Vers le site Automates Intelilgents
La Revue mensuelle n° 93
Robotique, vie artificielle, réalité virtuelle

Information, réflexion, discussion
logo admiroutes

Tous les numéros


Archives
(classement par rubriques)

Image animée
 Dans La Revue
 

Retour au sommaire

LIVRES EN BREF

Automates Intelligents s'enrichit du logiciel Alexandria.
Double-cliquez sur chaque mot de cette page et s'afficheront alors définitions, synonymes et expressions constituées de ce mot. Une fenêtre déroulante permet aussi d'accéder à la définition du mot dans une autre langue (22 langues sont disponibles, dont le Japonais).

Dans cette page, nous présentons en quelques lignes des ouvrages scientifiques éclairant les domaines abordés par notre revue. Jean-Paul Baquiast. Christophe Jacquemin

novembre-décembre 2008

"Les âmes de Verdun. La victoire de l'homme sur la ferraille". Philippe Grasset.
Jean-Paul Baquiast 22/11/2008

Ce bel ouvrage est présenté par l'éditeur comme un album photographique illustrant le champ de bataille de Verdun et des villages détruits alentours, tels qu'ils se présentent au visiteur d'aujourd'hui. C'est certainement cela, mais si cela n'était que cela, il ne se distinguerait pas de beaucoup d'autres ouvrages commémorant les lieux où s'affrontèrent, pendant la Première Guerre mondiale puis la Seconde, des armées venues du monde entier.

Si le livre est bien plus que cela, il le doit aux 200 pages véritablement visionnaires par lesquelles Philippe Grasset, l'auteur du texte écrit dont les images ne sont qu'un accompagnement visuel, a transcris les pensées inspirées par un pèlerinage sur ce site. Le caractère exceptionnel de Verdun devient évident pour qui comme lui savent enrichir une empathie quasi religieuse pour les morts par une connaissance vécue du destin actuel de la France et de l'Europe.

Il est totalement impossible de résumer ce texte, qu'il faut lire comme un long poème en prose mais aussi comme une chronique historique dédiée à un massacre effrayant, dont nul ne peut assurer qu'il n'en reverra pas d'autres, sous cette forme ou sous une autre, demain.

S'il fallait retenir deux idées fortes, empreintes d'émotions, qui se dégagent de ce texte, nous citerions la place donnée à l'homme face, comme l'indique le titre, à la ferraille, et celle donnée à la France dans un conflit où les historiens d'aujourd'hui ont tendance à oublier le rôle essentiel qu'elle a tenu.

En ce qui concerne les jeunes soldats français qui ont défendu la position plusieurs mois, dès la première journée de l'intense bombardement allemand, et sans céder un pouce de terrain, jusqu'au recul final de l'adversaire, il convient de s'interroger. A une époque où les chefs ne pouvaient pas faute de moyens de communication connaître le détail des positions, où les ordres de tenir ne parvenaient plus parce qu'assourdis par la mitraille, il a fallu que chaque soldat accepte de se faire tuer sur place pour protéger de l'envahisseur une terre martyrisée. Il a fallu qu'il la considère, ainsi qu'avait écrit Péguy avant la guerre comme s'il avait pressenti sa mort au combat, non seulement comme sa patrie mais comme sa mère.

Ce sentiment est bien connu. On le retrouve sous des formes différentes dans toutes les guerres, dans toutes les guérillas, face aux envahisseurs. Ceux qui s'intéressent aux neurosciences cherchent à retrouver dans les déterminismes génétiques les raisons de comportements aussi « irrationnels », au regard de l'intérêt de la survie. Or les exemples abondent, dans toutes les espèces animales, du fait que ce que l'on nomme l'altruisme conduit souvent les individus à se sacrifier pour le bien du groupe.

Mais les soldats de la Grande Guerre, notamment en France, n'obéissaient pas seulement à des contraintes primaires. Leur conduite était magnifiée par ce que les matérialistes eux-mêmes acceptent de nommer une spiritualité. Celle-ci, sous des formes différentes chez le jeune paysan peu lettré et l'intellectuel, permettait de donner une portée quasi mystique au sacrifice, sans laquelle celui-ci n'aurait sans doute pas été accepté. Là encore, les exemples de tels comportements abondent sous des formes différentes. Ce fut à grande échelle le cas en Russie soviétique lors de l'invasion allemande.

Il ne s'agit pas dans la plupart des cas de motivation d'ordre religieux, mais du fait que le cerveau des humains, bien mieux que celui des animaux même supérieurs, peut se dépasser, inconsciemment tout autant que consciemment, dans la représentation d'un passé et d'un futur donnant un sens au présent. Les neurosciences modernes l'ont bien compris, comme le montre l'ouvrage de Jean-Pierre Changeux 1). Elles ne s'enferment plus dans un réductionnisme matérialiste d'un autre temps. Elles montrent comment certaines aires neuronales, convenablement sollicitées, peuvent produire tous les sentiments et comportements « élevés » associés à la spiritualité.

Il n'y avait pas de neurobiologistes à Verdun, mais chacun d'entre nous pourrait facilement comprendre le message de ce que Philippe Grasset nomme « les âmes de Verdun ». Il suffit de se mettre, comme il a si bien su le faire, en communion imaginaire avec les lieux et le souvenir des faits terribles qui s'y sont déroulés. Chacun pourrait aussi, avec un peu de sensibilité, sentir encore ce que l'on pourrait nommer le message de ces âmes, qui ainsi, dirait-on, ne se sont pas « sacrifiées pour rien ».

Une ode à la France

Ce propos nous conduit à la seconde observation que nous inspire ce livre. Il est, même si l'auteur ne le dit pas expressément, une véritable ode à la France, la Grande Nation comme la nomment parfois certains historiens étrangers que n'aveugle pas l'américanisme. Dans cette « ode » fort éloignée des délires nationalistes inspirés d'hommes qui en 1940 n'eurent rien de plus pressé que collaborer, Philippe Grasset s'efforce de saisir ce qui demeure pour lui, en observateur attentif de la mondialisation et de la construction européenne, une constante dont beaucoup de nos voisins s'agacent.

Il existe une singularité française, faite de refus de céder aux conformismes idéologiques et économiques qui prospèrent dans un « Occident » américanisé. Elle est difficile à expliquer mais elle a jusqu'ici sans doute sauvé l'Europe toute entière de l'asservissement. De Gaulle l'avait bien exprimée, Chirac et Villepin plus modestement l'ont un moment illustrée. Aujourd'hui, à la surprise générale, Nicolas Sarkozy prénommé l' « américain », avant la crise, semble se draper dans ce qui demeure de cette singularité française pour y puiser une grandeur inattendue. Pourvu qu'il ne s'en débarrasse pas dans une pirouette toujours à craindre... pour se faire bien voir d'Obama, par exemple.

Philippe Grasset rappelle que, en 1914, c'était l'Allemagne industrielle triomphante, comme la vieille Angleterre assise sur son Empire et sa marine, qui aux yeux des observateurs extérieurs incarnaient les puissances montantes. L'Allemagne ne devait faire qu'une bouchée de la France. Pourtant celle-ci a tenu. Grâce à ses soldats, elle n'a pas cédé un pouce des territoires sur lesquelles à l'ouest les armées du monde s'étaient déployées. Certes les Anglais, puis plus tard les Américains, l'ont aidée à tenir, mais l'essentiel des destructions et des morts ont été de son côté.

Hélas, en juin 1940, la France s'est effondrée, pour des raisons qu'évidemment une méditation sur Verdun, ne permet pas d'expliquer. Mais le point que nous voudrions souligner est qu'aujourd'hui, après que De Gaulle ait sauvé l'honneur, après que la France se soit très courageusement engagée dans la réconciliation avec l'Allemagne et la construction européenne, quelque chose semble avoir survécu du vieil esprit français. Nous ne le mettons pas pour notre part du côté de ceux qui ont dit Non au projet de Traité constitutionnel mais du côté de ceux qui veulent construire, en dépit des obstacles, une puissance européenne où pourrait encore s'exprimer, à une toute autre échelle, l' « âme » irréductible de « ceux de Verdun », allemands et français désormais confondus.

Philippe Grasset, s'il nous permet de le dire, est l'un de ceux-là. Il consacre, comme le savent les lecteurs de plus en plus nombreux de ses sites éditoriaux, à commencer par l'indispensable DeDefensa, toutes ses ressources et toutes ses forces physiques et morales à faire encore vivre parmi nous l'esprit des défenseurs du fort de Douaumont. Qu'il en soit remercié.

1) Jean-Pierre Changeux, Du vrai, du beau, du bien, une nouvelle approche neuronale, Odile Jacob 2008

* Le site du livre et de l'éditeur: Editions Mols http://www.lesamesdeverdun.com/


"Main-basse sur le génome", Fredéric Dardel et Renaud Leblond, ed. Anne Carrière
Jean-Paul Baquiast 22/11/2008

Nous avons ici, présenté comme un thriller scientifique, l'extraordinaire aventure engagée par le Dr Craig Venter, que nos lecteurs connaissent bien. C'est lui qui a entrepris, entre autres décryptages appliquant la biologie moléculaire aux études génomiques, de séquencer le génome humain. L'opération devait rester unique en son genre et rapporter de fabuleux profits, mais elle a été rattrappée par le projet public Génome humain. Ce qui n'a pas empêché Craig Venter d'accumuler les succès scientifiques et commerciaux. On sait que dorénavant il cherche, à partir d'un yacht armé par ses soins, à mieux comprendre les origines de la vie dans les profondeurs marines. Sa société Celera Genomics poursuit aujourd'hui de fructueuses recherches en biotechnologies.

C'est triste à dire, mais il est certain qu'un personnage comme Craig Venter, quels que soient ses défauts, n'aura jamais pu percer en Europe, moins encore en France.

Celera https://www.celera.com/celera/about


"La Troisième Révolution énergétique", Anne Lauvergeon et Michel-H. Jamard. Plon
Jean-Paul Baquiast 12/11/2008

La question de l'avenir de l'énergie nucléaire dans l'avenir des approvisionnements énergétiques du monde semble dorénavant réglée : on ne pourra pas se passer de l'énergie nucléaire. Faut-il alors recommander la lecture d'un livre qui argumente en ce sens ? Ceci d'autant plus que ses auteurs sont étiquetés d'emblée comme représentants ce que l'on appelle le lobby nucléaire et qu'ils ontdéjà fort bien réussi à favoriser la diffusion de leur livre à travers une présence active dans les médias ? Est-il nécessaire, autrement dit, de lire un ouvrage dont les principaux arguments ont déjà été exposés ?

Nous le pensons, car le livre présente plusieurs intérêts. Le premier est la clarté de l'argumentation en faveur de cette source d'énergie. Les débats sur le nucléaire sont souvent obscurcis par le parti-pris des lobbies inverses, ceux des anti-nucléaires de toutes provenances et les réponses souvent maladroites de représentants de l'industrie. Anne Lauvergeon pour sa part se place résolument dans la perspective de la grande crise systémique qui se prépare, marquée non seulement par la raréfaction des combustibles fossiles mais par la lutte contre le réchauffement climatique. Elle note qu'après le remplacement du bois par le charbon, à partir de la seconde moitié du XVIIIe siècle, puis la généralisation du pétrole et de l'électricité au début du XXe, nous vivons une transition énergétique radicalement différente : Alors que les deux premières furent poussées par l'esprit de conquête - conquête de la planète, de ses espaces, de ses richesses, la révolution que nous allons vivre le sera par l'esprit de conservation.

Il est en effet devenu impossible de penser développement et croissance économique sans se soucier de la bonne gestion du patrimoine commun et de la lutte contre le réchauffement climatique. Cette croissance devra être "durable" et "équitable". Le livre rappelle que 2 milliards d'hommes n'ont pas accès à l'électricité, alors que l'augmentation de la population, qui passera de 6 à 9 milliards d'êtres humains en 2050, entraînera un doublement de la consommation d'énergie. Il invite à une sorte de révolution de la société, où ce ne sera plus une énergie comme le pétrole qui détermine les façons de vivre, mais le citoyen, qui doit "façonner un mode de vie propice à l'avènement d'une nouvelle donne énergétique.

Pour convaincre, le livre affronte les anti-nucléaires et plus généralement les partisans de la décroissance sur leur terrain. Il plaide non seulement pour le développement du nucléaire mais pour les économies d'énergies et les énergies renouvelables, éolien et solaire notamment. Dans le même temps, évidemment, il répond aux critiques directes faites au nucléaire. Les réacteurs sont fiables. L'uranium est en quantité suffisante et les centrales de " 4e génération ", qui pourraient se développer à l'échelle industrielle en 2040, consommeront 50 à 100 fois moins de combustibles tout en brûlant une grande partie de leurs déchets. Les déchets sont stockables et recyclables. Dans ce plaidoyer, Anne Lauvergeon n'insiste pas assez pensons nous sur les promesses de la fusion nucléaire, avec les premiers travaux qui commencent à Cadarache pour la réalisation du réacteur expérimental Iter. Il s'agira, sauf difficultés imprévues, d'une solution à 50 ans. Mais y travailler dès maintenant sera une source considérable d'acquisition de savoir-faire rapidement utilisables, notamment dans la réalisation de matériaux résistant aux neutrons rapides. Rappelons également qu'avec l'aéronautique, l'espace et le ferroviaire, il s'agit d'un des rares domaines où les Français disposent d'une compétence de tout premier plan international - sans doute la meilleure au monde dans le nucléaire. Voilà qui devrait faire réfléchir beaucoup de détracteurs.

Le livre aborde aussi les questions militaires. Les auteurs estiment que le risque sera limité. La technologie de l'EPR, le réacteur de troisième génération conçu par Areva et Siemens, offre selon eux les meilleures garanties de non-prolifération. Ceci dit, ils conviennent que de telles centrales ne peuvent pas être développées dans des pays instables ou techniquement incompétents, ne fut-ce que parce que les opérations indispensables de maintenance ne seraient pas entreprises. Ceci parait assez évident, mais le dire clairement met en évidence une réalité d'aujourd'hui, que le politiquement correct refuse d'admettre : de nombreux pays du monde ne sont pas en état d'aborder les nouvelles technologies, quelles qu'elles soient. Ils les laisseront dépérir ou en feront des usages dangereux. Ajoutons que, concernant les risques, beaucoup peuvent provenir d'une utilisation terroriste de technologies nucléaires de première génération, à la portée de tous aujourd'hui. Les pays développés ne devraient donc pas accepter de se priver des technologies du futur car de toutes façons, sans des mesures qui ont peu à voir avec la sûreté nucléaire mais tout à voir avec la sûreté générale, ils n'assureront pas leur sécurité.

Un enjeu européen

Les lobbies anti-nucléaires ne seront évidemment pas convaincus par la lecture du livre d'Anne Lauvergeon et Michel-H. Jamard. Ils continueront à défendre contre toute vraisemblance la sortie du nucléaire, notamment dans des pays comme l'Allemagne où ils détiennent des positions politiques solides. Ceci montre que le débat doit être non pas franco-français mais européen. L'Europe, globalement, peut-elle à la fois abandonner les énergies fossiles (ce que beaucoup de pays, notamment l'Allemagne où le charbon est solidement implanté, se refusent encore à faire) et résoudre les besoins en énergie (électricité et carburant) avec les seules énergies vertes et les économies d'énergie ? Nous pensons que cela est tout à fait possible, à condition de prendre le défi au sérieux. Il faut en faire une des principales sources de croissance économique et technologique pour le 21e siècle.

Nous avons montré dans un article récent que, sans mentionner les économies d'énergie indispensables par ailleurs, un très grand programme européen de sortie du pétrole faisant appel à tous les usages actuels et futurs de l'électricité pourrait résoudre la dépendance aux combustibles fossiles. Mais il devrait nécessairement inclure une part incontournable (autour de 20%) de production d'électricité nucléaire. Les ressources budgétaires nécessaires à de tels investissements (provenant notamment d'un allégement des factures pétrolières) devraient être réparties équitablement entre les différentes sources. Aucune ne sera bon marché, contrairement ce qu'affirment les défenseurs polémiques des énergies douces. Anne Lauvergeon et Michel-H. Jamard n'abordent pas véritablement cet aspect des choses. C'est un peu dommage. Si les citoyens au bon sens duquel ils veulent faire appel ne s'en saisissent pas directement, les débats resteront confus.

Ajoutons un dernier point. Implicitement, le livre postule que la production de l'électricité nucléaire comme sa distribution doivent rester dans des groupes publics où les Etats disposeront de la quasi-totalité du capital. Introduire des fonds d'investissement ou des entreprises capitalistes privées dans la gestion de ces enjeux de société majeur seraient – c'est nous qui le disons- une véritable trahison de l'intérêt collectif. Encore faudrait-il que les Etats ne se comportent pas, y compris en Europe, comme beaucoup de potentats de par le monde. La volonté (que semble conserver Nicolas Sarkozy) de faire entrer au capital d'Areva ou d'EDF des groupes de ses amis donnerait un très mauvais signal dont souffrirait l'ensemble des intérêts de la filière nucléaire en France et dans le monde.

Retour au sommaire