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Dossier
La
conscience vue par les neurosciences
Première partie
Jean-Paul
Baquiast et Christophe Jacquemin
27/10/2008
Tous
droits réservés

Stella
polaris. Mosaïque, par Anne Bedel
http://www.admiroutes.asso.fr/art/bedel/index.htm
Sommaire
Avant propos et Introduction
Section 1. Généralités
sur la conscience humaine
Section 2. La conscience est un produit du
cerveau
Section 3. Propriétés et limites
de la conscience supérieure
A suivre
Avant-propos
Depuis
la création de cette revue, en 2000, nous avons présenté
aux lecteurs et largement commenté un certain nombre
d'ouvrages scientifiques consacrés au fonctionnement
du cerveau et aux fonctions dites cognitives. On trouve
en annexe de ce dossier la liste des articles correspondants.
Parmi les fonctions cognitives se trouve la conscience.
Bien que beaucoup de scientifiques refusent de traiter ce
thème, parce que trop imprécis et encombré
d'interprétations métaphysiques, certains
de nos lecteurs nous demandent régulièrement
un rappel des hypothèses faites à ce sujet.
Beaucoup se placent dans la perspective de la future conscience
artificielle et veulent comparer ses futures performances
avec celles de la conscience humaine. Nous avons pensé
qu'il n'était pas inutile, pour éclairer
ce thème difficile, de faire une rapide synthèse
de ce que nous avons cru pouvoir retenir des travaux d'un
certain nombre des neuroscientifiques dont nous avons analysé
les ouvrages. Que ceux qui ne sont pas cités dans
ce dossier ne s'en formalisent pas. Si nous avions
voulu traiter convenablement l'ensemble des contributions,
il aurait fallu y consacrer plusieurs volumes.
Introduction.
Même
si le sujet de la conscience est comme rappelé ci-dessus
obscurci d'ambiguïtés philosophiques et
religieuses, nous n'allons pas ici affirmer d'emblée
que la conscience n'existe pas, ou bien qu'elle
peut être réduite à des mécanismes
neurologiques simples. Personne ne pourrait prendre une
telle affirmation au sérieux. Il est évident
que si l'on proposait au plus sceptique des neurologues
de l'amputer de l'aptitude à se percevoir
lui-même en tant que personne consciente, par un coup
sur la tête ou par l'administration d'un
fort neuroleptique, tout en lui expliquant qu'il pourrait
très bien conserver toutes ses facultés en
poursuivant sa vie sur le mode inconscient, il refuserait
de tenter l'expérience.
La
même observation peut-être faite à propos
du libre-arbitre, autrement dit de l'impression que nous jouissons
tous, à tout moment, de la capacité de prendre
telle ou telle décision, petite ou importante, en toute
liberté - c'est-à-dire sans obéir à
des contraintes extérieures à nous que nous
n'assumerions pas. Si nous nous levons le matin, bien que
notre corps préférerait se reposer au lit quelques
instants de plus, nous avons l'impression de le faire librement,
au regard de finalités librement choisies, et non contraints
par des déterminismes extérieurs que nous ne
pourrions pas refuser. Affirmer à quelqu'un qu'il n'est
pas libre – à supposer qu'il accepte de le croire,
ce qui est douteux – ne le pousserait-il pas à
s'abandonner sans réagir à toutes les facilités
contre lesquelles il passe son temps à lutter : paresser
au lit, agresser ses proches, noyer ses angoisses dans l'alcool,
etc.
Pour
les scientifiques évolutionnaires, les propriétés
psychologiques ou comportementales dont on constate le fort
enracinement dans les sociétés d'aujourd'hui
ont été acquises et conservées par l'évolution
parce qu'elles jouent un rôle plus ou moins important
pour la survie de ces sociétés. Nous avons tout
lieu de penser qu'il en est ainsi de cette propriété
universellement reconnue dans les sociétés occidentales
modernes, propriété que l'on désigne
du terme synthétique de conscience volontaire individuelle.
Observons cependant qu'il existe aujourd'hui et qu'il a existé
dans le passé de nombreuses autres formes d'organisation
sociale parfaitement viables qui n'incitent pas les individus
à revendiquer d'autonomie et de liberté. Elles
tentent au contraire de persuader les individus qu'ils ne
s'accompliront qu'en se soumettant à des règles
extérieures à respecter strictement. En pratique,
l'observation montre que toutes les sociétés
biologiques (même chez les végétaux) reposent
sur la formulation de contraintes globales, gardiennes de
la conformité, selon le terme de Howard Bloom, et d'initiatives
locales, génératrices de diversité, selon
le terme du même auteur.
Le
rôle éminent reconnu dans nos sociétés
à la conscience volontaire ne doit pas cependant
empêcher les scientifiques et les philosophes de s'interroger
sur ce qui correspond à ce concept global au niveau
de l'anatomie et de la physiologie des individus humains,
comme au niveau des comportements sociaux faisant appel
à la conscience. Faisons une comparaison. Nous sommes
persuadés que le monde tel que nous le percevons
par l'intermédiaire de nos yeux est constitué
d'objets et de cadres en trois dimensions et en couleurs.
Les neurologues étudiant le traitement des informations
visuelles par le cerveau montrent que ces propriétés
que nous attribuons au monde, relief et couleur, sont en
fait des qualités dites émergentes construites
par notre cerveau à la suite de millions d'années
d'évolution. Elles correspondent à des
caractéristiques physiques du monde extérieur
qui, dans d'autres systèmes de perception et
de traitement des données, pourraient donner lieu
à des résultats très différents.
Si les espèces animales dont nous sommes issues ont
retenu ces solutions particulières par lesquelles
nous percevons le monde, et non d'autres qui auraient
été également possibles, c'est
parce que ces solutions ont représenté un
optimum dans la coévolution génétique
et culturelle de ces espèces, face aux contraintes
de survie. Les primates dont nous descendons avaient tout
intérêt à bien identifier les reliefs
et pouvoir reconnaître à distance les prédateurs
et les aliments grâce à leurs colorations.
Ceci admis, il serait tout aussi aberrant d'affirmer que le
relief et les couleurs n'existent pas vraiment dans le monde
extérieur qu'affirmer à l'inverse que les reliefs
et les couleurs sont des propriétés ontologiques
de ce monde, qu'il ne convient pas d'analyser. Il en est de
même de la conscience.
Section
1. Généralités sur la conscience humaine
Définir
de façon aussi précise que possible la conscience
humaine, notamment sous sa forme évoluée que
l'on nomme conscience volontaire, présente un intérêt
en soi que nul ne discutera, au vu des études et publications
de plus en plus nombreuses consacrées à ces
sujets dans la science et la littérature contemporaine.
Mais l'intérêt est encore plus grand au regard
des perspectives de la conscience artificielle, dite aussi
avec moins d'ambition la cognition artificielle. Nous savons
que l'intelligence artificielle (IA) sous ses formes les plus
récentes, envisage sérieusement de construire,
sur divers supports informatiques et technologiques, différentes
sortes de systèmes capables de se représenter
eux-mêmes dans leur environnement. Il sera difficile
à terme de distinguer leurs comportements de ceux des
humains agissant de façon consciente. On sera tenté
d'attribuer une conscience à ces « artefacts
». On parlera donc à leur sujet de conscience
artificielle. Mais qui permettra d'assurer qu'il s'agira bien
de conscience. En quoi celle-ci sera-t-elle comparable à
la conscience humaine ?
Il
est évident qu'il n'est pas possible
de réfléchir à la conscience artificielle
sans évoquer, ne fut-ce que sommairement, la façon
dont les sciences occidentales se représentent la
conscience humaine. Le point qui soulève le plus
de discussions concerne la conscience de soi (consciousness
en anglais). Celle-ci nous permet non seulement de nous
représenter le monde, mais de nous représenter
nous-mêmes comme agissant dans le monde. Le symbole
emblématique de la conscience de soi est le Moi,
figure que construit progressivement chaque cerveau individuel
et autour duquel il rassemble un grand nombre de souvenirs
associés au passé de la personne.
Chez
l'homme, la conscience de soi est très généralement
implicite. On la vit sans se l'expliquer et souvent
sans l'exprimer par le langage. Mais les langages
symboliques lui sont nécessaires pour se construire
véritablement et communiquer ses contenus aux autres.
La plupart des animaux dont les langages symboliques sont
limités aux échanges vitaux pour la survie,
ont très vraisemblablement une conscience du monde
et d'eux-mêmes non nulle mais restreinte au
temps présent et à leur environnement immédiat.
Seuls les humains et sans doute certains grands singes ou
cétacés sont capables d'avoir une représentation
de leur propre existence située dans un espace et
un temps construit par leur cerveau et susceptible de s'exprimer
par des langages structurés.
Souvent,
nous l'avons dit, la conscience de soi s'accompagne
de la conscience d'être capable de prendre des
décisions volontaires, sous la seule responsabilité
de la personne, le Moi, qui décide. Il s'agit
de ce que l'on appelle le libre-arbitre ou conscience
volontaire. Le concept de libre-arbitre, qui n'existe
pas dans certaines civilisations, est apparu récemment,
à la suite des religions et des philosophies pour
qui l'individu doit prendre de l'autonomie par
rapport aux déterminismes naturels, afin de choisir
entre ce qu'elles définissent comme le bien
et le mal. Le libre-arbitre est donc très lié
à la conscience morale ou représentation de
devoirs et de droits à l'égard des autres
et de soi-même. Il ne faut pas confondre la conscience
de soi avec la conscience morale. Cette dernière
semble antérieure à la conscience de soi.
Elle s'exprime par des interdits ou des » incitations
à faire » qui sont souvent implicites, sinon
génétiquement programmés. Les psychologues
évolutionnaires la relient aux comportements altruistes
et coopératifs (symbiotiques) qui sont omniprésents
dans pratiquement toutes les espèces vivantes, en
antagonisme avec les comportements d'agression.
Certains
scientifiques pensent que la conscience de soi, s'exprimant
par le Moi, est une illusion, une sorte d'image virtuelle
qui ne joue aucun rôle dans les décisions que
prend à tous moments l'organisme. La plupart
d'entre eux cependant, parmi lesquels nous nous rangeons,
considèrent que la conscience de soi, la forme la
plus élaborée de la conscience, joue un rôle
au service de la survie des individus et des sociétés.
Une fonction de cette importance, qui mobilise en permanence
les réseaux nobles du cortex associatif, ne se serait
pas développée dans le cours de l'évolution
si elle n'avait aucun rôle dans la lutte pour
la survie. Mais ce rôle est sans doute différent
de ce que l'opinion courante croit y voir.
On
ajoutera que pour les spiritualistes, la conscience de soi
n'est pas très différente de ce que
beaucoup de religions appellent l'âme, substance
immatérielle momentanément liée au
corps pendant la vie de celui-ci, et capable de lui survivre.
Nous n'aborderons pas ici cette façon de séparer
l'esprit du corps, qui ne relève pas de la
démarche scientifique mais de celle de la foi. Il
n'est pas exclu par contre de chercher à préciser
les qualités que les religions prêtent à
l'âme pour rechercher en quoi elles pourraient
être comparées à celles de la conscience
de soi telle qu'étudiée par la science
Concernant
le concept de libre arbitre, la plupart des scientifiques
pensent qu'il s'agit d'une illusion radicale.
On ne peut pas concevoir qu'un système, fut-il
complexe, puisse prendre des décisions sans que ces
décisions soient déterminées par des
séries de causes antérieures. Même si
ces causes ne sont pas discernables par le sujet lui-même,
même si des observateurs extérieurs ne les
discernent pas, elles n'en existent pas moins.
Pour
reprendre une formule devenue courante, on peut dire que
le libre-arbitre est une émergence, dont les causes
sous-jacentes sont cachées. Plus exactement, la décision
ressentie comme libre est une émergence. Le sujet
la constate, de même que les tiers, elle s'impose
à eux en toute clarté, mais ses prémisses
sont généralement ignorées ou autres
que celles qui lui sont attribuées.
Mais
dire que la décision ressentie comme libre par le
sujet qui la prend est une émergence ne signifie
pas qu'elle soit déterminée par des
séries causales linéaires qu'il serait
facile d'identifier. En évolution, on désigne
souvent par le terme d'émergence la création
de complexité à partir d'éléments
simples. La vie, qui résulte de l'interaction
de molécules chimiques relativement simples, est
dite propriété émergente par rapport
à ces molécules. Dans l'état
actuel de la science, il n'est pas possible de comprendre
comment ces interactions produisent des phénomènes
vitaux, tels que l'aptitude à s'individualiser
et se reproduire. Mais cela n'autorise pas à
dire que la vie résulte d'une création
ex nihilo ou, qu'à l'opposé, il
s'agisse d'un phénomène imaginaire.
Il en est de même des processus qui, dans le cerveau
ou dans le corps tout entier, aboutissent à ce que
l'on désigne par une libre décision.
Ce n'est pas parce que les processus neurologiques
supposés plus simples aboutissant à cette
décision ne sont pas généralement identifiables
qu'il faille, soit dire que la décision est
prise ex nihilo, soit qu'à l'opposé,
l'impression de liberté ressentie à
son sujet soit totalement imaginaire.
Sur
le libre-arbitre, nous pouvons remarquer que le sujet qui
se réfère au libre arbitre concernant les
décisions qu'il prend lui-même pourrait
facilement se convaincre que les décisions des autres
sont strictement déterminées. « Il fait
ceci parce que, en réalité, il est obligé
à le faire par telle ou telle cause qu'il ne
s'avoue pas (influence d'un parent ou d'un
chef, par exemple) ». En appeler à la liberté
d'un tiers pour qu'il change d'avis consiste
en fait à le contraindre plus ou moins fortement
à modifier sa décision première.
Concernant
la conscience humaine et le rôle du cerveau dans la
prise de décision, nous commencerons notre réflexion
par un rappel de la façon dont les sciences modernes,
sciences cognitives et neurosciences, étudient l'organisation
et le fonctionnement du cerveau lorsqu'il se livre
à des activités faisant appel à la
conscience du sujet. Comme indiqué en introduction,
nous nous appuierons sur un certain nombre de travaux récents
publiés par des neuroscientifiques dont la compétence
est internationalement reconnue. Leurs conclusions seront
certainement modifiées, comme toute œuvre scientifique,
à la suite de nouveaux travaux dans les mois ou années
à venir. Mais nous prétendons qu'il
s'agit pour l'heure d'un état de
l'art indiscutable. Nous aurions pu citer une dizaine
d'autres auteurs contemporains dont les conclusions
sont les mêmes, dont nous avons rendu compte dans
d'autres documents.
Historiquement,
nous l'avons rappelé, ce fut l'observation
clinique de patients dont le cerveau était endommagé
qui a fait progresser la compréhension du rôle
de cet organe dans l'élaboration de la conscience
de soi et la construction de la personnalité. L'importance
de l'observation clinique demeure malheureusement
grande, car les attaques cérébrales, les accidents
et les maladies dégénératives dont
le nombre ne diminue pas obligent les thérapeutes
à intervenir de plus en plus profondément
dans le tissu cérébral.
Mais
depuis quelques années, la technique dite de l'exploration
fonctionnelle par imagerie cérébrale a permis
d'observer le fonctionnement du cerveau sain, lorsque
le sujet se livre à des activités de la vie
courante. On voit avec une précision de plus en plus
grande comment s'activent les neurones pour créer
des états mentaux. On peut également capter
les ondes cérébrales, de l'extérieur,
c'est-à-dire en général sans
implanter d'électrodes, et les utiliser pour
commander certains mouvements à des automates. Ces
expériences ont d'abord été faites
sur l'animal. Mais elles sont progressivement étendues
à des humains volontaires. Initialement réservées
à l'observation de fonctions relativement simples,
telles que le traitement d'un message reçu
des sens, elles permettent aujourd'hui d'aborder
l'étude de fonctions de plus en plus abstraites
: la lecture, la langage, l'apprentissage et la prise
de décision.
La
science de la conscience est donc devenue, malgré
les difficultés que nous évoquerons, une discipline
à part entière. Il faut préciser que
si c'est le cas, c'est parce que les recherches
à ce sujet présentent un intérêt
qui n'est pas seulement celui de la connaissance désintéressée.
Les gouvernements se préoccupent des applications
militaires pouvant leur être données, ainsi
que de la façon dont ils pourraient éventuellement,
grâce aux résultats obtenus, orienter les esprits
et les comportements des individus afin d'en faire
le cas échéant des combattants modèles.
Les entreprises commerciales ont des objectifs très
voisins, visant à « discipliner » et
orienter le consommateur. Mais c'est le propre de
toutes les sciences. Il serait naïf de penser qu'elles
sont financées dans le seul souci de la connaissance
désintéressée.
Pour
ceux qui connaissent mal les développements des neurosciences
appliquées à la conscience, nous devons d'emblée
indiquer que le domaine, même s'il est précisé
tous les jours davantage, comporte encore une grande part
d'ignorance ou d'incertitudes. Les spiritualistes
en tirent argument pour affirmer que ces difficultés
sont la preuve du caractère ineffable, divin, de
la conscience. Ceci tient à ce que le concept de
conscience lui-même, dont le grand public semble avoir
une représentation claire, ne l'est pas du
tout. Si de nombreux laboratoires annoncent qu'ils
étudient le cerveau, il en est fort peu pour annoncer
qu'ils étudient la conscience. Nous avons rappelé
en avant-propos que beaucoup de chercheurs considèrent
même que ce thème n'est pas scientifique.
La conscience, avec si l'on peut dire un grand C,
la Conscience, est pour eux un non-sujet. Ceci tient au
fait qu'on ne peut pas identifier une faculté
que l'on nommerait conscience et qui se retrouverait
monolithique, semblable à elle-même, chez tous
les humains et à toutes les époques. Il faut
selon eux distinguer plusieurs sortes de consciences, qui
jouent des rôles très différents.
Concernant
les mécanismes mettant en jeu le système nerveux,
y compris le cerveau, nous n'étonnerons personne
en écrivant que les chercheurs les répartissent
en deux grandes catégories, ceux qui sont inconscients
et ceux qui sont conscients. Les mécanismes inconscients
déterminent l'immense catégorie des
comportements liés au fonctionnement des organes
du corps et dont le cerveau associatif supérieur,
présumé être le siège de la conscience,
n'est pas informé ou est mal informé,
sauf dans certains cas s'ils dysfonctionnent. Le cerveau
associatif lui-même, comme nous allons le rappeler,
fonctionne principalement sur le mode inconscient, même
lorsqu'il prend des décisions vitales mettant
en œuvre de véritables raisonnements logiques.
C'est heureux car le fonctionnement sur le mode inconscient
permet généralement de réagir vite
et bien. Dans ces divers cas, on ne parlera pas d'inconscient
pour l'opposer au conscient. Pas plus que pour ce
qui concerne la conscience, il n'est possible d'identifier
un ensemble monolithique de comportements qui répondraient
à la définition d'inconscient avec un
grand I, l'Inconscient.
Le
mode inconscient, mode de fonctionnement par défaut
du système nerveux, ne doit pas non plus être
assimilé à l'inconscient freudien. Nous
verrons que les neurosciences ne peuvent rien observer qui
corresponde aux grandes catégories de forces que
Freud croyait voir à l'oeuvre dans la vie psychique.
On considère généralement que ce à
quoi se réfère l'inconscient freudien,
dans la mesure où ce terme est encore employé,
devrait être approfondi afin de caractériser
certains comportements psychologiques dont les bases biologiques
demeurent encore obscures mais dont les manifestations sont
évidentes. A ce titre, s'il conserve quelque
pertinence dans le dialogue entre patients et analystes,
il est prudent de ne s'en servir qu'en précisant
la façon dont les neurosciences associées
à la psychanalyse s'efforcent aujourd'hui
de le définir. Citons par exemple les travaux portant
sur le rôle curatif ou tout au moins adjuvant des
relations de confiance s'établissant entre
un médecin et son patient ou de l'effet placebo.
La
conscience primaire
Au
rang des mécanismes de la conscience de soi relevant
de l'inconscient, les scientifiques placent ce que
l'on nomme paradoxalement la conscience primaire.
Paradoxalement car celle-ci fonctionne essentiellement sur
un mode inconscient. Elle est présente chez la plupart
des animaux. Elle permet au corps de distinguer ce qui appartient
au sujet (au corps du sujet) et ce qui relève de
l'extérieur. On sait que les robots modernes
disposent aussi d'une représentation de l'environnement
au sein de laquelle ils s'identifient en tant qu'acteurs.
Ils possèdent donc une conscience primaire élémentaire.
Les
mécanismes construisant la conscience primaire ont
pour rôle l'identification et la protection
de l'intégrité du sujet, tant au regard
des agressions internes que des agressions externes. Mais
ils font sans doute davantage, méritant ainsi d'être
présentés comme des précurseurs de
la conscience supérieure. Il semble qu'étant
extrêmement nombreux et vitaux, ils peuvent produire
des messages globaux, sous forme de « conscience d'être
conscient » qui entrent dans le champ de la conscience
supérieure. Leur travail coopératif génère
chez le sujet, même s'il n'en a pas «
clairement conscience », la perception quasi physique
de son unité en tant qu'individu, ceci aussi
bien pendant la veille que durant le sommeil.
Il
arrive également, chez l'homme et même
chez certains animaux, que la conscience primaire génère
des états particuliers qui soient capables de pénétrer
explicitement dans le champ de la conscience supérieure.
Dans le langage courant, on parle généralement
en ce cas d'états préconscients, flottant
momentanément entre l'inconscient et le conscient.
Si dans une foule, je m'écarte instinctivement
de quelqu'un qui, au regard des normes sociales en
vigueur, se montre trop envahissant, je le fais parce que
les mécanismes qui assurent la protection de mon
espace vital ont été alertés et ont
commandé une action d'évitement. Je
peux me rendre compte après coup de mon geste de
recul, c'est-à-dire en prendre conscience et
y réagir, mais à l'origine, il a résulté
d'un processus automatique de type réflexe.
Les
manifestations, chez l'homme, de ce que l'on nomme l'intuition,
peuvent aussi être rattachées au fonctionnement
de la conscience primaire. Différents processus dont
le sujet n'a pas conscience lui permettent de se représenter
le monde extérieur et les tiers. Il s'agit soit de
perceptions sensorielles ou de perceptions affectives, soit
des calculs logiques pré-rationnels, faisant appel
aux hémisphères cérébraux ou aux
zones cérébrales spécialisés.
Les résultats globaux des opérations de détail
concernées peuvent rester totalement inconscients et
dicter des comportements dont le sujet ne s'expliquera pas
la cause. Ils peuvent au contraire donner lieu à des
perceptions conscientes. Mais celles-ci resteront confuses,
même si elles s‘imposent avec force. On parlera
alors d'intuition. Ainsi l'intuition d'un danger me conduira
à refuser telle situation, même si ma conscience
explicite n'a pas perçu les raisons pour lesquelles
j'ai jugé la situation dangereuse.
L'étude
de la conscience primaire ne présente pas beaucoup
de difficultés méthodologiques. Elle relève
le plus souvent d'observations relativement faciles
à conduire sur le sujet vivant. Ces observations
et leurs résultats peuvent être présentées
de façon objective, c'est-à-dire sans
impliquer d'options philosophiques. Ce n'est
pas le cas de l'étude de la conscience de soi
et moins encore de la conscience dite volontaire, par laquelle
le sujet disposerait d'un libre arbitre. La raison
de cette difficulté n'apparaît pas toujours,
y compris aux chercheurs eux-mêmes.
La
conscience supérieure ou se regarder par la fenêtre
passer dans la rue
A
quoi faisons-nous allusion ? La science progresse généralement
en construisant des hypothèses théoriques
qu'elle soumet ensuite à l'expérience.
On dit que ces hypothèses sont des modèles
de l'objet à étudier. Ainsi, même
dans des domaines particulièrement abstraits, tels
que la cosmologie, le scientifique n'hésite
pas à supposer l'existence d'objets dont
il donne, sous forme d'un modèle généralement
mathématique, une description purement théorique.
Il imagine ensuite des expériences permettant de
rechercher dans la nature la manifestation de telle ou telle
des propriétés que devrait posséder
l'objet réel s'il était conforme
au modèle proposé.
De
la même façon, construire à titre d'hypothèse
un modèle supposé représenter la conscience
devrait en principe permettre d'imaginer des expériences
objectives destinées à valider ce premier
modèle et poursuivre ultérieurement l'exploration.
Or il apparaît que cette démarche ne peut être
utilisée facilement pour étudier la conscience.
L'une des premières causes de cette difficulté,
qui n'a rien de méthodologique, tient à
l'emprise déjà signalée de la
philosophie et des religions sur les chercheurs, même
s'ils s'en défendent. On constate que
chacun, pour des raisons personnelles, se donne de la conscience
des définitions différentes, souvent contradictoires.
De plus, ces définitions, au lieu d'être
tenues pour des hypothèses, sont considérées
comme décrivant un phénomène appelé
conscience, existant en soi. Les expériences imaginées
pour vérifier la pertinence de ces définitions
sont donc difficiles et prêtant à controverses,
car elles visent à démontrer des options de
départ différentes.
La
persistance dans l'esprit de beaucoup de chercheurs
de définitions philosophiques ou spiritualistes de
la conscience n'est pas seule à provoquer ces
difficultés. Une raison véritablement méthodologique
sinon logique les explique. Elle tient à ce que,
lorsque le sujet conscient cherche à se regarder
lui-même de l'extérieur, il se heurte
à un obstacle relevant d'une variante d'un
problème plus général dit du problème
de l'incomplétude. Ceci avait été
noté dès le 19e siècle par les rationalistes.
« Nul ne peut de sa fenêtre se regarder passer
dans la rue ». De nombreuses formulations de cette
évidence ont été données depuis.
Un système ne peut pas être décrit exhaustivement
par un observateur qui resterait à l'intérieur
de ce système. Il faut passer à un niveau
de complexité supérieure. Mais cette opération
n'est pas possible quand le système dans lequel
on se trouve ne parait pas posséder de niveau supérieur.
C'est
le cas des descriptions relatives au fonctionnement du cerveau.
Il n'existe pas de super-cerveau au niveau duquel
on pourrait se placer pour décrire le cerveau. Le
chercheur qui analyse le fonctionnement d'un cerveau
extérieur à lui peut certes opérer
sur celui-ci comme il le ferait à propos de n'importe
quel autre organe du corps. Mais il ne doit pas oublier
qu'il est lui-même doté d'un cerveau
et que les hypothèses et observations auxquelles
procède son propre cerveau n'incluent pas,
en principe, d'hypothèses sur les raisons pour
lesquelles ce cerveau élabore ces hypothèses,
interprète les expériences faites à
leur sujet et finalement s'enrichit des résultats
découlant de l'ensemble du processus.
Ce
qui est vrai de l'étude des fonctions supérieures
du cerveau l'est encore plus quand il s'agit
d'apprécier une fonction aussi évanescente
que celle correspondant à ce que l'on nomme
aujourd'hui la conscience. Le scientifique le plus
objectif est bien obligé d'admettre que lorsqu'il
aborde les manifestations les plus subtiles de la conscience,
celles concernant la conscience de soi et le rôle
du Moi conscient, c'est son propre Moi construit par
son cerveau qui s'exprime. Mais le Moi, que nous assimilerons
pour simplifier à ce que l'on pourrait appeler
le cerveau conscient, n'est pas capable de se regarder
de façon objective. Il est soumis à un certain
nombre de processus inconscients dont malgré les
incitations extérieures provenant du milieu, il demeurera
prisonnier. Affirmer le contraire serait un postulat métaphysique.
Le Moi choisit donc parmi l'ensemble de connaissances
dont dispose le cerveau tout entier celles qui correspondent
à ses déterminismes les plus profonds. La
plupart de ces déterminismes lui sont et lui resteront
inconscients. Lorsqu'il formule une hypothèse,
le Moi ou cerveau conscient cherche souvent à démontrer
ce que les jugements inconscients du cerveau global sous-jacent
voudraient que soit la conscience.
Section 2. La conscience est un
produit du cerveau
Le dernier livre du biologiste britannique Chris Frith,
Making up the Mind, constitue sous une forme très
accessible, une des thèses « monistes »
la plus radicale à ce jour . Le professeur Frith
collabore aux recherches financées par le Wellcome
Trust Centre for Neuroimaging de l'University Collège
de Londres. Parmi les équipes de ce centre, se trouve
également celle dirigée par le professeur
Friston qui développe une des hypothèses les
plus avancées à ce jour permettant de comprendre
le fonctionnement du cerveau, l'hypothèse du
« cerveau bayésien ». Nous la présenterons
dans une section dédiée.
Rappelons que, par thèse moniste, on désigne
une thèse qui s'oppose aux arguments spiritualistes
ou dualistes selon lesquels l'esprit et la conscience
sont chez l'homme d'une essence distincte de
celle de la matière cérébrale. Chris
Frith ne se cache pas d'être matérialiste.
Mais il n'argumente pas dans ce livre en faveur du
matérialisme philosophique. Il se borne à
relater avec beaucoup de modestie épistémologique
ce que l'expérimentation scientifique montre
aux psychologues évolutionnaires tels que lui. Cette
expérimentation s'appuie évidemment,
non seulement sur une solide expérience hospitalière
mais sur l'imagerie cérébrale qui est
aujourd'hui le complément indispensable de
l'observation clinique lorsque l'on veut analyser
le fonctionnement du cerveau inclus (embodied) dans le corps
– ceci aussi bien chez l'animal que chez l'homme.
On sait que différents ouvrages récents proposent
au grand public des thèses analogues. Nous examinerons
ci-après rapidement ceux de Gerald Edelman et d'Antonion
Damasio. Qu'ajoute à cet égard le livre de Chris
Frith ? Nous pourrions dire qu'il formule avec ce que l'on
pourrait appeler une clarté particulièrement
aveuglante la thèse fondamentale de la psychologie
évolutionnaire, qui devrait semble-t-il s'imposer à
tous ceux qui prétendent discourir scientifiquement
sur le cerveau, l'esprit, la conscience et le prétendu
libre-arbitre. Nous avons plusieurs fois formulé cette
thèse dans des ouvrages et articles précédents
(voir notamment Baquiast, Pour un Principe matérialiste
fort, 2007). Comment la résumer?
L'auteur le fait dans le prologue (p. 17). Traduisons
son propos : « La distinction entre le mental
et le physique est fausse. Il s'agit d'une illusion
créée par le cerveau. Tout ce que nous savons
du monde physique, de notre propre corps et de notre monde
mental, vient de notre cerveau. Mais nous n'avons
pas de relations directes avec les objets ou les idées.
En nous cachant le travail de (re)construction du monde
auquel il procède, notre cerveau nous donne l'illusion
de cette relation directe. Il nous fait croire également
que notre monde mental est indépendant du monde et
nous appartient en propre. A travers cette double illusion,
nous nous ressentons comme des « agents » capable
d'une action autonome sur le monde. Dans le même
temps cependant notre expérience du monde, construite
par le cerveau, a été partagée depuis
des millénaires par des organismes analogues aux
nôtres, d'où est née la culture
humaine qui à son tour modifie le fonctionnement
du cerveau sans qu'il s'en rende compte»
.
Chris Frith s'est plus particulièrement centré,
concernant l'élaboration de l'esprit,
sur le rôle joué chez l'homme par le
cerveau. Mais son analyse peut être élargie
à l'histoire de l'évolution des
êtres vivants. Comme il se doit de la part d'un
psychologue évolutionnaire, elle trouve ses fondements
dans l'histoire d'une évolution biologique
s'étant poursuivie sans véritable solution
de continuité pendant des centaines de millions d'années.
Que pouvons-nous en dire en ce qui nous concerne ? Les organismes
vivants élémentaires se sont différenciés
du monde physique en acquérant une membrane, un milieu
intérieur, puis des organes sensoriels et effecteurs
complétés d'un système nerveux coordonnateur
et centralisateur. Chez les organismes plus évolués,
le système nerveux s'est trouvé doté
d'un organe, le cerveau, capable de conserver la trace neuronale
des expériences vécues par l'organisme en interaction
avec son milieu. Nous savons que c'est d'une façon
très comparable qu'est aujourd'hui conçue l'architecture
des robots évolutionnaires, ceux sur lesquels on espère
voir naître des consciences rudimentaires.
Le propre de la vie est de se développer sans cesse,
en fonction des sources d'énergie disponibles
et des résistances du milieu. Chaque type d'organisme,
que ce soit au niveau de l'espèce (génotype)
ou de l'individu (phénotype), explore donc
incessamment son environnement sur le mode dit des essais
et erreurs. Un certain nombre de tentatives échouent
et disparaissent. D'autres réussissent et sont
conservées. On dit qu'elles sont sélectionnées
par l'évolution. C'est l'ensemble
de ces solutions réussies et conservées que
mémorisent, sur le long terme, les gènes de
l'espèce et sur le court terme, dans le temps
de sa vie, le corps et le cerveau de chaque individu.
Sur le plan anatomique, le corps propre à telle ou
telle espèce peut être considéré
comme un modèle « en creux » du milieu
dans lequel cette espèce se développe. Si
tel animal est doté d'yeux, par exemple, je
peux en conclure que le milieu où il vit comporte
des sources émettant des photons, lesquelles sources
signalent la présence d'aliments à exploiter
ou de dangers à éviter. Les animaux dépourvus
d'yeux, par contre, qui survivent en utilisant d'autres
sens, tel l'odorat, nous révèlent que
leur habitat est obscur : cavernes ou terriers souterrains.
En examinant l'animal, nous pouvons obtenir des modèles
descriptifs de l'environnement auquel il s'est
progressivement adapté, sans avoir à étudier
directement cet environnement.
Dans sa globalité, le milieu naturel est constitué
d'un enchevêtrement de particules et de forces
dont aucun organisme vivant n'est capable de modéliser
les interactions de façon exhaustive. Mais chaque
espèce, en interagissant avec son milieu, se construit
une niche de survie ou environnement propre, dont l'organisation
corporelle des individus composant cette espèce est
à la fois le produit et l'agent constructeur.
Cette organisation constitue donc une description pertinente
de cet environnement propre, Chaque individu de l'espèce
considérée la partage avec les autres. Pour
l'espèce, la question de la vérité
de cette description ne se pose pas. Elle est forcément
vraie. Mais la portée du modèle se limite
à la façon dont les organes sensoriels dont
disposent les représentants de cette espèce
perçoivent les relations entre particules et forces
du milieu particulier dans lequel vit celle-ci. Chaque espèce
ne s'intéresse, de fait qu'au modèle
décrivant le milieu précis avec lequel elle
interagit. La « vérité » ou pertinence
du modèle peut cependant être améliorée
en permanence. Du fait des mutations génétiques,
l'organisme produit de nouvelles hypothèses
sur son environnement, dont certaines se révèleront
« vraies », en ce sens qu'elles amélioreront
son adaptation, et d'autres « fausses »,
en ce sens qu'elles entraîneront sa mort.
La construction des représentations
Comprendre ceci est indispensable pour comprendre le rôle
du cerveau en tant qu'organe améliorant l'interaction
du corps avec le milieu. La relation des organismes dotés
d'un cerveau avec le milieu dans lequel ils vivent
n'est pas différente de celle établie
par les espèces dont le système nerveux est
plus simple ou qui n'ont pas de système nerveux.
Cependant le cerveau apporte une dimension supplémentaire
en ce sens qu'il permet de mémoriser sous forme
d'associations neuronales les résultats de
l'expérience acquise par l'organisme
en interaction avec son milieu. Le cerveau devient donc
le support d'un modèle du monde beaucoup plus
complet et flexible que celui résultant de l'organisation
corporelle proprement dite. Ce modèle suscite les
réactions les plus appropriées à la
survie. Ainsi, au lieu de réagir en direct aux informations
venues du monde extérieur, comme le fait une bactérie
se dirigeant vers un milieu riche en aliments dès
qu'elle a perçu les signaux en provenant, l'animal
disposant grâce à son cerveau d'un modèle
plus complexe du monde, acquis par expérience, pourra
faire appel aux stratégies de recherche de nourriture
qui auront été mémorisées dans
son cerveau comme s'étant révélées
les plus efficaces en fonction des circonstances.
L'organisation neurologique du cerveau de chacune
des espèces, comme celle de leur corps, a résulté
de l'histoire évolutive de ces espèces.
Ainsi les cerveaux des prédateurs sont-ils plus aptes
que ceux des végétariens à identifier
le mouvement, puisque, au fil des temps, la réception
d'images mobiles a été associée
pour les premiers à la présence de proies
éventuelles. Encore faut-il que les capacités
cérébrales acquises par l'évolution
et transmises génétiquement soient mises en
œuvre au cours d'un apprentissage individuel.
Elles ne s'expriment que rarement à la naissance.
C'est au cours d'une éducation personnelle,
toujours sur le mode essais et erreurs, notamment à
l'occasion des jeux si fréquents dans beaucoup
d'espèces animales, que le cerveau du jeune
individu apprendra à construire le modèle
du monde le plus apte à garantir la survie de celui-ci.
L'apprentissage se poursuit d'ailleurs tout
au long de la vie. Le rôle des parents, notamment
de la mère, est essentiel pour que le jeune apprenne
à distinguer, au sein de milliers d'expériences
différentes, où se situent respectivement
l'erreur à évier et l'essai à
poursuivre – ceci afin de survivre. La neurogenèse
de détail, c'est-à-dire la façon
dont s'établissent les connexions neuronales
à la suite de ces expériences, se construit
à cette occasion.
Dans cette optique, la question de la « vérité
» ou pertinence du modèle du monde conservé
par le cerveau individuel ne se pose pas davantage que celle
du modèle du monde correspondant à l'organisation
corporelle acquise lors de l'évolution et transmise
par le génome. Le cerveau fait en permanence des
prédictions sur le monde, que l'organisme met
à l'épreuve. Les prédictions
améliorant l'adaptation de l'organisme
sont conservées et sont donc « vraies »
pour lui. Les autres disparaissent. Nous verrons ci-dessous
que, si l'on transpose la question de la vérité
au niveau des connaissances collectives détenues
par l'espèce, la même problématique
se retrouve. Le modèle collectif du monde ne renvoie
pas à des vérités absolues, mais à
des connaissances permettant à l'espèce
de s'adapter au mieux ici et maintenant. Ce sont les
seules vérités ayant un sens pour l'espèce.
Les autres disparaissent plus ou moins rapidement.
Le cerveau des espèces supérieures, celui
de l'homme en particulier, est donc devenu avec le
temps le support de modèles du monde décrivant
le milieu dans lequel chacune de ces espèces se trouve
plongée. Ce mécanisme ne fonctionne pas toujours
parfaitement. Un cerveau, qu'il soit sain ou, à
plus forte raison, endommagé, peut créer des
représentations qui ne correspondent pas aux signaux
que reçoivent les organes sensoriels. A l'inverse,
il peut recevoir de bonnes informations mais ne pas les
intégrer au modèle global du monde qu'il
fournit à l'individu.
De plus, même lorsqu'il fonctionne normalement,
le cerveau ne décrit jamais le monde tel qu'il
serait aux yeux d'un observateur extérieur
omniscient. Il produit, toujours par essais et erreurs,
une vision « hallucinée » du monde (Christopher
Frith parle de « fantasy » ou « fantasme
») qui détermine les décisions que prend
l'organisme tout entier pour optimiser son adaptation
au monde. Il s'agit par ailleurs d'un processus
de regroupement statistique des informations pertinentes,
par lequel le cerveau échappe à l'envahissement
des détails perçus en permanence par les organes
sensoriels.
Si l'hallucination se révèle pertinente,
elle est conservée. Sinon, elle disparaît et
parfois, avec elle, le cerveau et l'individu qui l'ont
générée. Ainsi, face à une crevasse
qu'il faut franchir pour échapper à
un prédateur, le cerveau de tel individu peut estimer
à la suite d'expériences précédentes
que l'exploit est faisable. Il génère
en conséquence une représentation sur le mode
hallucinatoire le décrivant en train d'accomplir
et réussir le saut. Le corps, déterminé
par cette vision, commande les gestes nécessaires.
Mais l'exploit ne réussit pas à tous
les coups. L'inadéquation entre le modèle
et le milieu réel peut se payer durement. Ceux qui
étudient les primates en liberté ont été
frappés par le grand nombre des accidents mortels
atteignant des singes grimpeurs ayant manqué la branche
qu'ils visaient. Tout ceci se déroule évidemment
sur un mode purement déterministe. A aucun moment,
ni le cerveau ni le corps de l'individu ne prennent
de décisions qui ne seraient pas déterminées
par des enchaînements antérieurs de causes
et d'effets. Autrement dit, évoquer la «
liberté » du décideur, au sens où
les spiritualistes parlent de libre-arbitre, n'aurait
aucun sens.
Pour résumer ce passage consacré à
la construction des représentations par le cerveau,
nous pourrions prendre une image technique, que l'on
se gardera évidemment de transposer sans précautions
aux cerveaux biologiques. Lorsque j'achète
un ordinateur, doté de ses divers logiciels, la notice
m'explique comment je peux le personnaliser, c'est-à-dire
charger sa mémoire des informations qui m'intéressent.
Pour cela, il me suffira de m'en servir pendant quelques
jours en utilisant les fonctions disponibles, naviguer sur
le web, communiquer par la messagerie, télécharger
tel ou tel document extérieur, rédiger grâce
au traitement de texte tel ou tel article, etc. Après
cette période d'interaction avec l'extérieur,
par mon intermédiaire, la mémoire de l'ordinateur
se trouvera enrichie d'un grand nombre d'informations
qu'elle ne comportait pas en sortant de l'atelier.
Ces informations pourront être considérées
comme des représentations du monde construites par
mon activité et susceptibles de me servir de références
en cas de problème à résoudre. Elles
pourront aussi servir à d'autres utilisateurs
éventuels de l'ordinateur.
Notons cependant un point important. Imaginons qu'au
lieu de m'être procuré un ordinateur
moderne, j'ai utilisé un matériel datant
des années 1980 retrouvé vierge dans un magasin.
Son architecture et ses logiciels ne m'auraient pas
permis de l'enrichir beaucoup. Sans doute aurais-je
du me limiter à la fonction traitement de texte ou
tableur.
Ainsi, si l'on considère les générations
successives d'ordinateurs comme le résultat
d'une évolution darwinienne de l'espèce
« ordinateur », on constate que le génotype
ou gènes propres à cette espèce (par
exemple les notices techniques utilisées par le constructeur)
ont évolué sous la pression de sélection
pour rendre les générations successives d'individus
(les phénotypes) de plus en plus aptes à s'adapter
à la pression de sélection s'exerçant
sur le monde de l'informatique. Chaque phénotype
à son tour ( c'est-à-dire chaque ordinateur
au sein de sa génération) a grandi en s'enrichissant
des informations que son organisation génétique
lui permettait d'acquérir. Mais comme les besoins
des utilisateurs ne cessaient de croître, les pressions
de sélection s'exerçant sur les phénotypes
ont progressivement conduit les concepteurs de génotypes,
autrement dit les constructeurs, à faire évoluer
le génotype de l'espèce.
C'est au cours d'une aventure de cette nature
que l'espèce humaine s'est retrouvée
dotée d'un cerveau de plus en plus performant.
Chaque propriétaire d'un cerveau le garnit
d'un modèle du monde qui lui est propre. Il
le construit à partir des informations recueillies
en interagissant avec son environnement.
Les modèles collectifs
du monde et le Moi
Les psychologues ont tendance à étudier le
fonctionnement du cerveau chez l'individu, en oubliant
que celui-ci est le produit d'une évolution
génétique et phénotypique qui se produit
au sein du groupe. Il faut rappeler que les représentations
neuronales se construisent pour l'essentiel lors des
interactions en miroir des individus entre eux. Chez les
espèces telles que l'espèce humaine
ayant développé des langages dotés
de mots, c'est-à-dire des symboles globaux
pouvant résumer une expérience collective,
les modèles collectifs du monde s'expriment
par l'intermédiaire de ces langages. Le langage
scientifique s'est imposé, chez certains humains
tout au moins, parce que, à l'expérience,
il s'est révélé le plus adéquat
pour produire des prédictions elles-mêmes les
plus efficaces en terme d'adaptation. Il va de soi
que le langage scientifique n'est pas plus «
vrai », dans l'absolu, que toutes les représentations,
conscientes et inconscientes, produites ou utilisées
par un cerveau en bon état de marche. Il est seulement
le plus pertinent de tous pour réaliser des prédictions
effectives, parce qu'il rassemble l'expérience
très vaste de millions d'humains. Sa mise à
jour sur le mode essais et erreurs s'impose cependant,
comme celle de tous les modèles prédictifs
plus restreints.
Parmi les créations collectives qui s'imposent
de facto aux cerveaux des individus en interaction sociale
se trouve le Moi. Certains scientifiques, nous l'avons
signalé, estiment qu'il s'agit d'une
illusion de plus créée par le cerveau, du
fait qu'il n'est pas capable de faire apparaître
en simultanéité les multiples liens reliant
l'individu au monde physique et au monde social, ainsi
que leurs interactions réciproques. Ce sont ces liens
et ces interactions qui déterminent en fait le comportement,
comportement durable ou comportement dans l'instant.
Pour Christopher Frith, le cerveau génère
donc une nouvelle illusion ou hallucination, celle d'un
Moi se comportant en agent autonome. Elle exprime sous forme
d'une image facilement compréhensible et communicable
aux autres l'intuition implicite ressentie par chacun
d'entre nous, celui de disposer d'une personnalité
résultant d'un ensemble complexe de traitements
d'informations réalisés à tout
instant par les différentes composantes du cerveau.
Mais ce Moi se borne à entériner avec quelques
instants de retard les décisions prises par l'organisme
tout entier, sous la coordination globale du système
nerveux central et du cerveau. Ces décisions elles-mêmes
ne sont pas libres. Elles découlent de l'enchaînement
complexe des causes et des effets qui s'applique en
permanence à l'individu dans le cours de sa
vie biologique et sociale.
Nous avons pourtant indiqué que la sensation, pour
ne pas parler d'illusion, de liberté que ressent
le sujet (humain) présente sans doute quelques avantages
évolutionnaires, même si beaucoup de chercheurs
pensent difficile de préciser lesquels. Nous allons
donc examiner les travaux des scientifiques qui se sont
efforcés d'approfondir ce concept de Moi et
proposer des pistes permettant de comprendre son intérêt
pour les espèces, essentiellement l'espèce
humaine, qui en sont dotées.
Section
3. Propriétés et limites de la conscience
supérieure
Gerald Edelman est sans doute un des spécialistes
du cerveau qui a le mieux réussi à préciser
le concept omniprésent et pourtant bien mal compris
encore de conscience. Ses principaux ouvrages s'inscrivent
dans une réflexion générale sur la
conscience d'inspiration matérialiste. Dans
divers travaux, il a développé une théorie
de la conscience que l'on peut résumer ainsi
:
« On ne distinguera pas la conscience telle qu'elle
se manifeste au niveau individuel de celle qui émerge
dans les relations de groupe. La conscience supérieure
ou conscience de soi ne présente pas toutes les propriétés
d'omniscience qui lui sont généralement
attribuées.
«
Elle est partielle, des pans entiers de la représentation
du monde par l'organisme, y compris les informations
qu'il a sur lui-même, lui échappent définitivement
ou durablement. Le champ de l'inconscient est considérable.
On y trouve la plupart des automatismes vitaux pour la survie.
«
Elle est tardive autrement dit non « primo-décisionnelle
». Les décisions, ressenties comme volontaire
par le sujet conscient, résultent en fait d'une
décision antérieure déterminée,
elle-même provenant d'autres parties de l'organisme
tout entier.
«
Elle joue cependant un rôle, permettant d'attirer
l'attention sur des phénomènes que l'expérience
a classé comme importants pour la survie. Ceci au
niveau individuel comme, grâce au langage, au niveau
collectif. L'attention, à son tour, déclenche
des mécanismes correcteurs, conscients ou inconscients.
»
Gerald Edelman a précisé ceci dans un ouvrage
publié récemment, « Second Nature
», qui complète avec beaucoup de pertinence
ses efforts pour comprendre la conscience . Renoncer en
effet à cette compréhension conduit inexorablement
au dualisme selon lequel l'esprit et la matière sont
deux dimensions différentes de l'univers. Mais essayer
de comprendre la conscience en termes monistes, c'est-à-dire
en faisant de cette faculté une propriété
émergente de la matière, peut donner lieu
à de nombreuses impasses. Faut-il ne chercher la
conscience que chez l'homme et exclure qu'elle puisse exister
également chez les animaux ? Comment la conscience
est-elle apparue au cours de l'évolution et à
quoi a-t-elle pu servir ? Le cerveau est-il le seul siège
de la conscience et si oui, où se trouve ce siège
? Peut-on simuler la conscience chez des artefacts, autrement
dit des robots ?
Il
apparaît immédiatement que de telles questions
resteront sans réponses utiles si l'on ne dispose pas
d'une théorie (ou d'une hypothèse globale) permettant
de comprendre comment le fonctionnement quotidien des neurones
cérébraux intégrés à un
corps (embodied) doté notamment d'organes sensoriels
et effecteurs, corps lui-même situé (embedded)
dans un milieu bien défini (ce que Gerald Edelman appelle
une éconiche), peut aboutir à l'élaboration
de connaissances sur le monde. La critique de ces connaissances
permet à son tour de préciser ce que peut signifier
le concept de vérité. On en arrive ainsi à
l'épistémologie, définie comme critique
raisonnée des connaissances et des méthodes
permettant de les acquérir.
Le darwinisme neural
Gerald Edelman a depuis bientôt 20 ans, dans le prolongement
de ses recherches sur le système immunitaire, qui lui
avaient valu le Prix Nobel de médecine, proposé
une approche permettant d'expliciter ces divers sujets. C'est
ce qu'il a nommé le Darwinisme neural (neural Darwinism)
dès 1987. Celui-ci, dans la ligne du darwinisme génétique,
lui a permis de montrer comment, au sein des 100 milliards
de neurones du cerveau humain, des neurones ou groupes de
neurones entrent en compétition pour traiter les informations
reçues dès le stade embryonnaire par le corps
situé. Cette compétition a favorisé (ou
a résulté de) la mise en place de réseaux
de neurones associatifs, au sein du cortex ou d'aires particulières
du cerveau, permettant ce que Edelman a nommé la réentrance.
En simplifiant, on dira que les fibres réentrantes
informent telle partie du cerveau du fait que dans telle autre
partie, des neurones réagissent de façon synchrone
à des stimulus externes ou internes. Ainsi se créent
des unités de travail analogues à ce que l'informatique
nomme des réseaux de neurones formels. Elles permettent
de construire des structures neuronales en fonction de la
force, de la répétition et de la nature des
informations reçues par le cerveau et le corps situé
dans son éconiche. Le cerveau adulte disposerait de
centaines de millions sinon davantage de telles structures.
La compétition entre neurones produit des résultats
spécifiques à chaque individu, tout en s'inscrivant
cependant dans les grandes fonctions cérébrales
acquises depuis longtemps par les animaux dotés d'un
système nerveux central.
Le darwinisme neural vient donc contredire directement les
trois principales attitudes qui avaient cours jusque là
à propos de la conscience :
1 qu'il s'agit d'une fonction du cerveau, certes (ce qui exclut
l'hypothèse dualiste) mais d'une fonction trop complexe
pour être étudiée –
2. que la conscience résulte de traitements algorithmiques
analogues à ceux auxquels procède un ordinateur
et
3. que la conscience a résulté d'une évolution
darwinienne au sein des contenus mentaux, indépendamment
des supports neuronaux. Cette dernière hypothèse,
dite aussi du darwinisme culturel, a été récemment
reprise par la mémétique, expliquant que c'est
la compétition entre mèmes, passant d'un cerveau
à l'autre, qui a fait apparaître, notamment,
la conscience de soi (que Susan Blackmore a nommé un
memeplexe ou complexe de mèmes). Nous reviendrons sur
ce dernier point plus bas.
Les structures neuronales résultant du développement
au sein du cerveau de millions de systèmes de neurones
en compétition darwinienne sur le mode mutation/sélection
et résultant de l'interaction du sujet avec son milieu,
construisent ainsi, pour ce sujet, ce que l'on nommera des
systèmes de connaissances. Ceci se produit largement
en amont de l'apparition des fonctions conscientes, puisque
de tels systèmes existent chez tous les animaux dotés
d'un système nerveux central. Ces connaissances, qui
sont pour le sujet la seule « vérité »
dont il peut disposer relativement à ce qu'est le monde
extérieur, lui permettent de répondre avec un
avantage sélectif aux contraintes du milieu et à
la concurrence qui s'exerce sur lui.
Cette concurrence provient des membres de son espèce,
étant entendu que chaque espèce est elle-même
en concurrence avec d'autres. Chez les animaux non dotés
de conscience, les connaissances ou informations sur le monde
se matérialisent au travers des modules spécialisés
du cerveau acquis par l'évolution. Mais elles s'expriment
aussi par l'intermédiaire de l'architecture même
du cerveau cognitif, transmis par héritage génétique.
Au fil des millions d'années de l'évolution,
les cerveaux ont été façonnés
par les exigences de la survie. Ils commandent ainsi des comportements
basiques, affinés par les démarches d'apprentissage
des individus.
La
compétition entre les connaissances
Chez l'homme, à ces mécanismes présents
chez tous les animaux s'ajoutent les connaissances sur le
monde faisant l'objet des contenus conscients. Nous reviendrons
sur la façon dont Edelman distingue la conscience
primaire, existant sans doute chez tous les animaux supérieurs
(esquissée aussi chez des robots évolutionnaire)
et la conscience supérieure ou conscience d'être
conscient. Mais pour le moment, tenons-nous en aux connaissances
constituant des contenus de conscience. Ces connaissances
ont une dimension collective importante, s'exprimant notamment
au sein des langages. Mais elles sont modulées au
sein de chaque individu par le fonctionnement du cerveau
conscient dont on sait qu'il n'est jamais strictement identique
d'un individu à l'autre. La grande diversité
et variété des connaissances mettent nécessairement
celles-ci aussi en compétition darwinienne. La compétition
aboutit à sélectionner celles qui sont les
plus efficaces pour représenter le monde et qui sont
donc les mieux capables de survivre et de se transmettre
– conjointement avec les individus qui les hébergent.
Dans les sociétés modernes, la réflexion
sur la validité des connaissances et plus généralement
sur les processus permettant de les élaborer a donné
naissance à une forme de pensée critique nommée
l'épistémologie. Gerald Edelman veut désormais
fonder une nouvelle sorte d'épistémologie,
s'appuyant sur les sciences du cerveau. Il l'appelle «
brain-based epistemology », épistémologie
basée sur les sciences du cerveau, que nous traduiront
approximativement par neuro-épistémologie
ou épistémologie neurale. Pour lui, l'épistémologie
classique, définie comme une étude critique
des savoirs humains, a pris différentes formes dont
la plupart selon lui se heurtent à des impasses,
analogues aux impasses que rencontre des définitions
non évolutionnaires (ou non physiques) de la conscience.
Nos lecteurs connaissent sans doute bien les débats
relatifs aux fondements de la connaissance et subséquemment,
au concept de vérité censé les exprimer.
Doit-on considérer qu'il existe une vérité
relative au monde en soi que les connaissances conscientes
ont pour rôle de préciser progressivement,
de préférence au travers d'un formalisme expérimental
et mieux encore logico-mathématique strict et universel
? Y a-t-il au contraire autant de vérités
qu'il existe de connaissances utiles aux individus qui s'y
réfèrent et de parties du monde auxquelles
ces individus sont spécifiquement confrontés.
Dans ce cas, les « vérités » peuvent
être approximatives, faire appel aux analogies et
à l'intuition. On dira alors que seule doit compter
l'aide qu'elles apportent aux individus dans leur lutte
pour la survie. Qu'importe que le chat soit noir ou gris
s'il attrape les souris.
Pour Edelman, la neuro-épistémologie doit
viser plus loin que la simple réflexion sur l'émergence
des savoirs. Elle doit viser à rapprocher les savoirs
relatifs aux sciences dures et ceux relatifs aux sciences
humaines, à la création artistique et autres
activités ou intervient la sensibilité et
la créativité informelle. En effet, comme
on le verra, il n'y a pas pour lui de différences
de nature entre ces différentes formes de création
et de connaissance. Elles relèvent d'un processus
commun qui, là encore, trouve ses sources dans le
darwinisme neural. Il faut donc supprimer les fossés
qui se sont établies entre elles, notamment dans
le monde académique. Sans être à proprement
parler wilsonien, c'est-à-dire partisan de la sociobiologie,
Gerald Edelman milite en faveur de la « consilience
», terme utilisé par E.O.Wilson pour exprimer
la convergence des savoirs. Ceci posé, il faut bien
admettre que les différentes connaissances émergent
et se maintiennent, au cas par cas, selon leurs capacités
à s'imposer, c'est-à-dire finalement selon
leurs capacités à favoriser l'adaptation des
individus et des groupes qui les produisent et les utilisent.
La querelle de la vérité
On ne peut pas parler d'épistémologie sans
parler de vérité. On sait qu'aujourd'hui la
question de la vérité devient un véritable
enjeu de société, enjeu de nature politique,
avec la multiplication, hors de toute démarche scientifique,
des églises, sectes et mouvements politiques qui
prétendent détenir des Vérités
absolues et les imposer à tous. Cet absolutisme n'est
évidemment pas nouveau. Il avait marqué l'histoire
de la pensée dès ses origines. Mais on pouvait
croire, avec les progrès en Occident de ce que l'on
avait appelé les Lumières ou le rationalisme,
qu'il perdait du terrain. L'expérience montre qu'il
n'en est rien. Comme au Moyen-âge chrétien,
chacun est désormais sommé par les nouvelles
intolérances de s'incliner devant des vérités
auto-proclamées, sauf à mettre sa liberté,
voire sa vie, en danger. Le débat est particulièrement
actuel aux Etats-Unis, où les fondamentalistes chrétiens
éliminent petit à petit les tenants de la
rationalité scientifique. Ils rejoignent d'ailleurs
en intolérance les fondamentalistes islamiques, eux-mêmes
de plus en plus nombreux y compris dans le monde occidental.
On peut penser que c'est pour contribuer à la réflexion
sur la vérité et à la critique des
contenus de connaissances, en réponse aux procès
faits à la science par les tenants de l'Intelligent
Design, que Gérald Edelman a décidé,
sur la fin d'une carrière bien remplie, d'orienter
ses travaux.. Face à l'influence croissante, en Amérique,
de ce que Richard Dawkins les « talibans chrétiens
», il estime que sa théorie du darwinisme neuronal
lui permet d'apporter des éclairages importants au
débat épistémologique sur la formation
des connaissances et sur leur validité, c'est-à-dire
sur le concept de vérité scientifique. Il
s'inscrit donc de nouveau en défenseur du matérialisme
scientifique. Mais dans ce domaine comme dans celui de la
conscience, il a voulu rester fidèle à sa
méthode, c'est-à-dire éviter les voies
sans issues consistant à s'interroger sur les fondements
logiques (et a fortiori sur les fondements philosophiques)
pouvant justifier de parler de vérités en
termes absolus – ce qui renverrait à un improbable
réalisme scientifique selon lequel il existerait
un monde en soi que l'observateur pourrait espérer
décrire par des pratiques expérimentales rigoureuses.
Autrement dit, Gerald Edelman s'inscrit, sans le dire nettement,
dans ce que l'on pourrait appeler le relativisme des connaissances.
– ou plutôt dans un relativisme tempéré,
analogue à celui concernant la conscience elle-même.
Nous avons parlé pour notre part, dans d'autres textes,
de « constructivisme », terme plus engageant que
celui de relativisme. Pour le darwinisme neural, il n'existe
pas de conscience en soi, mais des processus d'interaction
avec le monde permettant au cerveau de faire émerger
des contenus conscients qui sont à la fois propres
à chaque individu et qui dans le même temps peuvent
être partagés ou répartis au sein des
groupes grâce aux échanges langagiers. Il en
est de même des connaissances et des prétendues
« vérités » qu'elles exprimeraient.
Chaque individu construit ses propres connaissances, autrement
dit ses propres vérités. Celles-ci, lorsque
l'individu considéré a la possibilité
de les confronter à des connaissances collectives,
prennent une portée plus générale sans
pour autant pouvoir prétendre à une valeur absolue.
Le cerveau se représente spontanément le monde
au travers des entrées sensorielles et traduit ces
connaissances, individuelles ou collectives, par des expressions
approximatives, métaphoriques, symboliques, dont
aucune ne devrait pouvoir prétendre à l'universalité.
Le cerveau, comme Edelman le rappelle constamment, n'est
pas un ordinateur travaillant sur des données bien
définies et utilisant pour ce faire des programmes
pré-constitués. Le cerveau travaille sur le
mode très général dit de la «
reconnaissance de forme ». On sait que ce terme est
employé en intelligence artificielle pour désigner
le travail de catégorisation empirique auquel un
système informatique non programmé à
l'avance se livre pour identifier les constantes du milieu
avec lequel il réagit : constantes visuelles, sonores
ou phénoménales. Il se dote d'une représentation
globale du monde résultant de la compétition
darwinienne entre représentations provenant des cerveaux
des individus partageant la même éco-niche
. Il y a autant de « vérités »,
qu'il y a de cerveaux, tout au moins au niveau du détail.
Au sein des groupes, les échanges entre cerveaux
peuvent aboutir à des « vérités
collectives,» qui restent cependant relatives (non
absolues) et constamment en évolution.
De ces « vérités collectives relatives
» peut émerger un « univers virtuel »
fait de représentations du monde prenant la forme
de lois scientifiques voire de modèles mathématiques.
Cet univers est plus « vrai » que l'ensemble
des vérités individuelles, au moins pour les
individus utilisant la démarche scientifique expérimentale
et les mathématiques. Mais, comme on le sait en ce
qui concerne la formalisation des savoirs au sein de lois
scientifiques et de modèles mathématiques,
le passage de l'approximatif à la rigueur se traduit
par d'innombrables pertes. Le champ se rétrécit
considérablement et souvent le modèle se révèle
trop rigide pour rester longtemps adéquat. La science
ne renonce certes pas à proposer des lois, mais,
en permanence, la critique de ces lois et la recherche de
nouvelles lois font un large appel à l'heuristique
libre, à l'imagination et au rêve.
L' « univers » formalisée par la
science ne renvoie donc pas plus que les « vérités
collectives et individuelles » à une Vérité
absolue ou en soi, puisque, comme celles-ci, elle résulte
de la compétition darwinienne entre contenus de conscience
et n'est donc jamais figée. Elle est seulement plus
générale et s'appuie sur des faits expérimentaux
qui, tout en nécessitant d'être, eux-aussi,
relativisés, présentent des fondations plus
solides pour la construction d'une neuro-épistémologie
critique que ne le sont les « faits » observés
empiriquement par des individus dépourvus d'appareils
rigoureux de vérification.
La
neuro-épistémologie à la lumière
du darwinisme neural
Ceci posé, en quoi ce qui précède peut-il
autoriser à parler de neuro-épistémologie
comme le fait Gerald Edelman ? Il faut pour le comprendre
revenir à la façon dont il se représente
la formation et le rôle de la conscience, c'est-à-dire
à sa théorie du darwinisme neural. Nous avons
vu que pour lui le cerveau est organisé en un très
grand nombre de modules distincts mais néanmoins
interconnectés (par la réentrance). Certains
ont été acquis par l'espèce et sont
donc transmis dès la naissance à partir de
l'architecture du cerveau définie par la coopération
de différents gènes. D'autres résultent
du mécanisme général de « reconnaissance
de formes », évoqué ci-dessus, par lequel
le cerveau dès le stade embryonnaire établit
des catégories au sein des informations endogènes
et exogènes perçues par les sens.
Un point essentiel, sur lequel Edelman insiste, concerne
la redondance (appelée dégénérescence
dans le vocabulaire scientifique) entre ces modules. Le
terme signifie que des modules différents peuvent
représenter plus ou moins approximativement la même
forme. Ceci est particulièrement évident au
sein des cortex visuels et auditifs. Ainsi est assurée
la variation ou variabilité dans les représentations,
autrement dit un Générateur de diversité
(GOD pour les évolutionnistes, soit Generator of
Diversity !), permettant à la compétition
darwinienne entre modules de s'exercer.
Edelman, dans la description du cerveau qu'il propose, évoque
aussi ce qu'il appelle des « centres de valeurs ».
Ceux-ci n'ont rien à voir avec les valeurs morales.
Le mot désigne les aires cérébrales
capables de diffuser dans l'ensemble du cerveau puis de
l'organisme des neurotransmetteurs génériques,
incitatifs ou inhibiteurs, qui renforcent les réactions
globales de l'organisme. Ainsi en est-il de l'adrénaline,
qui dans la plupart des espèces, contribue à
mobiliser les ressources physiques de l'individu face à
un danger. On retrouve là un mécanisme courant
dans tous les réseaux de neurones formels, caractérisant
ce que l'on appelle les processus de récompense.
Le livre évoque enfin, pour compléter ce bref
recensement, les neurones moteurs et plus généralement
l'appareil sensorimoteur, qui permet à chaque organisme
de s'inscrire dans son éco-niche et de le modifier.
Chez l'homme moderne, cet appareil sensorimoteur est complété
par les machines et instruments produits par la technologie.
Ces divers éléments constitutifs de la complexité
du corps en situation contribuent ainsi, selon l'hypothèse
du neuro-darwinisme, à la production de faits de
conscience plus ou moins élaborés. Le neuro-darwinisme
est évidemment l'antichambre méthodologique
de la neuro-épistémologie.
Rappelons la théorie de la conscience que tout ceci
sous-tend. C'est aussi celle de beaucoup de neuro-scientifiques
matérialistes. L'organisme doté d'un système
nerveux central situé dans le corps, le corps lui-même
étant situé dans son éco-niche, constitue
un ensemble évolutionnaire aux millions de modules
en interaction. Inévitablement, il en émerge
des états de conscience primaire, c'est-à-dire
conscience de soi dans son environnement mais non conscience
d'être conscient. On admet généralement
que de tels états sont présents chez la plupart
des animaux supérieurs. Mais comme ceux-ci manquent
du langage, ils ne sont pas capables de se représenter
eux-mêmes à eux-mêmes en tant que sujets
conscients. Ils ne peuvent pas non plus construire de modèles
visant le passé ni le futur dans lesquels ils se
positionneraient comme acteurs. Ils ne peuvent donc pas
élaborer des stratégies de survie à
long terme. Sur ce point, Edelman a toujours indiqué
que, pour lui, le passé et le futur n'existent pas
en soi. Ce sont des constructions utilisant des mots, autrement
dit des modèles informationnels, avec lesquels un
modèle du soi, lui-même exprimé par
le langage, peut être mis en interaction.
Edelman est donc conduit, ce qui est devenu classique depuis
quelques années chez les neuroscientifiques matérialistes,
à distinguer la conscience primaire et la forme plus
« évoluée » de conscience, dite
supérieure, qui en émerge au sein des cerveaux
disposant d'une complexité supplémentaire.
C'est grâce à cette complexité neurale
supplémentaire que de nouveaux modules eux-mêmes
redondants sont apparus pour désigner le soi et bien
d'autres concepts reprenant au second ou au troisième
degré des « formes » identifiées
par la conscience primaire. Quel est le rôle fonctionnel
de cette conscience supérieure ? Celui de la conscience
primaire n'est évidemment pas discutable. Elle permet
à l'animal d'acquérir une représentation
globale du monde, au lieu d'être déterminé
par des évènements différents survenant
sans ordre apparent. Par contre, sur le rôle fonctionnel
de la conscience supérieure, les opinions diffèrent
encore.
Comment la conscience
supérieure peut devenir causale
Edelman, on le sait, rejoint les neuroscientifiques pour
qui la conscience supérieure n'est jamais causale.
Autrement dit, il refuse le concept de libre-arbitre, grâce
auquel les spiritualistes réintroduisent le dualisme.
Cependant, il ne veut pas faire de la conscience supérieure
un simple épiphénomène dont la survivance
au sein de l'évolution ne s'expliquerait pas. Il
en fait un indicateur permettant à l'organisme
(par l'intermédiaire du cerveau en général)
de nous rendre compte de certains de nos états et
de les signaler à nous-mêês et aux autres
par le langage. Cette hypothèse repose sur celle
selon laquelle la construction du Moi résulte de
l'interaction de l'individu avec les autres individus grâce
au langage et aux artefacts développés à
l'intérieur des sociétés.
Nous pouvons ici expliquer d'une façon très
simple pourquoi les individus humains ont hérité
de l'évolution la capacité d'exprimer les
états dominants de leur conscience primaire à
travers le langage et en les attribuant à un Moi
supposé causal, c'est-à-dire supposé
doté de libre-arbitre. C'est parce que le corps inconscient,
le seul qui soit causal (on peut pour faciliter la présentation
parler d'un Moi inconscient, qui ne correspond évidemment
pas à l'inconscient freudien) peut ainsi faire
part de ses états internes aux autres membres du
groupe afin d'y recruter des alliés. Les animaux
font d'ailleurs cela avec moins de sophistication quand
ils expriment des émotions par des cris ou gestes.
Ceux-ci sont destinés au groupe, pour provoquer des
réactions collectives venant à l'aide de l'individu
signaleur.
Prenons un exemple. Circulant en forêt, je perçois
inconsciemment la présence d'un prédateur
et, toujours inconsciemment, je m'en écarte. Mon
Moi inconscient a dans ce cas pris seul la bonne décision.
Cependant, si quelques instants plus tard, ma conscience
supérieure est avertie (par réentrance) de
ce qu'a décidé ma conscience primaire et en
avertis le groupe par un discours adéquat ( "j'ai
décidé" de m'éloigner de ce fourré
où "je pense" que se trouve un prédateur),
les autres individus du groupe peuvent comprendre immédiatement
le signal de danger et y réagir adéquatement.
Réagir signifie en ce cas que la conscience primaire
de chacun d'eux comprend inconsciemment le message et prend
immédiatement les mesures adéquates.
Mais
réagir signifie aussi que le Moi collectif des consciences
supérieures ainsi formé grâce au langage
partagé renforce dans chacun des organismes individuels
les actions destinées à protéger non
seulement les individus considérés isolément,
mais l'ensemble du groupe se comportant alors en super-organisme
doté d'une conscience primaire (voire d'une
conscience supérieure). Pour être complet,
on ajoutera que l'existence d'une conscience supérieure
individuelle s'exprimant par le verbe n'est pas inutile
à la survie de l'individu. Même si je suis
seul face au danger, le fait que je me dise (par la voix
intérieure de la conscience supérieure) "il
y a là un danger" peut aider le Moi inconscient
à mieux mobiliser ses ressources, notamment en déclenchant
l'action de ce que Edelman appelle les centres de valeur
du cerveau - sécrétion d'adrénaline
par exemple.
On peut alors considérer que le Moi conscient individuel
serait la façon dont une représentation d'un
Moi générique construite au sein des collectivités
dotées de langage s'incarnerait et se spécifierait
au sein de l'individu particulier, grâce aux échanges
sociaux et notamment grâce à l'éducation
– le tout évidemment à l'occasion de
compétitions darwiniennes permanentes, tant dans
le cerveau individuel que dans ce que l'on pourrait appeler
le cerveau collectif. A ce moment, le Moi individuel s'exprimant
au sein de la société et représentant
une variante d'un Moi collectif plus général,
pourrait sinon redevenir à lui seul causal, du moins
contribuer à l'émergence d'une action causale.
Ses évolutions commanderaient les organes effecteurs
de la société ou plus précisément
celles des individus qui manipulent les organes effecteurs.
Or ceux-ci, contrairement aux états de conscience
supérieure individuels, sont directement en prise
sur le monde. Il devient donc productif de s'interroger
par l'épistémologie sur la valeur quant à
la survie des connaissances du monde que génèrent
de tels Moi collectifs et sur les rapports que ces connaissances
peuvent avoir avec une supposée vérité.
Si elles s'auto-proclament vraies, relativement ou absolument,
elles n'en auront que plus de force persuasive dans la compétition
entre les connaissances et entre ceux qui les hébergent.
L'hypothèse d'un Moi fédérateur se développant
au sein des neurones du cortex supérieur, celui responsable
des associations, pourrait peut-être aussi aider à
comprendre la question délicate résumée
par le concept de noyau dynamique et d'activité intégrative
(Dynamic Core). On nomme ainsi l'espace hypothétique,
dit aussi par Bernard Baars « espace de travail global
» (Global working space) , ou se formaliserait
en dernier ressort la décision consciente. Edelman
pour sa part n'y insiste pas. Pour lui, contrairement à
d'autres neurologues , Bernard Baars ou Stanislas Dehaene,
ce n'est pas un point prioritaire pour la compréhension
de la conscience. Il se borne à constater que, dans
les cerveaux sains, la conscience n'est pas dissociée,
tout au moins dans l'instant présent. Elle est unitaire.
Ceci est vrai qu'il s'agisse de la conscience primaire ou
de la conscience supérieure. Le cerveau parait capable
de réaliser à tout moment une seule et unique
synthèse résumant les résultats de la
compétition darwinienne incessante entre lesquels s'affrontent
les modules neuronaux conscients et inconscients. Ainsi le
rapporteur d'un congrès animé peut résumer
en un compte-rendu clair les résultats des débats.
Mais quel est le mécanisme qui permet à tout
moment l'expression d'un état unique de conscience
? (On parle aussi du problème du « binding
»). Où et comment se produit ce phénomène
essentiel à la compréhension de l'unité
du moi conscient individuel ? On sait que la question n'est
pas résolue actuellement. Gerald Edelman fait cependant
à ce sujet une observation à laquelle nous devons
être attentifs.
Il explique que pour comprendre le fonctionnant du noyau
dynamique et la génération d'états
de conscience unitaires, il est pratiquement impossible
aujourd'hui d'expérimenter chez l'animal vivant et
moins encore chez l'homme. Il faudrait de toutes façons
sans doute descendre bien au-delà de l'observation
des neurones individuels, afin d'observer le fonctionnement
corrélé de milliards de cellules – et
de molécules chimiques - appartenant au corps dans
lequel le cerveau est situé. Par contre, selon lui,
on peut espérer que l'étude, bien plus facile
à mener, de la façon dont des états
de conscience primaire émergent chez les robots pourrait
nous quelques pistes – ceci même si l'on découvrait
que les robots acquièrent des consciences bien différentes
des nôtres, comparables à ce que pourraient
être des consciences d'extraterrestres.
A
suivre