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Article. Le processus d'hominisation (1)
par Jean-Paul Baquiast 17/09/2008

Introduction

Deux livres récents, publiés au début de 2008, éclairent d'une lumière croisée la question des origines et de la spécificité de l'espèce humaine. Leurs auteurs sont tous deux éminents dans leurs disciplines. Il s'agit d'une part de de Prehistory, Making of the Human Mind, (Weidenfeld and Nicholson 2007) du préhistorien britannique Colin Renfrew et, d'autre part, de Human, the Science behind what makes us unique (Harper Collins 2008) du psychologue évolutionnaire et neuroscientifique américain Michaël S. Gazzaniga.
Les deux auteurs ne semblent pas s'être concertés. Ils ne se réfèrent même pas l'un à l'autre. L'ouvrage de Michaël S. Gazzaniga est beaucoup plus touffu que celui de son collègue, mais l'un et l'autre sont également riches en contenus informatifs et surtout en thèmes et références pour plus amples réflexions. Ils éclairent de beaucoup de précisions intéressantes les articles que nous avons nous-mêmes publiés sur ce site relatifs à l'apparition de l'intelligence et de la conscience de soi au sein de l'espèce humaine.

 

Avant d'examiner de façon séparée ces deux ouvrages, il n'est pas inutile de dresser un bref état des connaissances actuelles concernant l'hominisation et de signaler les grandes questions qui restaient sans réponse jusqu'à ces derniers temps. Les deux auteurs que nous allons présenter pensent pouvoir apporter des solutions originales à ces problèmes. Elles ne peuvent laisser indifférents.


Appelons hominisation les processus évolutifs complexes ayant permis vers – 7 millions d'années BCE (BCE = before common era) l'apparition d'un certain nombre d'espèces d'hominiens se distinguant des primates de l'époque par les enrichissements et transformations adaptatives de leurs génomes (à peu près reconstruits par la biologie moléculaire) et leurs caractéristiques morphologiques et culturelles. S'agissait-il d'espèces différentes caractérisées par l'impossibilité d'union fécondes entre leurs membres ou de sous-espèces ou races à l'intérieur d'une même espèce ? La réponse est difficile car l'étude des ADN résiduels ne donne pas de résultats précis. Quant aux autres vestiges, ils ne sont pas signifiants à cet égard. On considère généralement cependant qu'il s'agissait d'espèces différentes ayant divergé en formes buissonnantes, sur de très longues durées (plusieurs millions d'années), intéressant de très petits effectifs d'individus répartis sur des territoires immenses. Toutes ces espèces n'étaient sans doute pas condamnées à disparaître. Reste que, pour des raisons encore inconnues, aucune n'a survécu, hors celles ayant abouti à l'homo sapiens.

Le tronc principal de cette évolution a été associé aux australopithèques présents en Afrique dès 4 millions d'années BCE et ayant vécu jusqu'à 2,5 millions d'années BCE. Les premiers outils de pierre, dits de l'Olduvien, datés de 2 millions d'années BCE, ont été attribués à un hominien dit homo habilis, mais peut-être avaient-ils aussi été utilisés par des australopithèques récents. Certains de ces premiers hominiens ont quitté l'Afrique et ont migré en Europe et en Asie. Ils ont reçu divers noms, homo erectus en Asie, homo ergaster et homo heidelbergensis en Europe. Tous avaient acquis l'usage des outils de pierre du type dit coup de poing ou biface, puis l'usage du feu. Du tronc commun s'est séparée vers 1 à 0,5 million d'années BCE l'espèce des néanderthaliens, contemporaine des premiers homo sapiens. Elle ne s'est éteinte qu'à une date récente. Ils sont associés avec l'industrie lithique dite Moustérienne. On pense par ailleurs que les homo erectus d'Asie auraient pu survivre jusqu'à une date encore plus proche de notre époque, dont la forme dite de l'homme de Flores serait un vestige.

On identifie les premiers homo sapiens à leurs caractères génétiques, morphologiques et à leurs outils, dits Aurignaciens ou de Cro-Magnon, outils très présents en Afrique du nord, Moyen-Orient et Europe à partir de 40.000 ans BCE. Il est probable que de véritables sapiens, très proches de nous sinon semblables sur le plan corporel, se soient individualisés bien auparavant, entre 60.000 années BCE, voire 80.000, sinon plus tôt, comme indiqué ci-dessous. Signalons que le terme encore employé d'homo sapiens sapiens pour distinguer les hommes modernes de leurs cousins homo neanderthalensis, préalablement dénommé homo sapiens neanderthalensis, est abandonné. Ce dernier a été jugé trop éloigné de l'homo sapiens pour être qualifié lui-même de sapiens, ceci malgré ses capacités cognitives incontestables.

Les conditions selon lesquelles s'est opérée la transition entre les homo erectus et espèces voisines et les sapiens n'est pas clairement élucidée, ni les lieux où elle s'est produite. Peut-être s'est-elle faite en plusieurs fois, certaines branches pouvant avoir disparu par isolement. Des auteurs, comme indiqué ci-dessus, pensent avoir identifié des individus anatomiquement proches de l'homme moderne, c'est-à-dire du sapiens, en Afrique et même en Australie, vers 150.000 années BCE.

Ajoutons que, depuis quelques années, les australopithèques présents dans l'est de l'Afrique ne sont plus considérés comme les premiers hominidés bipèdes. Un fossile découvert en Afrique de l'Ouest les a remplacés dans ce rôle. Il s'agit d'Orrorin tugenensis également surnommé Millennium Man. Il était devenu momentanément le principal prétendant au statut de premier hominidé bipède, accordé depuis 1993 à Ardipithecus ramidus (4 à 5 Millions d'années BCE), suivi de près par Australopithecus afarensis ou australopithèque précité. Il a cependant été évincé dans ce rôle en 2002 par Toumaï (Sahelanthropus tchadensis), âgé de 6,9 à 7,2 millions d'années.

On distingue les premiers hominiens de leurs contemporains grands singes par un certain nombre de caractéristiques physiques et comportementales. Elles ont été souvent énumérées. Nous n'y reviendrons pas ici: important développement de la capacité crânienne (EQ), aptitude à la station debout et à la marche bipède, développement de la main comme instrument multifonctions, transformation du pelvis et du port de tète lié sans doute à la station debout, transformations de l'appareil audio-phonateur, etc. Concernant la station debout, on sait que les grands singes la pratiquent occasionnellement, y compris en se déplaçant sur des branches d'arbres. D'autres animaux le font aussi. Mais chez les hominiens il s'agissait d'un mode de déplacement par défaut, si l'on peut dire, autrement dit devenu standard et ayant entraîné de nombreuses autres conséquences corporelles et culturelles.

L'augmentation de la taille du cerveau, liée à l'augmentation de la capacité crânienne, est généralement considérée comme révélatrice d'une augmentation des capacités cognitives. C'est souvent le cas, même si cela n'est pas systématique. Les capacités cognitives sont en effet également fonction de la densité du tissu neuronal et de son architecture. Néanmoins, cette augmentation, poursuivie sans interruption depuis l'australopithèque jusqu'à l'homo sapiens, et contemporaine de l'utilisation de plus en plus systématique des outils, puis du langage, est un bon révélateur du développement de l'intelligence caractérisant l'espèce humaine.

Il est indiscutable que les différents changements morphologiques propres aux hominiens ont résulté initialement uniquement de mutations génétiques. Tous les gènes responsables de ces changements n'ont pas été identifiés. Le plus souvent ils préexistent chez les primates et d'autres animaux, sans s'exprimer aussi directement. C'est le cas des gènes microcephalin et ASPM(1). Pour qu'ils se soient développés chez les hominidés, il a donc fallu que les mutations provoquant ce développement se soient révélées indispensables à la survie. On considère généralement que c'est un changement du milieu de vie qui a nécessité l'abandon des anciens comportements et des anciennes morphologies et activé des sites géniques jusqu'alors peu exprimés ou ayant d'autres fonctions. L'hypothèse d'un changement climatique ayant provoqué le recul de l'habitat forestier ancien au profit d'un milieu ouvert de type savane a été souvent évoquée. On a parfois aussi mis en cause des mouvements tectoniques ayant isolé certains groupes de primates des autres. Ces hypothèses semblent un peu ad hoc, pour expliquer des évolutions s'étant apparemment produites durant des centaines de milliers d'années sinon davantage. Ne pourrait-on pas envisager des causes plus ordinaires, par exemple de simples mutations au hasard ayant donné à leurs porteurs, à milieux équivalents, des avantages décisifs ? Elles auraient pu se produire plusieurs fois, en des lieux éventuellement différents. Quoiqu'il en soit, ces hypothèses mettent en évidence l'improbabilité de l'hominisation. Celle-ci s'est enclenchée véritablement au hasard. Si elle n'avait pas eu lieu, le sort de la planète aurait été changé.

Cependant, les premières formes de culture, pratique de l'outil, utilisation du feu (que l'on suppose aujourd'hui avoir été beaucoup plus ancienne que crue jusqu'ici (1,5 millions d'années BCE plutôt que 0,7 BCE) ont permis aux différentes espèces d'hominiens de se doter de niches environnementales au sein desquelles des mutations successives favorables à la tendance générale à l'hominisation ont pu être sélectionnées. Ces niches se sont géographiquement étendues d'une façon considérable puisque ces espèces, armées de leurs nouvelles compétences, se sont progressivement établies de plus en plus loin de leur foyer d'origine, l'Afrique, dans l'hypothèse dite out of Africa. Un processus de co-évolution entre l'environnement résultant de l'activité dite culturelle et les mutations génétiques s'est donc engagé très tôt. Mais il semble que le processus se soit arrêté avec l'avènement des sapiens, dont le génome n'a plus varié que sur des détails, à partir de 60.000 à 40.000 ans BCE. Pour quelles raisons ? La question suscite beaucoup d'intérêts chez les préhistoriens évolutionnistes ?

Quoi qu'il en soit, le relais évolutif a été pris à partir de 40.000 ans BCE environ par l'évolution du milieu culturel. Ce sont les produits de la culture, outils de plus en plus perfectionnés, langages, nouvelles pratiques productives puis en fin de période construction de grandes cités et autres travaux d'ampleur qui ont soutenu l'évolution et la diversification des habitats, des peuples et finalement des mentalités ou esprits. Mais une autre question doit alors être posée. Ce relais culturel a été tardif. Les sites d'art rupestre de France et d'Espagne apparus vers 35.000 ans BCE sont considérés comme des précurseurs restés isolés. Les vrais développements socio-environnementaux datent plutôt des années 12.000 à 10.000. Que s'est-il passé entre 60.000 à 20.000 ans BCE ?

Ce rapide panorama nous laisse donc en face de trois grandes questions mal élucidées, sinon sans réponses : le pourquoi de la transition entre les primates simiens et les premiers hominiens ? le pourquoi de la transition entre les divers hommes de type ergaster et néanderthalien et les sapiens ? le pourquoi enfin du développement tardif des cultures caractérisant l'homo sapiens, dont les bases génétiques et les outils étaient en place depuis des dizaines de milliers d'années mais sont restées sans effets aujourd'hui visibles.

La première question intéresse moins les préhistoriens que les généticiens et les neuroscientifiques. Elle vise à identifier ce qui a distingué l'humain des autres espèces animales, au plan de l'expression des gènes et de l'architecture fonctionnelle du cerveau. C'est Human, l'ouvrage de Michaël Gazzaniga qui est le plus éclairant à cet égard. Les deux autres concernent davantage la préhistoire. La lecture de Prehistory de Colin Renfrew s'impose alors. C'est par elle que nous allons commencer notre recension, renvoyant celle de Human à un autre article.


Prehistory, Making of the Human Mind

Colin RenfrewLe distingué professeur d'archéologie Colin Renfrew (Lord Renfrew of Kaimsthorn) a produit une œuvre considérable, intéressant aussi bien l'archéologie que la préhistoire(2). Il s'est tout autant intéressé à ces sciences et à leurs méthodes qu'aux résultats qu'elles nous proposent, afin de mieux comprendre les anciennes civilisations. Le livre Prehistory nous présente un tableau passionnant de l'état des connaissances dans ces domaines. Mais il va plus loin. L'auteur nous livre ses hypothèses dans des domaines qui concernent tout autant la préhistoire des sociétés humaines que le développement plus général des espèces et les mécanismes entrant en jeu pour définir l'évolution biologique depuis l'apparition des premiers hominiens ayant divergé des autres primates entre 10 et 7 millions d'années BCE. Faut-il préciser que Colin Renfrew est strictement matérialiste évolutionniste, rejetant toute hypothèse s'apparentant de près ou de loin au dessein intelligent. Il est par conséquent profondément darwinien, même s'il admet que les modèles darwiniens simplistes qui avaient encore cours il y a quelques décennies doivent être complétés pour tenir compte de la grande variabilité des contraintes réelles s'étant exercé sur l'évolution. Sa pensée est par ailleurs extrêmement moderne et audacieuse, ce qui n'est pas toujours le cas chez les universitaires arrivés au faîte des honneurs

Nous allons résumer ici les grandes lignes des premiers chapitres de son ouvrage, en mettant l'accent sur les points qui rejoignent nos préoccupations habituelles : le rôle des gènes dans la spéciation et le relais (sur le mode de la co-évolution) pris par les constructions matérielles résultant de l'activité des humains dans la détermination des contenus cognitifs spécifiques de leurs cerveaux. Nous ferons à cette occasion quelques commentaires permettant de proposer les enseignements que nous pourrions retenir de ces travaux, concernant l'avenir des sociétés humaines. Celles-ci sont plus que jamais définies aujourd'hui par ce que sir Colin appelle « the matérial engagement », autrement dit l'intrication avec les produits matériels résultant des dimensions technologiques prises par leur évolution.

La découverte de la préhistoire

La première partie du livre, «La découverte de la préhistoire», relate comment depuis les hypothèses initiales faites au XVIIIe siècle à partir de l'étude des fossiles et des vestiges progressivement mis à jour, les scientifiques et philosophes, depuis les Lumières jusqu'au milieu du XXe siècle, se sont progressivement dégagés des récits bibliques ou des premiers travaux historiques, dont certains remontaient à l'Antiquité. Ils ont ainsi mieux pris conscience de la longueur des périodes impliquées, de la grande dispersion géographique et de la variété des formes biologiques et des constructions culturelles caractérisant l'histoire des hominiens. Il s'est ainsi durant ces années construit une «archéologie comparée» non exemptes d'erreurs d'observations et d'interprétations erronées dues aux préjugés de l'époque (certains encore vivaces ces dernières années). Cette archéologie comparée a permis l'élaboration de grands récits (narratives) exploitant les documents disponibles régions par régions et valorisant l'énergie et l'inventivité des individus humains concernés. Mais, comme le signale l'auteur, la science ne peut se limiter aux détails. Elle doit rechercher des modèles généraux (patterns) révélant un ordre sous-jacent, voire une ou des lois plus générales jouant le rôle explicatif que fut au 19e siècle l'Origine des espèces de Darwin. Colin Renfrew pense avoir pu le faire, évitant ainsi que l'arbre des détails ne lui cache la forêt des évolutions anthropologiques.

La préhistoire de l'esprit

Le seconde partie du livre «La préhistoire de l'esprit» nous intéresse directement, puisque, nous allons le voir, elle postule que l'esprit humain s'est progressivement complexifié à partir des comportements nouveaux eux-mêmes permis par les « progrès technologiques » résultant de l'utilisation des outils lithiques, du feu, des objets pouvant servir d'ornements. Le langage et des représentations complexes de soi, du monde, du passé et du futur en ont découlé. Mais contrairement à beaucoup d'auteurs qui associent le début de cette « révolution humaine » au début du paléolithique moyen, vers 40.000 ans BCE, Colin Renfrew considère que le véritable décollage s'est produit bien plus tard, avec la révolution agricole du néolithique, en Asie occidentale, au Moyen Orient puis en Europe, vers 14.000 à 10.000 ans BCE. On est véritablement passé à ces époques et en ces lieux de petites sociétés de chasseurs-cueilleurs mobiles à la sédentarisation et à la transformation des comportements et des mentalités impliquée par cette dernière. Mais dans ces conditions, il s'interroge sur la raison du délai immense de près de 30.000 à 40.000 ans ayant séparé l'apparition des premiers homo sapiens, avec toutes leurs capacités « modernes » et celle des outils et pratiques comportementales résultant de la révolution néolithique. Autrement dit, pourquoi celle-ci ne s'est pas produite plus tôt ? C'est ce que l'auteur appelle le « paradoxe du sapiens ».

En effet, pour lui, la transition entre les humains précédents et le sapiens s'est faite très tôt, entre 150.000 et 75.000 ans BCE, non pas sur de multiples sites mais exclusivement en Afrique et en Afrique du Sud. Les études sur l'ADN mitochondrial actuel (l'ADN des mitochondries, qui se transmet de mère en fille, à distinguer de l'ADN des cellules) montrent que les humains qui se sont dispersés à partir de l'Afrique, comme ceux qui y sont demeurés, dérivent de cette origine. Ainsi tous les humains actuels sont apparentés à une souche unique qui vivait il y a 200.000 ans (mtDNA haplogroupes M et N). La première dispersion identifiée, (confirmant le scénario « Out of Africa ») se serait produite il y a 60.000 ans et aurait touché diverses parties du monde, très éloignées les unes des autres. Mais d'autres migrations ont peut-être eu lieu avant, sans que leurs descendants aient survécu.

Ces découvertes, pour Colin Renfrew, entraînent des conclusions importantes. Les migrants possédaient nécessairement, des 60.000 ans BCE un langage pleinement développé hérité de langages primitifs construits à partir de bases neurales progressivement « exaptées » présentes dans le monde animal. On retrouve ce langage développé sous des formes identiques chez tous les humains actuels. Plus généralement, le génotype de l'époque était très semblable au génotype de l'humanité actuelle, comme l'a montré le Projet Génome Humain. Il était d'ailleurs plus proche de celui des chimpanzés que de celui des néanderthaliens (sous réserve de la validité d'observations qui restent très difficiles, compte-tenu du risque de contamination). Les changements survenus dans les sociétés humaines depuis l'époque lointaine de 100.000 à 60.000 ans n'ont donc pas été provoqués par des mutations génétiques, comme dans le million d'années antérieures. Ceci renforce le « paradoxe du sapiens ». En termes darwinien, il ne faut plus faire appel au concept de co-évolution entre génomes et culture, co-évolution ayant opéré pendant le million d'années précédentes et ayant permis à partir des génomes hérités du monde des primates, la mise au point d'outils, de structures sociales et de langages primitifs. Un nouveau mécanisme est apparu.

Certes, les mutations génétiques n'ont pas totalement disparues, mais elles sont restées mineures, entraînant les différences observées aujourd'hui entre « races » ou sous-espèces au sein de l'espèce humaine. Mais l'humanité moderne s'est construite pour l'essentiel à la suite du développement darwinien intéressant les modules culturels. C'est ce que l'auteur appelle la phase "tectonique", le terme venant du grec tecton ou charpentier. Il s'agit de ce qu'il désigne aussi comme des engagements de plus en plus imbriqués entre le facteur humain et le monde matériel, à travers les outils et pratiques technologiques de plus en plus efficaces développés au fil des millénaires par ceux méritant mieux que leurs lointains prédécesseurs le nom d'homo faber.

Pour comprendre les phénomènes caractérisant la phase tectonique, il faut donc élaborer ce que l'auteur appelle une préhistoire de l'esprit (Prehistory of Mind). Une approche darwinienne des évolutions s'étant produites durant ces dizaines de milliers d'années lui parait possible, à condition de considérer que les unités réplicantes et mutantes ne sont plus principalement génético-biologiques, mais culturelles. Colin Renfrew, dans cette perspective, évoque la théorie mémétique proposée par Richard Dawkins, que nos lecteurs connaissent bien. Mais il estime que celle-ci est trop superficielle, en ne fournissant pas un cadre évolutif général capable de fixer des contraintes à l'évolution des « unités culturelles » en compétition. Pour lui, ce cadre doit être trouvé dans les processus d'apprentissage (learning) bien adaptés pour comprendre des mutations intervenant dans le domaine cognitif. L'apprentissage du langage, celui des comportements de la mère et du groupe, constituent une première façon très efficace d'apprendre. Les mots ou autres symboles interviennent alors d'une façon spécifique pour construire les contenus des cerveaux. Mais ce furent aussi et de plus en plus les grands symboles matériels qui jouèrent le rôle de machines à apprendre très performantes, d'une part pour construire des savoirs, d'autre part pour les transmettre.

Une archéologie cognitive

Colin Renfrew propose à cette égard d'élaborer une « archéologie cognitive » permettant de comprendre comment fonctionnaient les esprits des anciennes communautés et comment en interaction avec les cerveaux de ces époques et les édifices symboliques se sont construits les concepts ultérieurs plus complexes relatifs à la conscience de soi, aux pouvoirs et aux déités. L'archéologie cognitive permet également d'expliquer, toujours sur une base darwinienne, les multiples différences entre cultures, qui se sont produites à la fois au plan géographique et aux divers plans symboliques.

Il ne faut pas cependant oublier que les évolutions que nous qualifions de culturelles se sont produites bien avant les millénaires de l' « ère tectonique ». L'auteur rappelle les travaux de scientifiques précédents, tel Merlin Donald dans «Origins of the Modern Mind» (1991, qui évoquent les phases successives d'enrichissement de la cognition des primates au sein des hominiens : phase épisodique propre aux primates (ne s'intéresser qu'à l'évènement immédiat) ; phase de l'imitation ou mimétique, indispensable à la production et à l'utilisation des outils, même en dehors de tout recours au langage symbolique ; phase mythique (depuis 500.000 ans BCE jusqu'à ce jour), caractérisée par le langage, l'élaboration d' « histoires » (narratives) explicatrices du monde ; phase enfin des symboles matériels allant de la valeur symbolique attachée aux bijoux, à l'or et aux grandes constructions affirmant l'identité du groupe, puis le poids contraignant du pouvoir politique et des présences divines supposées.

Ces différents supports de l'apprentissage constituent des mémoires externes collectives ou « exogrammes » dont les « engrammes » ou mémoires internes présentes dans les cerveaux sont les correspondants individuels. Ils ne se sont pas développés de façon linéaire et identique dans toutes les parties du monde, comme on le sait bien puisqu' aujourd'hui, subsistent encore, pour combien de temps, des communautés de « modernes chasseurs-cueilleurs ». Mais le schéma général peut être retenu.

Il est intéressant pour nous de noter que Colin Renfrew, quand il présente les modalités selon lesquelles l'archéologie cognitive qu'il propose peut nous permettre de définir les esprits anciens (Minds) comme d'ailleurs les esprits modernes, s'affranchit explicitement de tout préjugé dualiste. L'esprit est d'abord étroitement lié à ses supports matériels (biologiques et physiques). De plus, il ne peut se comprendre qu'en termes collectifs. Les formes individuelles prises par l'esprit collectif dans les cerveaux des humains de l'époque n'importent pas, d'autant plus qu'en général il n'en est rien resté. Il faut prendre en considération et étudier ce que nous-mêmes appellerions des superorganismes, dont les individus et leurs cerveaux ne sont que des composants, les autres composants résidants dans les outils, pratiques et autres mémoires externes du superorganisme.

Colin Renfrew présente ainsi l'esprit d'une époque, d'une société et d'un lieu donné comme ne résidant que très partiellement dans les cerveaux des individus. Il est en fait incorporé dans l'organisme social (embodied), étendu bien au-delà des neurones et des représentations individuelles (extended) et finalement réparti (distributed). Les individus et leurs activités sont les produits d'un « engagement matériel » (material engagement) qui s'exprime notamment par les savoir-faire instrumentaux imposés à ces individus par des machines et technologies de plus en plus complexes et déterminants. Ces engagements avec le monde ne peuvent s'acquérir que par la pratique corporelle elle-même guidée par l'exemple. C'est de cette façon qu'aujourd'hui, nous dit l'auteur, un skieur, ses skis et tout le système de remonte-pentes afférents constituent un seul et unique technosystème.

Mais il ne néglige pas, au contraire, le rôle déterminant des valeurs morales et croyances symboliques développées à l'occasion de l'élaboration darwinienne de ces diverses technologies et pratiques. Elles sont notamment nécessaires à la mobilisation de toutes les ressources des individus et des groupes au service de ces technologies. Il en est de même des « faits institutionnels » ou lois et coutumes impératives décrites par John Searle dans « The construction of Social Reality » (1995).

Tout ceci n'a pas attendu, souligne l'auteur, les constructions les plus visibles du néolithique récent. Dès le paléolithique supérieur, au sein de petits groupes de chasseurs-cueilleurs, l'engagement biologique et symbolique des humains avec les artefacts s'est organisé, notamment sous des formes rituelles indispensables à la fabrication des premiers outils de pierre et à l'utilisation du feu. C'est cependant avec la sédentarisation, qui a précédé contrairement à ce que l'on imagine l'agriculture et l'élevage, que les liens entre l'univers matériel et les contenus cognitifs se sont précisés et diversifiés. Cette sédentarisation n'a pas immédiatement débouché sur la construction de grandes propriétés, de royaumes et de temples, avec tous les excès de l'inégalité, du pouvoir royal et de l'appropriation des biens matériels et des esprits par les religions et leurs prêtres. L'auteur, qui a étudié de près les constructions monumentales de Stonehenge et d'Avebury dans le sud-ouest de l'Angleterre, estime que celles-ci avaient été le produit de sociétés dispersées et égalitaires cherchant à assurer une certaine cohésion à l'occasion de grandes fêtes rituelles. Celles-ci permettaient notamment de donner une dimension mythique aux observations des cycles de la Lune et du Soleil, développant ainsi une «appropriation du cosmos» qui n'avait certainement attendu ces époques pour contribuer à renforcer les pratiques de survie.

Quelques constatations

Nous renvoyons pour la suite le lecteur à l'ouvrage, qu'il n'est pas question ici de résumer davantage. Il comporte une dizaine de chapitres plus intéressants les uns que les autres. Attirons cependant pour conclure l'attention sur les similitudes évidentes entre les travaux de ce scientifique et ceux qui s'intéressent à la construction d'une humanité de demain, en interaction avec les technologies émergentes, dont nous vous faisons régulièrement l'écho. Des concepts comme ceux que nous avions nous-mêmes présentés ici, tels les supersystèmes cognitifs et les organismes bioanthropotechniques, se retrouvent manifestement là sous une forme différente.

Sans entreprendre ici une discussion documentée des propositions de Colin Renfrew, dans laquelle il ne partagerait peut-être pas notre point de vue, nous pouvons pour notre part faire quelques constatations découlant de la lecture de son livre. Celui-ci conforte, semble-t-il, notre point de vue sur les limites du rôle décisionnaire de la conscience individuelle dite volontaire et sur la puissance, à l‘opposé, des mécanismes de décision inconscients collectifs générés par l'appartenance à des superorganismes associant des hommes et des technologies matérielles dotées d'un fort pouvoir constructif.

L'étude des premières phases de l'hominisation, caractérisées dès le stade de l'homo habilis par l'usage des outils, et pleinement exprimées au début de l'ère néolithique par les grandes constructions de mégalithes dont Stonehenge est un excellent exemple, montre bien semble-t- il que les groupes sociaux ayant mené de telles révolutions ne l'ont pas fait sous la conduite d'individus particulièrement intelligents et conscients ayant compris que là était l'avenir et qu'ils devaient mobiliser le groupe dans ces voies. Certes, les cerveaux des individus, homo habilis et homo sapiens, acteurs au service de ces actions, possédaient par définition des capacités cognitives supérieures à celles des grands singes ou à celles de la moyenne de leurs congénères. Mais ce n'est pas pour autant qu'ils disposaient de ce que nous appelons une conscience volontaire individualisée. Même s'ils étaient capables de ressentir de façon plus ou moins imparfaite l'utilité pour la survie des actions auxquelles ils participaient, ils étaient en fait « agis » par des forces collectives bien supérieures à eux. Celles-ci mobilisaient leurs corps et leurs cerveaux dans le cadre de ce que nous appellerions des macroprocessus dont ils n'avaient, dans la meilleure hypothèse, que des représentations sommaires et passagères. Comme le dit très bien Colin Renfrew, l'esprit (mind) du groupe, agent moteur de l'évolution, était certes incorporé dans les corps individuels, mais aussi étendu au-delà de ceux-ci et distribué au sein de la collectivité fonctionnant en réseau.

Mais alors, quels étaient les vrais acteurs responsables de ces macroprocessus ? Pour Colin Renfrew, si nous interprétons bien sa pensée, il s'agissait des interactions s'établissant entre des agents humains et les outils, technologies et œuvres monumentales résultant du développement sur le mode darwinien des instruments, techniques et pratiques d'apprentissage associées. Ces interactions constituaient un système complexe, évolutionnaire, où l'outil et l'œuvre finissaient par se comporter en partenaires des cerveaux humains dans la cogénération de représentations et de comportements. Quand nous disons que l'outil se comportait en partenaire des cerveaux, cela ne veut pas dire qu'il était doté d'un cerveau lui-même, comme pouvaient l'être des animaux partenaires des humains. L'outil était produit par des humains mais ceux-ci, contaminés par lui, si l'on peut dire, se bornaient à lui fournir des moyens d'actions sur le monde dont à lui seul il ne disposait pas. Il s'établissait donc une véritable coopération constructive entre l'outil « humanisé » par les cerveaux « ouvriers » qu'il avait de fait recrutés et les humains restant en dehors de l'outil mais subissant son influence, bénéficiant de ses services et par conséquent obligés d'interagir avec lui. Pour bien se représenter cela, il faut évidemment disposer d'une culture systémique, développant le concept de superorganisme, dont tout le monde ne dispose pas aujourd'hui.

Nous pensons que ceci peut être aisément montré en étudiant, dans la mesure des documents disponibles, le rôle moteur des outils lithiques sur l'évolution des groupes de chasseurs-cueilleurs les ayant utilisés. Il en est de même du rôle, bien étudié, des pyrotechnologies (utilisation du feu). De multiples petites entités, associant les humains et ces outils et techniques, que nous avons qualifiées ailleurs de systèmes bioanthropotechniques, se sont constituées et se sont développées sur le mode de la compétition darwinienne pour la survie au cours d'un million d'années au moins, sur des territoires immenses et très diversifiés. . Très vraisemblablement, les cerveaux humains ayant dès l'origine une propension au dualisme, c'est-à-dire à voir des entités mythologiques à l'œuvre derrière les phénomènes matériels, ont pu commencer à raconter de grandes histoires (narratives, pour reprendre le terme de Colin Renfrew) permettant de rationaliser ces macroprocessus impliquant les individus et les dépassant. Mais ces histoires ne suffisaient certainement pas à dynamiser l'évolution de ces entités. Il fallait aussi que les outils s'adaptent par essais et erreurs, autrement dit par mutations réussies.

La mise en évidence de macroprocessus dépassant les individus tout en les impliquant peut se faire, aujourd'hui encore, quand nous nous trouvons en présence de sites comme Stonehenge, décrits par Colin Renfrew. Celui-ci, nous l'avons dit, n'y voit pas les manifestations de pouvoirs politiques et religieux comme le furent (au moins en partie) les pyramides d'Egypte ou de Teotihuacan plus récentes. Il y voit le produit de constructions symbiotiques ayant associé pendant au moins un millénaire des technologies architecturales et leurs ouvriers, d'une part, des groupes dispersés sur un vaste territoire et ressentant confusément mais avec force la nécessité de manifester une cohésion d'ensemble d'autre part. Le résultat fut si réussi qu'il nous «parle» encore. Les humains d'aujourd'hui quand ils se trouvent sur le site, notamment aux solstices, ressentent une sorte de communion s'établissant entre eux (leurs corps), l'édifice, le lieu et le cosmos. Il n'y a là rien de surnaturel. Il s'agit seulement d'une prise de conscience sur le mode empathique, c'est-à-dire non explicable aujourd'hui par la psychologie, du fait que nos corps et nos cerveaux s'impliquent dans des macroprocessus qui les dépassent et dont nous n'avons, au niveau de la conscience explicite, que des représentations vagues. Notre conscience primaire, par contre, celle que nous partageons avec la plupart des animaux, y est apparemment sensible.

Colin Renfrew explique que ce sont seulement des millénaires plus tard que les pouvoirs politiques et religieux nés du développement des pratiques agricoles et de l'appropriation des territoires et des biens ont préempté (sans doute là aussi inconsciemment aux origines), la puissance de ces systèmes anthropotechniques pour les mettre à leur service. D'où les grandes démonstrations de puissance que sont devenus les monuments royaux, militaires et religieux. Aujourd'hui, à des échelles toutes différentes, associant aux humains des technologies autrement plus puissantes, nos sociétés ont développé des macroprocesssus dont les cerveaux individuels qui sont les nôtres mesurent de moins en moins bien les effets aussi bien favorables à la survie que destructeurs. Le mouvement s'accélère en ce moment avec la révolution technologique, préfigurant une nouvelle révolution dans les processus d'hominisation. Collin Renfrew le pressent certainement. Mais on conçoit que son métier ne le pousse pas à formuler de telles généralisations, que l'archéologie d'aujourd'hui, par définition, n'est pas capable de vérifier.

A suivre : Human, de Michael Gazzaniga. Voir dans ce même numéro human.htm


Notes
(1) Voir nos articles
http://www.automatesintelligents.com/echanges/2008/mai/groscerveau.html
et
http://www.automatesintelligents.com/echanges/2008/sep/foxp2.html
(2) Colin Renfrew. Voir http://www.arch.cam.ac.uk/~acr10/


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