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Biblionet
Quand d'autres hommes peuplaient la Terre
Nouveaux regards sur nos origines
par Jean-Jacques Hublin
Flammarion 2008

présentation par Jean-Paul Baquiast
17/12/2008

NB: Nos articles précédents évoquant la préhistoire, notamment Paléoanthropologie de la conscience de soi , comportaient quelques menues approximations que le lecteur pourra redresser à la lecture du présent article et plus généralement de l'ouvrage de Jean-Jacques Hublin. JPB

Quand d'autres hommes peuplaient la Terre

Jean-Jacques HublinJean-Jacques Hublin est un spécialiste de l'évolution humaine. Après avoir eté directeur de recherche au CNRS, il a enseigné la paléontologie à l'Université de Bordeaux et aux Etats-Unis.

Il est actuellement directeur du département d'Evolution humaine qu'il a créé au prestigieux Institut d'anthropologie Max Planck de Leipzig, Allemagne

Pour en savoir plus
Page personnelle : http://www.eva.mpg.de/evolution/staff/hublin/index.htm

Introduction

Nos lecteurs ont sans doute remarqué que depuis quelques mois, nous présentons certains articles ou livres qui évoquent l'état des recherches en paléontologie et en paléoanthropologie. Ces disciplines, outre leur intérêt propre, sont indispensables pour comprendre l'origine des cerveaux et des capacités cognitives des hommes modernes, au regard de celles de leurs ancêtres et des animaux. Elles ont plus particulièrement l'intérêt d'éclairer ce tournant capital de l'évolution du monde biologique au cours duquel certaines espèces de primates, aujourd'hui réduites à une seule, Homo dit sapiens, se sont associées durablement à des objets du monde matériel dont elles ont fait des outils.

Nous avons ici nommé ces associations symbiotiques des "complexes anthropotechniques". Nous faisons l'hypothèse qu'il s'agit d'entités encore mal observées et mal comprises par les sciences modernes, notamment du fait qu'elles sont particulièrement intriquées et diverses. C'est pourquoi sont intéressantes les informations fournies par les anthropologues évolutionnistes relatives au tout début de leur naissance, présumée s'être produite il y a quelque 7 millions d'années, au moment de la divergence ayant séparé les ancêtres des hommes et les chimpanzés de l'époque.

Une autre raison, toute différente, doit nous rendre attentifs à l'évolution des connaissances concernant l'apparition des cultures reposant sur l'usage des outils et des langages «organisés» chez des espèces qui n'en possédaient que des rudiments. Des études de plus en plus nombreuses [que nous avons déjà mentionnées dans cette revue et sur lesquelles nous reviendrons] portent sur l'émergence des langages dans des populations de robots autonomes. Or elles soulèvent (étrangement, pour les profanes) la même question : comment des langages et autres comportements organisés peuvent-ils «émerger» dans des groupes dont les individus pris un à un n'en possèdent que les rudiments ? Les recherches encore trop rares menées sur ces sujets associent des chercheurs de nombreuses disciplines, dont des paléoanthropologues. On peut espérer que le rapprochement des recherches sur les robots et de celles sur les paléocultures humaines feront apparaître certaines lois de développement, encore ignorées aujourd'hui, qui pourraient servir à mieux comprendre l'évolution restant globalement mystérieuse des sociétés humaines modernes.

Il y a en effet urgence. Au XXIe siècle, avec l'arrivée de nouvelles technologies bien plus invasives et proliférantes que celles connues il y a seulement quelques années, un nouveau saut évolutif de grande ampleur, analogue à celui s'étant déroulé pendant les 7 millions d'années précédentes, semble en train de se produire. Ce phénomène est malheureusement mal étudié, notamment pour la raison indiquée ci-dessus : la mauvaise connaissance que nous avons de la façon dont des systèmes biologiques façonnés par des millions d'années d'évolution maîtrisent l'utilisation d'outils et de techniques dont ils viennent de découvrir les dynamiques transformationnelles. Aujourd'hui, un point de non retour (tipping point) semble atteint, concernant non seulement les déséquilibres climatiques et la disparition de la biodiversité, mais aussi l'organisation des génomes de très nombreuses espèces, notamment de l'espèce humaine. Autrement dit, des évolutions génétiques qui avaient demandé des millions d'années avant d'entraîner des effets visibles au niveau des phénotypes, pourront se produire en quelques décennies, sinon en quelques années, du fait des progrès du génie génétique.

Le livre

L'ouvrage récent que Jean-Jacques Hublin a consacré à l'étude des espèces humaines – il emploie le terme d' «hominines» – qui peuplaient la terre il y a quelques millions d'années, n'aborde pas ces questions, mais elle apporte des éclairages très intéressants, sur lesquels nous allons revenir. Indiquons d'emblée que le livre, présentée de façon très agréable, fait l'état le plus récent de recherches et discussions dont on sait qu'elles occupent le monde des préhistoriens et plus particulièrement des paléoanthropologues depuis bientôt deux siècles. La rareté des vestiges fossiles, quelques ambiguïtés dans l'interprétation des toutes récentes études des traces d'ADN recueillies, font que les débats demeurent vifs. Jean-Jacques Hublin n'hésite pas à prendre parti, jusqu'à contredire certaines affirmations relevant d'une approche politiquement correcte inspirée par diverses idéologies opposées. Il considère ainsi comme très vraisemblable que les sapiens ont éliminé les néanderthaliens de façon violente, tout du moins là où les hasard des mouvements de populations les ont mis en contact.

Aujourd'hui encore, certains paléoanthropologues répugnent à reconnaître la continuité observée entre les hommes modernes et les autres primates, voulant préserver le caractère unique qu'ils attribuent à l'espèce humaine (sans mentionner la remontée en force du Créationnisme et de l'Intelligent Design chez certains prétendus chercheurs américains). Jean-Jacques Hublin note que cette répugnance sévit avec encore plus de force quand il s'agit, non plus du domaine génétique mais du domaine culturel. Depuis longtemps, les scientifiques, notamment à la suite de Dominique Lestel(1), savent que les cultures animales comportent un grand nombre de traits qui se retrouvent plus ou moins à l'identique dans les cultures humaines, y compris les plus récentes. Certains ont cependant encore du mal à l'admettre

Le livre résume l'histoire des anciens hommes depuis les origines connues jusqu'au début de l'ère du néolithique. Le dernier chapitre est même consacré à montrer ce qui survit encore dans l'homme des sociétés modernes, c'est-à-dire l'héritage de son prédécesseur Cro-magnon devenu chasseur-cueilleur avant de se fixer définitivement – à l'exception des rares survivants modernes de chasseurs cueilleurs dont on peut craindre qu'ils ne disparaissent rapidement. Ces considérations sont indispensables, mais elles ont souvent été faites et nous ne nous attarderons pas. Nous préférons souligner dans cette présentation quelques points sur lesquels Jean-Jacques Hublin propose des précisions utiles à qui veut évoquer la préhistoire en évitant les erreurs les plus grossières.

L'arbre des Hominoïdes

Jean-Jacques Hublin rappelle d'abord que l'on désigne par Hominoïdes la superfamille qui regroupe les hommes et les grands singes actuels, ainsi que les rameaux de leurs ancêtres communs. En son sein, les Hominidés constituent la famille incluant l'Homme, le Chimpanzé, le Gorille et l'Orang-outang. Les Homininés constituent la sous-famille des Hommes et des Chimpanzés. Les Hominines enfin, ceux sur lesquels nous allons nous arrêter, représentent ce que l'on pourrait appeler une sous-sous famille regroupant l'Homme actuel et le rameau très diversifié de ses ancêtres et parents depuis la séparation d'avec les Chimpanzés. Il faut noter que ce rameau a été composé d'espèces différentes mais aussi de sous-espèces elles aussi plus ou moins différentes. L'on retient généralement comme formant une espèce des individus dont les chromosomes, bien que pouvant différer sur des détails, sont suffisamment proches pour qu'ils puissent engendrer des descendants eux-mêmes féconds. Ces distinctions sont rarement utilisables sans vives discussions concernant les espèces disparues (voir ci-dessous).

Les Hominoïdes ont divergé d'avec les autres primates (notamment le gibbon) il y a environ 17 à 20 MA (millions d'années avant l'époque actuelle). Les Orangs-outans se sont séparés il y a 10 à 13 MA, les Gorilles il y à 7 à 10 MA, les Hominines ont divergé d'avec les ancêtres des Chimpanzés il y a 6 à 9 MA, ce qui est très récent. Il est intéressant de noter que les Chimpanzés, en continuant à évoluer de leur côté, ont donné naissance aux Bonobos il y a 1 ou 2 MA.

L'arbre des Hominines

Concernant les Hominines, qui nous intéressent plus directement, puisqu'ils se sont détachés des Chimpanzés vers 7 MA, Jean-Jacques Hublin s'efforce de clarifier les débats relatifs à la façon de classer et d'interpréter les rares vestiges intéressant leurs origines. Chaque découvreur a tendance à voir une nouvelle espèce dans les fossiles qu'il met à jour et à proclamer que celle-ci représentait un pas décisif dans la voie de l'hominisation (de laquelle ils se donnent souvent par ailleurs une vision quelque peu idéologique). En fait, compte tenu de la longueur des périodes considérées, il est vraisemblable que de nombreuses espèces ou sous-espèces se sont multipliées, la plupart restées sans descendances.

Cependant, un mouvement évolutif général ne peut être nié. Il prend naissance à partir des premiers Hominines, identifiés (non sans contestations de la part d'autres chercheurs) grâce à certains caractères morphologiques liés notamment à la conquête progressive de la bipédie et à l'exploration de biotopes plus secs et plus ouverts que ceux de la forêt dense, laquelle aurait reculé par endroits à la suite de cycles de refroidissement climatique. Il s'agit de Sahelanthropus tchadensis et Orrorin tugenensis (7- 6 MA), ainsi que de Ardipithecus ramidus (6 – 4 MA).

LucyVient ensuite la vaste population des diverses espèces d'Australopithèques (4 – 2 MA), quelques espèces semblant différer un peu des Australopithèques proprement dits et ayant coexisté avec eux, comme Kenyanthopus playtops. Ce dernier aurait pu être un des précurseurs du genre Homo. Les Australopithèques ont été représentés simultanément ou successivement par une dizaine d'espèces : A. anamensis, A. afarensis (Lucy, image ci-contre, reconstituée), A bahrelghali (au Tchad), puis plus récemment A. africanus (Afrique du Sud) et A. garhi (Ethopie). Ils s'étaient répandus dans une grande partie de l'Afrique. Ils utilisaient sans doute des outils primitifs, d'une façon peut-être plus systématique que les grands singes. Mais ils ne semblaient pas être des chasseurs. Ils ont disparu en tant que tels probablement à la suite des vagues de changements climatiques survenus entre 2,8 et 2,5 MA, caractérisées par un refroidissement encore plus accentué que celui de la fin du Miocène, lequel comme indiqué ci-dessus est présumé avoir favorisé les premiers bipèdes (Orrorin et autres précités) en leur ouvrant de nouveaux milieux .

Les Australopithèques ont donné naissance à deux branches dont l'avenir fut très différent. La première fut celle des Paranthropes (2 – 1 MA), l'un des plus connu étant le Paranthopus robustus, qui fut un temps nommé Australopithèque robuste pour le distinguer des vrais Australopithèques, dits graciles. Les Paranthopes se sont éteints sans descendance vers 1 MA en Afrique du sud et de l'est. L'autre branche, identifiée à partir de 3,9 à 2 MA, a donné naissance aux véritables ancêtres des Homo, caractérisés non seulement par leurs morphologies mais aussi par l'utilisation de plus en plus généralisée d'outils de pierre taillés et parfois transportés, dits de l'olduvai ou outils oldowayens (Ethiopie, Kenya) . On les désigne par les termes génériques d'Homo habilis, (ce dernier apparemment resté sans descendance), et d'Homo ergaster ou erectus, le plus important des deux, ayant coexisté avec le précédent puis ayant survécu avec succès au cours de nouveaux refroidissements climatiques. Plusieurs spécimens d'H. erectus ont été identifiés (dont un Homo erectus africain baptisé Homo ergaster)(2).

BifaceLes traits physiques des Homo erectus, notamment des derniers d'entre eux, se rapprochèrent progressivement de ceux des hommes modernes (aptitude à la course). Ils ont transformé par ailleurs les produits de l'industrie oldowayenne, en introduisant le galet taillé sur deux faces ou biface (image ci-contre). Celui-ci va caractériser pendant 1 MA (sans guère évoluer) les industries ultérieures, dont celles retrouvées en Europe, dites acheuléennes. Les Homo erectus étaient dotés d'une mobilité accrue, ce qui les rendit indépendants de la présence d'arbres et capables de se répandre au-delà des berceaux originaux. Ils étaient chasseurs et pouvaient donc nourrir de protéines leurs cerveaux, dont les capacités cognitives s'accrurent. Ils avaient sans doute aussi une peau nue capable de transpirer, bien adaptée à la chaleur. Ils ont enfin probablement développé des proto-langages symboliques. Ils se répandirent en Eurasie à partir de 1,7 MA.

Des Homo erectus primitifs et d'autres plus évolués, vivant voici plus de 0,5 MA et considérés comme des ancêtres communs des néandertaliens et des sapiens (Homo antecessor, H. mauritanicus, H. heidelbergensis) ont en effet été retrouvés en Europe, en Asie et même en Chine. S'agissait-il d'espèces différentes ou d'une espèce unique, ayant survécu jusqu'à des époques récentes (L'homme dit de Flores) ? La question est encore discutée. Quoi qu'il en soit, nous renvoyons sur ces points le lecteur à l'analyse présentée très clairement par Jean-Jacques Hublin.

Homo neandertalensisEn parallèle avec ces Homo erectus, l'Homme du Néandertal apparaissait en Europe puis en Eurasie vers 0-5 MA (image reconstituée). Les Homo neandertalensis ont évolué sur une longue période, en s'adaptant à des climats de plus en plus rudes, ceci jusqu'à 30.000 ans BP (avant le présent), date à partir de laquelle ils ont disparu. Nous avons indiqué que pour Jean-Jacques Hublin, néandertaliens et sapiens font partie d'espèces différentes, si bien qu'il récuse la terminologie encore très usité, faisant de chacune de ces espèces une ramification de la branche sapiens : H. sapiens neandertalensis et H. sapiens sapiens. Nous le suivrons en cela dans la suite de cet article.

En pleine période de domination des néandertaliens, des hommes suffisamment différents pour ne pas être considérés comme apparentés aux néandertaliens, dont ils auraient divergé vers 0-5 MA, sont apparus en Afrique. Ils étaient dotés des principaux traits de l'homme moderne et maîtrisaient de nombreuses techniques sophistiquées. Ils ont été baptisés Homo sapiens pour cette raison. Il faut noter qu'eux-mêmes, ainsi que leurs prédécesseurs (pré-Sapiens ou Sapiens archaïques), se rapprochant progressivement de l'homme moderne, n'ont été identifiés qu'en Afrique (Zambie Ethiopie, Maroc, etc.). Ils sont apparus relativement tôt, à partir de 0,6 MA.

Homme de Cro-MagnonJean-Jacques Hublin confirme sans ambiguïté la thèse selon laquelle les diverses espèces ou variétés d'Homo sapiens découlent d'une origine unique, qui s'est progressivement répandue hors d'Afrique, en plusieurs fois (ci-contre, image d'un H. sapiens censée représenter un homme de Cro-Magnon). Cette thèse s'oppose à la thèse dite polycentrique selon laquelle des Homo sapiens proches les uns des autres auraient surgi indépendamment à partir de populations locales d'Homo erectus ou d'Homo neandertalensis. Selon les analyses récentes de l'ADN mitochondrial, les hommes modernes, dotés d'une grande homogénéité génétique, découlent tous d'un groupe ancestral limité, apparu en Afrique entre 200.000 et 100.000 ans BP et sorti d'Afrique vers 60.000 ans BP. Le groupe initial n'aurait pas dépassé les 15.000 individus avant d'entreprendre de peupler la plupart des continents. Les individus le composant étaient à l'origine de type africain. Mais du fait de nombreuses petites mutations ne remettant pas en cause l'identité globale du génome, ils se sont adaptés à des climats très différents et acquis des morphologies elles-mêmes quelque peu différentes. Jean-Jacques Hublin rappelle que cette hypothèse, dite «out of Africa» a fait l'objet de nombreuses objections, dont certaines tenant à une certaine forme de politiquement correct, déjà évoquée.

L'Afrique a donc donné naissance à plusieurs vagues successives de migration : les Homo erectus vers 1,8 MA, des ancêtres communs aux néandertaliens et aux premiers sapiens vers 0,2 MA, des hommes modernes au Proche-orient vers 130.000 ans, apparemment disparus sans traces, et finalement la grande migration des Sapiens commencé vers 60.000 ans. Ceux-ci ne disposaient pas de capacités anatomiques très différentes de celles de leurs concurrents, mais de technologies, de langages et de comportements, autrement dit de cultures, bien plus favorables à l'innovation adaptative. Ces cultures étaient apparues vers 100.000 ans, toujours en Afrique, mais ne s'étaient généralisées que vers 50.000 ans, peut-être sous l'influence d'une mutation neuronale.

Ainsi, ce ne fut pas l'Europe mais l'Afrique qui fut le berceau initial des innovations caractérisant ce que l'on a nommé depuis l'anthropocène, c'est-à-dire une modification irréversible des équilibres géologiques et biologiques précédents, dont l'anthropotechnocène, pour reprendre notre terminologie, n'est que la version la plus récente. La constatation n'est pas destinée à flatter le nationalisme des habitants actuels de l'Afrique. Elle correspond seulement à un fait d'observation. Par la suite, il est vrai, les premiers Sapiens du début du paléolithique supérieur, hommes dits de Cro-Magnon, ont été principalement identifiés en Europe et au Proche Orient. Comme indiqué plus haut, ils y ont côtoyé pendant quelques milliers d'années les derniers des Néandertaliens, notamment en Espagne.

Le concept d'évolution appliquée aux Homininés

Jean-Jacques Hublin apporte sur le concept d'évolution au sein de familles regroupant des espèces très proches des précisions qu'une image simpliste des mutations-sélections déforme dangereusement. On a ainsi tendance à considérer, concernant le passage à la station debout et à la bipédie, qui s'est révélé à long terme décisif dans la divergence entre les Hominines et les autres Homininés (notamment les ancêtres des Chimpanzés) que ce passage s'est fait d'un coup, sous l'influence soit de mutations génétiques brutales, soit d'un changement d'environnement lui-même décisif (passage de la forêt dense à des espaces plus ouverts). En réalité, il faut considérer que les différentes causes se sont conjuguées, réparties sur des durées très longues d' au moins 2 MA, avec de nombreux aller et retour. Il en fut de même concernant les nombreuses autres mutations génétiques survenues ultérieurement.

D'une part, les bouleversements successifs du climat qui de l'avis général ont été à l'origine de l'apparition des premiers Hominines, puis de la disparition d'espèces bien établies comme celles des australopithèques, se produisirent par à-coups entre la fin du miocène puis plus récemment, entre 2,8 et 2,5 MA notamment. Ces modifications ont certes entraîné le recul de la forêt humide, mais ce mouvement ne fut au début ni général ni continu. Globalement cependant l'environnement s'assécha, ce qui favorisa le succès de diverses mutations permettant d'exploiter les ressources de ces nouveaux environnements.

D'autres part, les mutations elles-mêmes ne furent certainement pas massives et peu nombreuses, mais au contraire diversifiées, parfois contradictoires, et relativement modestes prises une à une. Par ailleurs, Jean-Jacques Hublin souligne qu'elles se produisirent au sein d'espèces aux effectifs très faibles (quelques milliers d'individus?) et isolées dans des milieux peu favorables aux échanges, réparties sur des aires géographiques allant de l'est à l'ouest de l'Afrique, c'est-à-dire de la vallée du Rift au Tchad. Ces espèces sont ainsi passées par des séries de « goulots d'étranglement démographiques et génétiques », favorisant la créativité génétique ou dérive génétique. Des caractères rares dans une vaste population, et donc voués à l'extinction, peuvent devenir fréquents s'ils se produisent par hasard dans un groupe restreint. Ils se répandent si le groupe se développe et fonde une nouvelle lignée colonisant elle-même de nouveaux territoires.

Ceci veut dire que les mutations et leurs conséquences sur les comportements se sont produites très souvent et ont sans doute le plus souvent abouti à des échecs dont nous n'avons évidemment pas trouvé de traces. Les mutations se sont produites par ailleurs sur un grand nombre de caractères liés. On sait depuis quelques années maintenant que le passage à la bipédie fut progressif et s'est accompagné de multiples changements dans l'anatomie des espèces concernées, provoquant les prémisses de ce que l'on a nommé depuis l'hominisation. Elles ont touché en fait l'ensemble du corps et par conséquent du squelette, du système nerveux, du cerveau, de l'appareil phonateur, des membres supérieurs (mains) et des membres inférieurs. Il est évident cependant que la sélection par la nécessité d'une adaptation à de nouveaux environnements globalement moins humides et moins chauds a fini par donner une orientation générale à l'ensemble de ces petites mutations.

Concernant la discussion traditionnelle relative aux processus de formation des espèces nouvelles (ou spéciation), Jean-Jacques Hublin ne se perd pas en considérations invérifiables. Il se borne à noter que constamment, de nouvelles sous-espèces apparaissaient puis disparaissaient au sein des espèces dominantes. Au-delà d'un certain taux de mutations, les ADN n'étaient plus compatibles et une espèce apparaissait. Ce mécanisme, comme indiqué plus haut, était favorisé par l'isolat et le faible effectif des populations concernées. Les mutations peuvent être conservées dans de petites populations plus facilement qu'au sein de groupes de millions d'individus où les spécificités sont rapidement éliminées par les brassages. Ceci dit, les dizaines d'« espèces » différentes identifiées par les préhistoriens étaient-elles ou non interfécondes ? Probablement pas. Mais jusqu'à quel point des hybridations pouvaient-elles se produire, à supposer que les représentants de ces espèces aient pu se rencontrer sans se combattre à mort ? Ces hybridations étaient-elles fécondes ? Nous avons indiqué que cette question, posée à propos des relations entre Néandertaliens et Homo sapiens, a reçu une réponse négative de Jean-Jacques Hublin.

Les outils

Une question souvent posée concerne le rôle de l'utilisation des premiers outils dans l'accélération des mutations. Là encore les vues simplistes n'ont plus cours. On sait que les animaux utilisent très souvent des objets matériels à titre d'outils. Mais ils le font sans les conserver systématiquement, notamment sans les transporter dans leurs déplacements. De la même façon, les chimpanzés modernes, à l'état sauvage, utilisent et réutilisent outils de bois et de pierre, ces derniers sous forme de percuteurs pour casser des noix. Eux-aussi s'en tiennent à cet usage. Les australopithèques et leurs prédécesseurs ont probablement fait de même.

Les premiers outils de pierre, identifiés par Louis Leakey, datent de 1,75 MA. Il s'agit comme indiqué précédemment de percuteurs retouchés pour donner naissance à des formes éclatées (industrie dite Olduvai). Cela ne veut pas dire que les prédécesseurs n'utilisaient pas systématiquement des percuteurs non aménagés et divers outils de bois et d'os. Le feu semble être apparu de façon sporadique vers 0,5 MA sinon plus tôt. Quoi qu'il en soit, ce recours à l'outil n'a pas brutalement transformé les groupes qui en faisaient usage. Il s'est inséré parmi de nombreux autres facteurs génétiques et comportementaux entraînant des individus depuis longtemps bipèdes à développer des capacités cognitives de plus en plus complexes.

Les cerveaux en bénéficiant ont en retour perfectionné la fabrication et l'utilisation des outils. Des cycles de complexification croisée ont été ainsi amorcés puis amplifiés. Accidents de développement mis à part, ce processus n'a cessé de prendre de l'importance en tant que moteur d'une évolution globale de plus en plus visible. A partir de ce moment, nous pensons pour notre part qu'il n'est pas excessif d'affirmer que les dynamiques propres aux outils utilisés ont joué le rôle déterminant le plus important dans l'évolution des cultures et par conséquent dans la création d'environnements sélectifs orientant le sens de l'évolution génétique au profit d'un accroissement des aptitudes corporelles à la cognition et à la communication. Si, pour une raison inimaginable il est vrai, les premiers hominines mutants étaient restés confinés dans des milieux forestiers ou dans des déserts de sables ou d'argiles, dépourvus de pierres dures, ils seraient également restés confinés dans leurs processus évolutifs traditionnels.

Conclusion

Pour ne pas sortir des limites nécessaires à une chronique de ce genre, nous ne poursuivrons pas plus avant l'analyse du livre de Jean-Jacques Hublin. Nos lecteurs, dont nous sommes persuadés qu'ils sont tous convaincus de l'intérêt de telles questions, notamment, nous l'avons rappelé, pour la compréhension des sociétés modernes et de leurs évolutions à base technologique, ne manqueront pas de se procurer le livre. La très importante bibliographie en annexe leur montrera le caractère dynamique des disciplines concernées, bien loin de ce que suggère la vue de quelques bifaces s'empoussiérant sur les étagères d'un musée.

Notes
(1) Voir notre article de 2002 : "Les origines animales de la culture"
http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2002/aou/lestel.html
(2) Faut-il rappeler aux jeunes étudiants, pour détendre l'atmosphère, que l'Homo erectus, assez mal nommé, a donné lieu à quelques plaisanteries et chansons gaillardes?

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