Vers le site Automates Intelilgents
La Revue mensuelle n° 93
Robotique, vie artificielle, réalité virtuelle

Information, réflexion, discussion
logo admiroutes

Tous les numéros


Archives
(classement par rubriques)

Image animée
 Dans La Revue
 

Retour au sommaire

Automates Intelligents s'enrichit du logiciel Alexandria.
Double-cliquez sur chaque mot de cette page et s'afficheront alors définitions, synonymes et expressions constituées de ce mot. Une fenêtre déroulante permet aussi d'accéder à la définition du mot dans une autre langue (22 langues sont disponibles, dont le Japonais).


Modélisation et meta-raisonnement dans le langage naturel :
La Mécanique Conceptuelle

par Bernard Decobert

Bernard Decobert, né le 23 janvier 1957 (RFA), est Cartographe et géomètre (systèmes cadastraux et aménagement foncier - Ecole Supérieure des Géomètres et Topographes);

Il peut être joint pour toutes questions sur ce texte à bernard.decobert at wanadoo.fr

Une étude récente tend à montrer qu’il existe dans le langage, une forme originale de raisonnement implicite. Si cette étude, tangente à de nombreux domaines comme les sciences du langage, la psychologie, les neurosciences, l’intelligence artificielle et même l’histoire des cultures anciennes, appellent nécessairement à une collaboration élargie pour être affinée, le lecteur entreverra déjà sans doute, d’éventuelles perspectives d’applications nouvelles, notamment dans le traitement automatique du langage naturel (moteurs de recherche sémantique ) (1) et la robotique autonome (aide à l’analyse du comportement).

Cette étude, sur la « Mécanique Conceptuelle » (MC) qui devrait s’inscrire somme toute au carrefour des sciences cognitives, s’attache en premier lieu à modéliser les archétypes qui tendent à structurer la pensée « cohérente ou logique ». Qualifiable ainsi, car des exemples précis montrent que, au moins depuis l’Antiquité et s’émancipant de la syntaxe, des schémas de pensée identiques semblent influer directement sur la forme du langage. Une partie du raisonnement des auteurs se modulerait ainsi en fonction de séquences conceptuelles récurrentes, ordonnées, axiomatiques et inconscientes.




 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La représentation de séquences conceptuelles dans un article de presse

 

Ce graphe montre la forme que prennent certaines constructions conceptuelles récurrentes, dans un texte et la façon dont elles semblent constituer l’infrastructure du raisonnement d’un auteur. On remarque notamment, la présence de séquences conceptuelles secondaires et leur imbrication avec la séquence primaire principale.
Ce type particulier d’organisation en forme de « plan route » est tiré de l’article « Le ministre de l'intérieur palestinien démissionne après de nouveaux heurts entre Hamas et Fatah » (LEMONDE.FR avec AFP et Reuters | 14.05.07). En ordonnées figurent l’échelle des concepts et en abscisse l’avancement des mots dans le texte. L’article comprend 238 mots au total. Parmi ces 238 mots, 119 occurrences ont été sélectionnée
s. La majorité des mots restants et non répertoriés sur le graphe correspond à des pronoms, articles définis et indéfinis, auxiliaires etc.…

Le cadre expérimental

L’expérimentation porte essentiellement sur des textes en français (ou traduits en français) et tout particulièrement sur deux séries d’articles choisis au hasard sur le site « Le Monde.fr » parus en mai 2007 et en mai 2008. Il faut préciser cependant que d’autres études, mais très insuffisantes à ce jour, ont révélé des résultats analogues directement à partir de l’anglais, de l’allemand, du hollandais et de l’espagnol. Il faut préciser enfin qu’aucune étude particulière n’a été réalisée à partir de textes d’autres langues plus lointaines comme le chinois, le japonais ou à partir de langues originales très localisées. Il est bien évident qu’une telle recherche devrait être entreprise. D’autant que l’intuition pousse à croire que ces constructions mentales, a priori archaïques, puisqu’on en retrouve des traces jusque dans les traductions de textes anciens, correspondent très probablement aussi à notre projection anthropomorphique sur le Monde qui nous entoure. Il est donc fort à parier que malgré certaines différences, nous puissions retrouver la trame de constructions mentales similaires dans chacune des parties du Monde.

Ce que recouvre la notion de mécanique conceptuelle

A la lecture de textes anciens et modernes l’observation montre que certains concepts (archétypes) tendent à s’ordonner naturellement. Il ne s’agit pas de considérer un ordonnancement de concepts ou d’idées dans la continuité d’un texte comme résultant du fruit élaboré du raisonnement d’un auteur, mais plutôt d’étudier une incrémentation de concepts originaux formant la trame de fond ou le parcours tracé de rencontres conceptuelles inconscientes et quasi-obligées. Quasi-obligées, car l’interprétation du phénomène pousse à formuler l’hypothèse que de telles constructions récurrentes dans le langage, si elles reflètent a priori l’importance de l’empreinte culturelle, pourraient aussi trouver une certaine résonance dans le génotype.

Ces idées ou concepts et de la même manière la façon dont elles s’enchaînent, s’observent dans les textes sous différentes formes, notamment par l’apparition d’occurrences spécifiques. On retrouvera ces idées ou plutôt on trouvera leur expression par exemple, sous la forme de jeux de mots, d’homonymies, d’homophonie ou bien encore sous d’autres formes très particulières. Bref, sous des formes tellement impromptues et variées qu’il s’avère légitime d’éliminer la thèse d’une complicité consciente de l’auteur dans le choix de telles séquences conceptuelles. Tout semble indiquer manifestement qu’il existe dans le langage, un ordonnancement naturel qui, non seulement suggère l’existence d’un « méta-raisonnement » servant de squelette à certaines formes de raisonnement conscient, mais suggère aussi l’existence d’un « métalangage » spécifique qui tend, à l’instar du langage gestuel par exemple ou de l’intonation dans une phrase, à ajouter du sens (prédictibilité) et de l’information. L’étude de la MC cherche donc à modéliser tant les concepts eux-mêmes, c’est à dire les briques élémentaires de ce qui semble relever de constructions mentales inconscientes, que les champs intellectuels qu’elles génèrent, d’en comprendre la nature, la portée et les mécanismes qui les animent.

L’hypothèse de la réunitarisation conceptuelle : une condition de forme

L’explication du phénomène pourrait être attribué à un principe qui ressemble à ce que Douglas Hofstadter a nommé dans « GEB » : la réunitarisation (2). Principe qui propose, dans notre cas précis, de considérer qu’un des rôles de l’intelligence serait de ramener un ensemble de stimuli extérieurs à une situation connue et parfaitement repérable mais plus précisément suivant des standards dont on connaît implicitement et les tenants et les aboutissants. C’est à dire, d’établir un isomorphisme entre une situation complexe aux stimuli multiples et une situation « réunitarisée » simplifiée et compréhensible, issue d’une grille de lecture basée sur un apprentissage millénaire. Cette proposition invite finalement à considérer qu’une des caractéristiques du fonctionnement du cerveau serait, en quelques sortes, de ramener la survenance d’une situation nouvelle à un type de situation connu et pour lequel le cerveau aurait capacité à réagir de manière réflexe. Sans entrer véritablement dans le champ très spécialisé des neurosciences, il s’ensuit nécessairement une discussion pour préciser ce principe.

La recherche clinique reconnaît qu’après avoir plus ou moins écarté le modèle de cerveau modulaire, il devrait exister quelque part dans le cerveau, un superviseur central chargé de réguler, à la fois les processus d’attention, de mémoire à court terme, de mémoire à long terme, les capacités langagières et de la même manière, les entrées-sorties sensorielles, émotionnelles et imaginaires (3). Ce superviseur central a reçu des noms différents suivant les auteurs : - central executive (Baddeley), supervisory attention system (Shallice), anterior attention system (Posner et Dehaene (4), global workspace (Baars), dynamic core (Tonini et Edelman) -.Mais la localisation de ce superviseur reste encore un mystère. Or, l’hypothèse de la réunitarisation ré-interroge de fait, sur une certaine idée modulaire. Car en effet, si l’évolution a sélectionné progressivement des zones spécialisées pour accomplir des fonctions s’étant révélées utiles à la survie, elles se sont vraisemblablement toutes construites, au cours de l’évolution, les unes par rapport aux autres comme le feraient des générations d’individus, mais à cela près, et pour expliquer l’hypothèse de la réunitarisation, qu’elles auraient transmis à la fois leurs gènes et aussi leurs propres modèles sociaux. Et ce sont d’abord ces « modèles sociaux » (inscrits dans le génotype et/ou phénomène d’empreinte (5) que suggère, par analogie, cette hypothèse. Autrement dit, l’hypothèse de la réunitarisation conceptuelle incline à formuler le corollaire qu’il existerait aussi probablement en parallèle, une forme intelligente de l’information qui faciliterait, à sa manière, la régulation de la « connectique » neuronale. Chacun des cerveaux puis chacune des aires (fonctionnelle/mémoire) apportant peut-être au passage son lot d’informations pour constituer la réponse coordonnée, celle que Michaël Gazzinaga nomme « l’out put » de son action (6).

En somme et pour utiliser un raccourci, il s’agirait peut-être moins de rechercher le bon ordinateur ou le bon microprocesseur que de s’interroger sur la question du « format du fichier ». Peu importe dans ce cas, la configuration générale matérielle pourvu que les différentes aires du cerveau puissent lire l’information en question comme peuvent être lus les fichiers pdf, doc, jpg, xls etc…sur la plupart des ordinateurs. Cette hypothèse, certes séduisante, expliquerait peut-être en partie, d’une part, les difficultés de localiser le superviseur central et d’autre part, que - le cerveau réagisse d’une façon unitaire, derrière laquelle l’individualité des modules disparaît -. Mais, au-delà de cette approche clinique, l’hypothèse de la réunitarisation conceptuelle invite surtout à considérer que la forme sous laquelle l’information circule, pourrait être essentielle et déterminante.


Notes

1) Voire l'adressage sémantique en IEML (Information Exchange Meta Language)
2) Douglas Hofstadter « Gödel, Escher, Bach, les brins d'une guirlande éternelle » 1979 – vers. française, 1985 InterEditions
3) Baquiast. Le processus d'hominisation http://philoscience.over-blog.com/article-20451519.html-
4) Stanislas Dehaene, Les neurones de la lecture, 2008 Editions Odile Jacob. Baquiast; http://philoscience.over-blog.com/archive-01-2008.html
5) Génotype ou simple phénomène d’empreinte : Seule une expérimentation en laboratoire permettrait de vérifier l’hypothèse, génotype et/ou empreinte. Au sujet de l’empreinte voir : Lorenz, K. (1975) L’envers du miroir. Une histoire naturelle de la connaissance, Paris : Flammarion - Robert Nicolaï « Exploration dans l’hétérogène : miroirs croisés » Cahiers d’études africaines 2001- 3/4 (n° 163-164)|
6) Michaël Gazzaniga «The science behind what makes us unique » (Harper Collins 2008)


Retour au sommaire