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Article. Le processus
d'hominisation (2)
par
Jean-Paul Baquiast 19/09/2008
Introduction
Voir
Le processus d'hominisation (1)
Human.
The Science behind what makes us unique
Le
livre de Michaël Gazzaniga, bien que très différent
de celui de Colin Renfrew, apporte
des lumières complémentaires aux propos de ce
dernier. Il nous éclaire de façon très
démonstrative, non seulement sur ce que d’autres
auteurs étudient sous le thème des origines
animales de la culture, mais sur le caractère, selon
lui unique, caractérisant l’espèce humaine.
Michaël
Gazzaniga est en effet convaincu que le phénomène
humain est spécifique à l’homme et que
la science peut le démontrer. Prise au pied de la lettre,
son affirmation en sous-titre de l’ouvrage « The
science behind what makes us unique » (Harper Collins
2008) pourrait révéler une tentative de plus
pour expliquer le caractère véritablement extraordinaire
de l’humanité, qu’il ne faudrait confondre
avec aucun autre phénomène émergent.
De là à dire que si l’humanité
est si exceptionnelle, elle a nécessairement été
créée par Dieu, il n’y a qu’un pas.
Heureusement, ce n’est pas du tout dans cette perspective
que se place Michaël Gazzaniga. Il ne semble pas intéressé
par les visions religieuses du monde, notamment celles inspirées
par les intégristes de l’Intelligent Design,
si répandus aujourd’hui aux Etats-Unis. Il se
limite à ce qu’il faut bien nommer un matérialisme
scientifique de bon aloi. Mais ce faisant, il croit pouvoir
constater qu’à bien des égards, le phénomène
humain est exceptionnel, voire unique. Dire le contraire serait
pour lui nier les évidences.
Par
contre, à ses yeux, cette spécificité
n’a rien de mystérieuse. Elle découle
d’une évolution biologique répondant
aux règles de la sélection darwinienne aujourd’hui
admise par tous les scientifiques sérieux. Les principaux
déterminismes, notamment génétiques,
à l’intérieur desquels s’est construite
l’hominisation sont présents dans beaucoup
d'espèces ayant précédé les
humains dans le temps et se retrouvent dans toutes les espèces
non-humaines contemporaines. Ceci ne suffit pas cependant
à expliquer les différences séparant
l’homme des animaux, même les plus proches.
Que s’est-il passé ?
Dans
le Prologue de l’ouvrage, Michaël Gazzaniga précise
en quoi la réponse qu’il apporte à cette
question fondamentale diffère de celle généralement
donnée par les biologistes évolutionnistes.
La plupart d’entre eux, dit-il, envisagent une évolution
sinon linéaire du moins continue conduisant par petites
touches des mammifères supérieurs à l’homme
moderne. Or selon lui, dans le cas de l'hominisation, l’accumulation
de ces multiples changements a provoqué à un
certain moment de l’évolution une rupture dans
la linéarité. Autrement dit, il s’est
produit un véritable changement de phase. Les mêmes
ingrédients ont donné un produit radicalement
nouveau, de même nature que la glace est un produit
radicalement nouveau par rapport à l’eau liquide,
qui apparait lorsque la température décroît.
Malgré toutes les connexions que nous avons avec l’univers
biologique, que ce soit au plan génétique ou
à celui de l’organisation du cerveau, nous nous
en distinguons profondément(1)
.
Présenter
les choses de cette façon pourrait, nous l'avons dit,
donner des arguments à ceux prétendant que c’est
le doigt de Dieu qui a précipité le changement
de phase décrit par l’auteur. Mais pour lui,
il ne s’agit évidemment pas de cela. Il s’agit
de nombreux changements, peu observables mais stratégiques,
apparus dans des délais relativement courts (peut-être
en quelques dizaines de milliers d'années seulement)
dans les cerveaux et dans les esprits des hominiens en interaction
avec un environnement sélectif. Ces changements sont
souvent trop subtils ou diffus pour avoir été
encore étudiés. C’est aux sciences modernes
qu’il appartient d’essayer de les faire apparaître.
Cependant, pour que ces sciences ne sous-estiment pas l’importance
de l’enjeu, Michaël Gazzaniga insiste pour qu’elles
prennent en considération le saut conceptuel à
réaliser. D'où l'importance qu'il attache au
caractère unique de l'homme. Si l’on considérait
que les humains ne sont que des rats améliorés,
on ne rechercherait pas les raisons pour lesquelles ils sont
effectivement autre chose que des rats(2).
Ajoutons
pour notre part que la même approche devra inspirer
les recherches en cognition artificielle. Si l’on
veut obtenir des systèmes cognitifs artificiels ayant
les mêmes performances que celles des humains, il
ne faudra pas s’imaginer qu’il suffira de simuler
sur des artefacts les comportements intelligents de diverses
espèces animales. On devra se représenter
en quoi le cerveau et l’esprit humains sont véritablement
spécifiques. La barre à franchir sera bien
plus haute, mais ce sera une condition indispensable pour
que les robots et autres systèmes autonomes artificiels
dont l’humanité est en train de se doter ne
soient pas des entités simplistes ayant un effet
réducteur. Il faudra qu’elles puissent véritablement
apporter à l’homme ce qui lui manque encore
pour que son évolution vers une hominisation plus
complexe se poursuive sans obstacles.
Précisons
avant d’aborder le corps de l’ouvrage que Michaël
Gazzaniga dispose d’une riche expérience de neurologue
et de clinicien, ayant particulièrement étudié,
comme il l’indique, des patients ayant subi une séparation
chirurgicale des hémisphères cérébraux
par section du corps calleux (split brain). On le verra sur
son site http://www.psych.ucsb.edu/~gazzanig/.
Mais les références de son livre vont bien au-delà
de ses travaux personnels. Elles offrent un panorama très
riche des travaux des neuroscientifiques et psychologues évolutionnaires
ayant étudié le cerveau et les comportements
sous contrôle direct de celui-ci. Nous avons eu le plaisir
de constater que, parmi une grande quantité de sources
anglo-saxonnes, il évoque avec beaucoup de considération
les travaux de nos concitoyens Jean-Pierre Changeux et Stanislas
Dehaene, référencés dans notre revue.
Sur les cerveaux
Le
premier chapitre pose une question déterminante :
le cerveau humain est-il unique ? Il l’est si l’on
considère ses performances globales, mais l’est-il
d’un point de vue anatomique ? La réponse ainsi
posée n’est pas aussi évidente que l’on
pourrait croire. Les constituants de base du cerveau, les
neurones, se ressemblent beaucoup d’une espèce
à l’autre, et fonctionnent de la même
façon. Faut-il prendre en compte le rapport entre
le poids du cerveau et celui du corps ? Certes, les humains
l’emportent au plan quantitatif sur les autres animaux,
y compris les primates. Il faut observer pourtant que la
capacité crânienne du néanderthalien
était en moyenne de 1.500 cm3 alors que celle de
l’homme moderne est de 1.340 cm3. Les premiers ont
certes développé une culture importante, néanmoins
ils n’ont pas réussi à s’imposer
aux homo sapiens. De plus le volume cérébral
des homo sapiens a diminué d’environ 150 cm3
depuis les origines de l’espèce, alors que
les cultures et les structures sociales se complexifiaient
considérablement.
Michaël
Gazzaniga, qui avait étudié comme indiqué
ci-dessus des patients dont le corps calleux avait été
sectionné et avait pu mesurer ainsi les compétences
différentes des deux hémisphères, a
constaté que cette opération apparemment épouvante
n’avait guère de conséquence sur l’intelligence
des patients. Ceci parce que l’hémisphère
gauche peut se charger à lui seul des opérations
logiques, parole, pensée, génération
d’hypothèses. Dans le domaine de la perception
sensorielle, notamment visuelle, par contre le cerveau droit
se montre le plus performant. Il s’agirait donc là
d’une première spécialisation ayant
contribué à différencier les cerveaux
des humains de ceux des primates. Nous y reviendrons ci-dessous.
D’une façon générale, la latéralisation
et la spécialisation des aires cérébrales
est beaucoup plus poussée chez l’homme que
chez les autres espèces, où elle n’existe
pas ou n’est qu’esquissée. L’auteur
note à sujet qu’aller plus loin dans les études
fonctionnelles comparatives reste difficile, malgré
les progrès de l’imagerie cérébrale.
Ceci pour une raison à laquelle on ne pense généralement
pas : la difficulté d’expérimenter,
non seulement sur les humains mais, avec des méthodes
invasives, souvent létales, sur les cerveaux d’animaux
de plus en plus rares et protégés.
En
ce qui concerne la taille du néocortex, qui n’a
cessé d’augmenter au cours de l’évolution,
les différences entre primates et humains sont évidentes,
mais pas déterminantes a priori. Le néocortex
du petit singe Galago fait 46% du volume cervical total,
contre 76% chez le chimpanzé et à peine plus
chez l’homme. Le chimpanzé dispose-t-il de
76% de l’intelligence humaine ? Par ailleurs, il n’apparaît
pas de grandes différences dans la taille des aires
corticales nécessaires à la cognition. Les
lobes frontaux du cerveau humain, par exemple ne sont guère
plus importants que ceux des grands singes. Pourtant, le
langage humain fait appel à ces lobes, ce qui aurait
du provoquer leur explosion.
Mais
des différences plus fines peuvent être notées,
par exemple dans la taille du cortex préfrontal et
l’importance qu’y prend la « matière
blanche » faite de fibres connectant les différentes
parties du système nerveux. Nous n’entrerons
pas dans les détails. Bornons nous à indiquer
que selon Michaël Gazzaniga, le cortex préfrontal
des mammifères non primates comporte deux zones déterminantes
pour le traitement des stimulus internes et externes corrélés
dans la fabrication des émotions. Les primates en
ont trois, la troisième comportant une aire 10 très
connectée au reste du cerveau et responsable de ce
que l’on pourrait appeler les aspects rationnels de
la prise de décision. Or cette aire est plus étendue
et mieux interconnecté chez les humains que chez
les primates, ce qui rendrait les humains plus flexibles
et mieux capables de décisions originales. D’autres
différences apparaissent entre les lobes temporal
et pariétal des cerveaux, mais leurs conséquences
précises restent à étudier. Par ailleurs,
en dehors du cortex, le cervelet humain, qui assure la coordination
motrice et qui avec le thalamus contribue à l’information
du cortex, est plus développé chez l’homme
que chez le singe.

Les
aires corticales, dont on a progressivement découvert
la spécialisation dans le traitement des informations
sensorielles en entrée et la formation de réponses
en sortie, sont plus nombreuses chez les primates que chez
les autres mammifères. Cependant, à la surprise
générale, on a découvert qu’elles
ne l’étaient pas plus chez l’homme que
chez les autres primates. Les primates non-humains ont les
mêmes aires corticales que les hommes, et elles assurent
les mêmes fonctions spécifiques de base. Les
primates ont ainsi comme les hommes des aires pour le langage
et l’usage des outils. Elles sont également
latéralisées, comme chez l’homme. Où
se trouvent alors les différences ? Pourquoi les
primates ne parlent-ils pas ? Selon Michaël Gazzaniga,
il apparaît cependant une différence qui pourrait
être responsable du caractère unique du cerveau
humain. Elle se situe au niveau du planum temporale,
une des composantes de l’aire de Wernicke elle-même
associée à la compréhension des langages
écrit et parlé. Le planum temporale est
plus grand dans l’hémisphère gauche
des rhésus, des chimpanzés et des humains.
Mais chez ces derniers, de plus, les minicolonnes du planum
temporale gauche y sont plus grandes et plus espacées
que chez les primates.
Pour
comprendre ce que signifie cette différence, il faut
poursuivre l’étude des minicolonnes au niveau
microscopique. Nous avons indiqué dans la note 2 que
les minicolonnes, présentes dans les six couches du
cortex des primates et communes aux cerveaux de tous les mammifères,
constituent l’équivalent de microprocesseurs
responsables du fonctionnement logique du cerveau. Mais leur
nombre et leur organisation cellulaire et chimique varient
beaucoup selon les espèces, d’une part, et d’une
région du cerveau à l’autre d’autre
part. Que pourrait alors signifier la dissymétrie dans
les minicolonnes du planum temporale identifiée
chez les humains ? Nous l’avons déjà indiqué
dans la note (2). Un plus grand espace entre
minicolonnes de cette aire pourrait signifier des différences
dans les capacités de connexion et donc dans la finesse
de l’analyse des informations entrantes.
Ceci
ne suffit pas cependant pour justifier la supériorité
du cerveau humain dans les fonctions cognitives. Michaël
Gazzaniga la rechercherait plutôt dans la latéralisation
poussée caractérisant ce dernier, et dans le
rôle du corps calleux, corpus callosum, servant
de jonction entre les deux hémisphères. Selon
lui, au fur et à mesure que le cerveau des hominiens
était sollicité par l’augmentation des
besoins de traitement découlant de l’enrichissement
de leurs activités culturelles, il avait été
obligé de se spécialiser. Il existe en effet
une limite à la complexification du tissu neuronal
et à la densification des liaisons interneuronales
à courte distance, indispensables pour la computation,
d’autant plus que la capacité crânienne,
pour des raisons mécaniques, ne peut s’accroître
indéfiniment.
L’évolution
aurait alors privilégié la solution consistant
à réserver les mutations à l’un
des hémisphères, laissant l’autre accomplir
les fonctions courantes qui ne pouvaient pas être
interrompues pour autant. Le corps calleux aurait pour cela
servi de répartiteur entre les évènements.
Hémisphère par hémisphère, une
moitié des régions corticales en charge de
fonctions identiques chez les primates ou d’autres
animaux aurait être déchargée de ses
tâches de routines, pour que ses capacités
soient utilisées, exaptées selon le terme
de Stephen Jay Gould, afin de faire face à de nouvelles
exigences fonctionnelles. Selon les fonctions, l’un
et l’autre hémisphère aurait pu être
sollicité pour participer à cet investissement
global. La circulation intra-hémisphérique
des informations serait par conséquence devenue plus
importante, en quantité et en qualité, que
la circulation inter-hémisphères. Chez les
humains adultes d’aujourd’hui, chaque hémisphère
coopterait les fonctions pour lesquelles il aurait été
le mieux armé par l’évolution, le corps
calleux restant responsable de l’équilibre
du système et pouvant pallier à d’éventuelles
défaillances. L’étude des patients «
split brain » montre d’ailleurs qu’ils
souffrent précisément de défaillances,
dans la qualité ou les temps de réponse des
réactions, peu observables à première
vue mais indiscutables.
Une
autre découverte importante, celle des neurones-miroirs
dans le lobe préfrontal des singes, due à Giacomo
Rizzolatti, a montré l’importance de leur
rôle pour permettre aux cerveaux des primates d’acquérir
les rudiments d’une théorie de l’esprit
(TOM, theory of Mind) par la possibilité de se représenter
les actions des autres, puis de les imiter. Cette découverte,
dont on n’a pas assez, pensons- nous, souligné
l’importance, met sur la voie de la compréhension
de la façon dont opère la conscience de soi
chez les humains. Les neurones miroirs sont en effet chez
l’homme beaucoup plus développés et impliqués
dans les activités courantes qu’ils ne le sont
chez le singe. Ils participent ainsi, selon Rizzolatti, à
la construction d’un cerveau modulaire spécifique
à l’homme. C’est par de tels développements
survenus au cours de l’évolution des hominiens
que ce sont mis en place des systèmes latéralisés
spécialisés opérant au sein d’une
dynamique d’ensemble imposée par le système
global. Là reposerait donc le caractère unique
du cerveau humain. Ceci dit, comment et pourquoi certaines
fibres neuronales se sont-elles spécialisées
en ce que l’on nomme désormais des neurones –miroirs
? Comme indiqué dans la note 2),
la réponse reste à trouver.
Il
va de soi que toutes ces adaptations de détail dans
l’architecture et les fonctionnalités du cerveau
humain, à partir de bases neurales préexistant
chez les primates et souvent bien plus anciennes, ont résulté
de mutations dans les génomes de certains individus
transmises en cas de succès par les génomes
de l'espèce. Mais rappeler cette évidence
ne suffit pas à éclairer le rôle des
mutations, que ce soit au niveau des gènes ou de
leurs allèles(3). Michaël
Gazzaniga, comme bien d’autres aujourd’hui,
met en garde contre les visons simplistes attribuant telle
fonction à tel gène et l’apparition
de telle nouvelle fonction à une mutation au niveau
de tel gène. Il en donne deux exemples, l’un
concernant les gènes Microcéphalin et ADPM
intervenant dans la croissance de la taille de l’encéphale,
l’autre le gène FOXP2 supposé réguler
les fonctions motrices liées à l’expression
langagière. Nous avons développé son
point de vue dans un article de ce même numéro
et n’y reviendrons pas.
( http://www.automatesintelligents.com/echanges/2008/sep/foxp2.html
)
Michaël
Gazzaniga conclue cette première analyse, consacrée
au cerveau, par la constatation que de multiples petites
différences, dont la plupart ajouterions nous restent
à élucider, distinguent le cerveau des humains
modernes de celui des autres animaux. Pourquoi alors les
esprits (minds) des uns et des autres ne différaient-ils
pas ?
Nos
plus proches cousins
Le
chapitre 2 de Human examine en détail un certains comportements
et caractères biologiques qui font des grands singes
et de certains animaux familiers ou non de l’homme des
êtres si proches de l’humain que parfois l’on
refuse de les juger différents. Mais l’auteur
tient à montrer que si les différences sont
souvent faibles, elles entraînent toujours des conséquences
qui qualitativement, ne sont pas comparables.
Les
lignées d’hominiens dont l’homo sapiens
est le seul survivant se sont séparées des
grands singes, gorilles, orangs-outangs, chimpanzés,
bonobos à partir de 15 millions d’années
BCE, la dernière séparation, d’avec
les chimpanzés et bonobos, étant survenue
entre 7 et 4,5 millions d’années. Nous avons
relaté dans l’article précédent
les grandes phases de cette aventure. Les différences
entre génomes des chimpanzés et des humains
ne dépassent pas 1,5%. Pourtant elles ont très
vite entraîné des différences morphologiques
considérables, dont les effets sur l’adaptativité
des comportements ont été plus considérables
encore : marche bipède et ses conséquences
en matière d’organisation du squelette, libération
de la main, opposition du pouce, etc. Ces modifications
ont été accompagnées de modifications
relatives à la façon de penser (thinking).
Michaël Gazzaniga n’accepte pas de suivre les
chercheurs pour qui la pensée humaine n’est
qu’une forme améliorée des pensées
animales, ceci d’autant plus que l’on a beaucoup
de mal à se représenter vraiment comment pensent
les animaux, y compris les grands singes vivant dans la
nature. Comme dans les autres domaines de l’hominisation,
il estime au contraire qu’il s’est produit une
rupture permettant d’affirmer le caractère
unique de la pensée humaine. Certes, tous les grands
composants de celle-ci sont présents chez les animaux,
à divers titres. Mais ils ne sont pas suffisamment
développés ni suffisamment intégrés
pour produire des esprits ayant la même puissance
que les nôtres. Pour justifier cette affirmation,
l’auteur s ‘appuie sur un nombre considérables
d’expériences scientifiques.
Il
en est ainsi de la théorie de l’esprit (TOM)
que l’on observe à l’œuvre chez
les nourrissons puis tout au long de la vie. Elle consiste
à prêter des intentionnalités aux objets
et aux êtres en faisant l’hypothèse implicite
que ceux-ci réagissent comme nous. Les très
jeunes singes auraient les mêmes aptitudes à
la TOE que les nourrissons, mais très vite, leurs
capacités à cet égard plafonneraient,
en se limitant aux exigences de l’immédiat,
ce qui n’est pas le cas chez l’enfant humain.
Les mêmes observations peuvent être faites à
propos du langage. Les primates, comme dans une moindre
mesure d’autres animaux, disposent des bases neurales
indispensables aux échanges, mimétiques ou
langagiers (y compris le gène FOCP2 déjà
évoqué), mais ils ne les ont pas utilisées
pour développer des langages symboliques complets
comme l’ont fait les homo sapiens et peut-être
aussi les néanderthaliens.
Parvenu
à ce point (c’est-à-dire p. 66 sur un
ouvrage de 385 pages), Michaël Gazzaniga entreprend
un recensement très complet des différentes
fonctions et caractéristiques des comportements cognitifs
humains. Il examine pour chacun d’eux comment ces
fonctions et comportements se présentent chez les
animaux, ce que l’on connaît des bases neurales
commandant ces comportements dans un certain nombre d’espèces
et chez l’homme, les gènes éventuellement
impliqués et, bien entendu, la façon dont
ces comportements ont évolué tout au long
d’une histoire de quelques millions d’années,
sous la contrainte de la lutte pour la survie. La méthode
qu’il utilise consiste à identifier de grandes
catégories de comportements significatifs, allant
des plus simples en apparence (par exemple les réflexes
de peur) aux plus complexes, liés à la production
artistique et à la conscience de soi et à
la croyance à des essences invisibles. Dans chaque
cas, l’auteur tente de donner une définition
aussi simple que possible du comportement considéré,
de rechercher s’il existe sous cette forme ou sous
d’autres chez nos cousins animaux, principalement
chez les primates et finalement de chercher à expliquer
les différences indiscutables distinguant nos comportements
de ceux des primates.
Ces
explications sont évidemment difficiles et prêtent
parfois à controverse. Les causes évoquées
peuvent faire appel à des modifications épigénétiques
(produites par une co-évolution des gènes
et des milieux culturels) tant du moins que les génomes
humains n’avaient pas atteint leur configuration définitive,
aux alentours de 40.000 ans BCE. Pour ce qui concerne des
dates plus récentes, il faut rechercher l’influence
des innovations imposées notamment par la vie en
groupe et par l’utilisation d’outils et de pratiques
productives de plus en plus complexes et diversifiées.
Les auteurs cités par Michaël Gazzaniga sont,
nous l’avons dit, très nombreux. Souvent leurs
opinions sont différentes, ce qui nourrit d’intéressants
débats. La plupart des travaux récents font
appel à l’imagerie cérébrale
ou à des expériences plus classiques d’étude
des comportements dans des situations recrées en
laboratoire. Les recherches propres de l’auteur, bien
que riches, ne lui permettent pas de présenter systématiquement
un point de vue personnel. Il expose donc très loyalement
les questions et les réponses des uns et des autres,
en soulignant que beaucoup des premières restent
encore sans solutions.
Nous
ne pouvons pas ici évoquer, même sommairement,
le contenu des nombreux chapitres consacrés par l’auteur
à la présentation et à la discussion
de tous les facteurs qui ont contribué à faire
de l’homme un produit « unique », selon
son expression, au sein de l’évolution des
êtres vivants. Disons seulement qu’il aborde
:
-
Les sensations (feelings) et leur influence (considérable)
sur le fonctionnement des cerveaux et des corps.
-
Le monde immense des relations sociales avec tous les comportements
permettant le fonctionnement des groupes, tel l’altruisme,
ou à l’inverse ceux qui doivent être
inhibés pour que le groupe survive. Plus généralement,
au sujet des groupes, il se dit en faveur de la théorie
dite de la sélection de groupe, selon laquelle la
sélection darwinienne ne s’exerce pas seulement
au niveau des individus, mais, chez les espèces capables
de former des groupes, au sein de ceux-ci. L’affirmation
parait assez évidente, mais il a fallu batailler
beaucoup avec les darwiniens de stricte obédience
pour la faire reconnaître. Voir à ce sujet
notre article
http://www.automatesintelligents.com/echanges/2007/nov/groupselection.html
-
Les modules moraux ou éthiques intervenant dans les
prises de décision, que celles-ci soient spontanées
ou qu’elles se veulent rationnelles. Ceci comprend
bien entendu les décisions relevant de la psychopathologie.
-
L’imitation ou mimétisme (mimicry) qui prend
très souvent la forme de l’empathie, ou partage
des sensations douloureuses ou plaisantes. Il s’agit
d’une gamme de comportements très structurants
dans la formation des jeunes et pour les alliances entre
adultes donnant naissance aux groupes. Les neurones miroirs
jouent, chez les primates, un rôle essentiel à
cet égard. On notera que Michaël Gazzaniga considère
que le développement au sein des groupes humains
de ces comportements apparemment simples a donné
naissance à l’imagination sous toutes ses formes
et à la conscience de soi (self-awareness). C’est
parce que le sujet s’imaginait à la place d’un
autre dont il imitait (plus ou moins bien) les comportements
que les réseaux neuronaux responsables de la représentation
du soi et de l’autre se sont différenciés.
Il est intéressant de constater que contrairement
à beaucoup de psychologues, l’auteur ne fait
pas de la conscience humaine, ainsi définie limitativement,
un phénomène extraordinaire, mystérieux,
nécessitant des explications alambiquées.
Il revient cependant dans la suite du livre sur la question
des faites de conscience. Nous examinerons plus en détail
un peu plus loin ce qu’il en dit.
-
Le sens de la beauté, les comportements de création
esthétiques et les divers arts. Ceci le conduit à
réfléchir aux « récompenses »
que procure pour l’esprit le fait de se placer de
façon imaginaire dans des univers non matériels,
virtuels dirait-on aujourd’hui. De nombreux avantages
adaptatifs en découlent, exploités dès
les origines de l’humanité – voire au
sein de celles des sociétés animales où
des comportements un peu voisins semblent exister.
-
Les systèmes de croyances, associés à
un dualisme qui serait systématique chez l’humain
dès les premières manifestations de la cognition
enfantine. Par dualisme, qu’il assimile à l’essentialisme,
Michaël Gazzaniga entend le fait de croire que tout
ce que l’on observe, chose ou personne, comporte une
partie visible et une autre invisible. C’est cette
dernière qui lui donne son sens, qui définit
son essence. Il ne se pose pas la question de savoir si
l’esprit et le corps sont distincts dans la réalité
mais seulement pourquoi les gens croient qu’ils sont
distincts et même pourquoi, alors qu’ils ne
croient pas qu’ils soient distincts, ils agissent
comme s’ils l’étaient. Il considère
que le cerveau humain est pourvu d’un convertisseur
(converter) qui transforme les informations brutes reçues
par les sens en quelque chose d’autre, intéressant
un autre niveau d’organisation dans le cerveau. Nous
sommes tous, selon son expression, des dualistes-nés
se superposant à des taxonomistes-nés. Autrement
dit le cerveau dispose de systèmes d’identification
associés à des systèmes de croyance
permettent de classer immédiatement les objets perçus
en catégories, à partir de leurs caractéristiques
expérimentées depuis longtemps, notamment
celles qui sont utiles ou dangereuses,. Le convertisseur
mental transforme donc ce qu’il voit en ce qu’il
croit que ce qu’il voit est réellement. Ce
mécanisme était essentiel pour la survie.
Celui qui voit une forme ressemblant vaguement à
un lion n’avait pas le temps de s’interroger
sur la réalité de ce qu’il voyait. Il
lui imputait une nature « essentielle » (celle
d’un prédateur dangereux) qui n’était
pas directement fonction de ce qu’il voyait réellement.
Il le classait automatiquement dans la catégorie
des essences à éviter, la plus apte à
minimiser les risques nés de la rencontre. S’il
se trompait, il n’y avait que moindre mal.
Les systèmes d’identification et de classement
dont dispose le cerveau dès la naissance sont nombreux
et différents entre eux, notamment selon qu’il
s’agit de distinguer des objets animés et des
objets inanimés, des silhouettes, des figures…etc.
On peut parler d’une physique intuitive, d’une
biologie intuitive, d’une psychologie intuitive. Dans
tous les cas, le convertisseur dualiste opère en
transformant ce qu’il voit réellement en ce
qu’il croit, à tort ou à raison, voir.
La plupart des croyances, implicites ou raisonnées,
sont justifiées par des siècles d’expérience.
Mais dans certains cas, elles cessent de l’être
ou ne le sont que très superficiellement. Le sujet
prête alors à l’objet perçu des
caractères, des intentions, qu’il n’a
pas.
La
Théorie de l’esprit (TOM) renforce cette tendance.
On croit détecter dans l’objet, l’animal
ou la personne avec qui l’on est en contact des intentions,
une sensibilité, un esprit analogue au sien. De même,
la téléologie qui consiste à voir des
finalités dans des évènements obéissant
à de simples mécanismes causaux, découle
aussi de ce dualisme fondamental. Ces considérations
nous paraissent particulièrement importantes, car
elles fournissent des explications simples à l’omniprésence,
chez les hommes, des religions, mythologies ou philosophies
essentialistes, ainsi que des croyances en l’âme,
la vie après la mort et autres phénomènes
invérifiables par l’expérience pratique
et moins encore par l’expérience scientifique
.
Il
ne semble pas que les animaux puissent croire en des essences
qui se situeraient au-delà des objets perçus.
Ils ne croient qu’en l’observable. Mais dans
certaines espèces, par exemple chez les éléphants,
il arrive que certains individus apportent des soins aux
cadavres de leurs proches, comme s’ils s’imaginaient
qu’ils étaient encore présents malgré
les apparences de la mort.
Les
faits de conscience.
La
plupart des opérations mentales se produisent de
façon inconsciente. Certaines d’entre elles
cependant, ou seulement leurs résultats, émergent
à la conscience. Michaël Gazzaniga reconnaît
que le mécanisme qui permet ces tris et qui fait
émerger tel ou tel contenu à l’attention
conscience est encore un mystère. Les bases neurales
de la conscience (NCC, neural correlates of consciousness)
restent le Graal que cherchent à découvrir
tous les neuroscientifiques. Compte tenu de l’importance
de cette question dans le cadre des réflexions auxquelles
nous nous livrons dans cette revue, nous allons détailler
un peu les points de vue présentés par l’auteur.
Il
faut d’abord distinguer, comme Antonio Damasio et
d’autres l’ont proposé, la conscience
primaire (core consciousness) et la conscience
supérieure (extended consiousness). Mais
la conscience primaire ne pose guère de problèmes.
On la retrouve sous des formes différentes chez tous
les animaux supérieurs. Michaël Gazzaniga décrit
le circuit compliqué que suivent les neurones apportant
les informations du corps, en continuité avec la
colonne vertébrale, jusqu’au tronc cérébral
puis ensuite dans le cortex. Toutes ces informations n’intéressent
pas la conscience supérieure. Il existe des boucles
de connexions dans le cortex cingulaire, notamment antérieur
(ACC), lequel joue le rôle d’une centrale d’interaction
dans les deux sens, remontant et descendant. Malgré
la complication de ces interconnexions, il semble qu’elles
pourraient aisément être simulées dans
une machine.
Comprendre
le fonctionnement de la conscience supérieure pose
des problèmes plus difficiles. Il faut tenir compte
de l’extrême modularité du cerveau, l’évolution
ayant sélectionné progressivement des zones
spécialisées pour accomplir des fonctions
s’étant révélées utiles
à la survie, que ce soit chez les primates ou chez
les premiers hominiens chasseurs-cueilleurs. Un modèle
du cerveau, le cerveau modulaire, avait été
proposé. Il n’a cependant pas été
conservé, précisément parce que le
cerveau ne réagit pas module par module, mais d’une
façon unitaire, derrière laquelle l’individualité
des modules disparaît. Ceux-ci ne révèlent
leur existence et leur rôle que lorsqu’ils sont
atteints par diverses pathologies ou grâce à
l’observation par imagerie fonctionnelle. Par ailleurs,
les capacités de connectivité des neurones
sont limitées. Plus il y a de modules, plus la connexion
d’ensemble devient difficile. Quel est donc le superviseur
qui régule ce pandemonium, pour reprendre un terme
de Lionel Naccache ? Il faut sans arrêt exciter les
uns, inhiber les autres, établir des contacts là
où ils n’existent pas et finalement émettre
une parole unifiée.
Michaël
Gazzaniga reconnaît, comme tous les auteurs que nous
avons cités dans nos articles antérieurs,
que ce point demeure encore mystérieux. Le superviseur
central a reçu des noms différents : central
executive (Baddeley), supervisory attention system
(Shallice), anterior attention system (Posner
et Dehaene), global workspace (Baars), dynamic
core (Tonini et Edelman). Mais tous ces termes sont
en fait, dirions-nous, des cache-misère. Sans pouvoir
entrer dans le détail des agencements neuronaux impliqués,
Michaël Gazzaniga veut aller plus loin. Il propose
une hypothèse qui nous semble mériter d’être
retenue par ceux qui refusent de voir dans la conscience
humaine une propriété tombée du ciel.
Les
processus d’attention, de mémoire à
court terme, de mémoire à long terme sont
tous sollicités par le superviseur central, selon
les besoins, tout autant que les capacités langagières,
les entrées-sorties sensorielles, émotionnelles
et imaginaires. Mais il ne suffit pas de comprendre la façon
dont le superviseur va chercher les informations qui lui
sont utiles. Il faut aussi comprendre ce qu’il en
fait, autrement dit l’out-put de son action. Comprendre
ceci devrait alors permettre de comprendre deux grands traits
de la conscience humaine, d’une part le caractère
continu et sans à-coups (smoothness) du
flux émergent, et d’autre part l’apparition
de la sensation d‘être un Je capable de conserver
son unité, à travers les expériences
de son passé et de son présent.
Pour tenter d'expliciter les mécanismes sous-jacents,
Michaël Gazzaniga propose des analyses que nous ne reprendrons
pas ici, s’appuyant sur son expérience des split
brains et aussi des troubles fonctionnels unilatéraux,
comme le syndrome dit hémineglect. Il en conclut que
c’est principalement l’hémisphère
gauche qui est intéressant, en tant que siège
principal des analyses logiques et des fonctions langagières,
ainsi que des décisions volontaires, autrement dit
des comportements intelligents. C’est lui qui recherche
des patterns dans le désordre apparent des perceptions.
C’est lui qui propose des réponses sous forme
d’hypothèse même quand ces patterns n’existent
pas. Autrement dit, ce serait lui le grand « interpréteur
» décrit précédemment par l’auteur.
Là
pourrait se trouver l’explication des deux caractères
de la conscience précédemment évoqués,
la continuité du flux et la création du Je.
L’hémisphère gauche cherche à
tous prix à trouver des explications aux évènements
qui affectent l’individu. Il tend à créer
des patterns lorsque ceux-ci n’existent pas, autrement
dit des interprétations ad hoc. Il génère
donc des hypothèses et des explications plus ou moins
indépendantes des circonstances. Si ces interprétations
peuvent jouer un rôle utile pour la survie, même
si elles ne correspondent pas exactement à ce que
sont les choses, le cerveau tend à les conserver
et à les réutiliser. Ceci d’autant plus
que la différence des rôles joués par
chaque hémisphère permet de corriger certaines
erreurs. L’hémisphère droit dispose
en effet d’un système de résolution
de problèmes reposant sur l’analyse statistique
: tel évènement plusieurs fois répété
est plus intéressant que tel autre qui ne se manifeste
qu’occasionnellement. Le système de résolution
de problèmes de l’hémisphère
gauche cherche au contraire à identifier des patterns,
comme indiqué ci-dessus. Ce sont alors les cohérences
logiques entre évènements, plutôt que
leur fréquence, qui les rendent intéressants.
Quand ces cohérences ne sont qu’apparentes,
peu lui importe. Cette dualité d’approche pourrait
expliquer les capacités exceptionnelles du cerveau
humain pour l’adaptation aux changements et donc pour
la survie. Il reste qu’en général, ce
sont les interprétations du cerveau gauche qui l’emportent,
malgré les démentis que peut apporter le cerveau
droit. On comprend alors pourquoi les croyances dualistes
les plus mythiques peuvent l’emporter sur l’expérience
des sens.
Suivant
cette hypothèse, on comprend aussi comment le cerveau
peut générer le sens du Je. Au cerveau droit
qui remarque que le sujet est engagé dans des activités
multiples apparemment sans logique, le cerveau gauche répond
: « ne vous inquiétez pas, il y a un Je, autrement
dit un Moi, qui tient les commandes et qui résout
tous les problèmes ». Selon John Kihlstrom
et Stan Klein, cités par Michaël Gazzaniga,
le Je est une structure de connaissance (knowledge structure)
bien définie, propre au cerveau droit, qui organise
les informations mémorisées dans différentes
parties du cerveau : la représentation du Moi comme
personne distincte des autres, tant par ses qualités
que par ses accointances sociales – la représentation
du Moi comme ayant vécu une histoire (narrative)
bien précise – la représentation du
moi comme image physique – la représentation
de Moi comme résultant de multiples évènements
mémorisés dans les mémoires épisodiques
et sémantiques.
Cette
structure de connaissance ne différerait sans doute
pas beaucoup de nombreuses autres de même nature existant
dans le cerveau et relative aux processus inconscients.
Mais elle serait produite par un mécanisme n’existant
que chez les humains, qui serait cet interpréteur
spécifique au cerveau gauche décrit par Michaël
Gazzaniga. Là se trouverait finalement ce qui confère
à l’homme son caractère unique. Nous
ne détaillerons pas les nombreuses pages consacrées
par l’auteur à préciser son hypothèse.
Il nous suffit ici d’en retenir la conclusion la plus
importante, que nous venons de formuler.
Indiquons
pour terminer que selon lui, si le système générateur
de conscience ainsi décrit est bien spécifique
aux humains, de nombreux animaux, à partir de leurs
propres capacités pour la conscience primaire, en
possèdent certains rudiments. Une observation attentive
de leurs comportements le montrerait. Il serait erroné
d’y voir de l’anthropomorphisme. Il s’agirait
seulement de reconnaître qu’en effet nous sommes
tous proches cousins.
Conclusion
Human
se termine par un chapitre 9 de plus de 60 pages consacré
aux perspectives offertes par les différentes technologies
de l’artificiel pour relayer les corps et les cerveaux
biologiques, afin de leur permettre le cas échéant
de se perpétuer dans l’espace extraterrestre.
Sur ces points, il n’a rien à nous apprendre.
Nous ne commenterons donc pas ces propos. Notons seulement
qu’un neurologiste aussi distingué que Michaël
Gazzaniga ne considère pas les technologies de la
cognition artificielle comme relevant uniquement des sciences
de l’ingénieur. Il mesure pleinement leur portée
scientifique et philosophique.
Ceci
dit, comment situer le livre ? Il n’apporte évidemment
pas de révélations bouleversantes concernant
les origines de l’homme. Si des découvertes
substantielles avaient été faites au moment
où le livre avait été écrit,
les publications scientifiques en auraient parlé.
Par contre, l’ouvrage constitue une mise au point
très complète de la façon dont aujourd’hui,
d’un point de vue matérialiste évitant
toute emphase philosophique, les humains que nous sommes
peuvent grâce à la science tenter de se représenter
ce qui fait la spécificité de l’espèce
humaine, par rapport à toutes les autres espèces.
Le livre n’est pas une apologie échevelée
de l’humain et moins encore de l’humanisme,
ce qui serait nécessairement suspecte. Il refuse
cependant le réductionnisme facile consistant à
dire que les hommes ne sont que des rats améliorés
ou, au mieux, des singes augmentés.
Michaël
Gazzaniga a parfaitement réussi à démontrer
son affirmation initiale, selon laquelle l’émergence
(il faut bien utiliser ce mot) des préhumains a pris
la forme d’une mutation de phase s’étant
produite dans l’histoire évolutive de leurs
cousins primates. Ce sont apparemment quelques changements
génétiques infimes, peut-être même
de simples « exapatations », qui ont provoqué
cette mutation. Il ne semble pas que ces changements aient
laissé de traces aujourd’hui identifiables
dans les génomes. Mais un grand nombre des comportements
et bases cognitives dont disposaient déjà
les primates et qu’ils n’utilisaient qu’à
petite dose, si l’on peut dire, ont été
conduits à s’exprimer de plus en plus pleinement.
Il en est résulté, peut-être dans des
délais très courts, quelques milliers d’années
au plus, l’apparition d’individus et de groupes
radicalement innovants, et donc bien plus compétitifs
que ceux dont les potentialités n’avaient pas
eu l’occasion de s’exprimer.
Il
faut observer cependant que Michaël Gazzaniga ne répond
pas à une question taraudante, il est vrai plus philosophique
que réellement importante au plan scientifique, concernant
le mécanisme qui a provoqué ces mutations
et surtout qui leur a donné les meilleurs chances
d’être sélectionnées par l’évolution
et reprises par les générations successives.
Nous avons dit que, pour nous, l’argument des modifications
de l’écosystème paraissait difficiles
à retenir pour justifier l’apparition, à
des millions d’années et des centaines de kilomètres
de distance, des premiers mutants (Toumaï, Ororin,
les précurseurs des australopithèques s’il
s’agissait d’eux). Nous pensons – sans
preuves aucunes, on le devine – que ce sont des mutations
ponctuelles mais stratégiquement bien placées
qui ont permis aux premiers hominidés de s’adapter
très vite à des milieux différents
de ceux de la forêt primaire dans laquelle les grands
singes restaient enfermés. Ces mutations ont peut-être
été produites par des facteurs externes survenus
par hasard, comme l’ingestion accidentelle d’aliments
comportant des composés mutagènes, comme nous
l’avons envisagé à propos des effets
de l’acide Valproic sur la cognition (cf. note 2)
. Comme quoi, si cette hypothèse était fondée,
il aurait suffi de bien peu de choses pour que les humains
n’apparaissent jamais.
S’il
ne fournit pas d’hypothèse sur les toutes premières
origines, Michaël Gazzaniga montre bien par contre
comment, soumis à la contrainte fondamentale de manger
sans être mangés, et de constituer pour cela
des groupes aux effectifs optimum, les premiers mutants
ont développé progressivement l’ensemble
des capacités incluses dans les bases neurales héritées
de leurs cousins et prédécesseurs tout en
y introduisant le cas échéant les quelques
compléments et adaptations plus fines permettant
de provoquer des sauts qualitatifs. Bien entendu, ces améliorations
n’ont pas été programmées pour
répondre à une quelconque intention ou finalité.
Elles sont survenues dans le cadre d’une évolution
génétique puis épigénétique
darwinienne parfaitement orthodoxe. Néanmoins, au
bout de quelques centaines de milliers d’années,
des modifications substantielles, dans les corps comme dans
les cerveaux, ont été acquises. Elles ont
finalement permis aux premiers hominiens, non seulement
de survivre dans des milieux nouveaux mais de découvrir,
sans doute par hasard, l’aide que pouvait leur apporter
l’utilisation systématique d’outils que
leurs cousins primates n’exploitaient, si l’on
peut dire, que du bout des doigts. Alors le tempo évolutif
s’est dramatiquement accéléré.
Dès
ce moment, la diversification entre primates non humains
et hominiens a été rendue irrévocable,
entraînant la domination progressive des seconds sur
les premiers puis sur de nombreuses autres espèces.
Ajoutons cependant une précision. Michaël Gazzaniga
n’indique pas suffisamment, selon nous, contrairement
à Colin Renfrew, que ce fut la symbiose outil-hominiens
qui a représenté le facteur opérationnel
de la transformation engagée à partir de l’apparition
des premiers chasseurs cueilleurs, aux alentours des années
– 1 million BCE. Il est en effet, selon nous, impossible
pour comprendre le passé et anticiper l’avenir,
de séparer l’un de l’autre les deux partenaires
du couple formé par l’outil technologique et
par son utilisateur humain. Il s’agissait dès
les origines d’une machine originale, jamais vue auparavant,
qui n’a cessé depuis d’opérer
en transformant l’ensemble du monde terrestre, pour
le meilleur et pour le pire. Cette machine est encore à
l’œuvre aujourd’hui, comme nous l’avons
montré dans nos articles sur les supersystèmes
anthropotechniques.
Terminons
par une remarque. Toutes les études citées
par Michaël Gazzaniga et relatives à l’origine
de nos principales propriétés, depuis celles
nécessaires à la survie la plus élémentaire
jusqu’à celles ayant donné lieu aux
croyances « essentialistes » et dualistes les
plus mythiques, montrent que ces propriétés
n’ont pas eu leurs origines dans les derniers 10.000
années ou l’homo sapiens s’était
sédentarisé. Elles remontent aux centaines
de milliers d’années où les prédécesseurs
de ces homo sapiens évolués s’étaient
imposés sur les espèces concurrentes par la
pratique systématique de la chasse et de la cueillette.
Les chasseurs-cueilleurs ont été véritablement
les artisans de la spécificité de l’espèce
humaine. Il n’est donc pas étonnant que certains
d’entre eux aient réussi à survivre
jusqu’à nos jours malgré l’abominable
concurrence des machines anthropotechniques. Plutôt
que les abrutir par l’alcoolisme et la publicité
commerciale, il vaudrait mieux s’efforcer de les encourager
à continuer de nous instruire.
Notes
(1) Michaël Gazzaniga ne le dit pas,
mais rien n’interdit de penser que de nombreuses fois
au cours de l’évolution des espèces, de
tels changement de phase aient pu se produire. Mais intéressons
nous pour le moment à l’homme.
(2)
Nous pensons pouvoir donner une illustration
de la démarche proposée par l’auteur en
nous appuyant sur une communication scientifique récente,
qu’il ne connaissait pas au moment où il avait
rédigé son livre. La revue NewScientist du 20
septembre 2008, p. 34, commente les travaux des chercheurs
Kamila et Henry Markram de l’Institut Fédéral
de Technologie de Lausanne, qui pourraient représenter
une percée considérable dans la compréhension
des causes de l’autisme (voir http://infoscience.epfl.ch/record/91142).
Selon ces chercheurs, il était apparu que l’ingestion
par les mères d’un anticonvulsif dit acide Valproic
(VPA) aurait été responsable de la naissance
d’un certain nombre d’enfants autistes. Or des
essais sur le rat ont montré que cet acide provoquait
des transformations dans le système nerveux central
induisant des comportements proches de l’autisme. En
étudiant plus en détail les rats ainsi traités,
dits rats VPA, les chercheurs ont constaté qu’ils
avaient subi une croissance anormale du cerveau. Celle-ci
s’était traduite au niveau de leur cortex, par
la multiplication de « minicolonnes » neuronales
qui sont considérées comme les microprocesseurs
de base des couches corticales. Ces minicolonnes sont indispensables
aux opérations cognitives, mais si elles sont trop
nombreuses et trop étroitement connectées les
unes aux autres, elles peuvent provoquer un emballement du
traitement des informations sensoriels par le cortex. Autrement
dit, chez l’humain, cette disposition pourrait provoquer
des hallucinations, troubles de la représentations
et bouffées d’angoisse contre lesquels le sujet
autiste se protégerait en se retirant en lui-même.
Par contre, elles pourraient permettre une activation de l’intelligence,
activation que l’on retrouve également chez de
tels sujets.
Cette
découverte pourrait être très importante.
Les spécialistes en discutent. Mais du point de vue
proposé par Michaël Gazzaniga, que nous souhaiterions
reprendre ici, elle pourrait aussi se révéler
extrêmement significative. Dans la première partie
de son livre, il s’interroge sur la croissance du cerveau
qui s’est produite de façon sinon linéaire
du moins globalement continue depuis les premiers hominiens
jusqu’à nos jours. Il indique que cette croissance
ne suffit pas à expliquer l’accroissement des
capacités cognitives, si elle ne s’accompagne
pas d’une augmentation de la densité du tissu
corticale et des évolutions correspondantes de l’architecture
du cerveau. Il signale à cette occasion (p. 26 et 27)
le rôle des minicolonnes dans l’accroissement
des capacités cognitives. Il va plus loin et fait l’hypothèse
que si le centre du langage dans l’hémisphère
gauche, associé aux neurones du planum temporale
dans l’aire de Wernicke est plus développé
que son correspondant dans l’hémisphère
droit, c’est parce que l’architecture de cette
région est spécifique et ne se retrouve que
chez les humains. Les minicolonnes y sont plus grandes et
plus espacées. Ceci provoquerait une moindre densité
des liaisons dendritiques et la possibilité de traitements
plus élaborés des informations liées
à l’audition et au langage.
Ne
discutons pas ici ces hypothèses ni des nombreuses
autres qu’y ajoute l’auteur, car nous ne pouvons
juger de leur pertinence. Nous pouvons seulement retenir qu’en
rapprochant les études sur les rats et enfants autistes
dits VPA de celles des biologistes évolutionnaires
s’intéressant à la raison pour laquelle
les humains sont devenus, selon le terme de Michaël Gazzaniga,
uniques, on pourrait en tirer des conséquences intéressantes.
On pourrait ainsi envisager, à titre de première
hypothèse, que l’ingestion par certains primates,
aux alentours de 7 à 5 millions d’années
BCE, de substances ayant les mêmes effets que l’acide
VPA sur la croissance cérébrale et la densité
des minicolonnes, aurait pu faire de certains de ces primates,
sinon des autistes, du moins des individus plus sensibles
aux stimuli sensoriels et plus capables de les organiser en
contenus de connaissance que leurs congénères.
Ils auraient alors bénéficié d’avantages
décisifs dans la compétition darwinienne. Ceci
aurait entraîné des modifications décisives
de leurs génomes. Il en aurait finalement résulté
de nouveaux processus intéressant la neurogenèse,
de nouvelles architectures propices à la cognition,
de nouveaux comportements sociaux.
On
sait que, concernant les neurones miroirs considérés
comme responsable, au moins en partie, de l’apparition
des comportements mimétiques, du langage et de la conscience
de soi, les mêmes questions non résolues se posent.
Pourquoi ces neurones, présents dans beaucoup de cerveaux
animaux même anciens, n’ont-ils pas induit des
comportements analogues à ceux propres aux humains.
Des recherches plus approfondis sur la neurogenèse
des fibres et aires corticales travaillant en miroir montreraient
peut–être (simple association d’idées
de notre part, évidemment) qu’une petite modification
dans l’alimentation de certains préhominiens,
ou toute autre cause triviale, aurait pu déclencher
chez eux la puissance associative de neurones corticaux jusqu’alors
peu actifs.
(3)On
appelle allèles les différentes versions d'un
même gène. Chaque allèle se différencie
par une ou plusieurs différences de la séquence
de nucléotides. Ces différences apparaissent
par mutation au cours de l'histoire de l'espèce, ou
par recombinaison génétique. Tous les allèles
d'un gène occupent le même locus (emplacement)
sur un même chromosome (wikipedia).