Dans
cette page, nous présentons en quelques lignes des ouvrages
scientifiques éclairant les domaines abordés par
notre revue. Jean-Paul Baquiast. Christophe Jacquemin
août
2008
Damien
Broderick, Year Million, Science at the Far Edge of Knowledge,
Atlas and Company. 2008
Jean-Paul Baquiast, 15/08/08
Le
livre de Damien Broderick, Year Million, propose une vision
stimulante des changements susceptibles de résulter des
développements scientifiques qui se produiraient dans
les 998.000 années prochaines. Michaêl Schermer
ne s'avance pas si loin. Il se borne à envisager les
changements sociétaux permettant à l'humanité
de maîtriser complétement les ressources énergétiques
de la planète, en abandonnant radicalement le recours
aux énergies fossiles.
Year
Million
L'écrivain
scientifique australien Damien Broderick a tenté d'imaginer
ce que pourrait être la Terre dans un million d'années,
c'est-à-dire 40.000 générations d'humains
après la nôtre. Le saut parait gigantesque au regard
des délais retenus habituellement par les futurologues,
soit 50 à 100 ans. Cependant, rapporté à
l'histoire de l'évolution des premiers hominiens dotés
de culture, sinon de langages, soit 1,5 millions d'années
environ, il ne parait plus si extraordinaire. Rapporté
à l'histoire de la vie des organismes pluricellulaires,
soit 600 millions d'années, c'est un clin d'œil.
J'ai personnellement, dans mon jardin du bassin parisien, en
creusant à 30 centimètres dans le calcaire du
crétacé, accès à des fossiles de
petites coques très semblables aux coques des plages
de Normandie. Quand on les tient à la main en pensant
que ces vestiges proviennent d'animaux vieux de 60 millions
d'années, il est difficile de ne pas les imaginer nos
contemporains.
Year
Million est un recueil d'articles demandés à une
douzaine de contributeurs, journalistes scientifiques ou scientifiques,
représentant des disciplines variées. Certains
soulignent que le délai proposé leur parait à
proprement parler insondable, car ils croient fermement à
la survenue dans un temps plus court, peut-être 100 à
200 ans, de la Singularité pronostiquée par Ray
Kurzweil et le Singularity Institute, souvent évoquée
dans cette revue. La Singularité conçue comme
résultant de l'explosion conjointe des sciences et technologies
dites aujourd'hui émergentes devrait se traduire par
l'apparition sur Terre d'une intelligence tellement supérieure
qu'elle pourrait résoudre tous les problèmes qui
nous paraissent aujourd'hui être des obstacles infranchissables.
Il serait donc difficile pour nos propres intelligences, étroitement
limitées par leurs enveloppes cérébrales
et sociétales actuelles, d'imaginer à quoi pourrait
rêver et ce que pourraient faire des intelligences tellement
supérieures. Cependant tous s'y essaient.
Curieusement,
aucun auteur, sauf,Dougal Dixon, n'imagine que l'espèce
humaine puisse être éteinte d'ici là, voire
que la totalité des écosystèmes que nous
connaissons aient pu disparaître sous l'influence d'une
catastrophe générale provoquée par le «
progrès ». C'est pourtant une telle catastrophe
qui fait aujourd'hui et ce, d'ailleurs depuis une dizaine d'années
seulement, la toile de fond du travail des prévisionnistes.
Les perspectives explorées par le livre sont plus classiques.
Elles décrivent des sociétés posthumaines
extraterrestres, pour lesquelles la science fiction a déjà
proposées des visions nombreuses et relativement monotones.
Le livre est en fait une ode à la science et à
ses capacités présentées comme infinies
(avec le temps) pour transformer l'univers. Pourquoi pas ? Dans
un temps où les religions ne nous proposent que des perspectives
apocalyptiques, de telles « matières à croire
» peuvent paraître rafraîchissantes.
C'est
cependant un peu le reproche de scientisme à l'américaine
que l'on peut faire à ce livre. Ses auteurs, tous américains,
considèrent les autres mondes avec l'œil de l'ingénieur
toujours prêt à reconstruire la nature (re-engineering)
afin d'étendre dans l'univers la domination des technologies
et du mode de vie ayant fait la force de l'empire américain
au temps de sa grandeur. Rares sont ceux qui envisagent l'existence
de formes de vies et d'intelligences extraterrestres avec lesquelles
il serait possible d'entretenir des coopérations fructueuses.
Il est vrai que la cosmologie moderne considère comme
très improbable que le délai relativement court
d'un million d'années permette de développer des
relations avec des civilisations qui se situeraient à
des millions d'années-lumière de nous. Nous sommes
bien seuls dans l'univers, à cette échelle de
temps. Pourquoi alors ne pas tenter d'aménager notre
canton.
Les
points de vue réunis ici sont suffisamment divers pour
que la lecture de l'ouvrage offre matière à réflexion,
même pour ceux ayant déjà une connaissance
convenable de ces sujets. On retrouve ainsi chez plusieurs auteurs
l'hypothèse d'une onde d'intelligence auto-reproductive
lancée par les humains à la conquête de
la galaxie. Les planètes pourront être emplies
d'une nanomatière intelligente dite « computronium
» à partir de laquelle seront construites des Matrioshka
brains, ou M-brains. Il s'agit de la version moderne des coquilles
de Dyson ou “Dyson shells”, décrites initialement
par Freeman Dyson en 1959 et destinée à recueillir
l'énergie dissipée par une étoile. Les
M-Brains seraient organisés en poupées russes
concentriques, les M-Brains supérieurs étant nourris
de l'intelligence dissipée par celui situé au
dessous.
Les
M-brains enverront dans l'univers des “semences”
d'intelligence, suffisamment efficace pour générer
des capacités d'ingénierie moléculaire
dans la plupart des planètes jugées susceptibles
d'abriter des formes d'intelligence et de vie artificielle.
Les esprits humains, convenablement téléchargés,
pourront alors s'y installer et communiquer à travers
un réseau étendu à l'échelle de
l'univers, dit Universenet.
A plus long terme, les auteurs n'essayent pas d'apporter de
réponses aux questions de la cosmologie actuelle, trous
noirs, multivers, expansion infinie. Il est vrai qu'à
ces échelles, un million d'années ne permet pas
d'envisager beaucoup d'actions visant à exploiter ou
modifier les lois dites fondamentales de la physique.
Observons
pour conclure ce rapide commentaire que les perspectives envisagées
laisseront beaucoup de lecteurs sceptiques, sans doute parce
qu'ils douteront de la soutenabilité écologique
des hypothèses proposées, ne fut-ce qu'en termes
économiques. Qui paiera pour mettre en place les investissements
initiaux ?
NB.
Les auteurs sont Amara D. Angelica, Catherine Asaro, Gregory
Benford, Robert Bradbury, Sean M. Carroll, Anne Corwin, Dougal
Dixon, Robin Hanson, Steven B. Harris, Jim Holt, Lisa Kaltenegger,
Wil McCarthy, Rudy Rucker, Pamela Sargent, and George Zebro.
Une
civilisation de type 1
Dans
le même temps que parait Year Million, l'écrivain
et professeur de sciences sociales Michael Shermer, animateur
du très influent et très pertinent Skeptic Magazine,
à la version en ligne duquel nous sommes très
satisfaits d'être abonnés, s'affranchit de son
scepticisme habituel pour pronostiquer l'avènement sur
Terre d'une civilisation de type 1. Il présente ces propositions
dans un article du Los Angeles Times repris par le Richard Dawkins.net
(voir lien ci-dessous)
On
désigne par civilisation de type 1, dans une terminologie
initialisée par l'astronome russe Nikolai Kardashev en
1964 et reprise par Michio Kaku, une civilisation capable de
tirer pleinement parti de toutes les ressources de sa planète.
Pour Michael Schermer, ce serait l'obligation d'abandonner les
économies fondées sur le pétrole et de
trouver de nouvelles formes d'énergie qui servirait de
détonateur à ce changement. Notre civilisation
devrait évoluer rapidement, mais dans quelles directions
? Nikolai Kardashev indiquait que les civilisations de type
1 maîtrisent complètement l'énergie de leur
planète, celle de type 2 l'énergie de leur étoile
et celles de type 3 l'énergie de leur galaxie. Or, même
en s'en tenant à l'objectif de type 1, il faut faire
évoluer non seulement les technologies mais les modes
d'organisation sociale et la répartition des pouvoirs.
En
effet, en utilisant l'échelle logarithmique proposée
pour évaluer l'avancement des civilisations au regard
de leur consommation d'énergie, la civilisation actuelle
pourrait être classés au niveau 0.70. Elle ne pourra
pas dépasser ce niveau, vu l'épuisement rapide
des ressources fossiles, sans la révolution politique
et économique envisagée par Michaël Schermer.
Cette approche nous semble particulièrement pertinente
et convaincante. Plutôt que mettre l'accent sur les progrès
technologiques, travail à la portée de tout futurologue,
elle oblige à prendre en considération les progrès
que les individus comme les sociétés devraient
accomplir pour sortir du stade quasi-bestial où elles
se trouvent encore, afin d'accéder à des modes
de gouvernance libérant non seulement les énergies
physiques mais celles des humains.
Michaël
Schermer semble penser que la mondialisation de la démocratie,
conjuguée à la mondialisation libérale,
devrait obtenir ce résultat. Son dernier livre, Mind
in the Market, plaide à peu près cette cause.
Laissons lui en l'illusion. Mais libéralisme ou pas,
il est certain que sans des progrès radicaux en faveur
de la démocratie politique et de l'égalité
entre les nations, l'humanité actuelle ne pourrait rien
envisager lui permettant de devenir une civilisation de type
1.
Espace
1)
le numéro d'août 2008 de Sciences et Avenir publie
(Soyouz déménage, p.8) un article intéressant
sur l'arrivée à Kourou des matériels et
équipes russes permettant l'utilisation de la base pour
des lancements de la fusée Soyouz 2. Il s'agit d'une
avancée notable pour l'Europe spatiale. Dans cet article,
Jean-Yves Le Gall, PDG d'Arianespace, estime qu'avec la série
des trois lanceurs Véga, Soyouz 2 et Ariane 5, ainsi
qu'avec l'astroport de Kourou aménagé en conséquence,
les perspectives sont très saines. D'autant plus qu'Ariane
5 et Soyouz détiennent un record de fiabilité.
2)
Dans "Impasse de l'Espace. A quoi servent les astronautes?
" Seuil 2008, Serge Brunier reprend une thèse bien
connue: celle selon laquelle les vols humains ne servent à
rien, sinon à procurer des marchés aux industriels.
Pour lui, l'exploration robotique, aujourd'hui et plus encore
demain, devrait suffire à satisfaire tous les besoins
de connaissance, voire d'exploration et de "colonisation"
que peuvent avoir les humains. Il considère qu'en dehors
des lobbies indsutriels, ce sont les lobbies émanant
des pilotes et astronautes qui maintiennent le mythe de la présence
humaine obligée.
Il est difficile de trancher ce débat. Certes, si la
recherche en robotique spatiale bénéficiait de
tous les crédits consacrés à l'IST et aux
futurs vols humains, elle ferait des progrès considérables
qui profiteraient à toutes les sciences. Mais si certaines
nations restaient seules à se donner le prestige des
vols humains, elles prendraient sur les autres un avantage politique
insupportable. L'espèce humaine est ainsi faite qu'elle
vit aussi d'imaginaire et de ce que les Espagnols appellent
le pundonor.
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