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Nouvelles
de la décroissance
Les
politiques de décroissance et les sciences
par Jean-Paul Baquiast 29/07/2008
Le thème de la décroissance s’impose
de plus en plus dans les débats politiques contemporains.
Il recoupe en partie mais surtout dépasse celui de
la protection de la nature autour duquel se sont construits
les mouvements écologistes. Il ne peut pas laisser
indifférents les scientifiques, que ceux-ci se consacrent
à des recherches fondamentales ou qu’ils participent
au développement des applications de la recherche,
souvent dites, avec une volonté de rejet, technosciences.
Notre
revue ne doit pas rester en dehors de ces discussions, bien
que d’innombrables voix, en France et partout ailleurs
dans le monde, y expriment des points de vue plus compétents
que ceux que nous pouvons exprimer ici. Comme cependant
ces points de vue sont souvent contradictoires, il nous
semble que nous pouvons, à titre très provisoire,
essayer d’y apporter un peu d’ordre.
Nous
voudrions distinguer à cette fin les points qui nous
paraissent, sinon incontestables (car rien ne l’est)
mais fondés sur des observations difficilement discutables,
et ceux relevant d’interprétations politiques
auxquelles il peut être légitime d’adhérer,
mais qui relèvent en grande partie de convictions
individuelles elles-mêmes inspirées à
celui qui les formule par son statut dans le monde.
I.
Les points incontestables (ou difficilement contestables)
1.
La consommation des ressources terrestres croit dorénavant
plus vite que la capacité de ces ressources à
se renouveler ou à être renouvelées.
Cela tient à deux facteurs principaux :
- l’augmentation des besoins élémentaires
ou de survie, provenant d’une population mondiale
dont la croissance démographique ne se stabilisera
pas avant au moins un demi-siècle et dont au moins
la moitié des effectifs sont aujourd’hui aux
alentours du seuil de survie.
- l’augmentation des exigences de biens et services
que l’on pourrait qualifier de confort, émanant
de populations de plus en plus larges s’inspirant
des modèles de consommations propres aux sociétés
s’étant à ce jour appropriées
l’accès aux ressources.
2.
Il en résulte des situations de raréfaction
ou crise, susceptibles de dégénérer
en catastrophes. Elles se conjuguent:
- Crise énergétique, notamment concernant
les énergies fondées sur l’exploitation
des combustibles fossiles, dont la raréfaction ou
en tous cas l’augmentation du coût rendra l’utilisation
de moins en moins rentable.
- Crise des ressources alimentaires.
- Crise des ressources en eau et en sol cultivable.
- Crise des matières premières industrielles
et des matières premières rares
- Crise des écosystèmes traditionnels avec
perte massive de la biodiversité. Celle-ci résulte
principalement de la surexploitation des ressources et de
l’accumulation des déchets.
3.
Les ressources disponibles peuvent certainement augmenter,
pour faire face à l’augmentation de la demande.
Les sciences et technologies jouent un rôle essentiel
à cet égard. Mais cette augmentation se heurte
à trois limites :
- des limites dans la chronologie : il faut compter de longs
délais pour que de nouvelles technologies produisent
les effets de masse qui seraient nécessaires. En
attendant, la croissance rapide, sinon exponentielle des
besoins, provoquera des conflits entre pauvres et riches,
qui risqueront de rendre inopérants les programmes
de substitution.
- des limites économiques : pour trouver de nouvelles
solutions, il faut investir lourdement, que ce soit dans
la formation des hommes ou dans la mise en place de laboratoires.
Ces investissements ne peuvent être financés
que par des épargnes portant sur les consommations.
Ils ne rapporteront pas pendant de longues années.
Ces épargnes seront-elles acceptées par ceux
qui pourraient les supporter ?
- des limites systémiques, tenant aux risques et
nuisances mal étudiées pouvant découler
de nouvelles technologies dont les effets seraient à
terme pire que les maux combattus. Ce point est évoqué
par principe, mais il est évident que c’est
à ce sujet que se déchaînent les campagnes
de rejet des « technosciences ». Il conviendra
donc de le reprendre dans la seconde partie de ce document,
consacrée à l’exposé des interprétations
politiques. Disons ici qu’il appartient aux scientifiques
et au dialogue social de distinguer entre les risques contrôlables
valant la peine d’être courus et les risques
à refuser parce que les conséquences des technologies
proposées paraissent susceptibles d’entraîner
des effets destructeurs à grande échelle et/ou
irréversibles. On donnera comme exemple de telles
technologies celles visant à ensemencer les océans
d’intrants divers pour modifier la capacité
de la mer à nourrir de la vie ou à jouer un
rôle nouveau dans les équilibres thermiques.
4.
La façon la plus immédiate et sans doute aussi
la seule permettant de faire face à la surexploitation
des ressources serait la réduction des consommations
jusqu’à des niveaux assurant le renouvellement
ou la préservation de ces ressources. Dans la mesure
où la « croissance », assimilée
aussi au « progrès », est conçue
comme supposant une augmentation sans fin des consommations
matérielles, il conviendrait donc de la limiter,
sinon de la faire décroître. Mais cette réduction
se heurte à de nombreuses limites :
- Egoïsme des « possédants » (les
« have ») qui ne veulent ni se restreindre ni
partager.
- Besoins de survie des démunis (les « have
not ») qui refuseront de plus en plus de se laisser
éliminer par la maladie et la famine.
- Conflits entre « have » et « have not
». Ces conflits prendront la forme de guerres dites
de survivance, de la part des premiers visant à préserver
leurs approvisionnements, et de guerres de la misère,
de la part des seconds. Ces guerres accroîtront les
gaspillages et les destructions.
5.
Les risques sont d’autant plus grands que les facteurs
de risque demeurent mal connus ou volontairement cachés.
Seule la science, associée si besoin était
aux observations des populations traditionnelles, peut fournir
les instruments et méthodes permettant d’observer
et comprendre les évolutions de la Terre et des espèces
vivantes, humanité comprise. Or ces instruments et
méthodes sont encore trop rares. Leur développement
se heurte à deux grands obstacles :
- Au plan technologique, l’instrumentation suppose
des programmes lourds, multipliant les capteurs terrestres,
océaniques et spatiaux. Elle suppose aussi de nombreuses
équipes hautement qualifiées et polyvalentes.
- Au plan économique et plus généralement
des sciences humaines, le besoin est différent mais
aussi grand. Il faut définir les outils permettant
d’évaluer le plus objectivement possible les
différentes retombées des pratiques économiques
et sociales : empreinte écologique, effets sur la
croissance ou la décroissance, efficacité
des politiques administratives d’incitation ou de
prévention. Il faut aussi multiplier les réseaux
d’informations et d’alerte.
Toutes ces recherches devraient, pour éclairer les
politiques globales ou locales, mobiliser un nombre considérable
de chercheurs et de crédits. Or elles ne sont pas
encore considérées comme prioritaires, au
regard de recherches entraînant des bénéfices
à court terme ou moins politiquement engagées.
Elles doivent en effet être conduites dans une approche
aussi indépendante que possible des influences politiques,
économiques et religieuses visant à dicter
aux scientifiques des réponses conformes aux intérêts
de ceux qui financent la science.
6.
Les risques connus et documentés ne peuvent être
combattus que par des comportements collectifs et individuels
définis spécifiquement à cette fin,
notamment avec l’éclairage des scientifiques.
Au-delà des bonnes volontés des militants,
des politiques publiques locales, nationales et mondiales
s’imposent donc. Ces politiques devraient être
conçues de façon participative, intégrant
le plus possible d’intérêts et de personnes
concernés. Mais de telles politiques suscitent d’innombrables
rejets :
- Les rejets nés de l’idéologie libérale,
générée par les entreprises capitalistes
soumises à la loi du profit immédiat, pour
qui les initiatives publiques ne peuvent qu’être
inefficaces, au regard des avantages apportés par
la liberté du commerce et de l’industrie..
- Les rejets nés des abus de pouvoir des gouvernements
centralisés, qui n’ont pas contribué,
dans l’histoire à valoriser le rôle des
autorités administratives en matière de politique
économique.
- Les craintes face à un éventuel «
pouvoir scientifique » de type faustien, qui perdrait
la conscience des limites à ne pas dépasser.
II.
Les points faisant l’objet de débats politiques.
Appelons
débats politiques ceux où se confrontent les
opinions relatives à la façon dont devrait
être organisée la cité, autrement dit
la société, que ce soit au plan local ou global.
Ces débats s’expriment à travers la
discussion de grands types de questions.
1.
Que sont les objectifs à donner à la «
croissance », au « développement »,
au « progrès » ? Même si ces termes
sont des constructions intellectuelles, ils correspondent
à la « tendance à croire en l’avenir»
apparemment inscrite dans l’organisation des cerveaux
humains au cours de l’évolution. Les hommes
sont donc portés à les sous-tendre par des
buts et valeurs permettant de les concrétiser.
En fonction des définitions données aux termes
de croissance, développement, progrès, on
précisera les objectifs et les limites des politiques
inverses, dites globalement de décroissance.
On peut distinguer trois grandes catégories de contenus,
intéressant des populations souvent différentes
:
- Le développement de la connaissance scientifique
et philosophique. Pour ceux qui se retrouvent dans les valeurs
de la rationalité scientifique collective, il s’agit
d’objectifs sur lesquels ils ne sauraient compromettre.
La décroissance ne serait pas acceptable en ce domaine.
- Le développement d’ascèses personnelles,
intéressant le corps et/ou l’esprit. On rangera
dans cette catégorie les valeurs de la vie en société,
de l’art ou de la morale. Ces ascèses ne sont
pas nécessairement austères. Elles peuvent
s’inscrire dans l’hédonisme partagé.
Là aussi, aucune décroissance ne parait s’imposer
a priori.
- Le développement des consommations matérielles,
alimentaires, de produits industriels ou de services. Chez
ceux qui n’ont rien, ce développement parait
légitime. On devrait néanmoins veiller à
ce qu’il ne mette pas en danger l’équilibre
général de la planète. Il doit par
contre être contesté plus ou moins fortement
s’il provient de populations déjà favorisées,
dont les prélèvements sur les ressources communes
inextensibles sont déjà disproportionnés
par rapport à leurs effectifs.
2.
Qui définit les objectifs que devraient selon les
cas poursuivre la croissance ou la décroissance ?
- Idéalement, au regard des principes de la démocratie
occidentale, ce devrait être des gouvernements convenablement
représentatifs, conseillés par des autorités
scientifiques et morales objectives. Ces gouvernements,
relayés par des organisations de la société
civile, devraient viser l’intérêt général,
non seulement de l’humanité dans sa globalité,
mais de toute la biosphère. Ce n’est pas parce
que cet idéal parait encore loin des réalités
qu’il faudrait y renoncer. Il n’est pas impossible
que, sous la pression des nécessités de survie,
l’on puisse s’en rapprocher.
- Les Etats conduisant des politiques de puissance dites
aussi de souveraineté visant à imposer au
reste du monde des contraintes favorables au maintien ou
au développement de leurs pouvoirs et de ceux des
collectivités dont ils émanent. Il peut s’agir
aussi bien d’Etats dits démocratiques à
l’occidentale, que de dictatures ou d’organisations
politico-religieuses dictatoriales. Ces organismes agissent
principalement par la force, complétée par
la propagande.
- Les entreprises capitalistes libérales à
la recherche du profit à court terme. Celles-ci sont
loin de rechercher en priorité le bien-être
des consommateurs. Beaucoup exploitent toutes les faiblesses
de ceux-ci, toutes leurs addictions fussent-elles mortifères,
afin d’en faire des « clients » dépendants.
Elles agissent principalement par la publicité, directe
ou s’exerçant à travers les industries
culturelles modernes. Les entreprises s’abritent souvent
sous l’autorité des Etats précités.
Mais beaucoup sont de plus en plus transnationales.
- A la frontière entre les deux types d’intérêt,
on doit mentionner l’importante catégorie des
entreprises maffieuses ou criminelles, qui détournent
à leur profit environ 30% des flux économiques.
3.
Que peut on attendre des compétitions entre tous
les organismes énumérés ci-dessus ?
Il est indiscutable que chacun d’entre eux poursuit
pour sa part des objectifs inspirés par un minimum
de rationalité, mais cette rationalité est
d’abord au service de leurs intérêts
propres et non à celui de la survie des écosystèmes.
Dans une optique darwinienne, l’évolution du
système global dépendra du poids compétitif
que prendront les facteurs d’accroissement des déséquilibres
au regard des facteurs de restauration de nouveaux équilibres.
En simplifiant beaucoup, on verra donc s’imposer des
résultats très différents, selon les
poids respectifs de ces facteurs :
- Une dégradation de plus accélérée,
se traduisant par des catastrophes en chaînes, impulsées
par des sociétés humaines incontrôlables
et relayées par des emballements aux plans géologiques,
climatiques et biologiques.
- Le maintien d’équilibres fragiles entre ressources
et consommations, supposant des politiques extrêmement
strictes de contrôle des dépenses et d’encouragement
aux investissements scientifiques. En aucun cas, ces équilibres
maintenus ne pourront signifier le retour aux principes
du « business as usual » encore considérés
comme des impératifs incontournables. Ils pourront
par contre supporter, voire inciter des développements
quasi-illimités dans la créativité
scientifique, artistique, d’expression personnelle
dont le coût écologique devrait être
réduit au regard des immenses bénéfices
sociétaux pouvant en découler.
Cette
dernière perspective, un peu idéalisée
certes ici mais qui parait envisageable, devrait donner
des raisons d’agir à long terme aux militants
de la décroissance. 29/07/07
NB
Ci dessous, commentaire de Guillaume de Lamérie et
ma réponse:
G.
de L.:
Une
chose me frappe régulièrement dans les articles
que je lis autour des questions de l’évolution
de l’économie mondiale, de la raréfaction
des ressources, de la surpopulation, c’est l’absence
totale de prise en compte du fait que la terre n’est
pas un système clos ! Rien que dans le système
solaire, il existe des ressources colossales de matière
première, de surface potentiellement habitable, dont
l’exploitation pourrait transformer radicalement la
donne actuelle.
Or il me semble
que nous sommes actuellement dans une phase de transition,
avec l’émergence sur le secteur spatial, y
compris celui des lanceurs, d’acteurs privés
(le dernier en date, spectaculaire, étant Google)
dont la taille financière leur permet d’envisager
des projets avec des espoirs de retour sur investissement
positif.
L’espace
n’étant plus le pré carré des
Etats, celui-ci va progressivement passer du statut d’un
espace dédié principalement aux applications
scientifiques, militaires et aux télécommunications
tournées vers la terre à celui d’un
espace économique tourné vers l’espace
dont l’importance ne pourra que croitre au fur et
à mesure que l’espace et les ressources terrestres
se raréfierons.
Dès lors,
la question qui me semble pertinente à poser est
celle de savoir si il est possible d’anticiper de
façon plus précise cette évolution
:
- L’économie
mondiale sera-t-elle capable de trouver et de concentrer
les ressources nécessaires pour franchir de façon
durable (c'est-à-dire économiquement rentable)
cette redoutable barrière qu’est l’attraction
gravitationnelle terrestre ?
- Quels seront
les acteurs privés ou étatiques susceptibles
de compter dans la bataille qui se profile ?
- Quelles
innovations technologiques en cours de développement
ou à venir seraient susceptibles de modifier la donne
de façon importante ?
Je suis en grande
partie d’accord avec votre article et l’impérative
nécessité de reconsidérer nos modèles
économique en appuyant notre réflexion sur
la rationalité et la démarche scientifique,
sous peine de désordre graves. Mais n’envisager
notre avenir qu’à l’horizon de notre
petite planète me semble à la fois trop réducteur
et psychologiquement néfaste !
Réponse
de JPB
Merci
de votre commentaire. Je suis d'accord avec vous sur le
fond. Mais la question que l'on doit poser concerne la vitesse
relative des deux courbes qui se croisent, celle de l'augmentation
des demandes ne pouvant être satisfaites à
long terme sauf désastres et celle de l'arrivée
de nouvelles ressources, qui demandent des investissements
considérables (inv estissements que bien entendu
le privé seul ne pourra pas et ne voudra pas satisfaire).
A cette question, même Kurzweil, l'apôtre de
la Singuarité, ne répond pas. Je pense que
pour laisser du temps aux nouvelles solutions pour se mettre
en place, il faudrait dès maintenant réduire
les croissances, sélectivement, certes, mais massivement.
On en est encore loin.