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Science
et philosophie
La
raison et la religion
par Jean-Paul Baquiast 16/09/2008
Qu'attendent les scientifiques et philosophes matérialistes
pour réagir contre l'opération visant à
mobiliser la raison au service de la foi, comme le pape
Benoît 16 vient de tenter une nouvelle fois de la
faire, avec la bénédiction du gouvernement
français et devant un parterre de centaines d' «
intellectuels de toutes provenances » apparemment
muets d'admiration.
Rappelons
l'argument, à peine caricaturé ici : "
face aux excès de toutes sortes que provoque le matérialisme
et l'oubli des valeurs chrétiennes, il faut un retour
à Dieu. Dieu s'exprime par les Ecritures et par l'Eglise
dont les prêtres portent la parole. Dans l'esprit
du pape et donc dans celui des catholiques, c'est l'Eglise
de Rome qui est la mieux placée pour incarner la
parole de Dieu. Mais les autres religions peuvent également
s'inscrire dans cette voie."
"
Cependant, pour éviter les déviations pouvant
résulter d'interprétations intégristes
des Ecritures, la raison doit être utilisée.
Elle seule est capable de nous montrer l'aspect rationnel
de la foi et la nécessité de se fier à
ses messages, plutôt que s'abandonner aux passions
nées de l'oubli des prescriptions divines. "
Pour
nous matérialistes, ce discours représente
un véritable retour au Moyen Age, avec les dangers
résultant de l'omnipotence attribuée à
une Eglise qui n'est pas autre chose qu'un organisme politique
comme les autres à la conquête du pouvoir sur
les biens et les personnes. La question est d'abord politique.
Nous ne voulons pas que des religions, des sectes ou toutes
autres mythologies nous imposent leur façon de voir
le monde. Nous voulons le faire avec nos propres moyens
intellectuels, dont notre raison et la façon dont
grâce à la science celle-ci nous permet de
construire un monde conforme à nos valeurs. En bref,
nous n'avons rien à faire des impératifs de
l'Eglise, que ce soit le pape ou un président de
la République égaré hors de ses compétences
constitutionnelles qui prétendent nous les imposer.
Ce
premier point posé, sur lequel nul matérialiste
ne devrait accepter de céder sous prétexte
de tolérance, nous pouvons évidemment nous
indigner de voir la façon dont le pape et le président
de la République préemptent le concept de
raison. Les scientifiques savent bien qu'il n'existe pas
une Raison qu'il faudrait vénérer comme une
déesse, selon le vœu des révolutionnaires
de 1789. Les processus rationnels ne sont qu'une façon
parmi d'autres utilisées par nos cerveaux pour organiser
leurs perceptions. Quand ils sont associés à
la recherche de modèles scientifiques du monde universellement
acceptés par la communauté scientifique, ils
fournissent des bases de connaissances sur lesquelles les
esprits individuels peuvent s'appuyer, non sans prudence
d'ailleurs. Mais on sait qu'ils peuvent aussi justifier
les pires aberrations, soit d'une façon dont les
sujets pensants n'ont pas conscience (il s'agit notamment
des rationalisations décrites par les psychologues)
soit de façon délibérée. Quelle
tyrannie ne fait elle pas appel à des arguments rationnels
apparemment de bonne tenue pour se justifier ? Pour nous,
la raison invoquée par le pape et par Nicolas Sarkozy
s'inscrit dans l'une ou l'autre de ces catégories.
Il
est triste pour les matérialistes de voir qu'aucune
des multiples tribunes ouvertes par les médias pour
commenter et finalement louer les propos du pape n'ait donné
la parole à quelques scientifiques ou philosophes
capables de rappeler avec fermeté ce qui précède.
Faisons le pour notre part, mais sans illusions. Ceux qui
pensent ainsi demeurent bien seuls dans un monde pour qui,
c'est le cas de le dire, la raison du plus fort doit rester
la meilleure. Si nous évoquons cette question sur
ce site, c'est parce qu'elle intéresse tous les matérialistes
européens, et non les seuls français.