Retour
au sommaire
Automates
Intelligents s'enrichit du logiciel
Alexandria.
Double-cliquez sur chaque mot de cette page et s'afficheront
alors définitions, synonymes et expressions
constituées de ce mot. Une fenêtre déroulante
permet aussi d'accéder à la définition
du mot dans une autre langue (22 langues sont disponibles,
dont le Japonais). |
Article
Introduction
à l'anthropotechnique
par Jean-Paul Baquiast, 27/10/2009
Dans
un livre à paraître très prochainement,
Le Paradoxe du Sapiens, préfacé par
Jean-Jacques Kupiec (Jean-Paul Bayol éditions), j’essaye
de répondre à une question qui nous concerne
tous : pourquoi les humains, capables de réalisations
extraordinaires dans tous les domaines, se montrent-ils
incapables de prévenir les très probables
catastrophes environnementales futures ? La faute en est-elle
au développement devenu incontrôlable des technologies
? Est-ce au contraire que l’homme serait resté
en profondeur ce qu’étaient sans doute ses
lointains ancêtres : des chasseurs-cueilleurs prédateurs
et belliqueux ?
C’est dans le cadre de cette angoissante question
du futur que nos sociétés, notamment en Europe,
s’interrogent sur la pertinence de la technocratie
ou au contraire du capitalisme financier pour organiser
le développement des technologies, y compris en ce
qui concerne la biologie et les neurosciences. La généralisation
de l’artificialisation, sous forme de biologie synthétique
ou d’intelligence artificielle, l’une et l’autre
de plus en plus autonomes, fait peur. Faut-il et comment
réglementer ?
Dans Le Paradoxe du Sapiens, j’essaye d'aborder
la question autrement. J’y raconte, avec je l’espère
des arguments scientifiques solides, une histoire extraordinaire
: comment des générations de primates étroitement
associés à des outils ont depuis quelques
2 millions d’années pris possession de la Terre
en la transformant radicalement. L’histoire se poursuit
et s’accélère aujourd’hui, avec
précisément l’artificialisation croissante
des outils et des corps vivants.
De quoi s’agit-il ? Dès que quelques primates
isolés dans la faune africaine de l’extrême
fin du miocène ont appris par hasard à utiliser
des objets et forces du monde matériel et du monde
biologique comme outils, ils ont engagé un cycle
de transformations qui se poursuit et s’amplifie de
plus en plus aujourd’hui. Une véritable co-évolution
s’est mise en place. L’évolution accélérée
des outils a provoqué une évolution plus lente
mais tout aussi profonde de leurs utilisateurs. Associés
aux technologies, les hominiens primitifs sont devenus des
humains modernes, profondément transformés
par elles. Ils ont ce faisant bouleversé les équilibres
naturels. Aujourd’hui les technologies continuent
à évoluer de plus en plus vite, entraînant
des modifications continues des sociétés et
des individus, y compris au plan biologique. Plus gravement,
ce sont comme on le sait dorénavant les écosystèmes
qui sont impliqués, ce qui entraîne notamment
la destruction massive des espèces actuelles.
L’opinion éclairée a pris généralement
conscience de cette évolution et s’en effraie.
Elle est donc à la recherche de solutions les unes
sérieuses, relevant de la science, les autres plus
ou moins farfelues, proches souvent de l’illusionnisme
délibéré. Mais pour que ces solutions
puissent être efficaces, elles devraient reposer sur
une analyse pertinente de la nature et des causes du problème
à résoudre. Ce n’est pas encore le cas,
même chez les scientifiques et philosophes des sciences.
Je pense pour ma part que la co-évolution symbiotique
des vivants et des techniques, évoquée ci-dessus,
est généralement mal comprise. On perçoit
bien l’évolution des techniques mais très
mal celle des corps et des cerveaux qui se déroule
en association. De plus, avec l’illusion que l’intelligence
humaine (éventuellement renforcée de la morale)
est potentiellement toute puissante, on se refuse à
voir que cette co-évolution relève de la logique
darwinienne stricte, résumée par le principe
du hasard et de la sélection. Elle n’est pas
complètement prévisible et est moins encore
contrôlable par la raison. Les facteurs en cause,
dont d’ailleurs beaucoup nous échappent, obéissent
à des lois que la science n’identifie, quand
elle le fait, qu’avec retard.
Ceci ne veut pas dire que la raison, la morale et plus généralement
les politiques publiques n’aient pas d’influence
sur les transformations du monde. Tout ce qui relève
de l’action culturelle (idées nouvelles, projets
de réformes, contestations diverses) entraîne
des conséquences. Manifestons, manifestons, il en
restera toujours quelque chose. Il serait irresponsable
de « désespérer Billancourt »
(Sartre) en prétendant que le volontarisme n’a
pas d’effets.
Mais d’abord, il n’existe pas en nous d’homoncule
volontariste capable de décider dans quel sens manifester.
Si nous le faisons, c’est parce que le besoin en a
émergé depuis longtemps dans les corps physiques
et dans les corps sociaux et qu’il emprunte nos voix
pour se faire entendre. De plus l’influence de nos
discours et de nos actions est contrebalancée en
permanence par de nouveaux phénomènes hors
de notre portée directe, souvent provoqués
par nous et surgissant de façon imprévue.
Nul malheureusement n’a signalé l’apparition
d’un « cerveau global » capable de produire
des représentations du monde et de son évolution
susceptibles d’aider à mieux maîtriser
les processus évolutionnaires qui nous impliquent
tous.
En tant que darwinien se voulant orthodoxe, je ne prétends
pas prévoir l’avenir. Un effondrement des civilisations
telles que nous les connaissons peut très bien survenir
à échéance de quelques décennies.
A l’inverse, avec le développement des technologies
de la communication intelligente, ce que l’on nomme
parfois une hyper-science pourrait peut-être se développer.
Elle renforcerait, au profit d’humains de plus en
plus « augmentés », biologiquement et
intellectuellement, les capacités d’action
collective rationnelles encore trop dispersées. Cette
hyper-science commencera par accumuler, loin des barrières
disciplinaires et des enjeux de pouvoir, le plus grand nombre
de descriptions subjectives du monde, provenant du plus
grand nombre d’observateurs et du plus grand nombre
d’instruments.
Ce sera peut-être alors là un des nouveaux
paradoxes de l’Homo sapiens de demain, associé
aux sciences et technologies du futur, s’il survit
aux crises actuelles : devenir un hyper-sapiens étendu
à la partie du monde vivant qui aura survécu
aux déprédations actuelles. Mais ne rêvons
pas.
*
Le biologiste Jean-Jacques Kupiec, qui a bien voulu préfacer
mon livre, s’est fait connaître du monde scientifique
par une théorie profondément originale réintroduisant
le darwinisme à tous les niveaux de l’évolution
organique. Elle a été évoquée
plusieurs fois sur ce site.
Retour
au sommaire