Retour
au sommaire
Automates
Intelligents s'enrichit du logiciel
Alexandria.
Double-cliquez sur chaque mot de cette page et s'afficheront
alors définitions, synonymes et expressions constituées
de ce mot. Une fenêtre déroulante permet
aussi d'accéder à la définition du
mot dans une autre langue (22 langues sont disponibles,
dont le Japonais). |
Dossier
La
conscience vue par les neurosciences
Deuxième partie
Jean-Paul
Baquiast et Christophe Jacquemin
28/10/2008
Tous
droits réservés

Communication.
Mosaïque, par Anne Bedel
http://www.admiroutes.asso.fr/art/bedel/index.htm
Sommaire
Section 4. Le cerveau des émotions
Section 5. L'inconscient et le conscient
Section 6. Le cerveau bayésien
Bibliographie complémentaire
Section
4. Le cerveau des émotions
Antonio R. Damasio est chef du département de neurologie
au Collège de médecine de l'Université
de l'Iowa. Il est également professeur adjoint au
Salk Institute de La Jolla. Il est aujourd'hui mondialement
connu pour ses travaux sur le cerveau humain, dont il explore
la complexité, notamment au regard de la mémoire,
du langage et des émotions.
La thèse d'Antonio Damasio sur les origines
de l'esprit et de la conscience est aujourd'hui remarquablement
cohérente et convaincante. Il l'a formalisée
dans deux ouvrages principaux : « The Feeling
of What Happens » suivi par « Looking
for Spinoza », qui ont consacré la prise
en considération des sentiments dans la compréhension
des relations entre le corps, le cerveau et l'esprit. Cette
thèse confirme et éclaire les théories,
de plus en plus fréquentes aujourd'hui, montrant
que les formes les plus élaborées de l'esprit
et de la conscience humaine sont des acquis de l'évolution
ayant émergé, selon les lois simples de la
compétition darwinienne, dès l'aube de l'apparition
de la vie sur Terre. Ce qu'il avance s'appuie sur une série
impressionnante d'observations cliniques ou permises par
l'imagerie cérébrale fonctionnelle. Ces expériences
n'apportent évidemment pas des preuves définitives,
mais leur convergence permet de donner des fondements solides
aux interprétations qu'en propose Damasio. Ceux que
le prétendu réductionnisme de celui-ci scandaliserait
(faire des sentiments conscients et de l'état du
Moi lui-même la conséquence d'états
bien définis du corps) doivent se dire que l'auteur
n'avance rien sans preuves expérimentales.
Essayons de résumer en quelques paragraphes l'essentiel
des propositions d'Antonio Damasio. Elles semblent
si cohérentes que nous pourrions parler à
leur propos d'un véritable "système Damasio"
:
L'homéostasie
Les organismes vivants se caractérisent d'abord,
avant même leur capacité à se reproduire
et à muter, par l'existence d'un "corps"
assurant la permanence d'un milieu interne protégé
de l'extérieur par une barrière. Des plus
simples aux plus complexes, ils n'ont pu survivre qu'en
maintenant ce milieu interne à l'abri des agressions
de l'environnement. C'est ce que l'on appelle couramment
l'homéostasie. L'organisme vivant est une "machine
homéostatique" dont le métabolisme est
assuré par des processus élémentaires
acquis génétiquement et présents dès
les formes les plus simples des cellules homozygotes. On
retrouve ces mécanismes sans changements fondamentaux
tout au long de l'échelle des organismes vivants.
Les stimulus et sensations
Les mécanismes assurant la survie et le métabolisme
des organismes sont déclenchés par des stimulus
externes (réception d'une phéromone provenant
d'un partenaire sexuel possible, par exemple) ou internes
(sensation de faim provenant de la baisse du dosage du sucre).
Une chaîne de déclenchement (trigger) s'engage
ensuite, jusqu'au cerveau, mobilisant les différentes
ressources de l'organisme. On ne peut séparer conceptuellement
le stimulus ou déclencheur et le mécanisme
déclenché. L'un et l'autre co-évoluent
en interrelation.
Les réflexes
Les corps ont été dotés progressivement
par l'évolution d'organes de plus en plus complexes
capables d'assurer les grandes fonctions d'alimentation, d'excrétion,
de reproduction, de fuite devant les prédateurs. Ces
organes sont commandés par des réflexes de base
(basic reflexes) déclenchés par les stimulus
précités. Des dispositifs de contrôle
coordonné de la bonne exécution de ces fonctions
ont été sélectionnés par l'évolution,
y compris chez les organismes les plus simples, notamment
sous la forme d'échanges de messages chimiques. Dès
le début, un système immunologique s'est développé
pour assurer la protection contre les invasions extérieures.
Ainsi s'est précisé ce qui était pour
ces organismes le Bien (les facteurs leur permettant de se
maintenir en vie et en bonne santé) et le Mal (les
facteurs les conduisant à dépérir et
mourir). Spinoza, rappelle Damasio, a qualifié de "conatus"
la tendance, propre à la vie, de chaque organisme à
persévérer dans son être, en faisant appel
aux ressources nécessaires.
Les cartes corporelles
cérébrales
Avec la complexification croissante des organismes, des
organes spécialisés dans le contrôle
de l'homéostasie et dans le déclenchement
des actions réparatrices sont apparus. Ce furent
les systèmes nerveux. Une part importante des génomes,
chez les organismes simples comme le ver ou la mouche ou
chez les mammifères supérieurs et l'homme,
s'est trouvée dédiée à la programmation
des processus d'entrée-sortie et de contrôle
coordonnés permettant la surveillance des paramètres
de bon équilibre et la mise en œuvre des procédures
de survie : s'alimenter, se reproduire, élever les
descendants, fuir les prédateurs, etc. Les cerveaux,
pour ce faire, disposent de multiples cartes corporelles
(body-map) qui permettent la synthèse des signaux
provenant du corps. Le cerveau, en ce sens, élabore
une image dynamique du corps analogue aux tableaux de bord
des machines complexes. Il s'agit de connaître en
temps quasi-réel l'état du système
et d'engager immédiatement les actions réparatrices.
Les émotions
Les stimulus permettant la mise en œuvre des différents
processus vitaux et leur coordination par le cerveau s'organisent,
à partir des organes des sens, en messages sensoriels
de plus en plus élaborés (sensations) lesquels
donnent naissance, au-delà d'un certain niveau d'évolution,
à des tendances et appétits (drives, appetites)
puis à des émotions d'appétence ou
de rejet produisant des états corporels complexes.
Dans la terminologie de Damasio, sensations et émotions
ne sont pas nécessairement conscientes. Au contraire,
dans la totalité des êtres vivants y compris
chez l'homme, elles sont principalement inconscientes.
Les émotions ne sont pas des phénomènes
gratuits, mais font partie essentielle de la mise en œuvre
des processus vitaux. Elles ont été programmées
par l'évolution génétique pour mobiliser
le plus efficacement possible les ressources de l'organisme
au service du bon fonctionnement des organes sensoriels
et effecteurs. Damasio les désigne du nom de "emotions
proper ", que l'on pourrait traduire par le terme de
"tuteur émotionnel" ou "moteur émotionnel".
Il distingue les émotions basiques, énergie,
enthousiasme, malaise; les émotions primaires : faim,
plaisir, désir, peur et les émotions "sociales"
résultant de l'exercice des précédentes
dans la vie en société, laquelle est indispensable
comme on le sait à la construction des individus,
même des plus simples : orgueil, sympathie, indignation,
etc.. On a tout lieu de penser que, si les émotions
sont difficiles à mettre en évidence chez
les organismes relativement simples (insectes, mollusques),
elles existent pourtant. En tous cas, on sait maintenant
les observer à l'œuvre dans les espèces
plus complexes, de la même façon que chez l'homme,
même lorsqu'elles ne sont pas entrées dans
le champ de la conscience. Dans cette optique, les émotions
sont indispensables à la survie.
Les émotions, comme les sensations, mais à
un niveau supérieur, se traduisent par diverses modifications
corporelles. Celles-ci sont à la fois le signal permettant
au cerveau de les enregistrer et le moyen dont dispose l'organisme
pour affronter victorieusement les facteurs internes et
externes visant à déstabiliser son homéostasie.
Ainsi, manifester des signes de colère peut éloigner
un adversaire. Là encore, ces modifications corporelles
n'ont pas besoin d'être conscientes pour jouer leur
rôle protecteur.
Les émotions, facteurs essentiels de la capacité
de l'organisme à survivre dans un milieu nécessairement
hostile, se déclenchent dés que l'organisme
perçoit, sous forme de messages sensoriels simples
ou complexes (sensations), les indicateurs internes ou externes
signifiant le danger (le Mal) ou au contraire l'obtention
d'un état d'équilibre (le Bien). Chaque individu
est entouré de stimulus générant des
émotions (emotionally competent stimulus, ECS) auxquels
il réagit en permanence. L'identification de ces
ECS est généralement programmée génétiquement
(par exemple la méfiance à l'égard
d'un objet non identifié). Mais beaucoup d'ECS sont
les produits de l'expérience individuelle, acquise
dans le cadre des échanges au sein du groupe (que
l'on pourra dire culturelle).
Les processus qui précèdent l'apparition des
émotions, et celles-ci elles-mêmes, sont hérités
génétiquement, du moins dans leurs grandes
lignes. L'évolution individuelle de chacun (sa culture)
se borne à individualiser et enrichir ces cadres
génétiquement transmis. Les moteurs émotionnels
ayant évolué pour optimiser les chances de
survie des individus peuvent se révéler mal
adaptés ou néfastes dans d'autres circonstances,
notamment dans la vie en société moderne.
Mais comment espérer que leurs déterminants
génétiques puissent cesser d'agir? C'est là
tout le problème du contrat social.
Les sentiments et les
pensées
Chez les organismes dotés de pré-conscience
ou de conscience, notamment chez l'homme, les mécanismes
de survie précédemment décrits et générant
des émotions, vont plus loin. Certaines émotions
deviennent conscientes. On peut les appeler des sentiments
(feeling). Ceux-ci, dans leurs formes extrêmes, prendront
la forme de passions. Comment définir les sentiments,
par rapport aux émotions, outre le fait qu'ils sont
conscients et que celles-ci ne le sont pas nécessairement
? Les sentiments correspondent à la perception d'un
certain état du corps à laquelle s'ajoute
la perception de l'état d'esprit correspondant, c'est-à-dire
des pensées (thought) que le cerveau génère
compte tenu de ce qu'il perçoit de l'état
du corps. Les sentiments et les pensées ne viennent
donc pas de nulle part, mais sont adaptés à
la situation où se trouve l'organisme. Damasio rappelle
que c'était là le point de vue de William
James (1842-1910) aussi méconnu en son temps que
Spinoza : "le sentiment est la perception du corps
réel modifié par l'émotion". C'est
donc au sommet seulement de processus empilés (nesting
principle) qu'apparaissent les sentiments. Du fait que ceux-ci
sont conscients, leur importance a été surestimée,
tandis que les mécanismes leur donnant naissance,
restant inconscients, ont été ignorés
ou peu étudiés.
Quel est alors le rôle des sentiments, en termes de
sélection darwinienne ? Poser la question revient
à poser la question du rôle de la conscience.
La conscience, chez l'homme comme chez les organismes dotés
de formes de conscience plus simples, se construit sur la
base d'émotions transformées en sentiments.
Sert-elle à quelque chose ? On admet généralement
que la conscience n'est pas un simple épiphénomène,
mais permet d'organiser les sensations et les émotions
du moment en les comparant les unes aux autres et en les
rapprochant de celles constituant la conscience biographique
du sujet. La conscience mobilise et regroupe à tout
moment dans un espace de travail commun un certain nombre
d'informations nécessaires à la définition
de stratégies de survie et à la prise de décision.
Damasio, dès le début de ses travaux, s'était
efforcé de cerner le concept de proto-soi, de soi
instantané, de soi biographique (c'est-à-dire
capable de se rétrojecter dans le passé et
se projeter dans l'avenir). Aujourd'hui, il fait reposer
le soi sur une prise de conscience des émotions les
plus fortes, c'est-à-dire aussi de certains des facteurs
déclencheurs de ces émotions, ainsi que des
modifications corporelles qu'elles entraînent. L'état
de conscience en ce cas est d'abord une conséquence
des émotions qui le précèdent, mais
il agit en retour sur celles-ci, en favorisant la prise
de décision commandant des comportements d'adaptation
et les modifications corporelles qui leurs sont liées.
Il peut s'établir à ce niveau une co-évolution
ou interaction entre émotions, sentiments et comportements
en découlant.
Les idées
Les sentiments entrant dans le champ conscient génèrent
aussi des comportements de type social. La conscience se
construit principalement, dans le cerveau conscient, par
le jeu des échanges langagiers et symboliques entre
individus au sein des groupes. L'interaction entre émotions
et sentiments se poursuit à ce niveau. On exprime
un sentiment lui-même lié à une émotion,
par l'échange d'une information symbolique ayant
valeur de langage, signes ou mots. Ceux-ci s'organisent
en opinions ou idées dès lors qu'ils respectent
un certain formalisme grammatical. Ce faisant on peut communiquer
avec les autres sur une base commune, puisque ceux-ci sont
organisés génétiquement pour fonctionner
d'une façon identique au sein de l'espèce.
A l'intérieur des groupes, les émotions et
les sentiments s'expriment sous forme de comportements spécifiques,
sélectionnés par l'évolution pour assurer
la survie collective. C'est le cas de l'empathie par laquelle
on comprend intuitivement ce que ressent autrui. C'est aussi
le cas des comportements dits altruistes ou moraux. Les
individus y sacrifient un intérêt immédiat
au profit d'un avantage plus lointain procuré par
la survie du groupe que favorise ce sacrifice. L'établissement
et le respect d'un contrat social permettant de sublimer
les déterminismes génétiques primaires
en découlent aussi.
D'autres comportements collectifs se traduisent par des
échanges d'idées. Celles-ci, pour Damasio,
ne sont pas inspirées par une rationalité
abstraite. Elles expriment directement les émotions
et sentiments des individus. Elles ne sont comprises et
acceptées par les autres individus que si elles correspondent
à leurs propres émotions et sentiments. Sinon,
elles sont ignorées ou rejetées.
Toute cette évolution s'est construite par interaction
entre les organismes et les milieux de plus en plus étendus
auxquels ces organismes se sont trouvés confrontés
en conséquence de l'accroissement de leurs possibilités
corporelles. On se trouve là dans le paradigme de
l'adaptation darwinienne le plus classique, sans qu'il soit
nécessaire de faire appel à aucune finalité
ou dessein a priori.
La neurophysiologie des
passions
Antonio Damasio ne se limite évidemment pas à
la description de ces divers mécanismes élémentaires.
Il montre comment ceux-ci construisent les formes et valeurs
sociales élaborées, caractéristiques
de l'humanité telle que nous la connaissons actuellement.
Mais là, ne voulant pas s'engager dans des constructions
spéculatives, il admet que l'état actuel des
recherches n'est pas suffisant pour démontrer l'interaction
de l'anthropologie, de la sociologie, de la psychanalyse
avec la neurobiologie. C'est encore moins le cas en ce qui
concerne l'éthique, le droit et la religion. Il se
borne pour sa part à rechercher, comme nous venons
de le voir, les prémisses de l'éthique et
de la morale dans les espèces animales, sous la forme
des comportements altruistes. Mais il en dit assez pour
laisser penser que, de même qu'en ce qui concerne
l'altruisme, toutes les formes élaborées de
l'activité sociale devraient pouvoir être repérées
et, le cas échéant, modifiées, à
partir de leurs traces neurales. Les personnes n'ayant pas
compris comment des mécanismes évolutionnaires
sur le mode darwinien ont conduit à l'apparition
de nos sociétés et de leurs cultures reprocheront
à Damasio son matérialisme ou son réductionnisme.
Mais aujourd'hui il n'est plus possible de présenter
les produits les plus élaborés de la société
comme ayant surgi de nulle part, ou découlant d'une
évolution uniquement culturelle.
Au demeurant, Damasio tient à montrer qu'il n'est
pas réductionniste. Pour lui, la biologie des relations
entre le corps et l'esprit, la neurophysiologie des émotions
et des sentiments (des passions), ouvre des perspectives
morales considérables. Est-ce que connaître
nos émotions et nos sentiments peut nous conduire
à mieux vivre, atteindre un état de "contentement",
d'accomplissement, qui était selon lui celui de Spinoza.
C'est parce que Spinoza avait atteint cet état, nous
dit Damasio, que malgré sa santé fragile,
il a pu réaliser une œuvre aussi sereine, aussi
prémonitoire des grandes discussions philosophiques
et morales qui allaient se généraliser au
siècle des Lumières. A la question qu'il se
pose à lui-même, Damasio répond positivement.
Découvrir, grâce aux recherches qu'il nous
propose, quels sont les ressorts profonds de nos sentiments
et de nos pensées nous aidera à rechercher
cet état d'accomplissement sans lequel la vie n'est
guère supportable.
Une grande variété de parades aux disfonctionnement
dont nous souffrons pourra être envisagée,
ceci dès les prochaines décennies. Mais ce
sera aussi au plan collectif, celui de la politique et la
morale sociales, que ces recherches seront utiles. Les mécanismes
régulateurs de l'activité sociale ont été
en général développés par l'évolution
depuis des millions d'années. D'autres sont récents,
datant de quelques millénaires, et se cherchent encore
dans le désordre. Mais les problèmes qu'affrontent
aujourd'hui l'humanité se compliquent considérablement.
Une évaluation systématique des mécanismes
régulateurs s'impose de façon de plus en plus
pressante. Les remèdes aux disfonctionnements collectifs,
par exemple l'addiction aux drogues et la violence, seront
plus complexes que ceux applicables aux individus. Connaître
l'esprit humain de façon plus scientifique aidera
à trouver ces solutions. Il ne servira à rien
de vouloir imposer aux gens des conduites ou des sacrifices
qu'ils se seront pas en état de comprendre. On peut
par contre espérer que, mieux informés par
la science, ceux qui s'attacheront à traiter les
grands problèmes sociaux, et les individus impliqués
eux-mêmes, trouveront des voies d'espoir vers un meilleur
état d'équilibre et de "contentement".
Un modèle déterministe
de la conscience ?
Damasio nous propose-t-il un modèle déterministe
de la conscience ? C'est le cas, en ce sens que pour
lui les sentiments et les idées conscientes découlent
d'une chaîne de causes et d'effets dont l'origine
se trouve dans les mécanismes simples permettant
aux organismes de maintenir leur homéostasie à
travers les vicissitudes de leurs interactions avec leur
milieu. Comme il le dit lui-même, si les sentiments
et les idées ne trouvaient pas là leurs origines,
d'où viendraient-ils ? Certainement pas de nulle
part ni d'ailleurs.
Ses adversaires ne se sont pas privés de reprocher
à l'auteur son prétendu réductionnisme.
C'est ce dont d'ailleurs on accuse tous les neurophysiologistes.
Il est certain qu'en poussant le modèle à
l'extrême, on pourra dire que toutes les idées
bonnes ou mauvaises des hommes, toutes les décisions
soi-disant rationnelles qu'ils prétendent prendre
librement, découlent de l'état de leur métabolisme
primaire. Ce ne serait peut-être pas faux, mais à
tout le moins il faudrait le prouver au cas par cas. Pourquoi
par exemple Spinoza, doté d'un tempérament
maladif, n'a-t-il pas versé dans la mélancolie
ou l'agressivité, au lieu de produire avant 40 ans
l'oeuvre, avec celle de Leibnitz, la plus originale de son
temps? Damasio répond à cela, nous l'avons
vu, en suggérant qu'en fait Spinoza était
un homme "content".
Mais la question se complique lorsque l'on aborde la raison
d'être des grandes œuvres collectives de l'humanité,
la science en premier lieu. Faut-il disposer d'un bon équilibre
homéostatique pour faire de la bonne science ? Certains
trouveront la question risible, et répondront par
la négative. Mais, en y réfléchissant,
ne peut-on considérer qu'en moyenne les chercheurs
sont des gens qui ont trouvé un minimum d'accord
entre leurs émotions, leurs sentiments et leur travail.
Entrer dans la vaste construction collective qu'est la science
suppose de laisser sur le seuil le plus grand nombre de
problèmes personnels possibles. Sinon les orientations
ou les résultats des recherches risquent d'y perdre
l'objectivité nécessaire. Il est vrai cependant
que beaucoup de grands inventeurs ont été
a posteriori considérés comme des autistes.
Damasio, bien qu'il ne s'attache pas particulièrement
à l'étude de ce que peut signifier le libre-arbitre
dans l'univers déterministe qu'il nous propose, fait
comme tous ceux qui approchent cette question en reconnaissant
la complexité des interactions entre l'individu et
le collectif, le présent et le passé. Aucun
individu ne prend de décision qui soit indépendante
de l'état de son corps et de ses émotions,
mais il est soumis à tant d'influences que l'hypothèse
d'un déterminisme linéaire n'aurait pas de
sens. Nous sommes au contraire dans le domaine de la causalité
chaotique, ni exhaustivement descriptible ni exhaustivement
prédictible.
Section
5. L'inconscient et le conscient
Lionel Naccache est neurologue à l'hôpital
de la Pitié-Salpêtrière à Paris
et chercheur en neurosciences au sein de l'unité
Neuromatrice cognitive de l'Inserm. Il a publié récemment
un ouvrage très remarqué sur ces sujets :
Le Nouvel inconscient. Freud, Christophe Colomb des
neurosciences. Si l'on interprète convenablement
ses propos, une des raisons qui l'ont conduit à rédiger
cet ouvrage se trouve dans son admiration pour Freud et
pour l'extraordinaire courage intellectuel du père
de la psychanalyse. Mais paradoxalement, le livre montre
que les hypothèses auxquelles le dernier Freud tenait
le plus, celles de l'inconscient et du refoulement, ne peuvent
plus aujourd'hui se voir accorder de caractère scientifique.
Cependant, nous dit Lionel Naccache, son œuvre peut
offrir aux neurosciences des pistes pour explorer non seulement
l'inconscient, mais la conscience. C'est précisément
le point qui nous intéresse dans ce dossier. Freud
n'a pas prouvé l'existence du continent qu'il pensait
avoir exploré, celui de l'inconscient (dit aujourd'hui
freudien pour le distinguer du tout venant de l'inconscient),
mais il a fait mieux. Sans s'en rendre probablement compte,
il a jeté les bases d'une exploration entièrement
renouvelée d'un territoire ancestral que l'on pensait
à tort entièrement connu, la conscience.
Ce n'est cependant pas à Freud ni même
aux Freudiens d'aujourd'hui qu'il faut attribuer
le mérite de ce nouveau regard sur la conscience.
C'est aux scientifiques qui, comme Lionel Naccache, font
l'effort de proposer des descriptions du mental conjuguant
les enseignements de l'imagerie fonctionnelle appliquée
au cerveau et les observations cliniques conduites dans
les services neurologiques hospitaliers;
L'inconscient freudien
n'existe pas
Rappelons sans insister que par inconscient freudien, on
désigne généralement tout ce qui constitue
l'essentiel de la doctrine développée par
Freud dans la seconde partie de sa vie, et qui a fait depuis
l'objet d'innombrables discours et essais de mise en pratique
thérapeutique : chaque homme hébergerait une
part de psychisme à jamais inconsciente, formée
dès les premiers mois de son existence, et qui gouvernerait
pour le meilleur et pour le pire l'essentiel de sa vie consciente
adulte. Cet inconscient serait interdit d'accès,
tant au sujet lui-même qu'aux tiers, notamment par
le refoulement. Mais il gouvernerait très largement
la vie psychique et même biologique du sujet. Il s'agirait
d'un véritable homonculus doublant le sujet, qui
prendrait en sous-main, derrière l'apparent pilote
humain, toutes les décisions nécessaires au
pilotage de celui-ci au travers des complexités de
son environnement.
Or, les neurosciences modernes, nous rappelle Lionel Naccache,
sont incapables de démontrer l'existence d'une telle
entité. Mieux vaut donc si l'on veut conserver un discours
scientifique, la rayer de son vocabulaire. Les nombreuses
observations présentées par l'auteur, résultant
tant de l'exploration fonctionnelle du cerveau que de la neuropsychologie
clinique, montrent l'impossibilité de mettre en évidence
l'existence d'objets mentaux inconscients correspondant à
l'inconscient freudien et aux divers phénomènes
tel le refoulement supposés l'affecter. De même,
ces expériences montrent qu'il n'est pas possible de
prouver l'existence d'opérateurs inconscients réalisant
des traitements sémantiques inconscients (saut peut-être
dans la manipulation des nombres). Un traitement sémantique,
en termes de procédure informatique, consiste à
comparer les « contenus » des données et
les significations qui leur sont attribuées, au lieu
de se limiter à leur appliquer des algorithmes linéaires
de type arithmétique. Dès qu'un traitement sémantique
apparaît dans l'ordre du mental, supposant par exemple
le choix entre deux valeurs, il est possible de mettre en
évidence l'intervention d'un opérateur conscient
qui lui donne sa signification.
Mais ceci ne veut pas dire que l'inconscient en général
n'existe pas. Au contraire. C'est une banalité de
rappeler que tous les êtres vivants, de la cellule
à l'être humain, sont pour l'essentiel des
machines inconscientes. Les êtres vivants sont pilotés
par d'innombrables systèmes de type sensori-moteurs
(ou stimulus-réponse) résultant de leur évolution
darwinienne pour la survie. Ces systèmes sont le
produit de l'évolution génétique de
chaque espèce et de l'évolution culturelle
de chaque individu au sein des groupes propres à
son espèce. L'inconscient constitue donc ce que nous
pourrions appeler le mode de fonctionnement par défaut
de toutes les espèces vivantes.
Il arrive cependant, dans les espèces dotés
d'un système nerveux central suffisamment complexe,
qu'un certain nombre de sous-systèmes dotés
de capteurs et d'effecteurs fonctionnant dans des registres
spécialisés puissent communiquer des informations
à un organe centralisateur, le cerveau. Celui-ci
peut alors dresser un tableau de bord d'ensemble symbolisant
le fonctionnement de l'organisme au sein du milieu où
il opère. Le rapprochement et la synthèse
à tout instant des informations constituant ce tableau
de bord fournit une représentation intégrée
du système qui permet en retour d'influencer un certain
nombre des sous-systèmes sensoriels et moteurs afin
de les adapter en temps réel aux exigences de la
survie globale de l'individu. Les décisions qui sont
prises sont mieux informées que si elles découlaient
de réponses non coordonnées.
On pourra appeler conscience la fonction produisant ce tableau
de bord et ce pilotage intégré, dont la valeur
adaptative est évidente. Seule la conscience permet
les traitements sémantiques ou de valeur, puisqu'elle
rapproche des informations d'origine différentes
qui doivent être agrégées et mises en
perspective. Nous avons déjà indiqué
qu'il convenait pour se conformer à un discours
général distinguer une conscience primaire
très répandue chez les êtres vivants
et une conscience supérieure, supposant l'élaboration
d'un Moi, qui semble limitée à l'homme et
quelques mammifères supérieurs. Mais Lionel
Naccache ne fait pas cette distinction. Ce qu'il énonce
relativement à la conscience concerne le plus souvent
la conscience supérieure.
On sait que si cette nouvelle fonction adaptative nommée
conscience ou conscience de soi est évidente chez
l'homme, il n'y a pas de raisons d'exclure qu'elle puisse
exister sous des formes plus ou moins simples ou différentes
au sein de nombreuses autres espèces. L'intelligence
artificielle évolutionnaire s'efforce actuellement
de la faire apparaître au sein de populations de robots
dits autonomes. Certains s'étonnent de voir
employer le concept de traitements conscients de type sémantique
s'agissant de robots. Mais c'est précisément
l'objet de la conscience artificielle que donner à
des robots autonomes la capacité de traiter des intentions
et des valeurs au lieu de les maintenir confinés
dans des procédures informatiques linéaires.
Chez l'homme, la conscience s'est développée
d'une façon extraordinaire du fait de l'apparition
du langage symbolique complexe. Pour beaucoup de chercheurs
dont Lionel Naccache, elle est liée au langage. Sans
langage, c'est-à-dire sans les échanges
qu'il permet, il ne peut y avoir de conscience supérieure.
Certains en discutent. Il parait clair cependant que si
une personne adulte peut éprouver momentanément
des états conscients en dehors d'une expression
langagière, les états de conscience ne peuvent
se construire en dehors d'échanges symboliques
codifiés avec les semblables. Quoi qu'il en soit,
l'explosion du langage symbolique, qui semble corrélée
à celle du cortex et que beaucoup de linguistes évolutionnaires
s'expliquent mal ne s'est pas produit avec cette ampleur
dans les autres espèces animales, même lorsque
certaines d'entre elles ont généré
des langages spécifiques simples pouvant induire
des états de conscience eux-mêmes simples.
Ajoutons qu'il faudrait selon nous considérer d'une
part la production de la conscience individuelle par un
mécanisme quasi standard propre à chaque individu,
et d'autre part la production de consciences collectives
résultant de l'échange et de la mise en commun
d'un certain nombre des données composant les consciences
individuelles (tableaux de bords individuels) au sein des
groupes sociaux. Les mécanismes générant
des états de conscience collective sont très
divers et mal étudiés. Le moi social résultant
du fonctionnement de la conscience sociale, que ce soit
dans les groupes humains ou chez les animaux dotés
de rudiments de conscience, peut rassembler et conserver
les faits de conscience individuels sélectionnés
sur le mode darwinien comme importants pour la survie, tant
du groupe que des individus. La conscience sociale s'exprime
par la transmission des signes et symboles du langage, ainsi
que par l'imitation. Constituant une structure d'information
permanente, la conscience sociale sert ainsi à informer
les consciences individuelles au moment de leur élaboration
chez les jeunes individus puis tout au long de la vie de
ceux-ci. Dans les sociétés scientifiques,
c'est elle qui mémorise et redistribue les contenus
de connaissances produits par les activités scientifiques
et technologiques.
Lionel Naccache détaille la façon dont le
système inconscient cohabite avec le système
conscient. La commande inconsciente n'est pas limitée
aux couches de basse complexité de l'organisme (les
systèmes dits réflexes) décrits par
le neurologue britannique J.H. Jackson à la fin du
19e siècle, tandis que la commande consciente s'épanouirait
dans les couches de haute complexité, au sein notamment
des six couches neuronales constituant le cortex associatif
humain. Tout au contraire, la commande inconsciente est
répartie au long de l'architecture hiérarchique
des fonctions mentales. Il en résulte que nécessairement,
un certain nombre d'entrées/sorties sensori-motrices
inconscientes affectent la production des faits de conscience
et peuvent en retour être affectées par ceux-ci.
Il s'agit des liens innombrables qu'étudie par exemple
la médecine afin d'expliciter les influences réciproques
du mental et du physique. Mais Lionel Naccache montre que
les conditionnements inconscients n'ont rien à voir
avec ceux dont l'inconscient freudien fait l'hypothèse.
Ils ne peuvent pas non plus être modifiés par
les méthodes de l'analyse freudienne.
La conscience comme un
jeu vidéo
On sait qu'aujourd'hui, les neurosciences cognitives, de
même qu'elles évacuent l'hypothèse d'un
inconscient localisé dans les couches basses du système
nerveux, ont évacué celle d'une localisation
précise de cette fonction associative supérieure
qualifiée de conscience ou conscience de soi. Cette
dernière est une propriété (émergente)
résultant de la coopération de nombreuses
aires cérébrales et réseaux de neurones
en relation avec des systèmes sensori-moteurs. La
conscience ne peut donc être localisée avec
précision dans le cerveau, encore que l'on sache
que sa capacité à émerger disparaît
lorsque certaines aires cérébrales sont détruites.
Même si elle n'a pas de siège à proprement
parler, la conscience résulte nécessairement
d'un processus de traitement coopératif d'un certain
nombre d'informations mentales, supposant lui-même
une organisation neuronale spécifique. Tout cela
ne surprendra pas les informaticiens. Lionel Naccache rappelle
que les hypothèses actuelles désignent du
terme générique d'espace de travail global
conscient l'ensemble des neurones spécialisés,
massivement interconnectés et réentrants,
permettant de créer à tous moments ce que
nous pourrons appeler des faits ou états de conscience.
Ceux-ci (ou plutôt les assemblées de neurones
qui les matérialisent) sont en compétition
darwinienne continue pour élaborer l'état
de conscience globale, lequel s'exprime seul à l'extérieur,
quitte à être modifié constamment par
de nouvelles entrées.
Mais comment décrire la conscience dans cette approche
? Lionel Naccache n'hésite pas pour ce faire à
bouleverser les approches classiques. La fonction principale
de la conscience consiste selon lui à créer
au profit du sujet conscient un monde virtuel dans lequel
un modèle de ce sujet simule un comportement lui
permettant d'optimiser ses chances de survie. La formulation
que nous donnons ici n'est pas exactement celle proposée
par Lionel Naccache mais elle nous parait s'imposer à
la lecture de la description qu'il fait de l'espace de travail
global conscient et de son rôle fonctionnel.
La première question que se posent les cognitivistes
de la conscience concerne la raison pour laquelle cette fonction
complexe a été sélectionnée par
l'évolution. D'innombrables organismes, telles les
bactéries, peuvent survivre sans elle. La réponse
couramment donnée peut être résumée
par l'image du tableau de bord d'un avion de combat, que chacun
aujourd'hui peut comprendre. Le sujet conscient, tel un pilote
de Rafale, dispose « sous le casque », en temps
réel, d'un certain nombre de paramètres agrégés
et de signaux d'alerte qui lui permettent de prendre les meilleures
décisions globales in situ et tempore. Dans certaines
situations d'urgence les décisions sont même
prises automatiquement à la place du pilote. Celui-ci
n'est donc pas obligé d'attendre passivement que les
événements se produisent pour réagir
aux signaux d'alerte qu'émettent ses différents
capteurs.
Cependant la conscience n'est pas seulement un tableau de
bord donnant des informations agrégées. Elle
est organisée, pour reprendre l'exemple du pilotage
du Rafale, comme un simulateur de vol. On sait que les simulateurs
de vol, qui sont les produits les plus élaborés
de la "réalité virtuelle", ne mettent
pas en scène des images du monde extérieur,
telles qu'elles pourraient par exemple être captées
par des caméras embarquées. Ils proposent
un environnement entièrement reconstruit par le calcul
au sein duquel agit, virtuellement, un sujet lui-même
reconstruit sous forme d'"avatar". L'avantage
d'un tel dispositif est de donner à l'utilisateur
du simulateur accès à des mondes virtuels
ou futurs bien plus riches que ceux résultant de
l'observation réelle. D'innombrables situations possibles
ou "histoires" peuvent ainsi être élaborées
de façon économique. Dans le domaine de la
conscience, si ces paramètres comportent des données
décrivant un peu largement l'univers avec lequel
interagit le sujet, si par ailleurs le système permet
des retours historiques et des prévisions pour le
futur, le sujet conscient pourra simuler son avenir et élaborer
des stratégies qui là encore amélioreront
(globalement) ses chances de survie adaptative. Si enfin
le tableau de bord comporte un simulacre ou avatar du pilote
(ou de l'avion personnifiant le pilote) qui le représente
en situation, ledit pilote se verra ainsi constamment rappelé
à la vigilance et à la nécessité
d'anticiper le futur probable.
C'est ce service que rend la conscience au sujet conscient
en le positionnant comme principal acteur de toutes les
histoires possibles. Le tableau de bord qu'offre la conscience
est d'autant plus efficace qu'il comporte un avatar du sujet
conscient doté d'une apparence (ou simulacre)
d'une capacité à la libre décision.
Ce simulacre incite le système de simuler des événements
non routiniers au regard desquels il pourra tester ses facultés
d'adaptation. Le fait que la décision effective du
sujet véritable soit déterminée importe
peu si ce sont des facteurs préalablement testés
virtuellement comme les plus adaptés aux exigences
de la survie qui entraînent la décision.
Pour que ce mécanisme fonctionne, le sujet doit se
croire libre d'imaginer le futur avec le minimum de contraintes.
D'où l'utilité fonctionnelle du concept de
libre arbitre, accompagnant généralement celui
de conscience. Le libre arbitre fait partie des histoires
développées par le simulateur. Si les simulations
n'offraient pas de possibilité de choix, mais se
bornaient à répéter que les décisions
sont déterminées, le sujet conscient ne ferait
aucun effort pour échapper aux déterminismes
qu'il subit ici et maintenant afin d'imaginer des déterminismes
futurs aujourd'hui inconnus de lui qui pourraient effectivement
modifier le cours de son évolution. Un élève-pilote
confronté à un simulateur de vol se trouve
exactement dans la même situation. Si son instructeur
lui disait qu'il ne peut rien imaginer ni inventer, il ne
chercherait pas à se comporter en agent pro-actif.
Mais les termes de l'invention et les résultats produits
résultent du fonctionnement émergent du système.
Ils ne proviennent pas d'un hypothétique ailleurs.
Il n'est pas utile de souligner que la formulation qui précède
est de type matérialiste. Elle refuse le dualisme
qui postulerait l'existence d'un sujet extérieur
au cerveau lequel se servirait de la conscience pour actionner
le corps. La conscience est une propriété
émergente résultant de la réunion d'un
certain nombre de conditions favorables, notamment la présence
de sous-systèmes sensori- moteurs capables d'échanger
des informations au travers de neurones associatifs. Les
multiples traitements réalisés en compétition
au sein de l'espace de travail conscient font à leur
tour émerger des contenus de conscience fédérateurs,
notamment celui du Moi. Le Moi est une information qui sert
de référence à l'ensemble des contenus
de conscience puisque ceux-ci ne prennent leur sens que
par rapport à lui. Mais le Moi n'agit pas sur le
mode volontariste. D'où tiendrait-il en effet l'autonomie
de sa volonté ?
Inutile d'ajouter que la définition matérialiste
et déterministe de la conscience est classique aujourd'hui
chez la plupart des cognitivistes, pour qui la conscience
n'est jamais causale, en ce sens qu'elle n'intègre
pas une fonction permettant au sujet de prendre des décisions
en dehors de toute cause préalable. Les chercheurs
précédemment présentés dans
ce Dossier s'y réfèrent tous. Le libre
arbitre n'a pour eux aucun sens scientifique, même
s'il reste professé par l'ensemble des religions,
comme par beaucoup de philosophes. Cependant, de façon
également classique, Lionel Naccache rappelle que
la décision résultant d'une pondération
entre différents déterminismes est plus «
intelligente », c'est-à-dire plus apte à
une bonne adaptation, que celle résultant d'une obéissance
passive à des déterminismes immédiats
surgissant en séquence.
Par contre, il innove sensiblement par rapport aux théoriciens
de la conscience en introduisant le concept de monde virtuel.
Celui-ci serait le principal produit de la conscience. La
conscience générerait un univers de symboles
analogue à celui utilisé dans les simulateurs,
professionnels ou ludiques (jeux électroniques).
Cet univers représenterait à partir des signaux
reçus des multiples capteurs et effecteurs sensori-moteurs
constituant l'organisme, le monde complexe dans lequel le
sujet, simulé lui-même sous la forme de son
avatar, jouerait des scénarios lui permettant d'imposer
des intentionnalités à des données
qui sinon resteraient sans significations utiles pour lui.
Cette perspective intéressera beaucoup ceux qui raisonnent
sur la conscience artificielle.
Le concept de scénario simulé n'est évidemment
pas nouveau non plus. On sait bien qu'un prédateur
se représente ainsi l'acte de chasse ou qu'un sujet
humain imagine les épreuves ou les satisfactions que
la vie lui réserve. Mais Lionel Naccache va très
loin dans le sens de la déréalisation (ou non-réalisme)
des contenus de conscience. On estime généralement
que la conscience fournit au sujet des représentations
relativement fidèles du monde réel qui l'entoure.
Elle serait donc « réaliste ». Lionel Naccache
adopte au contraire une hypothèse de plus en plus répandue
en épistémologie de la connaissance, selon laquelle
la connaissance, fut-elle scientifique, ne renvoie pas à
des objets du monde en soi (réalisme des essences)
mais à des relations chaque fois spécifiques
entre observateur-acteur, entité observé et
instruments. On parle alors de relativisme des connaissances.
Nous avons nous-mêmes fortement défendu ce point
de vue dans un ouvrage précédent (J.P Baquiast,
Pour
un principe matérialisme fort,
Editions Jean-Paul Bayol) .
Mais toutes les connaissances n'ont pas la même valeur.
La conscience peut colporter des connaissances non rationnelles
comme des connaissances plus ou moins rationnelles. Les jugements
émanant de la conscience de sujets dotées d'une
vaste culture scientifique sont évidemment plus pertinents
que ceux émanant d'un esprit inculte, car ils renvoient
à une expérience antérieure collective
sélectionnée par l'évolution. Les connaissances
expérimentales scientifiques se distinguent en effet
des connaissances pré-scientifiques de type empirique
et plus encore des jugements à l'emporte-pièce
par le fait qu'elles résultent d'un consensus universel
provenant de la communauté scientifique. Ce consensus
est lui-même remis en cause en permanence par de nouvelles
hypothèses ou observations dûment validées.
Conscience et psychologie
Concernant le statut de la conscience primaire, nous avons
signalé que Lionel Naccache ne distingue pas les
deux niveaux de conscience généralement évoqués
par les spécialistes de la conscience : la conscience
primaire, qui semble très répandue chez les
animaux disposant d'une certaine complexité et la
conscience supérieure, qui serait réservée
aux hommes et à quelques rares mammifères.
Cette dernière se caractérise par la conscience
de soi. Elle seule aurait besoin du langage symbolique pour
apparaître. Mais est-ce exact ? La conscience de soi
sous sa forme primaire n'existe-t-elle pas sous des formes
intuitives ou pré-verbales, chez tous les organismes
vivants dotés d'une capacité à se représenter
de façon intégrée ou unitaire. C'est
elle qui s'active lorsque nous réagissons par l'évitement
à l'intrusion d'un tiers dans notre espace corporel
de sécurité, avant même que nous ayons
pu analyser le type de menace pouvant représenter
cette intrusion. Il ne s'agit sans doute pas d'un simple
réflexe mais de quelque chose de plus complexe. Pourquoi
n'en pas rechercher l'existence, par exemple chez un oiseau
ou même un arthropode ?
Si cela était le cas, le psychisme comporterait un
grand nombre de couches qui ne seraient pas directement
accessibles à la conscience supérieure et
qui pourtant joueraient un grand rôle dans notre existence.
C'est sans doute ce niveau de représentations que
Freud désignait par le concept de pré-conscient.
Ce pré-conscient est-il durablement opaque à
l'analyse consciente ou pourrait-il au contraire entrer
après apprentissage dans la sphère du conscient
? On serait en tous cas tenté de considérer
que, même s'il ne se confond pas avec le prétendu
inconscient freudien, il s'en rapproche beaucoup et mériterait
donc des études approfondies.
Une autre question intéresse le statut des souvenirs.
Certains neurologues considèrent que, par sa richesse
neuronale et synaptique, le cerveau mémorise sans
peine une représentation de tous les événements
qui affectent un humain. Ces «objets mentaux»
ainsi mis en mémoire permettraient au cortex associatif
de caractériser un évènement nouveau.
Informé de la survenue d'un tel évènement,
le cortex formulerait une prédiction relative à
la proximité entre celui-ci et l'un des événements
mis en mémoire. Seuls seraient analysés au
niveau des couches corticales supérieures les événements
n'ayant pas de précédents disponibles en mémoire.
Ce mécanisme fonctionnerait en permanence mais ne
deviendrait conscient que dans ce dernier cas. Rien n'interdirait
cependant au cortex, par exemple dans une circonstance mobilisant
l'attention, de faire remonter à la conscience des
événements du passé qui ne seraient
oubliés qu'en apparence.
Si ce mécanisme était vérifié
en tout ou partie, se poserait alors avec acuité
la question des souvenirs, de leur accessibilité
par la conscience supérieure et surtout de leur influence
sur la détermination du comportement actuel. On ne
pourrait certes pas se souvenir de ce qui n'aurait pas été
mémorisé (les événements de
la toute petite enfance, notamment) ou de ce qui aurait
été effacé pour des raisons biochimiques
diverses. Mais le sujet conscient pourrait-il retrouver
dans certaines circonstances des informations dont il aurait
perdu le souvenir conscient mais qui continueraient à
peser dans ses décisions présentes. Dans ce
cas, il serait utile pour améliorer la pertinence
des décisions dites volontaires de faciliter la mise
en évidence puis la remontée en conscience
d'événements apparemment oubliés mais
toujours actifs sur le mode inconscient, pouvant avoir des
effets nuisibles aux capacités d'adaptation du sujet.
Ceci justifierait alors les efforts de la psychanalyse –
ou d'autres types de psychothérapies - pour faciliter
conjointement avec les neurosciences, l'exploration de la
base de données des souvenirs mémorisés
par le cerveau.
Cette question pose aussi celle du statut des rêves.
On sait que, pour faciliter l'exploration de l'inconscient,
les psychanalystes, comme d'ailleurs beaucoup de psychologues,
attachent de l'importance au contenu manifeste des rêves.
On peut voir dans le contenu des rêves dont le sujet
se souvient – qu'il s'agisse des images ou de la charge
affective de celles-ci – l'expression d'un inconscient
éventuellement réprimé (mais par qui?).
On peut y voir plus simplement la remontée en conscience
d'informations mémorisées à la suite
des événements vécus par le sujet et
réactivés par des événements
récents. Dans tous les cas, le contenu des rêves
n'aurait pas qu'un intérêt de circonstances.
Nous pensons qu'il convient d'être attentif au contenu
des rêves, qu'il s'agisse des siens ou de ceux d'autrui.
Leur analyse à fin d'explicitation n'est jamais facile
car elle oblige souvent à remonter haut dans la mémoire
et l'expérience du sujet. Mais elle ne pourrait qu'être
utile. Même si les rêves ne sont pas la manifestation
de troubles psychiques profonds, ils ne surviennent pas
au hasard et mériteraient donc toujours une interprétation
pouvant se révéler informative pour un sujet
souhaitant mieux éclairer ses pulsions et désirs.
Ceci d'autant plus qu'ils sont souvent à la source
de la création artistique voire scientifique. A plus
forte raison, l'étude des rêves d'un sujet
présentant des troubles psychiques devrait intéresser
ceux qui prétendent l'aider à surmonter ses
difficultés. Mais dans tous ces cas, une nouvelle
« science des rêves » faisant appel aux
techniques des neurosciences cognitives mériterait
d'être entreprise, bien loin des banalités
traditionnelles.
Dans le même esprit, on pourrait souhaiter que les
nouvelles sciences du cerveau et de la conscience s'intéressent
davantage aux fantasmes, dont le rôle est omniprésent,
non seulement dans les vies psychiques mais dans la façon
dont les psychismes se traduisent dans les comportements
des individus et des sociétés. Appelons ici
fantasme la représentation généralement
répétitive d'une image ou d'une situation
qui accompagne et qui généralement conditionne
le succès d'un comportement ayant une grande importance
pour la vie affective et sociale du sujet. L'exemple le
plus simple venant à l'esprit est celui des fantasmes
sexuels qui accompagnent le plus souvent et conditionnent
en grande partie l'accès à l'orgasme des individus
« normaux » des deux sexes. Un tel fantasme
est très lié à la conscience supérieure
(encore qu'il faudrait s'interroger sur la question de savoir
si les animaux ne peuvent en vivre d'analogues). Il a été
construit par le sujet à partir d'éléments
formels glanés dans les langages sociaux, mais réinvestis
fortement lors de l'histoire du sujet, dans des conditions
dont il a le plus souvent perdu le souvenir. En fait, il
est perçu par le sujet comme une part mystérieuse
mais essentielle de sa personnalité.
Nous pensons donc qu'il serait utile aujourd'hui d'analyser
l'origine, la typologie et le rôle des fantasmes,
qu'ils agissent dans la vie courante ou qu'ils puissent
intervenir aussi dans la genèse d'événements
dramatiques tels les crimes ou les génocides. Une
part importante de ce qui demeure encore secrètement
explosif dans l'esprit humain se tient là, à
la frontière entre l'inconscient et le conscient.
D'autres sujets mériteraient l'attention
des sciences cognitives. Citons la question de l'introspection.
On sait que Freud avait jeté les premières
bases de sa doctrine en procédant par introspection
à l'analyse de ses souvenirs. Mais les psychanalystes
ne croient plus guère à cette sorte d'auto-analyse.
Les sciences cognitives elles-mêmes ne lui accordent
guère de crédit, au prétexte que le
sujet est le moins bien placé de tous pour produire
des observations ou procéder à des expériences
de pensée le concernant. Cependant, l'introspection
a toujours joué et continue à jouer un rôle
essentiel dans la création littéraire et la
réflexion philosophique.
Nous pensons que le mépris de l'introspection constitue
une erreur profonde. Elle représente la première
et toujours principale exigence du « connais-toi toi-même
» que la morale et la raison sociale imposent à
tout citoyen responsable. Elle demeure de toutes façons
la première phase de l'émergence sous
forme de discours langagiers des contenus profonds du psychisme.
Mais comme elle est aussi en effet la source de multiples
fourvoiements intellectuels et affectifs (notamment les
"rationalisations" à juste titre dénoncées
par la psychanalyse), elle mérite d'être analysée
et critiquée avec les outils des sciences cognitives.
Il sera sans doute possible ensuite d'en recommander un
usage plus systématique à chacun, y compris
aux scientifiques. Comment un système peut-il se
retourner sur lui-même pour s'analyser ? On
voit que l'introspection, ainsi présentée,
serait la forme la plus performante de la conscience. Mais
alors les robots conscients pourront-ils se livrer à
cette activité, et pour quels motifs.
L'émotion esthétique, sous toutes ses formes,
a joué un rôle essentiel dans l'histoire de
l'humanité. Elle continue aujourd'hui encore –
peut-être de plus en plus – à déterminer
de nombreuses activités individuelles ou sociales.
Il n'est pas exclu qu'elle intervienne aussi, non pas comme
épiphénomène mais comme facteur causal,
dans certains comportements animaux. Son statut au regard
de la conscience rationnelle est ambigu. L'homme, qu'il
s'agisse du créateur ou du « consommateur »
d'art, la ressent très fortement. Elle est donc très
présente à la conscience, et peut donner lieu
de la part du sujet à beaucoup d'auto-justifications.
Mais dans le même temps, nul ne se l'explique véritablement.
Elle est donc considérée comme relevant du
domaine de l'inconscient ou du pré-conscient. Nous
pensons que pour ces diverses raisons, l'émotion
esthétique, définie d'une façon très
large, devrait devenir un sujet d'étude systématique
de la part des neurosciences cognitives. Ce n'est pas vraiment
le cas actuellement.
Conscience et neurologie
Nous rangerons sous ce titre aussi général
qu'imprécis le recours à des approches diverses,
généralement peu pratiquées voire ignorées
tant des psychanalystes que de nombreux cogniticiens, qui
ouvrent cependant des perspectives intéressantes
sur l'inconscient et la conscience.
Une première question intéresse le mode de
computation au sein de l'espace de travail global conscient.
Le système hyper-complexe des neurones associatifs
servant d'infrastructure à l'espace de travail conscient
– à supposer que les neurosciences de demain
valident l'hypothèse d'un tel espace – mériterait
dès aujourd'hui, malgré la difficulté,
de faire l'objet d'hypothèses et d'expériences.
C'est tout le statut de la conscience supérieure
qui en dépend, c'est-à-dire le «
hard problem » évoqué par le philosophe
David Chalmers. Mais ce seront aussi les recherches sur
la conscience animale et surtout sur la conscience artificielle
qui pourraient en tirer profit, sans mentionner les technologies
de la communication en réseau sur le mode du web.
Le mode de computation retenu par l'évolution pour
assurer le fonctionnement de cet espace de travail dont
émerge indiscutablement la conscience fait-il appel
à l'architecture des neurones formels, généralement
présente partout dans le système nerveux,
ou à celle très différente des systèmes
multi-agents adaptatifs – voire à une synthèse
des deux formules. On prolongera la question par une autre
encore plus difficile à traiter dans l'état
actuel des connaissances : des processus relevant de la
théorie quantique de l'information interviennent
ils dans le fonctionnement des neurones de ce domaine essentiel
du cortex associatif ? Nous évoquerons ci-dessous
à ce sujet les réponses que suggèrent
les promoteurs de la thèse dite du cerveau bayésien.
Une autre question liée aux précédentes
concerne le statut des informations susceptibles d'entrer
dans l'espace de travail global. Pourquoi telle information
est-elle accueillie et telle autre rejetée. Pourquoi
certaines d'entre elles produisent-elles de véritables
« révolutions culturelles » dans les
contenus de conscience ? Les informations nouvelles sont-elles
prises en compte en fonction de leur « poids »
informationnel, et de quelle façon ce poids est-il
évalué. Doivent-elles satisfaire à
des normes externes ou relatives à leurs contenus
qui les rendraient compatibles avec le système d'exploitation
global où les informations déjà mémorisées?
Lorsque enfin un état de conscience s'impose sur
tous les autres, ne fut-ce que très momentanément,
au sein de l'espace de travail global, cet état de
conscience exerce-t-il un effet de contamination sur les
autres, qui contribuerait à sa permanence éventuelle
? Exercerait-il ce même effet de contamination en
dehors du cerveau du sujet qui l'héberge, c'est-à-dire
sur les contenus des cerveaux d'autres personnes ?
Ajoutons une question supplémentaire. Si l'on retenait
l'hypothèse de Lionel Naccache selon laquelle l'espace
de travail global conscient produirait l'équivalent
d'un vaste environnement de jeu vidéo dans lequel
des simulations seraient réalisées en permanence
autour de la figure dominante du Moi, il faudrait s'interroger
sur la nature des processus computationnels permettant la
production et la validation des hypothèses virtuelles
ainsi élaborées. Il s'agirait en effet d'une
modalité très intéressante d'introduction
de l'innovation dans la formulation des stratégies,
qui donnerait indiscutablement au sujet conscient un avantage
sélectif par rapport aux organismes non dotés
de conscience. Mais il faudrait s'interroger sur la façon
dont au cours de l'évolution cette fonction s'est
introduite dans un certain nombre d'espèces animales
chez qui des versions moins performantes du dispositif sont
sans doute présentes.
On peut aussi ici rappeler les hypothèses concernant
le rôle supposé des mèmes dans la construction
des systèmes de conscience. Nous ne discuterons pas
ici de mémétique, compte-tenu du caractère
encore problématique et difficile à valider
des proposées par cette « science ».
Bornons nous seulement à indiquer que l'explication
mémétique, conjuguée avec l'étude
de l'apparition des langages dans des populations de robots,
peut aider à comprendre comment se sont construits
les cortex associatifs supports de la conscience supérieure
humaine et comment ces cortex se sont peuplés de
contenus langagiers symboliques ayant permis la diffusion
des contenants de conscience au sein des groupes humains.
L'étude de l'émergence du langage chez les
robots montre que contraints par la nécessité
de communiquer pour répondre à des pressions
de sélection sur le mode darwinien, les robots s'accordent
spontanément sur un vocabulaire de symboles qui représentent
l'amorce d'un véritable langage syntaxique. En rétroaction,
l'usage de ce langage oblige les robots à réorganiser
leurs systèmes computationnels pour optimiser le
traitement de ces langages. On voit donc émerger
simultanément le langage, le cerveau qui le manipule
et les contenus cognitifs générés par
la collaboration de ces deux agents différents.
On peut montrer que le même mécanisme, appliqué
à des substrats biologiques et non plus informatiques,
a pu produire le même résultat. Des organismes
vivants dotés d'un système nerveux central,
qu'il s'agisse d'animaux ou d'humains, ont, sous la pression
du besoin de communiquer, généré des
langages symboliques plus ou moins complexes. Les avantages
sélectifs apportés par la communication utilisant
ces langages ont encouragé le développement
des organismes faisant appel à ces outils nouveaux.
Ce succès lui-même a permis la sélection
de cerveaux de plus en plus performants en matière
de traitement symbolique – et donc de plus en plus
riches en aires corticales associatives.
La mémétique montrera à son tour que
ces langages sont constitués d'entités informationnelles,
les mèmes, ayant la possibilité de se répandre
et se multiplier sur le mode viral. Pour les méméticiens
c'est leur prolifération dans les cerveaux d'animaux
contraints à communiquer par la pression darwinienne
qui a entraîné en retour le développement
des aires associatives et langagières, ainsi que des
divers processus de prise de conscience. Plus généralement,
la logique des relations entre inconscience et conscience
pourra être analysée en termes de traitement
mémétique de l'information. C'est ainsi que,
pour Susan Blackmore, théoricienne de la mémétique,
le Moi ou Je qui trône au centre des systèmes
conscients est lui-même un même, capable de se
reproduire et se complexifier dès qu'il trouve des
conditions favorables. Les méméticiens pratiquant
les neurosciences cognitives cherchent actuellement à
mettre en évidence des entités neurales correspondant
aux mèmes, qu'ils ont déjà nommé
des neuromèmes.
Section
6. Le cerveau bayésien
Revenons en arrière. Nous avons vu que, selon la
plupart des scientifiques présentés ici, le
cerveau formule des hypothèses sur le monde à
partir des informations perçues par les sens. Ces
hypothèses sont ensuite testées immédiatement
par le sujet, qui en tire des représentations du
monde lui permettant d'améliorer sa situation
dans ce même monde. Les scientifiques font appel à
cette procédure routinière quand ils s'efforcent
de réintroduire l'imagination scientifique
dans la pratique quotidienne d'élaboration
des connaissances. Certes, la sanction suprême que
représente l'expérience ne peut pas
être refusée. Mais pour eux la capacité
de formuler des hypothèses sur le monde ne doit pas
être inhibée par la peur de ne pas pouvoir
proposer d'expériences falsificatrices. La
formulation de ces hypothèses ouvrira obligatoirement
un large éventail de vérifications expérimentales,
les unes susceptibles de confirmer les hypothèses,
les autres de les infirmer. Le retour d'expérience
permettra d'identifier celles des hypothèses
disposant du plus grand nombre de preuves expérimentales
favorables, voire de la plus grande probabilité d'être
ultérieurement vérifiées par les expériences
à venir. Ces hypothèses seront donc considérées
comme présentant le modèle du monde le plus
apte à comprendre le milieu dans lequel est plongé
le scientifique.
Or c'est précisément de cette façon
que les systèmes nerveux des animaux procèdent
pour construire les représentations du monde dont
ils ont besoin. Leur cerveau, ainsi que l'a bien montré
Christopher Frith précité, est bombardé
en permanence de messages venant des sens. Pour les interpréter,
leur cerveau élabore des hypothèses relatives
à la signification de ces messages, en s'appuyant
sur le vaste catalogue des expériences déjà
vécues par l'individu et mémorisées
dans les aires cérébrales adéquates.
Les humains ne se distinguent pas fondamentalement en cela
des autres animaux. Si mes sens reçoivent des informations
sonores et visuelles émises par un insecte se rapprochant
de moi, mon cerveau compare ces informations avec celles
correspondant aux « signatures » qu'il
a conservées en mémoire à la suite
des interactions précédentes avec des insectes.
Ceci afin d'en tirer les ordres permettant d'éviter
des situations désagréables ou dangereuses.
Le cerveau fera une première hypothèse, en
« supposant » que l'insecte est un hyménoptère
piqueur et non une mouche. Il vérifiera immédiatement
cette hypothèse en commandant aux organes sensoriels
d'affiner leurs observations. Si l'hypothèse
de l'hyménoptère est confirmé
(renforcée), restera à la préciser
: guêpe, abeille ou frelon ? Le cerveau procédera
à des observations complémentaires. Il faudra
ensuite faire des hypothèses sur la direction et
la vitesse de l'objet ciblé ainsi que sur la
meilleure façon d'éviter un choc frontal.
Le tout en quelques centièmes de seconde. Les sous-mariniers
reconnaîtront sans peine le travail que fait un asdic
moderne couplé avec un ordinateur pour identifier
un écho susceptible de révéler la présence
d'un ennemi.
Le schéma que nous venons de décrire présente
cependant un défaut. Il laisse supposer au lecteur
que le cerveau se comporte en véritable chef d'orchestre
capable de déclencher au choix les meilleures actions
et réactions nécessaires à la survie,
comme le ferait l'humain chef de quart à bord
du sous-marin évoqué ci-dessus. En réalité,
toutes les opérations évoquées ici
se déroulent sur un mode automatique, par mise en
œuvres d'algorithmes simples. Ces algorithmes
eux-mêmes ne tombent pas du ciel, ils ont nécessairement
résulté de millions d'années
d'évolution. Mais peut-on les identifier?
La réponse n'était pas claire, jusqu'à
ces derniers temps. On a certes proposé depuis longtemps
l'hypothèse que le cerveau se comporte comme
un système automatique de reconnaissance de formes.
Il construit une première forme hypothétique
à partir des signaux initialement reçus, il
la compare à des formes voisines conservées
en mémoire, affine si nécessaire l'analyse,
puis finalement propose un diagnostic permettant ou bien
de reconnaître et nommer la forme perçue ou
bien de la classer comme inconnue. Le tout utilise des empilements
de réseaux neuronaux du type des neurones formels
s'échangeant de l'information. Cependant,
la complexité du cerveau est telle que, si l'on
peut identifier à peu près bien les mécanismes
élémentaires correspondant à ces diverses
phases, une grande obscurité demeure concernant les
processus neuronaux profonds intéressant notamment
l'apprentissage et la prise de décision. Le
cerveau accomplit de nombreuses fonctions complexes, souvent
en parallèle, perception, attention, émotion,
raisonnement, mémorisation, apprentissage. Il utilise
un nombre considérable de cellules différentes,
réparties dans de multiples aires de compétences
elles-mêmes reliées par un tissu apparemment
inextricable de fibres associatives. Les échanges
entre tous ces acteurs obéissent-ils à des
logiques chaque fois différentes ou font-elles appel
à une logique commune ?
La bonne nouvelle est qu'une réponse à
ces questions difficiles semble s'esquisser. Gregory
T. Huang rapporte en effet, dans un article très
récent du NewScientist (31 mai 2008, p. 30 ), qu'une
équipe de l'University College London (UCL),
dirigée par Karl Friston, a proposé une loi
mathématique qui pourrait selon certains constituer
la « grande théorie unifiée »
du cerveau. Le neurologue français Stanislas Dehaene
aurait marqué son intérêt pour ce travail,
qui devrait selon lui apporter des idées neuves très
profondes dans les sciences cognitives. Les hypothèses
de Karl Friston reposent sur la théorie du cerveau
bayésien (du nom du révérend et mathématicien
britannique Thomas Bayes 1702-1761) inspirée de formulations
devenues courantes en IA et concernant la plausibilité
des hypothèses au regard des vérifications
expérimentales. Le cerveau bayésien est conçu
comme une machine probabiliste qui fait constamment des
prédictions sur le monde et les actualise en fonction
de ce qu'il perçoit.
En 1983, le chercheur canadien Geoffrey Hinton avait suggéré
que le cerveau prenait des décisions basées
sur les incertitudes du monde extérieur. Ultérieurement
d'autres chercheurs avaient envisagé la possibilité
que le cerveau puisse représenter ses connaissances
sur le monde en terme de probabilités. Une distance
dans l'espace, ainsi, ne serait pas estimée
par un nombre unique mais par une série de valeurs
dont certaines apparaissent plus probables que les autres.
L'expérimentation, c'est-à-dire
les nouveaux messages reçus des sens, obligerait
à modifier (actualiser) ces valeurs en temps réel.
On emploie le terme de cerveau bayésien parce que
Thomas Bayes avait réalisé une méthode
permettant de calculer comment évolue la probabilité
d'un évènement au reçu de nouvelles
informations le concernant.
Le fait que le cerveau fasse en permanence des prédictions
sur le mode bayésien concernant aussi bien les évènements
extérieurs que les modifications de ses propres états
internes n'est plus discuté aujourd'hui.
Mais cela n'explique pas pourquoi le cerveau fonctionne
de cette façon, ceci avec semble-t-il une très
grande uniformité quelles que soient les zones cérébrales
concernées. Pour comprendre la raison de cette convergence,
Friston a repris l'hypothèse du cerveau bayésien
en l'appliquant non seulement à la perception
mais à toutes les autres fonctions du cerveau. Il
montre que tout ce que fait le cerveau est conçu
pour minimiser l'erreur de perception (assimilée
au concept d' « énergie libre »
pour des raisons que nous ne développerons pas ici,
découlant de la modélisation sur les réseaux
de neurones formels). Le corps considéré comme
une machine thermodynamique obligée pour survivre
d'économiser son énergie a en effet
intérêt à minimiser l'erreur de
perception afin de réduire le nombre d'opérations
nécessaires à l'affinement des messages
reçus des sens et minimiser par ailleurs l'effet
de surprise, toujours coûteux, lorsque l'erreur
de perception est élevée. « Tout ce
qui peut changer et s'adapter dans le cerveau le fera
pour réduire l'erreur de perception, depuis
la décharge du neurone individuel, le câblage
entre les neurones, les mouvements des yeux et les choix
de la vie quotidienne ».
L'incitation à la plasticité cérébrale,
grâce à laquelle le cerveau modifie ses câblages
en fonction de l'expérience, en découle.
Il s'agit du mécanisme de base permettant la
mémorisation et l'apprentissage. Mais plus
généralement, c'est l'ensemble
des échanges entre les niveaux d'entrée
des informations sensorielles et les différents niveaux
de réponse et d'intégration des couches
corticales supérieures qui obéirait à
cette exigence d'économie. Selon Friston, l'hypothèse
pourrait expliquer également la façon dont
s'organisent et travaillent les neurones en charge
des fonctions les plus nobles du cerveau : l'élaboration
de la pensée et sans doute même celle de la
conscience de soi. Les neurones miroirs qui s'activent
lorsque l'on regarde un tiers exécuter un mouvement,
et qui s'activent de la même façon lorsque
l'on fait soi-même ce mouvement, sont en effet
considérés comme jouant un rôle important
dans la production de la conscience. Il serait intéressant
de montrer qu'ils fonctionnent eux aussi sur la base
de processus simples visant à minimiser l'erreur
de perception (perception externe et perception interne).
Beaucoup des prétendus « mystères de
la conscience » pourraient s'éclaircir.
La conscience peut en effet être considérée
comme la perception par certains neurones spécialisés
des états internes du cerveau, perception organisée
autour d'un modèle du Moi développé
dans le cadre des interactions sociales.
Si ces hypothèses étaient vérifiées
par les diverses expériences en cours faisant à
la fois appel à des modèles informatiques
et à l'utilisation de l'imagerie cérébrale,
nous disposerions d'une explication simple permettant
de comprendre l'apparition et le développement
progressifs des réseaux neuronaux dans la suite des
espèces vivantes et ce jusqu'à l'homme.
On retrouverait en effet à la base de ces constructions
des principes universels d'organisation visant à
économiser l'énergie. On peut identifier
ces principes aussi bien dans l'anatomie et la physiologie
des cellules et organes que dans les systèmes thermomécaniques
du monde non biologique. Par ailleurs, de nombreuses applications,
en sciences cognitives, en thérapeutique humaine
et, bien sûr, en robotique autonome, pourraient être
envisagées.
Bibliographie
complémentaire
Sur le thème de ce Dossier le lecteur pourra consulter
un certain nombre d'auteurs de premier plan dont nous
avons présenté les travaux sur ce site sous
les références ci-dessous :
*Giacomo Rizzolatti et Corrado Sinigaglia Les neurones miroirs
Editions Odile Jacob, 2007
http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2008/jan/neuronesmiroirs.html
* Stanislas Dehaene, préface de Jean-Pierre Changeux
Les neurones de la lecture, Editions Odile Jacob, 2008
http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2008/jan/neuroneslecture.html
* Douglas Hofstadter; I am a Strange Loop, Basic Book –
2006
http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2007/juil/hofstadter.html
* Gilbert Chauvet Comprendre l'organisation du vivant
et son évolution vers la conscience Collection Automates
Intelligents - Editions Vuibert - février 2006
http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2006/fev/comprendre_vivant.html
* Jeff Hawkins Intelligence Edition française Campus
Press, 2005
Edition américaine: On intelligence, Henry Holt 2004
- mars 2005
http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2005/sept/hawkins.html
* Gerald M. Edelman Plus vaste que le ciel. Une nouvelle
théorie générale du cerveau
Odile Jacob sciences 2004
http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2004/aout/edelman.html
* Alain Berthoz La décision, Editions Odile Jacob
2003
http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2003/octobre/berthoz.html
* Antonio Damasio Spinoza avait raison (traduit de Looking
for Spinoza)
Editions Odile Jacob 2003
http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2003/sep/damasio.html
*
Antonio R.Damasio Le sentiment même de soi
Editions Odile Jacob 1999
Traduction française de "The feeling of what
happens. Body and emotion in the making of conciousness"
Harcourt 1999"
http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2000/nov/A_Damasio.html
* Antonio R.Damasio L'erreur de Descartes
Editions Odile Jacob 1995
http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2000/nov/A_Damasio.html
* Jerry Fodor L'esprit, ça ne marche pas comme ça
(traduit de The Scope and Limits of Computational Psychology)
Editions Odile Jacob 2003
http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2003/sep/fodor.html
* Steven Pinker The Blank Slate Viking Press 2003
http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2003/sep/pinker.html
* Daniel Dennett Freedom Evolves Viking Press 2003
http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2003/juil/dennett.html
* Rita Carter Exploring Consciousness University of California
Press – 2002
http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2002/nov/carter.html
* Jean-Pierre Changeux L'Homme de vérité Editions
Odile Jacob – 2002
http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2002/avr/changeux.html
* Alain Cardon Conscience artificielle et systèmes
adaptatifs Eyrolles, 1999
http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2001/mar/a_cardon.html