrer les accès aux
sites non musulmans. Le projet est infiniment plus dangereux.
Sous couvert de lutte contre la "fracture numérique",
il consistera à doter chacun des 70 millions
de citoyens turcs d'un compte e-mail crédité
de 10 gigabits de mémoire. Chaque nouveau-né
disposera à vie d'une adresse internet inscrite
sur sa carte d'identité (certains mauvais esprits
avaient suggéré de la lui tatouer sur
le poignet). «Ainsi se mettra en place progressivement
un «réseau mobile», «mobile
network» rendant «inutile» la connection
aux réseaux Google, Yahoo ! Gmail ou autres réseaux
sociaux». De cette façon, on le conçoit,
même si Acarer reste discret sur ce point, le
gouvernement turc et les autorités islamiques
pourront contrôler en temps réel les flux
échangés entre les heureux citoyens connectés
à ce réseau. Ce monitoring (ajoutons-le
pour notre part) pourrait être très facilité
dans l'avenir par de puissants systèmes d'intelligence
artificielle adaptative tels que ceux que notre ami
Alain
Cardon se refuse désormais de développer.
Comment
les citoyens turcs réagiront-ils à ces
bienveillantes initiatives ? Mystère...
En attendant, nous pouvons évidemment nous demander
si la Turquie, s'orientant dans de telles directions,
a bien sa place dans l'Union européenne. Mais
ne pavoisons pas trop. Comme indiqué plus haut,
le ver est déjà dans le fruit chez nous,
non seulement parce que des citoyens européens
de confession musulmane pourraient se croire obligés
d'entrer dans le système Anaposta, mais parce
que nos propres gouvernements ne resteront pas longtemps
en reste, si nous n'y prenons pas garde 1).
Note
1) Voir un article significatif provenant du député
UMP Jacques Myard
http://www.lepost.fr/article/2009/12/17/1845586_pour-le-depute-ump-jacques-myard-il-faut-nationaliser-internet-comme-les-chinois-l-ont-fait.html
Pour
en savoir plus
Sur
Im Halal, le moteur de recherche islamique, voir http://www.ilhalal.com
Sur
Anaposta, voir
http://thenextweb.com/europe/2009/11/28/turkey-give-70-million-citizens-email-address-search-engine/
Voir
aussi pour les turcophones
http://www.bugun.com.tr/haber-detay/85143-e-posta-adresi-nufus-cuzdaninda-gundem-haberi.aspx
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