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Publiscopie
The
Black Hole War
My battle with Stephen Hawking to make the
world safe for quantum mechanics
Par Leonard Susskind
Little,
Brown and Company 2008
Présentation
et commentaires par Jean-Paul Baquiast
01/08/2008
|
Leonard
Susskind est professeur de Physique théorique
à l'Université de Stanford.
Il
a écrit deux autres ouvrages de présentation
de la cosmologie moderne et de la théorie des
cordes:
- The Cosmic Lanscape
- String theory and the illusion of Intelligent Design.
Il
est membre de l'académie nationale des sciences
américaine
|
La
physique théorique, quel intérêt ?
Pourquoi
jugeons-nous utile, bien que n'étant en rien
physicien théoricien ni accointé avec aucun
d'entre eux, d'essayer dans cette revue de vous
faire participer aux discussions agitant périodiquement
la communauté des susdits et auxquelles la presse fait
régulièrement écho ? Par physique théorique,
nous désignons celle qui se situe (pour le moment)
bien en amont des possibilités expérimentales,
bien en deçà même des capacités
intuitives de notre imagination courante et qui ne s'exprime
que par des formules mathématiques accessibles au mieux
à quelques centaines de personnes dans le monde.
Une
première réponse à cette question concerne
le jugement que nous pouvons porter sur le fonctionnement
de notre cerveau. Ceci intéresse tous ceux qui réfléchissent
à la physiologie de cet organe ainsi qu'aux
images du monde élaborées par lui et dont
certaines, mais pas toutes, affleurent au niveau de nos
représentations conscientes puis de nos discours.
Comment un appareil neurologique couplé à
des organes sensoriels et moteurs ayant été
sélectionnés par l'évolution
pour distinguer des proies et des prédateurs dissimulés
dans la brousse en arrive-t-il à imaginer des entités
dont nous risquons de n'avoir jamais connaissance
directe ou indirecte et que cependant nous estimons scientifiquement
crédibles, au contraire de purs produits de l'imagination
mythologique ?
Les
physiciens théoriciens répondront, si nous
comprenons bien le sens du message délivré
par le livre de Susskind présenté ici, que
les cerveaux ordinaires ont besoin d'être «
recâblés » pour pouvoir se représenter
des réalités du monde contre-intuitives mais
néanmoins aussi solides que celles résultant
de la perception ordinaire. C'est le cas du principe
de superposition selon lequel une entité physique
peut être vue de deux façons différentes,
comme une onde et une particule. Mais pourquoi les cerveaux
des pères de la physique quantique ou de la relativité
générale ont-ils pu, sans être précédemment
recâblés, concevoir de telles représentations
de la réalité ? Sans doute parce qu'ils
étaient câblés de naissance d'une
façon leur permettant de distinguer des patterns
significatifs dans la jungle des résultats expérimentaux
de leur époque. Les physiciens théoriciens
d'aujourd'hui sont certainement aussi câblés
de la même façon, et de naissance, puisqu'ils
ont pu s'intéresser à des questions
que leur milieu original ne les prédestinait pas
à étudier. C'est le cas de Léonard
Susskind qui a commencé, sauf erreur, sa vie professionnelle
comme ouvrier soudeur.
Partant
de cette hypothèse, on en arrive à considérer
que les modèles de la physique théorique sont
importants pour notre compréhension du monde, même
si nous ne rentrons pas dans le détail des formules
mathématiques permettant de les élaborer.
Ils obligent nos cerveaux insuffisamment câblés
à se recâbler afin de comprendre un environnement
qui n'est plus celui de la jungle primitive mais celui
de notre monde actuel. Cet environnement, né des
développements des nouvelles technologies scientifiques,
nous concerne – nous pourrions presque dire nous menace
– aussi directement que le faisait celui de la jungle
primitive. Prenons l'exemple du futur LHC qui pourrait
éventuellement produire, par collisions entre particules,
des états de la matière certes fugitifs mais
de masse (ou d'énergie) jusque là inconnue
sinon inexistante dans le système solaire. Il sera
bon pour tirer partie de ces expériences d'avoir
en l'esprit le modèle encore théorique
du trou noir élaboré depuis des décennies
pour expliquer ce qui se passerait dans un espace-temps
où la masse s'accroîtrait infiniment.
Il sera bon aussi de rapprocher ce que l'on pourra
observer au sein du LHC avec les évènements
violents que les astronomes observent au cœur des galaxies
et qu'ils ont interprété grâce
au modèle du trou noir.
Ainsi,
le grand public qui ignore les particularités des
trous noirs et les physiciens théoriciens qui se
donnent le mal d'essayer de recâbler les cerveaux
afin qu'ils puissent s'y intéresser,
contribuent-ils à l'élaboration d'un
monde nouveau. Il sera peuplé d'entités
biologiques (nos corps et nos cerveaux) capables de concevoir
et utiliser les instruments de plus en plus sophistiqués
apparus dans le cours d'une évolution technologique
s'étant depuis quelques décennies superposée
à l'évolution biologique et sociétale.
Les physiciens théoriciens contribueront ainsi à
l' « émergence » progressive d'un
monde ou les trous noirs et tout ce qu'ils impliquent
deviendront une réalité objective. Il ne s'agira
pas d'une réalité objective en soi,
au regard d'un grand observateur situé au dessus
des réalités subjectives. Il s'agira
d'une réalité objective pour les sociétés
anthropotechniques qui sont en train de se mettre en place
sur Terre et qui, sait-on, dans quelques décennies
ou siècles, pourront s'étendre dans
un univers en partie façonné par elles, directement
ou par instruments interposés.
Cette
évolution des cerveaux se produisant en parallèle
des évolutions technologiques et intéressant
l'univers microscopique atomique et subatomique a
commencé au début de notre ère, lorsque
certains philosophes grecs avaient fait l'hypothèse
théorique, hors de toute expérience, que la
matière était constitué de briques
élémentaires, les atomes. Leur cerveau était
certainement câblé de façon extraordinaire
pour qu'ils puissent s'arracher aux descriptions
des 4 éléments de la nature en vigueur de
leur temps. Ensuite, d'autres cerveaux ont imaginé,
avant toute expérience concluante semble-t-il, que
des particules élémentaires, identifiées
ensuite comme les baryons (protons et neutrons) et les électrons,
contribuaient à la constitution de l'atome.
On peut considérer que le saut qualitatif consistant
à supposer que toutes les particules se comportent,
selon le mode d'observation, soit comme des ondes
soit comme des particules, n'a pas non plus été
le résultat d'une déduction à
partir d'expériences dont les résultats
ne s'expliquaient pas dans la physique de l'époque,
mais d'une induction vérifiée ensuite
seulement par un affinement des expériences.
Pour
prendre une image que ne désavouerait pas, espérons-le,
Léonard Susskind adepte de cette méthode,
les marins de tous temps ont traité de façon
différente, dans leurs navigations, les crêtes
des vague (les plus dangereuses pour eux) et les ondes longues
de la houle, sans imaginer le concept de la superposition
onde-particule dont ils ressentaient pourtant tous les jours
les effets. Aucun de leurs cerveaux ne leur avait permis
d'identifier une présentation de ces phénomènes
(dualité onde-particule) qui aujourd'hui s'impose
systématiquement. Il a fallu attendre les hypothèses,
d'abord théoriques puis ensuite vérifiées
expérimentalement, de ceux qui s'étaient
efforcés d'analyser les bizarres évènements
produits par un rayon lumineux traversant les fentes de
Young pour en arriver à conceptualiser le concept
de superposition d'état et imaginer qu'il
puisse décrire en profondeur bien d'autres
mécanismes naturels.
Si
pourtant, ce concept avait été vulgarisé
et utilisé dans la vie courante, il aurait permis
depuis longtemps aux décideurs politiques et à
chacun d'entre nous de considérer qu'il
n'existe pas de phénomènes en soi, intangibles,
non plus qu'il n'existe de personnalités
figées dans un comportement dominant. Dotés
de l'ancien câblage, nous considérons
que telle personne est pour nous soit un ennemi, soit un
ami, mais pas les deux. Le comportement de la Russie lors
de la crise actuelle dans le Caucase est présenté
par les Américains comme ressuscitant la guerre froide,
parce que cette présentation leur permet de remobiliser
leur potentiel militaire en Europe. Pour les hommes politiques
européens voulant ménager les possibilités
d'accords commerciaux avec les Russes, il faut présenter
ce pays comme devenu tout à fait proche des principes
démocratiques chers à l'Europe. Mais
les diplomates européens, dont le cerveau est câblé
différemment de celui des hommes politiques, de quelque
côté qu'ils se trouvent, savent bien
que, pour trouver les bases de la nécessaire coopération
euroasiatique, il faudra considérer la Russie, nouveau
chat de Schrödinger, comme susceptible de se présenter
sous des états différents selon les instruments
avec lesquels on se propose d'interagir avec elle.
Malheureusement, lorsque les diplomates proposent d'appliquer
cette méthode, ils sont traités de «
capitulards » au lieu d'être félicités
pour les avancées conceptuelles permises par leurs
cerveaux.
Un
des pères de la théorie des cordes
Léonard
Susskind a été, sinon le plus connu, du moins
l'un des pères de la théorie des cordes, si
décriée par le fait qu'elle repose sur des hypothèses
paraissant hors de portée des vérifications
expérimentales modernes(1).
Ces
hypothèses et leur discussion ne s'expriment
que par des formulations mathématiques inaccessibles
aux profanes, comme nous l'avons rappelé. Mais
leur traduction dans le langage courant, même approximative
voire inexacte, nous oblige à regarder le monde autrement
que nos cerveaux câblés à l'ancienne
nous incite à le faire. Imaginer qu'il n'existe
pas de particules en soi, descriptibles par des propriétés
intangibles, mais des états différents, selon
les masses et énergies impliquées, d'une
entité unique dite corde, imaginer que cette particule-corde,
sous certaines conditions, pourrait être étendue
au confins de l'univers, nous oblige à considérer
notre monde macroscopique autrement que nous le faisons
aujourd'hui, avec nos cerveaux n'ayant pas été
convenablement recâblés. On dira la même
chose des hypothèses relatives aux extra-dimensions
et aux univers multiples envisagés par la théorie
des cordes.
Il
en est de même des trous noirs ou plus exactement,
des propriétés de ceux-ci qui différent
profondément, selon les descriptions qu'en
donnent les physiciens relativistes et les physiciens quantiques.
Pourquoi ce thème des trous noirs suscite-t-il tellement
d'intérêt? Pourquoi le livre de Leonard
Susskind et le conflit qu'il relate, bien que récemment
publié, a-t-il provoqué une telle effervescence
aussi bien chez les spécialistes que chez les profanes
? Faut-il s'acharner à produire des descriptions
consistantes intéressant des phénomènes
que jamais personne ne verra, dans lequel jamais personne
ne pourra pénétrer et qui se révéleront
peut-être un jour différents de ce qu'en
dit la physique contemporaine?
Le
statut de l'information nous intéresse tous.
C'est
que, derrière la guerre des trous noirs décrite
par Léonard Susskind se pose un problème fondamental
nous intéressant tous. Il s‘agit du statut de
l'information. C'est sur l'hypothèse selon laquelle
l'information, c'est-à-dire les données permettant
de spécifier l'état de l'univers ou de quelque
système que ce soit en son sein, ne se crée
ni ne se détruit que s'est construite toute la physique
moderne depuis Newton. L'idée est loin d'être
évidente. Chacun de nous vit dans un monde où
l'information semble se créer et se détruire
en permanence – ce qui ajoute au désordre des
idées ambiantes. Mais les physiciens ont proposé
une hypothèse autrement plus rassurante. Si nous connaissons
toutes les données initiales caractérisant un
système, nous pouvons prédire tous les états
que produira l'évolution ultérieure de ce système.
Cette capacité à prédire le futur, même
si l'on sait qu'elle trouve vite des limites pratiques (nul
n'a le cerveau omniscient du démon dit de Laplace),
présuppose l'existence d'un stock invariable d'information.
Aucun nouvel apport d'information, aucune perte d'information,
ne viendra contrarier les calculs que les physiciens pourront
faire à partir de ce stock. Il y a là une autre
version du principe de la conservation de l'énergie,
dont les économistes et les climatologues en lutte
contre le réchauffement climatique ont tant de mal
à reconnaître la puissance. Si je remplace une
centrale à charbon par une autre source d'énergie,
je respirerai sans doute mieux, mais le gain total en énergie
sera de toutes façons nul.
C'est
Stephen Hawking, comme on le sait, qui a troublé ce
consensus autour de la conservation de l'information. Les
trous noirs sont des régions de l'espace où
la gravité est si forte que rien ne peut en échapper.
L'hypothèse des trous noirs découle directement
des principes de la relativité générale.
Si les masses (ou leur équivalent en énergie),
courbent plus ou moins sensiblement l'espace-temps, en attirant
les objets passant à proximité, on peut imaginer
que des astres ayant épuisé tout leur carburant
nucléaire, l'hélium, finissent par se contracter
sous l'effet de la gravité s'exerçant sur les
noyaux atomiques restant. L'étoile se transformera
dans certaines conditions en une étoile à neutrons
puis en un véritable trou noir. Il s'agira non pas
d'un trou, mais d'un objet si dense pour des dimensions si
réduites qu'il attirera toutes les particules passant
à portée, notamment les photons. Pour un observateur
extérieur situé suffisamment loin, l'objet deviendra
invisible. La théorie, autrement dit les équations
de la relativité, permet de calculer les conditions
d'occurrence d'un trou noir. L'observation vérifie
ces calculs puisque, si l'on ne voit pas le trou noir, on
voit l'action qu'il exerce sur les particules entrant dans
son voisinage (effet d'accrétion).
Or
Stephen Hawking a montré que les trous noirs ne sont
pas si noirs qu'ils paraissent. Ils émettent
de la radiation (Hawking's radiation) comme
le ferait tout objet doté d'une certaine température.
Ce faisant, ils perdent de la masse, puisque l'énergie
équivaut à la masse. Au bout d'un certain
temps, ils finissent par disparaître. Personne n'a
jamais constaté la disparition d'un trou noir,
mais l'hypothèse a pu rassurer. Loin d'ouvrir
des fenêtres, sous forme de Singularité, vers
un inimaginable ailleurs, les trous noirs étaient
des objets célestes comme les autres.
Cependant
l'hypothèse d'Hawking soulevait un problème.
Rien ne permettait d'affirmer que les radiations émises
par le trou noir dépendaient en quoi que ce soit
des informations absorbées par ledit trou. Le trou
noir, dans cette hypothèse, ne dissiperait qu'une
simple énergie thermique, qui se disperserait dans
l'univers. Les informations accumulées ayant
permis la constitution du trou noir semblaient définitivement
perdues. Pour prendre un exemple, si un véhicule
spatial avait été attiré par un trou
noir et désintégré, on aurait pu espérer
retrouver les informations caractérisant ce véhicule
et ses passagers à la sortie. Or les radiations émises
par le trou noir, dans le modèle d'Hawking,
étaient thermiques, donc aléatoires. L'information
concernant le véhicule était définitivement
perdue.
Stephen
Hawking, formé à l'école relativiste,
n'avait pas voulu voir que son hypothèse sur la radiation
des trous noirs contredisait les postulats de la physique
quantique, pour laquelle les processus sont réversibles
(time-reversal invariant), en dehors évidemment
de l'observation, qui fige la connaissance que nous pouvons
en avoir Pour la physique quantique, le mécanisme ayant
aboutit à la destruction d'une information doit, en
fonctionnant à l'envers, permettre de retrouver cette
information. L'hypothèse d'Hawking a donc provoqué
le déclenchement d'une guerre de trente ans que Léonard
Susskind, dans son livre, nomme la guerre du Trou Noir, et
dont il donne une relation détaillée.
L'enjeu
n'était pas mince. Comme le montre le livre
de Susskind, si Hawking avait eu raison, tout ce que l'on
considère comme fondant les lois fondamentales de
l'univers était à revoir. Non seulement
les travaux de Einstein à Feynman devenaient caducs,
mais la physique toute entière était à
repenser.
Les armes de Susskind dans la Guerre du Trou Noir
Léonard Susskind décrit en détail les
péripéties de la guerre. Mais il en profite,
et c'est aussi tout l'intérêt du
livre, pour proposer une description très vivante
des relations entre les têtes pensantes de la physique
théorique, dont les universités américaines
étaient à l'époque incontestablement
le cœur. Dans ce monde, très hiérarchisé
en fonction des statuts et des succès universitaires,
il se situait non parmi les touts premiers, mais à
un rang honorable. Il a pu, grâce à son sens
critique et à sa créativité, améliorer
progressivement son rang.
Aujourd'hui,
il est considéré comme un des pères de
la théorie des cordes mais aussi, conjointement avec
le physicien néerlandais et prix Nobel Gérard
‘t Hooft, le père d'hypothèses plus ésotériques,
notamment le « principe holographique ». Celui-ci
postule que ce qui constitue notre monde, jusqu'à nous-mêmes,
compose un hologramme projeté jusqu'aux confins de
l'espace. En s'appuyant sur ce principe, Susskind et ‘t
Hooft ont pu démontrer la fausseté des affirmations
de Hawking. Dans la Guerre du Trou Noir, la victoire des deux
champions a été indiscutable puisque, en 2004,
Hawking a concédé que l'information ne se perdait
pas au coeur des trous noirs. Ce ne fut cependant pas Susskind
qui a reçu la reddition de l'orgueilleux vaincu, mais
le physicien John Preskill, de Caltech, avec qui Hawking avait
conclu un pari spectaculaire, dont le prix fut une encyclopédie.
.
Il semble désormais acquis que l'information
n'est jamais perdue, même si le trou noir s'évapore.
En 1997, le jeune physicien argentin Juan Maldacena a montré
que des questions posées par la gravitation quantique
peuvent être transposées dans des questions
équivalentes impliquant une théorie différente
ne faisant pas appel à la gravitation, et où
par conséquent l'information ne peut être
perdue. On pourrait ainsi en principe prendre un trou noir,
le transposer dans la nouvelle théorie, dans laquelle
nous pouvons suivre l'histoire de l'information,
laisser le trou noir s'évaporer et retrouver
l'information. Ce ne sera sûrement pas avec
des trous noirs galactiques géants que l'on
pourrait ainsi procéder, mais peut-être avec
des minis-trous noirs microscopiques, si les futurs accélérateurs
de particules permettent d'en produire qui soient
suffisamment stables.
Léonard Susskind présente pour nous un autre
grand mérite. Il s'agit de sa capacité
à représenter pour un public non spécialiste,
d'une façon certes approchée mais suffisante,
les grands débats de la physique théorique
auxquels il a participé. Dans deux ouvrages précédents,
The Cosmic Landscape puis String Theory and
the Illusion of Intelligent Design, il avait décrit,
bien plus clairement selon nous que Brian Greene, toutes
les implications de la théorie des cordes, y compris
l'hypothèse, encore difficilement reçue
dans l'opinion, des Univers multiples. Profondément
athée, Susskind avait pensé montrer dans ce
dernier ouvrage l'inanité du principe anthropique
fort selon lequel l'univers a été réglé
par un créateur intelligent pour permettre l'apparition
de l'homme et de la conscience. Nous ne l'avions
pas suivi pour notre part dans cette voie, pensant que la
science ne peut ni prouver ni contredire l'existence
de Dieu.
Pour
montrer tous les enjeux de la Guerre du Trou Noir, Léonard
Susskind a du consacrer l'essentiel de son dernier
livre à décrire de la façon la plus
claire possible les différents concepts à
la base de la physique quantique et de la Relativité,
ainsi que ceux de la théorie des cordes et du principe
holographique. Il y réussit parfaitement, sauf peut-être
dans les derniers chapitres, consacrés à l'anti-Espace
De Sitter (ADS) aux branes, à la conjecture de Maldacena,
aux trous noirs extrêmes (extreme black holes)
et finalement à ce qu'il considère comme
la confirmation du principe holographique. Là, l'attention
faiblit et le plus consciencieux des lecteurs non spécialistes
a tendance à tourner les pages. L'attention
se réveille cependant au dernier chapitre. L'auteur
nous rapproche enfin de ce que l'on attendait : la
perspective que des collisions entre noyaux atomiques puissent
créer des trous noirs. Il mentionne à cette
fin le Relavistic Heavy Ion Collider de Brookhaven.
Mais la même chose pourrait sans doute se produire
au Cern lorsque le LHC entrera en opération. Il faut
espérer que Léonard Susskind puisse être
associé à ces futures expériences,
pour nous en expliquer le sens dans un nouvel ouvrage.
Conclusion
Mais
nous voudrions pour conclure revenir à la question
initialement posée : quel enseignement tirer de tout
ceci quand on se trouve confronté aux grandes interrogations
de l'existence : que sont l'homme, son esprit,
la connaissance scientifique au regard du monde tel que
perçu par nos sens ? La physique théorique
ne permet évidemment pas de répondre à
ces questions. Elle ouvre cependant des fenêtres qu'il
nous appartient d'utiliser pour essayer de voir un
peu plus loin que dans notre basse-cour. Prenons l'exemple
des dimensions de l'univers microscopique. Si comme
nos grands-parents le faisaient nous pensions que les objets
les plus petits étaient les microbes que venait de
découvrir Pasteur, notre imagination ne serait guère
sollicitée à voir au-delà et notre
curiosité s'éteindrait vite. On se bornerait
à bien se laver les mains pour en éliminer
les microbes, même si nous admettions qu'ils
nous étaient invisibles. Aujourd'hui, nous
apprenons que les forces qui comptent vraiment pour définir
notre monde se mesurent en échelles dites de Planck
: longueur (10-32 centimètres), masse (10-8 kilogrammes)
et temps (10-42 secondes), toutes longueurs, masses et durées
que nous n'aurons jamais aucune chance de percevoir
directement, même avec les plus forts microscopes.
Ces structures qui pourtant sont celles autour desquelles
s'organise notre corps sont aussi éloignées
de nous que le sont les montagnes couvrant une planète
située dans une galaxie à 10 milliards d'années-lumières
de la nôtre.
Au
plan cosmologique, comme le rappelle Léonard Susskind
dans sa conclusion (elle même rappel de son livre
précité The cosmic landcape), nous
sommes confrontés à des situations aussi étonnantes.
Dans un univers en expansion exponentielle, sous l'influence
de la constante cosmologique, quelle que soit la valeur
de cette dernière, en tout point de l'espace
que regarde n'importe quel observateur dans le cosmos,
il ne verra pas au-delà d'un horizon dit cosmologique
d'environ 15 milliards d'années lumière.
Au-delà, les galaxies ont atteint des vitesses d'éloignement
supérieures à la vitesse de la lumière
si bien que cet observateur ne pourra plus jamais les revoir,
et ceci éternellement. De cette constatation, Léonard
Susskind tire une étonnante conclusion, que nous
vous laisserons découvrir, relative à la similitude
entre le rayonnement d'un trou noir vers l'extérieur
et le rayonnement de l'horizon cosmique vers l'intérieur.
Si
bien dit-il, que si la confusion et la perte de repère
règnent dans la physique moderne, cependant quelques
nouveaux patterns semblent émerger. Ils semblent
ne pas comporter de significations. Mais comme ce sont des
patterns, ils en ont sûrement. Ces significations
se découvriront un jour ou l'autre, entraînant
l'apparition de nouvelles mathématiques et
de nouvelles logiques.
Comme
quoi la lecture d'un ouvrage sur la physique théorique
est dix fois plus excitante pour l'esprit que le mieux
construit des romans d'aventures. Il s'agit
en fait de la vraie Fontaine de Jouvence 2).
Notes
(1) En présentant il y a quelques
mois le livre remarquable de Lee Smolin "The Trouble
with Physics"
(http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2007/juil/troublewithphysicshtml.htm)
nous nous disions convaincus par son argumentation, selon
laquelle étudier la théorie des cordes est une
perte de temps et détourne de l'étude des vrais
problèmes de la physique. Mais depuis, nous avons changé
d'avis, en fréquentant notamment les écrits
de Michel Cassé et de Aurélien Barrau. Il faut
comme Hawking reconnaître ses erreurs.
(2) Il semblerait qu'aujourd'hui, Stephen
Hawking ait intégré dans sa pensée une
partie des approches quantiques de Susskind, notamment celles
relatives au fait de traiter un trou noir comme une entité
quantique relevant du principe de complémentarité
de Bohr (Black Hole complementarity). Un article
du "NewScientist" daté du 28 juin 2008, p.
10, nous apprend que, conjointement avec le physicien Thomas
Hertog de l'université Denis Dideront et du Cern, Hawking
pense pouvoir, en traitant l'univers primitif comme un objet
quantique susceptible de comporter une infinité d'états
possibles, expliquer pourquoi il en est arrivé à
son état actuel, défini par le fait que nous
expérimentons le monde en termes de physique classique
newtonienne. Les états multiples de l'univers primitif
(ou du multivers) ainsi que l'évolution ultérieure
seraient à cet égard compatibles avec les modèles
de la théorie des cordes. Ceci expliquerait par ailleurs
pourquoi l'inflation était nécessaire. On peut
saluer à cette occasion le courage d'Hawking, qui continue
à travailler malgré la dégradation effrayante
de son état physique.
Voir pour détails : http://cosmiclog.msnbc.msn.com/archive/2006/06/23/654.aspx
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