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| Sciences et politique
Un organisme zootechnique type, le Pentagone
par Jean-Paul Baquiast 07/07//2008
Nous
avons proposé précédemment (La
révolution du zootechnocène
( http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2008/88/zootechnocene.htm
) le concept d'organisme zootechnique pour lequel
le Pentagone nous parait offrir un excellent cas d'école
|
La
crise du Pentagone se trouve aujourd'hui précipitée
par le dysfonctionnement de plus en plus évident
de cette métastructure. Le Pentagone, pour reprendre
les termes de Philippe Grasset, est incontestablement le
centre de la plus grande puissance du monde et de ce fait
le moteur d'un réseau d'allégeances et d'influences
sans égales, le consommateur d'une richesse publique
considérable. Or il apparaît maintenant à
beaucoup d'observateurs que cette débauche de moyens
ne produit que des résultats médiocres, sinon
des enchaînements de plus en plus catastrophiques.
Notre
ami Philippe Grasset , connaisseur hors pair des affaires
militaires et politiques américaines, consacre le
numéro 19 ( 25 juin 2008 ) de sa lettre confidentielle
papier dd&e à la crise majeure qui semble menacer
le Pentagone, à la suite de la future élection
présidentielle américaine. Les candidats Barak
Obama et John McCain ont tous les deux annoncé leur
volonté de réduire à environ $500 ou
$550 milliards le budget annuel de la défense qui
est actuellement proche de $750 milliards. Actuellement,
le Pentagone, qui n'a jamais manqué d'argent depuis
Roosevelt, se trouve en déficit sur de nombreux postes.
Il faudrait par exemple à l'US Air Force $20 milliards
par an pour maintenir ses effectifs d'avions jusqu'en 2025.
Tout étant à l'avenant, les experts estiment
que pour maintenir les programmes actuels, notamment le
désastreux programme du Joint Strike Fighter JSF
de Lookheed Martin estimé à $100 millions
l'unité, ou l'aventureux programme dit du système
de défense par missiles balistiques (BMD, dont le
volet européen, le BMDE n'est qu'un aspect fort mal
parti, le budget militaire devrait atteindre entre $859
et $900 milliards par an dans les prochaines années.
Or
pourquoi l'inflation des crédits alloués au
Pentagone qui avait toujours été acceptée
depuis le début de la 2e guerre mondiale comme l'unique
moyen d'assurer, non seulement la domination militaire et
politique des Etats-Unis, mais la prospérité
économique, serait elle menacée aujourd'hui
? Les raisons sont multiples. Il y a d'abord des raisons
de fond, qui se retrouveraient même avec un Pentagone
bien géré. La guerre en Irak, voulue par le
Pentagone et dont il parait difficile de se désengager,
s'est révélée un gouffre budgétaire
qui n'est pas près de se combler. Les armements sophistiqués
ne convainquent plus les militaires confrontés à
la guerre de 4e Génération. La crise économique
générale (endettement, menaces sur le dollar)
exclue désormais la facilité financière.
L'appauvrissement général de la nation multiplie
les revendications des minorités raciales qui vont
peser lourd dans les prochaines élections. C'est
ainsi que le Black Leadership Forum et la League of United
Latin American Citizens viennent d'annoncer aux deux candidats
qu'ils préfèrent financer sur la prochaine
décennie, avec les $1.000 milliards destinés
au JSF et autres avions de combat, le service national de
santé et les écoles préparatoires.
Mais la crise du Pentagone se trouve aujourd'hui précipitée
pour d'autres raisons, tenant au dysfonctionnement de plus
en plus évident de cette métastructure. Le
Pentagone, pour reprendre les termes de Philippe Grasset,
est incontestablement le centre de la plus grande puissance
du monde et de ce fait le moteur d'un réseau d'allégeances
et d'influences sans égales, le consommateur d'une
richesse publique considérable. Or il apparaît
maintenant à beaucoup d'observateurs que cette débauche
de moyens ne produit que des résultats médiocres,
sinon des enchaînements de plus en plus catastrophiques.
Cela tient à l'enchevêtrement des influences
et des décideurs, comme à l'opacité
du rôle des industriels et des soutiens qu'ils donnent
aux hommes politiques en échange de leurs appuis.
Le tout couvert par de prétendus impératifs
de Sécurité Nationale empêchant toute
enquête sérieuse et toute évaluation
de résultats.
Dans
la suite de la future élection présidentielle,
on voit déjà les forces qui mèneront
l'offensive contre le Pentagone et ses satellites, le complexe
militaro-industriel. Ce sera d'abord le Congrès dont
une majorité des nouveaux membres refuseront sans
doute le rôle de complices consentants imposés
à leurs prédécesseurs par le système.
Ce sera aussi sans doute la nouvelle administration, Maison
Blanche et Département de la défense notamment,
s'ils tiennent bon sur les résolutions affichées
à ce jour. Mais rien ne dit d'une part que ces bonnes
résolutions seront tenues, même si l'urgence
de la crise générale touchant l'Amérique
ne semble plus permettre d'échappatoires. Rien ne
dit non plus que le Pentagone ne désarmera pas, ne
désarçonnera pas si l'on peut dire ceux prenant
le risque de brider sa puissance déchaînée.
L'actuel
secrétaire à la défense Robert Gates
sent venir l'orage et prépare quelques réformes
tel que l'abandon de programmes de l'US Air Force, le travail
interarmes, et d'autres mesures administratives moins visibles
intéressant la gestion budgétaire et la passation
des commandes, dont celle actuellement remise en cause concernant
le programme d'avions ravitailleurs KC-45 dont le General
Accounting Office a demandé la réévaluation.
Autrement dit, Robert Gates semble se positionner, avant
son futur départ pour cause d'élection, comme
l'un de ceux qui auront tenté de maîtriser
le Monstre.
Le
Monstre
Mais
pourquoi parler de Monstre à propos du Pentagone
? Depuis la construction de son immeuble pentagonal le 11
septembre ( ?) 1941 et surtout depuis le lancement des programmes
d'armements destinés à sortir l'Amérique
de la crise après 1946, le département de
la Défense devenu Pentagone a toujours été
décrit par les observateurs comme une bête
sauvage, indomptable, dévorant les secrétaires
à la Défense chargés de le maîtriser.
Philippe Grasset nous invite à lire l'histoire du
Monstre, relatée dans le livre de James Caroll ,
House of War, The Pentagon and the Disastrous Rise of
American Power.2006.(1) Cette histoire est terrifiante,
pour qui croit naïvement aux capacités de la
raison à maîtriser les forces brutes d'un super-organisme
tel que le Pentagone. Selon James Caroll, le Pentagone s'est
progressivement auto-construit sous la forme « d'une
créature métapersonnelle ayant sa propre personnalité,
avec ses croyances et ses désirs indépendants
des croyances et des désirs de ceux qui y travaillent.
Tant d'argent, tant de pouvoir, tant de culture y ont été
investis que le Pentagone a fini par acquérir une
vie à lui ». Le Pentagone est devenu une chose,
un être à part, avec sa vie, ses desseins ses
conceptions. Il est devenu le « Système des
systèmes », le Monstre, la parfaite incarnation
du lobby Militaro Industriel dénoncé pour
la première fois publiquement par Eisenhower en 1960,
sans aucune suite d'ailleurs.
Le
Pentagone a physiquement tué ou neutralisé
tous les Secrétaires à la défense qui
avaient reçu mission, ou qui s'étaient mis
en tête, de le rationaliser : Donald Rumsfeld qui
avait provoqué la surprise en dénonçant
le 10 septembre 2001 ( ?) la bureaucratie du Pentagone,
selon ses termes« ennemi plus subtil et implacable
que l'ancienne Union soviétique, posant une menace,
une sérieuse menace contre la sécurité
des Etats-Unis ». Mais le 11 septembre 2001, les attentats
contre le World Trade Center obligeait Rumsfeld à
modifier complètement son propos, à s'engager
avec G.W.Bush dans une « guerre sans fin contre la
terreur » où le Pentagone se trouvait complètement
réhabilité. Curieuse coïncidence, diront
certains. Depuis lors, le budget du Pentagone a presque
doublé, ses pratiques budgétaires se firent
de plus en plus opaques, ses missions s'étendirent
et furent sous-traitées à des entreprises
privées proches de certains hauts fonctionnaires
dans des domaines très importants de la sécurité
et du renseignement.
Le
retournement de veste de Donald Rumsfeld n'était
pas le premier. C'était le dernier d'une longue histoire
où l'on a vu les Présidents et leurs ministres
de la Défense ayant voulu contrebalancer le pouvoir
du Pentagone échouer lamentablement : Einsonhower
et Mac Namara (politiquement brisé) en 1961, Nixon
en 1972, Clinton et Lee Aspin (démissionnaire puis
mort d'une crise cardiaque) en 1993. Le premier de tous
fut James Forrestal, nommé premier secrétaire
à la Défense en 1947, qui devint fou et finit
pas se suicider.
Aujourd'hui
le Pentagone est en crise, il éclate en chapelles
qui s'ignorent ou se combattent. L'US Navy affronte l'US
Air Force, le commandant suprême en Irak, le general
Petraeus, prend ses ordres directement à la Maison
Blanche, les Agences s'opposent à la Présidence
concernant la gravité de la menace Iranienne et le
soutien à accorder aux faucons Israéliens,
Fait nouveau par ailleurs, les oppositions se manifestent
publiquement, ce qui ne s'était jamais vu.
Plus
que jamais, la disproportion entre l'ampleur des pouvoirs
et la médiocrité, voire le caractère
désastreux des résultats apparaît clairement.
On peut dire que le Pentagone, plus encore que G.W.Bush,
simple marionnette, est aujourd'hui responsable de la guerre
en Irak, de ses 3 trillons de dollars de dépense,
de ses dizaines de milliers de morts et handicapés
américains, sans compter les « dégâts
collatéraux » ayant mis le feu au Moyen Orient.
Il se pourrait pourtant qu'il prenne encore des initiatives
bien plus désastreuses, si le MIC imposait une attaque
contre l'Iran dans les mois prochains.
Perspectives
Ceci
étant le Monstre ne parait prêt à se
laisser réformer. Personne d'ailleurs, en dehors
de lui ni d'ailleurs en son sein, n'imagine comment pouvoir
faire évoluer la situation. Quelles perspectives
pourraient-être envisagées, à l'heure
où nous écrivons ceci ? Si les démocraties
fonctionnaient comme le laissent croire les juristes constitutionnels,
le futur président et son administration, s'appuyant
sur les forces politiques désireux de s'affranchir
de la tutelle du MIC, pourraient réussir, non sans
mal, à diminuer les crédits du Pentagone,
restreindre les commandes militaires et mieux contrôler
les procédures de décisions. Le Pentagone
resterait une puissance redoutable, mais elle serait un
peu plus sous le contrôle du politique. Beaucoup d'équilibres
changeraient en conséquence dans le monde, avec l'affaiblissement
de l'unilatéralisme américain. Les puissances
montantes en profiteraient certainement pour s'affirmer.
Ce ne serait pas nécessairement une bonne chose en
soi, mais cela introduirait un peu plus de dynamique et
d'ouverture dans le système des relations internationales
qui semble actuellement bloqué. Des questions comme
la lutte contre le réchauffement climatique et la
pollution pourraient plus facilement être traitées
au sein des organisations internationales. Sans doute aussi
la question Palestinienne.
Mais
on peut à l'inverse penser qu'après quelques
rodomontades verbales, le futur président et le futur
secrétaire à la défense se feront rapidement
désarçonner par la bête, comme cela
s'est vu depuis soixante ans. Le lobby fera valoir que la
Sécurité Nationale exige que l'on ne touche
rien à rien. Aucun effort ne sera fait sur le terrain
pour hâter un retrait en bon ordre de l'Irak et plus
généralement diminuer la pression sur le Moyen
Orient. . Au contraire. La situation sera rendue plus explosive
qu'elle n'est, afin de justifier de nouvelles dépenses
militaires, la mise au point de nouveaux matériels
(par exemple les drones) prétendument mieux adaptés
à la guerre de 4e Génération que les
actuels. Dans le même temps, l'art consistant à
se créer des ennemis plus redoutables les uns que
les autres, afin de justifier l'emprise du lobby sur la
vie civile, se poursuivra. On le constate déjà
dans la façon dont les relations avec la Russie et
la Chine sont constamment rendues plus difficiles par de
multiples provocations. L'économie américaine
pourrait-t-elle continuer à supporter les dépenses
militaires. Pourquoi pas, au moins pendant encore quelques
années? Les victimes de la crise n'auraient qu'à
prendre leur mal en patience aussi longtemps que nécessaire.
Politique
à courte vue, direz-vous. Comment les têtes
pensantes du Pentagone pourraient-elle s'illusionner au
point que leur système de domination pourrait infiniment
perdurer ? Le problème est qu'il n'y a pas de têtes
pensantes au Pentagone. Il n'y a que des cellules de pouvoirs
ayant les yeux fixés sur leurs profits immédiats.
Pour les industriels de l'aéronautique et des systèmes
robotiques, par exemple, seule compte l'assurance de bénéfices
à court terme qui permettront d'engranger des réserves
pour de futures conquêtes politiques, éventuellement
sur d'autres terrains. Tout laisse même penser que
beaucoup de ces « décideurs » aveuglés
par le court-termisme ne craignent pas un éventuel
effondrement global du système. Ils sont convaincus
d'être en ce cas les mieux placés pour repartir
sur de nouvelles bases.
C'est
dans cette perspective que la dépendance renforcée
à l'égard du Pentagone où se met l'Europe,
au prétexte d'illusoires valeurs communes, mais pour
s'éviter les efforts de la puissance, devient vraiment
criminelle. Pour le Pentagone, l'Europe n'est qu'un pion
parmi les autres. Elle lui offre notamment des bases avancées
pour provoquer la Russie, l'Inde, la Chine et finalement
le monde arabo-islamique. On voit bien comment, dans cette
perspective, le BMDE ou le contrat des avions ravitailleurs
servent à montrer clairement au reste du monde et
aux Européens eux-mêmes que c'est le Pentagone
qui décide, même lorsque des intérêts
européens vitaux sont en jeu.
Nous
n'avons pas évoqué certaines « solutions
noires » réglant la question de l'affrontement
prévisible entre le futur président et le
Monstre. Ces solutions n'auraient rien de surprenant. Connaissant
l'histoire américaine, nous pourrions même
parier avec de grandes chances de succès qu'elles
se produiront. Ce serait un attentat contre le candidat
ou le Président nouvellement élu qui réglerait
la question de façon relativement inoffensive. Mais
ce pourrait aussi être un nouveau 11 septembre dont
le prix en vies innocentes serait infiniment plus élevé.
Demandez à Hillary Clinton ce qu'elle en pense.
1)
House of War, par James Carrol
http://www.democracynow.org/2006/5/10/house_of_war_james_carroll_on