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Hors-série
La révolution du zootechnocène
par Jean-Paul Baquiast 24/04/2008

Note: j'avais mis ce texte en discussion sur le site de travail de Automates Intelligents à la date du 24 avril. Il se trouve qu'il a intéressé Pascal Jouxtel, fondateur et premier président de la Société francophone de mémétique (http://www.memetique.org/). Pascal est l'auteur d'une remarquable synthèse sur la mémétique, la seule par ailleurs existant en français, "Comment les systèmes pondent" , Le Pommier 2006. Comme l'article cite plusieurs fois la mémétique, dont j'avais dès le début personnellement évoqué les développements dans cette revue à l'intention de nos lecteurs. Pascal m'a proposé de compléter mon propre texte par des commentaires, afin d'en faire ce qu'il considère comme pouvant être la base d'une refondation de la mémétique (ci-dessous en italique). Sans retirer à l'article origine sa vocation plus générale, je ne verrais que des avantages à ce qu'il puisse, enrichi des commentaires de Pascal Jouxtel, contribuer s'il était nécessaire à une éventuelle "refondation" de la mémétique. Mais l'objectif serait ambitieux et ne pourra pas se limiter à ces quelques pistes. JPB 12/05/08.

Appelons Ere du zootechnocène la période d'évolution de la Terre qui s'est ouverte avec l'apparition des premiers outils techniques au sein de certaines espèces de primates, voici environ 1,5 million d'années avant le temps présent. Cette ère évolutive, qui se poursuit encore, est caractérisée par la prolifération sur le mode darwinien d'organismes zootechniques qui ont changé et continuent à changer profondément les équilibres géologiques et biologiques précédents.

On sait que certains scientifiques ont proposé d'appeler cette même période l'«anthropocène», compte tenu des bouleversement apportés par l'homme (anthropos) aux milieux géologiques et biologiques antérieurs. Nous voudrions ici introduire un changement important de point de vue. Ce n'est pas l' « homme », concept dont les définitions sont multiples et dont les correspondances dans la nature n'ont cessé de changer au cours des temps, qui serait le facteur causal de ces bouleversements. Nous estimons que le regard contemporain, inspiré par l'anthropocentrisme traditionnel, s'attache à l'homme comme le regard de l'imbécile, selon le dicton chinois, s'attache au doigt du sage qui montre la lune.

Pascal Jouxtel.. Allons même plus loin : dit autrement, l'homme en soi ne serait qu'une « trace » laissée par la transition entre le règne biologique et le règne post-biologique, qu'on pourrait appeler culturel ou informationnel. Le peu de temps occupé par l'homme dans l'histoire de la vie et le caractère exponentiel de la transition pourrait correspondre à la vue rapprochée d'un « front de changement » de l'évolution.

De ce fait, il ne voit pas l'essentiel, l'évolution induite par la prolifération des techniques instrumentales dont les lois de développement obéissent à d'autres logiques que celles mises en œuvre par les organismes vivants. Certes, ces techniques instrumentales ont pris naissance (pour l'essentiel) au sein des sociétés humaines, à l'intérieur desquelles elles ont trouvé les « aliments » nécessaires à leur croissance. Mais les sociétés humaines ne les ont pas plus créées qu'elles n'ont créé les maladies contagieuses qu'elles hébergent également. Elles n'en sont pas davantage « responsables ». Il s'agit de développements parallèles co-induits (s'influençant respectivement) mais répondant à des logiques différentes. Ces différences vont peut-être apparaître plus clairement dans les prochaines années. Le temps parait venu en effet où, sans couper tous liens avec les sociétés humaines, les techniques instrumentales prendront un essor propre, de type auto-évolutionnaire ou auto-référent, grâce auquel elles construiront des mondes où le biologique « traditionnel » jouera un rôle de moins en moins grand au regard de ce que l'on nomme l' « artificiel. »

Les enseignements de la mémétique

Mais comment, dira-t-on, prêter aux techniques instrumentales, objets inobservables par les moyens de la science traditionnelle, des propriétés leur donnant la capacité d'agir de façon proactive sur le monde matériel ? Nous voudrions pour répondre à cette question inscrire l'approche proposée ici dans une tradition déjà vieille de quelques décennies, celle de la mémétique. On sait que la mémétique, à la suite de Richard Dawkins et de quelques autres chercheurs tels que Susan Blackmore, pense possible d'expliquer de façon scientifique l'évolution de l'espèce humaine par le développement en son sein d'entités informationnelles réplicatrices sur le mode darwinien, qui ont été nommés les mèmes. Pour la mémétique, l'homme n'existe pas en tant que tel. Certes, l'espèce humaine (sapiens sapiens) parait définie au plan génétique par la possession d'un génome qui n'aurait pas varié depuis quelques dizaines de milliers d'années. Mais ce ne sont pas les mutations survenues au sein de ce génome qui auraient été la cause première de son évolution récente. Ces mutations, ayant par exemple permis l'acquisition d'un « gros cerveau », ont été induites par la prolifération au sein des groupes humains d'innombrables entités de type culturel, se reproduisant par imitation, les mèmes.

Pour Susan Blackmore, par exemple, des mèmes ayant pris la forme des « mots » échangés lors des premiers échanges langagiers, imités et transformés sans cesse au sein des sociétés primitives, ont provoqué l'expansion des aires cognitives du cerveau. A côté des mots, de nombreux autres mèmes, prenant la forme de modules comportementaux reproductibles par l'imitation, tels des gestes ou attitudes, ont construit et continuent à construire des édifices sociaux transcendant les individus humains. Les méméticiens n'aiment pas beaucoup que l'on compare les mèmes à des virus ou à des bactéries. Cependant, les mèmes se reproduisent et colonisent les humains sur un mode très ressemblant à celui des virus ou des bactéries. Leur comportement est «égoïste», en ce sens qu'ils se développent là où le terrain leur est favorable. Parfois, ce développement peut bénéficier à la survie adaptative de leurs hôtes, donnant naissance à des symbioses dont chaque partenaire profite (c'est ce que font certaines bactéries qui peuplent les viscères des animaux en permettant à ceux-ci l'assimilation des aliments). Mais dans d'autres circonstances, le développement du mème entraîne la destruction de l'hôte. Cette destruction ne provoquera pas nécessairement celle du mème, qui ne s'en répandra que mieux(1).

P.J. Je confirme que les méméticines n'aiment pas trop cette malheureuse métaphore virale ! Parler de symbiose voudrait dire que l'on reste – humain et mème – à l'intérieur du même règne. Or il y a deux confusions qui se superposent là-dedans : la première est la confusion gène-mème, deux objets qui appartiennent à deux règnes différents. Les humains n'ont pas de mèmes. Ce sont leurs solutions qui en ont. On dit souvent que le mème est une entité mal définie, mais la définition « élément de code culturel reconnaissable » est assez largement acceptée On est à peu près d'accord sur l'essence culturelle et informationnelle du mème, qui le distingue du gène. Bien sûr, on pourrait objecter que le gène n'est pas strictement identique à la ou les chaînes moléculaires qui le transmettent ; il est lui aussi abstrait et informationnel. Cependant on voit bien que l'algorithme évolutionnaire, pour fonctionner, suppose une consubstantialité entre le support de codage du réplicateur et la créature qui lui sert de véhicule. De l'ADN à l'homme, on reste dans la sphère de la biologie. Eh bien, du mème codé à la créature culturelle, on doit rester dans la sphère de la culture. La deuxième confusion, qui provient d'un simple abus de langage, consiste à parler de mème alors qu'on parle d'une créature mémétique, c'est-à-dire d'une pratique culturelle. Cette simplification va souvent de pair avec la métaphore virale car le virus est lui-même quasiment un bout de code génétique qui se déplace sans grand appareil.

On utilise la métaphore virale pour son rôle illustratif, son rôle de « marketing » de la théorie mémétique. Richard Brodie, auteur de « Virus of the mind », explique : je voulais appeler mon livre « introduction à la mémétique », mais je me suis dit qu'avec un titre pareil, j'en vendrais à peine 2000, alors j'ai essayé de jouer avec l'effet réplicateur d'une formule à sensation. Le livre fut un best seller !

L'image que je préfère, pour ma part, est celle d'une niche écologique, où la relation entre mème et humain est exactement analogue à la relation entre le génome d'une espèce et le terrain sur lequel cette espèce s'est implantée. Tu l'emploies toi-même un peu plus bas… Sans trop se rapprocher d'un spiritualisme que tu rejettes, on pourrait se demander ce que la rivière « pense » des poissons, ce que l'arbre « pense » des oiseaux… tous des parasites !

On commence à devenir méméticien quand on revendique haut et fort que parler d'évolution darwinienne des codes culturels n'est pas une métaphore.

En simplifiant, nous retiendrons que pour la mémétique, les contenus de la culture humaine d'une part, ceux du cerveau des individus humains d'autre part, sont les produits de la compétition ou de la coopération d'un ensemble très riche de mèmes. Suzan Blackmore pousse le paradoxe en affirmant que le Moi, revendiqué par l'individu conscient comme l'expression la plus haute de sa personnalité, n'est pas autre chose qu'un « mèmeplexe », exprimant la présence de mèmes dominants ayant pris possession de son cerveau. Pour Richard Dawkins, ce serait la compétition-coopération darwinienne entre gènes « égoïstes » qui permettrait de comprendre l'histoire génétique des espèces vivantes à travers les âges. Parallèlement, ce serait la compétition-coopération darwinienne entre mèmes « égoïstes » qui permettrait de comprendre l'histoire des cultures animales et humaines à travers les âges. Il existe évidemment des interactions permanentes (dites parfois épigénétiques) entre ces deux évolutions, nature et culture, dont tous les phénomènes du monde vivant actuel sont les résultats.

On voit donc que dans l'esprit de la mémétique, des agents informationnels invisibles pour le regard non averti jouent un rôle éminent dans la transformation d'un monde physique dont les composants chimiques et biochimiques sont, eux, facilement observables. Cela n'a rien d'étonnant pour les théoriciens de l'information. Plutôt qu'étudier des objets physiques immédiatement observables (par exemple une mélodie, prenant la forme matérielle d'une suite de notes jouées par un instrument ou transcrite sur un document papier), ils attachent de l'importance aux relations en réseaux qui s'établissent entre ces objets physiques, par l'intermédiaire des corps et cerveaux momentanément en relation avec eux ou occupés par eux. Ce sont ces relations qui provoquent les changements du monde matériel que nous pouvons constater.

Pour reprendre l'exemple de la Marseillaise, ce ne sera pas la texture de la mélodie qui intéressera les méméticiens, mais le fait que cette mélodie, reprise par des centaines d'humains, puisse constituer un signal politique déclencheur d'un assaut victorieux. Le mème, qui est un agent informationnel, agit sur le monde matériel par l'intermédiaire du ou des corps qu'il mobilise. Pour expliquer le pourquoi de l'action matérielle visible induite par tel ou tel mème, il faut retracer l'histoire évolutive de ce mème au travers des milieux corporels ou immatériels qu'il a traversé. On n'étudiera pas le mème d'un côté et les milieux d'un autre, mais l'évolution de leurs relations respectives.

Ceci posé, les méméticiens accepteront-ils de considérer comme des mèmes les techniques instrumentales et les usages qu'elles véhiculent?

P.J. Bien sûr que oui.

Qui dit technique instrumentale dit instrument. Or un instrument, par exemple une arme à feu, est un objet du monde matériel. Il ne s'agit pas d'idées ou d'images. Mais à nouveau, ce ne sera pas l'instrument lui-même qui nous intéressera en premier lieu. Ce seront les comportements que sa manipulation provoquera chez ses utilisateurs, autrement dit les conséquences des relations entre l'instrument et les hommes.

Le lecteur de cet article ne devra donc pas s'étonner de nous voir élargir l'approche mémétique, dont la fécondité est indiscutable, en proposant de prendre comme objet d'étude scientifique les relations qui s'établissent entre les instruments techniques et leurs utilisateurs humains, plutôt qu'en attachant le regard soit sur les instruments seuls, soit sur les utilisateurs seuls.

P.J. Pour moi, il s'agit davantage d'une précision et d'un ancrage plus ferme au regard des sciences telles que l'anthropologie, plutôt qu'un élargissement. A titre personnel, je trouve aussi particulièrement étroite l'approche des mèmes qui les limitent à des idées, surtout quand il s'agit d'idées malignes qu'on implanterait dans les cerveaux contre le gré des gentilles personnes. La vision que j'essaie de construire pour une mémétique telle que je l'envisage est assez large pour englober à la fois les logiques de décision conscientes ou non (intra-idée), les symboles qui fédèrent les communautés (inter-idée), les règles et procédures qui façonnent le monde (inter-objet) et enfin les liaisons neuronales qui matérialisent les représentations et les motivations (intra-objet). Cette cartographie des approches plurielles de la mémétique est expliquée en détail dans mon ouvrage précité, « Comment les systèmes pondent ».

Ajoutons qu'enraciner l'approche mémétique dans le monde relativement concret des techniques instrumentales et des comportements qu'elles génèrent au sein des sociétés humaines lui donnera un terrain solide qui, selon nous, manque encore à beaucoup des développements de cette science. En effet, un des points faibles de la mémétique « grand public », celle qui fait l'objet de milliers d'échanges dans les listes de diffusion mémétiques, est de ne pouvoir définir avec précision ce qu'elle entend par mème. Tout peut jouer ce rôle, un comportement que l'on imite, un refrain que l'on colporte, une image du type de celles que distribuent désormais à profusion les réseaux multimedia modernes, mais aussi un outil qui passe de mains en mains en générant des comportements stéréotypés. Pour nous, ce devrait être dorénavant autour de l'évolution de l'outil et de sa technologie, indiscutables points forts, que la mémétique devrait concentrer ses efforts.

P.J. De fait, il y a au moins deux écoles chez les méméticiens, que je qualifierais d'objectiviste et de subjectiviste, la première situant l'action des mèmes et de leur créatures dans un terrain essentiellement interhumain et donc dans la relation entre la pratique instrumentée et son terrain psychosocial, tandis que la deuxième traite davantage de l'adhésion, des ressorts intimes de la manipulation, et de ce qui fait que l'on accepte et transmet malgré soi des codes. Je suis plutôt objectiviste, mais je reconnais que ces deux approches sont complémentaires, comme les deux faces d'une même médaille. Le problème se pose chaque fois que l'on commence à se voir soi-même objet de l'étude que l'on mène en tant que sujet. Les forums de discussion témoignent justement de cette complémentarité difficile à démêler. Il me semble que la nouvelle mémétique « à la Baquiast » est encore plus extrêmement objectiviste que la mémétique « à la Jouxtel », mais ça me va.

Quoiqu'il en soit, notre propos ici n'est pas de réformer la mémétique, mais seulement de profiter du regard nouveau qu'elle propose pour rajeunir et compléter les études consacrées par la sociologie traditionnelle aux relations entre l'homme, ses outils et plus généralement les machines (voir par exemple les travaux de Simondon ou de Foucault). Ces études vont d'un extrême à l'autre. Ou bien elles mettent l'accent sur l'homme considéré comme responsable de l'évolution des techniques, ou bien elles considèrent les techniques comme responsables de l'évolution de l'homme (notamment dans l'esprit, très oublié aujourd'hui, du matérialisme d'inspiration marxiste). Ce faisant, elles n'aboutissent à rien de constructif car elles passent à côté de ce qui devrait être l'objet de leurs études, l'organisme ou le superorganisme né de la relation permanente et co-évoluante (co-développement) associant les techniques et leurs utilisateurs du monde vivant(2).

P.J. Bien au contraire, je trouve tout à fait légitime d'amorcer ici une refondation de la mémétique, refondation que je cautionne complètement et à laquelle je m'associe d'autant mieux que, d'une part, elle correspond bien à l'approche objectiviste que je voudrais explorer et que, d'autre part, elle est rendue nécessaire par une absence de dynamique significative, dans le monde de la recherche, que la SFM est la première à reconnaître et à déplorer. Comme je n'en suis plus le président, mais que nous faisons, toi et moi, partie de ses fondateurs, sentons-nous libres aujourd'hui d'affirmer clairement comment nous voyons les choses. Je sais qu'il existe des méméticiens « mainstream » - tels que Bertrand Biss ou Charles Mougel - qui s'y reconnaîtront.

Nous proposons donc ici ce que l'on pourrait nommer une version zootechnocentrée de la mémétique. A cette fin, nous ferons l'hypothèse que l'évolution du monde terrestre résulte des compétitions darwiniennes s'établissant au sein d'une faune proliférante d'organismes encore mal identifiés, véritables acteurs dont il est temps de faire sérieusement l'étude, et que nous nommerons des organismes zootechniques. Ces compétitions ne se substituent pas aux compétitions existant entre les gènes et entre les mèmes, mais elles élargissent leur territoire. Elles obligent à prendre en compte, comme on le verra, l'ensemble des sphères où se joue l'avenir de la vie sur la Terre : géosphère, biosphère et infosphère. Mais elles obligent aussi à revoir toutes les idées reçues relatives à l'homme, à la conscience, à son libre-arbitre...

Exemples d'organismes zootechniques

Appelons organisme zootechnique un ensemble symbiotique constitué d'un certain nombre d'organismes biologiques (parlons d'humains pour simplifier cette première présentation) réunis par l'utilisation d'un objet ou d'un processus physique qui n'est pas un organisme biologique mais qui évolue cependant sur un mode darwinien (mutation/sélection) selon des lois qui lui sont spécifiques. L'objet sert d'outil aux humains. Ceci signifie qu'il leur fournit énergie et subsistances. Les humains, en échange, apportent à l'objet les soins qui lui permettent de survivre et de muter en fonction de ses lois évolutives. Il s'agit d'une évolution que l'on dira artificielle parce qu'elle n'obéit pas aux processus de l'évolution darwinienne biologique, mais elle s'inscrit cependant dans les règles de l'évolution darwinienne par mutation-sélection.

P.J. Oui, réintégrer l'artificiel au sein d'un naturel élargi, voilà bien un combat qui nous rapproche (j'y retrouve l'esprit de la fable technologique « Alien » qui situe l'homme dans son acrobatique interposition morale et physique entre la bête et la machine…).

Les organismes zootechniques sont de plus en plus nombreux et de plus en plus performants, leur nombre se multipliant selon une loi exponentielle. Comme cependant ils se développent dans un monde naturel dont les ressources ne sont pas illimitées, ils entrent en compétition pour l'accès aux ressources, détruisant les équilibres du milieu terrestre acquis depuis des millénaires. Nul ne peut évidemment prédire l'avenir des conflits ainsi engagés, ni le visage du monde de demain.

Prenons pour illustrer un propos qui pourrait demeurer trop abstrait, parmi des centaines d'autres possibles, l'exemple de trois grands organismes zootechniques qui influencent en profondeur l'évolution des écosystèmes contemporains. Il s'agit du système [homme-arme individuelle], du système [homme-automobile] et du système [homme-robot autonome]. Le premier remonte à l'histoire des civilisations, le second a pris un grand essor à partir du début du 20e siècle au sein des sociétés industrielles, le troisième commence à se mettre en place dans certaines sociétés technologiquement avancées.

P.B. Attention, juste un point de langage. J'ai l'impression que que tu fais facilement l'amalgame entre l'espèce et l'individu en employant le même mot « organisme ». Ce que tu cites en exemple pour un organisme zootechnique lié à une famille d'outils donnée (disons une automobile) correspond selon moi à une espèce, ou carrément un embranchement, dans l'arbre « phylomémétique » des espèces culturelles, prises en tant que génératrices d'usages autour d'une technologie ou d'un objet donné. Or lorsque tu affirmes que ces organismes ont une croissance exponentielle, j'ai plutôt l'impression qu'il s'agit du nombre de créatures (donc d'usages individuels et circonstanciés). Le doute demeure car il est possible que le nombre d'espèces zootechniques soit aussi en croissance exponentielle, mais j'aurais plutôt tendance à dire qu'il subit une réduction comme les espèces biologiques. Il me semble toujours important de distinguer précisément, sans trop alourdir le discours, lorsqu'on parle d'une pratique instanciée ou d'une pratique générique.

Réponse de JPB: je parlais de la croissance exponentielle des espèces zootechniques, due à l'apparition continue de nouvelles technologies et outils s'en inspirant (cf. ci-dessous La Singularité). Mais cette croissance n'exclue pas celle des individus utilisateurs.

Soit le système [homme-arme individuelle]. On connaît l'influence politique qu'il exerce dans certains pays, aux Etats-Unis avec la puissante American Rifle Association mais aussi dans les zones tribales d'Asie mineure où l'homme chef de famille ne se conçoit pas sans son fusil, substitut moderne de l'antique poignard. Il s'agit d'un système que l'on peut étudier très concrètement, en conjuguant diverses approches. La composante «homme» du système peut par exemple être observée, au niveau de chacun des individus concernés, par les techniques de l'imagerie cérébrale fonctionnelle. On constatera qu'un certain nombre de zones corticales spécifiques sont activées par l'usage de l'arme, par la pensée que l'on utilise l'arme ou simplement par le fait de regarder un tiers utiliser l'arme. Il existe donc bien, en faisant abstraction des différences individuelles, des objets neuronaux ou objets mentaux (pour reprendre l'expression popularisée par Jean-Pierre Changeux dans son ouvrage fondateur « L'homme neuronal ») qui constituent les fondations biologiques de l'organisme zootechnique que nous étudions.

La composante « homme « de ce système peut aussi être étudiée globalement par la psychologie et la sociologie, qui fourniront des modèles statistiquement significatifs des comportements induits chez leurs possesseurs par les armes individuelles. Mais l'étude de l'organisme zootechnique considéré n'aurait pas de sens si elle ne comportait pas en parallèle l'étude des logiques évolutives qui ont entraîné la transformation des armes de poing à travers les âges. Ce ne fut pas, comme on pourrait le penser, la seule demande des utilisateurs qui a permis ainsi le passage du tromblon à la carabine ou du pistolet d'arçon au révolver puis au pistolet automatique. Ce furent surtout des perfectionnements imaginés par les ingénieurs manufacturiers, compte tenu de l'évolution des techniques de forge et d'usinage. On peut considérer qu'ils étaient inévitables, selon le constat fait depuis longtemps que tout ce que permet à un certain moment la technique se trouve réalisé quelques temps après. Nous reviendrons sur ce point essentiel ci-dessous. Ces perfectionnements ont généré de nouveaux usages et fait naître de nouvelles catégories de détenteurs et d'utilisateurs d'armes. On peut admettre en règle générale que c'est l'évolution technologique, obéissant à des lois propres, qui précède l'évolution des usages et qui précède donc les conséquences à grande échelle, positives ou négatives sur le milieu, qu'entraînent ces usages.

P.J. Plutôt que de « l'admettre en règle générale », pourquoi ne serait-ce pas un des objectifs de cette mémétique refondée que de le démontrer ? On s'apercevrait que les formulations « évolution technologique » et « évolution des usages » recouvrent différents aspects d'une même réalité. Il faut pour cela décrire plus précisément les étapes du cycle de vie des créatures dont il est question. Ce sont des créatures d'essence événementielle, des instances.

Ainsi, qu'est-ce qu'un usage individualisé lorsqu'on cherche à lui donner un début, une fin, à repérer l'implication des personnes concernées et à compter les ressources globales qu'il consomme ? Le monde de l'entreprise regorge de milliers de variétés d'usage lié à des objets. En regardant de plus près, on y voit les choses se dessiner plus finement autour des technologies et des pratiques. Par exemple, fabriquer un vélo constitue un écosystème particulier de compétences. Distribuer commercialement des vélos en constitue un autre bien distinct, même s'ils sont interconnectés. Enfin, utiliser un vélo ouvre un monde encore tout différent d'usages et de pratiques, interconnecté à d'autres, etc. Le liant culturel de ces pratiques (industrie, commerce, loisir) pourrait s'appeler « l'amour du vélo »… Ce que la mémétique a d'indécent voire d'immoral aux yeux de certains et qui confine au tabou, c'est justement sa capacité à jeter sur le monde des outils, et donc sur le monde du travail, un regard de naturaliste.

Observons, sans nous attarder, que l'organisme zootechnique homme-arme fut sans doute l'ancêtre de tous les autres. Autant que l'on sache, l'association de certains primates avec des outils prélevés dans la nature remonte à plus d'un million et demi d'années avant le temps présent. Elle a profondément modifié les partenaires de cette association, les primates devenus hominiens d'un côté, mais aussi, ne les oublions pas, les silex et autres instruments en bois et en os dont l'évolution est narrée dans les manuels de technologie, sans malheureusement que l'on attache à cette évolution l'importance qu'elle mérite. On voit dans la pierre taillée le produit du génie humain, en oubliant de voir dans l'hominien le produit du génie de la pierre. Précisions ce point de vue qui paraîtra emprunt de mysticisme. On ne sait pas très bien pourquoi certains primates ont, à la différence de leurs contemporains, attaché de l'importance au fait qu'un tranchant de silex pouvait découper la chair. Certains experts supposent qu'une mutation s'était produite dans le cortex des premiers, les rendant sensibles à des caractères du monde extérieur qu'ils ne distinguaient pas auparavant. Mais faire appel à des mutations ressemble un peu à une solution de facilité. Pourquoi ne pas imaginer que l'initiative est venue d'un rognon de silex qui a eu (par hasard) la bonne idée d'éclater en débris tranchants et de se trouver sous le pied d'un primate que rien ne prédestinait à devenir un inventeur. Un couple se serait alors formé dont les développements en termes de compétitivité auraient définitivement déclassé les autres primates, restés rivés à des pierres banales, sans génie, utilisées à l'occasion pour casser des noix, puis abandonnées ensuite(3).

P.J. Tout à fait d'accord

Nous pourrions élargir notre analyse, en restant dans le domaine essentiel des armes et de leurs utilisateurs, en considérant la question des armes de chasse associées aux associations de chasseurs, ou celle, autrement lourde de conséquences, des systèmes d'armes utilisés par les militaires. Aujourd'hui, ce sont essentiellement les recherches à finalité de défense qui font progresser les connaissances scientifiques. Elles visent pour l'essentiel à détruire des humains, en dehors même de tout conflit effectivement déclaré. De plus, elles abordent des domaines, tels la virologie ou les nanotechnologies, où les erreurs de manipulation pourraient être désastreuses. Il serait donc logique de mettre des limites à ces recherches, pour des considérations de sécurité. Rien cependant ne peut arrêter les lobbys militaro-industriels qui les financent. Ces lobbies sont pourtant composés d'humains que l'on pourrait croire accessibles à la raison. Mais en réalité, les processus qui les motivent relèvent d'automatismes liés à l'évolution de l'organisme zootechnique au fonctionnement duquel ils participent, avec le même degré d'irresponsabilité que celui des cellules de l'estomac participant au fonctionnement du système digestif.

Le système homme-automobile constitue notre second exemple d'organisme zootechnique. Il est moins porteur de risques immédiats que le précédent (exception faite des morts de la route). Mais on insiste à juste titre aujourd'hui sur les destructions qu'il impose aux écosystèmes traditionnels. Là encore, de nombreuses méthodes d'analyse scientifique permettrait de caractériser avec précision les activités cérébrales et les composantes affectives caractérisant l'humain qui use et abuse de l'automobile. Le développement de la voiture et de la route intelligentes, dotées de nombreux dispositifs capables de dialoguer avec l'automobiliste et de s'adapter à son profil individuel, permettra parallèlement d'analyser la façon dont le système automobile évolue en permanence pour mieux mettre en condition son utilisateur. En rapprochant ces diverses études, on pourra définir avec une objectivité croissante le profil des relations quasi monstrueuses qui s'établissent entre les composantes biologico-psychologiques et les composantes technologiques de l'organisme zootechnique constituant le «monde de l'automobile». Au plan global, des études comportementales ou économiques préciseront en termes statistiques l'impact de ce monde sur le monde non automobile. On constatera aussi que, quels que soient les dégâts humains et environnementaux provoqués par le développement inéluctable de l'organisme homme-automobile, rien ni personne ne parait aujourd'hui en mesure d'arrêter son expansion.

P.J. Je suis étonné que le mot « pétrole » n'apparaisse pas dans ce paragraphe, tant il me parait évidemment connecté, lourd d'implications, etc. Un oubli volontaire pour ne pas partir trop loin ? Il me semble qu'en termes de risque pour l'humanité, l'augmentation incontrôlable du prix des carburants constitue pratiquement une preuve du fait que les usages des technologies prolifèrent de façon autonome et qu'il faut une force éco-techno-culturelle considérable pour en arrêter ou en modifier le développement.

Remarquons qu'un humain peut participer, en succession ou en superposition, à plusieurs organismes zootechniques entre lesquels il partagera les ressources de son corps et de son cerveau. On rencontre ainsi, dans le monde de l'automobile, des conducteurs irascibles détenteurs d'armes qui en font parfois usage contre d'inoffensifs tiers ayant prétendument manqué de respect à l'égard de la chère voiture. On constate cependant une certaine étanchéité entre organismes zootechniques, même lorsqu'ils se superposent ou se succèdent dans le temps. C'est, lorsque le conflit se révèle inévitable, le système le plus compétitif qui prend le dessus sur les autres.

P.J. Attention, ici, typiquement, l'utilisation du modèle « créature-habitat » aurait épargné cette observation un peu précipitée qui ressemble à une sorte de « patch » de secours pour un problème qui ne se pose pas en réalité. Bien sûr que plusieurs créatures peuvent se partager les ressources du même habitat ! Plusieurs organismes zootechniques peuvent concurremment utiliser un même humain… .

Le système [homme-robot autonome] représente le troisième exemple d'organisme zootechnique que nous nous proposons d'étudier ici. Il s'insère dans un superorganisme beaucoup plus étendu, celui formé par les humains et les ordinateurs ou autres systèmes informatiques, les uns et les autres reliés de plus en plus systématiquement par des réseaux de transport d'informations à haut débit. Beaucoup d'études ont été consacrées depuis quelques années à cet univers proliférant. Certains y voient, non sans raison, un supercerveau qui se mettrait en place, peut-être pas encore à l'échelle de la Terre entière, mais du moins au sein de zones géographiques où la densité du trafic approche celle des échanges entre neurones dans un cerveau. L'originalité des systèmes techniques impliqués dans ce vaste superorganisme est qu'ils sont spontanément beaucoup plus réactifs et évolutifs que les armes à feu et les automobiles précédemment citées. Il se produit donc, en quelques mois et années, des phénomènes de co-évolution illustrant bien l'influence réciproque des composants biologiques et des composants technologiques du superorganisme.

Dans le cas particulier du système homme-robot autonome, nous nous trouvons en présence d'un couple où le composant technologique deviendra très vite beaucoup plus évolutif et par conséquent beaucoup plus créateur que son partenaire humain. Nous faisons allusion ici, non aux robots programmables qui n‘ont pas beaucoup d'intérêt, mais aux robots évolutionnaires capables de se doter de contenus cognitifs et affectifs comparables à ceux des humains. Certes, de telles machines ne sont encore que des prototypes, rarement produites en pré-séries, mais il est certain qu'à échéance de quelques années, elles envahiront non seulement les environnements militaires mais les environnements civils. Les auteurs spécialistes de la question montrent comment des rapports spécifiques s'établiront entre ces robots et ceux qui interagiront avec eux. Selon la méthodologie proposée ici, ce sont ces rapports qu'il conviendra d'étudier, plutôt que s'interroger sur le caractère d'intelligence, de conscience ou de sensibilité que développent chacun de leur côté les partenaires humains et technologiques de l'échange.

P.J. Oui, complètement d'accord, et c'est pour cela qu'il faut apprendre à focaliser l'attention sur l'instance de la relation d'usage afin d'étudier celle-ci comme une « créature » qui vit, meurt, se reproduit et consomme des ressources. On peut dire que, lorsque l'on a compris cela, on est devenu méméticien!.

Comme dans les exemples précédemment cités, il sera possible d'observer avec beaucoup de précision les modifications des architectures et connexions interneuronales qui se produiront en conséquence aussi bien dans le système nerveux des humains que dans la mémoire des robots. On reliera ces informations à des études comportementales plus générales, portant par exemple sur les relations d'amour (certains auteurs parlent même de relations visant à la production d'un plaisir physique partagé) s'établissant entre humains et robots(4).

Les deux catégories de partenaires bénéficieront de l'accélération du progrès technique dans le domaine des technologies de l'information, que nous évoquerons ci-dessous par le terme de Singularité. Ainsi les humains, qu'ils le veuillent ou non à titre individuel, se trouveront progressivement, par effet d'entraînement, conduits à « augmenter » leurs divers organes et même les capacités de leurs cerveaux, en devenant progressivement des « cyborgs ». Dans le même temps, les robots se doteront spontanément (à l'insu de leurs constructeurs humains) de propriétés semblables à ce que chez l'animal on désigne par le terme de conscience primaire. Très vite par la suite, ils pourront aussi acquérir des consciences de soi plus ou moins riches et la relative autonomie de comportement que cette propriété implique.

Certains, à cette perspective, évoquent le thème du Golem échappant à ses créateurs. Pour nous, même si individuellement certains robots peuvent devenir non seulement indépendants des humains mais agressifs à leur égard, il ne s'agirait que d'un phénomène marginal. Fantasmer sur l'indépendance des robots consisterait à perdre de vue le postulat que nous avons posé d'emblée. Rappelons une nouvelle fois ce postulat : quelles que soient les technologies, les relations de celles-ci avec leurs partenaires biologiques (humains le plus souvent mais de plus en plus aussi animaux et végétaux) se développent au sein d'organismes globaux, que nous avons proposé de nommer des organismes zootechniques. Ces organismes génèrent des contraintes de croissance qui, sans imposer un avenir défini à l'avance, canalisent la synthèse des structures et formes nouvelles. Dans un organisme vivant, l'apport de capacités nouvelles à un organe du corps ne rend pas celui-ci indépendant du reste du corps. C'est l'ensemble de l'organisme qui se trouve augmenté. Il en sera de même des systèmes hommes-robots, qui bénéficieront sous forme d'augmentation de capacité des perfectionnements acquis par leurs différents composants, biologiques ou artificiels.

Ces systèmes homme-robots feront partie du zoo de créatures nouvelles dont l'explosion caractérise et caractérisera de plus en plus l'ère du zootechnocène dans laquelle nous sommes engagés. Nous avons vu que les organismes zootechniques peuvent se superposer, en recrutant des composants dans d'autres organismes. Il est évident ainsi que les systèmes homme-arme ou homme-automobile, pour rester dans les exemples que nous avons retenus, bénéficieront des augmentations apportées aux hommes et aux machines dans le cadre du système homme-robot. Des hommes augmentés grâce aux produits de l'évolution du système homme robot manipuleront des armes et des automobiles intelligentes, elles-mêmes augmentées par cette même évolution. Le zoo des nouveaux organismes zootechniques ne se limitera pas à ceux-ci. Des centaines d'autres organismes se développeront et entreront en compétition darwinienne pour l'accès aux ressources (théoriquement finies) du monde global. Symbioses mais aussi conflits seront inévitables, accompagnés vraisemblablement d'extinctions massives. Les paléohistoriens des prochains millénaires évoqueront peut-être un phénomène analogue à celui dit de l'explosion du cambrien, avec les extinctions massives qui ont suivi l'apparition d'espèces révolutionnaires mais éphémères dont on peut aujourd'hui retrouver des fossiles dans les falaises du Burgess.

Cas particuliers

Il est évident que les exemples d'organismes zootechniques présentés ici simplifient considérablement la perspective du zoo ou de la faune à laquelle nous faisons allusion. Dans une étude plus détaillée, il faudrait évoquer aussi les organismes très influents nés autour du développement des techniques énergétiques, des techniques agro-alimentaires, des techniques de santé, des techniques spatiales…

P.J. Mais oui ! On peut imaginer les déploiements de l'arbre des espèces zootechniques, avec notamment des embranchements comme les couples [Homme-vêtement], [Homme-maison], et pour employer un formalisme plus simple, les couples H-fourchette (filiation de H-couteau qui vient de H-arme de poing), ou encore H-casserole, H-grigri et son descendant H-remède, lequel ouvre la voie à toute l'industrie pharmaceutique (encore un univers technique qui se développe pour son propre compte… j'ai trouvé par hasard ce texte amusant :
http://www.eco-live.org/index.php?option=com_content&task=view&id=47&Itemid=80

Il y en a un autre que j'apprécie particulièrement, c'est le couple zootechnique H-miroir dont nos métiers du conseil sont les héritiers indirects. Selon moi, cette approche brillante va encore faire dire à nos amis anthropologues : « de quoi se mêlent-ils ceux-là, ils doivent d'abord rattraper 764 années d'études et lire nos 200.000 ouvrages spécialisés avant de parler de ces sujets ! ».

Mais dans l'immédiat il semble impossible de ne pas évoquer deux types d'organismes zootechniques dont l'apparition et le développement jouent un rôle particulier sur l'évolution de la planète Terre. Nous voulons parler de ceux nés autour des technologies du désir, d'une part, des technologies observationnelles d'autre part.

Voyons d'abord les organismes associant des entités biologiques et des technologies ayant pour effet de faire naître du désir. Dans la nature, d‘innombrables méthodes suscitant le désir ont été sélectionnées par l'évolution, au niveau des plantes et ses animaux, parce qu'elles favorisaient la reproduction : consommation d'un fruit dont les graines seront disséminées, sélection d'un partenaire sexuel à fort potentiel… On peut donc dire que le capitalisme libidinal décrit par certains auteurs, tel Bernard Stiegler, remonte loin aux origines de la vie. Il faut voir que les technologies ayant pour effet de favoriser la créativité des individus, encourager la consommation et donc la production, susciter le désir de façon quasi institutionnelle, se sont développées dès l'aube des sociétés humaines à des échelles qui défient le bon sens. Comment des groupes sociaux démunis de tout pouvaient-ils investir dans des processus et des produits si dispendieux, si gaspilleurs, provoquant souvent l'effondrement des sociétés victimes du phénomène, comme l'a montré Jared Diamond ?

P.J. Le prochain livre de Bloom, s'il réussit à voir le jour, traitera intégralement de ce thème. Le capitalisme a, s'il doit survivre, grand besoin de retrouver une sensualité fondatrice, un côté bienfaisant, convivial et poétique qu'il a totalement perdu.

On trouvera à cela des raisons liées à la génétique, le groupe humain, comme tous les groupes animaux, générant des dominants et des dominés, les dominants affirmant leurs pouvoirs, religieux ou civils, par des travaux et constructions exceptionnels, supportés par les dominés. . Les méméticiens évoqueront en parallèle les conflits entre mèmes pour la conquête des esprits, les mythes religieux ou héroïques suscitant, eux aussi, des conduites de consommation/gaspillage dont seuls ces mèmes profitent. Quoiqu'il en soit, les techniques permettant à ces facteurs causaux de s'exprimer pleinement se sont multipliées dès le 35e millénaire BP comme en témoigne l'art pariétal. Ces mêmes techniques, se perfectionnant sans cesse, ont depuis, dans le domaine de l'architecture monumentale, produit les mégalithes, les temples, les châteaux forts et les cathédrales que nous connaissons.

Les sociétés modernes n'ont pas renoncé à de tels encouragements à des productions de prestige apparemment inutiles d'un point de vue strictement économique. Mais les technologies suscitant le désir et favorisant la consommation se sont multipliées. Elles touchent dorénavant tous les humains, pauvres ou riches. Nous n'évoquerons pas les domaines du sexe symbolique et notamment du cyber-sex, qui pourtant mériteraient des études moins superficielles que celles à eux consacrées. Beaucoup plus lourdes de conséquences sont les technologies relevant d'une publicité de plus en plus scientifique, visant à transformer les contenus des cerveaux afin de faire de leurs possesseurs des consommateurs dépendants (addicts) des produits promus. A une époque où la rareté affecte toutes les ressources matérielles, où les espèces animales et végétales sont menacées de disparition du fait de la surconsommation sinon de la destruction ludique, il serait bien plus utile que ces technologies encouragent la décroissance. Mais encore une fois, il s'agit de technologies égoïstes, manipulées par des génomes et des mèmeplexes égoïstes. Elles se répandront jusqu'à ce que des crises dont elles sont incapables de prévoir et moins encore de prévenir la venue provoquent un désastre général(5).

Toutes différentes sont les technologies que nous avons qualifiées d'observationnelles. Il s'agit de celles ayant depuis quelques millénaires, mais plus particulièrement en Europe depuis la Renaissance, visé à perfectionner les organes sensoriels afin de mieux faire comprendre l'organisation du monde visible et invisible. Inutile de refaire ici l'histoire de l'instrumentation scientifique, dont les développements ne cessent aujourd'hui de prendre de l'ampleur, entraînant avec eux l'avancement exponentiel des sciences et des techniques. Soulignons plutôt deux points. Les outils scientifiques visent en principe à observer le réel, afin d'en comprendre les lois. D'où le terme utilisé ici de technologies observationnelles. Mais le scientifique n'observe pas tout ce qu'il souhaiterait observer. Il observe ce que les instruments lui permettent de voir. En ce sens, la découverte scientifique est très dépendante, non seulement des crédits qui lui sont affectées et des finalités, civiles et militaires qui lui sont assignées, mais du « progrès » des instruments. Or celui-ci, comme nous l'avons déjà indiqué à propos d'autres technologies, obéit à des lois évolutives complexes où la prétendue volonté humaine n'a que peu de rôle à jouer. Le superorganisme zootechnique scientifique qui étend ses ramifications à l'échelle de toutes les nations mériterait donc d'être étudié en tant que tel. Les déterminismes qui régulent sa compétitivité darwinienne vis-à-vis de tous les autres n'ont encore été élucidé que très superficiellement. Des sociétés qui se prétendent scientifiques ne peuvent s'en tenir à des approches aussi sommaires.

P.J. On retrouve la vieille nature autoréférente de M², le mème des mèmes, ou encore (merci à F. Von Hayek et Thomas Kuhn), la mémétique vue comme une sorte d'épistémologie évolutionniste. La science des sciences qui se regarde elle-même avec les yeux de Darwin !.

Le second point que nous voudrions présenter complète le précédent. Dorénavant beaucoup de scientifiques considèrent que, comme c'est déjà le cas en physique quantique (tout au moins dans l'acception actuelle de cette science), c'est l'instrument associé à l'observateur qui construit le « réel ». Celui-ci n'existe pas en soi, mais émerge progressivement de l'interaction entre un inframonde indescriptible dans l'absolu et les différents organismes matériels et biologiques qui sont apparus depuis les origines du cosmos. Les technologies observationnelles et expérimentales du domaine scientifique font partie de ces organismes. Il est donc important de comprendre les lois encore ignorées, s'il en est, selon lesquelles elles évoluent en compétition avec toutes les autres.

Quelques questions-réponses

Nous terminerons cet article en abordant quelques questions où l'approche proposée ici pourrait suggérer des réponses parfois différentes de celles données spontanément par le sens commun.

1. Humains

Notre objectif n'est pas ici de nier ou minorer le rôle des humains dans l'évolution de l'anthropocène, aussi bien comme individus que comme groupes sociaux. Nous considérons par contre que, si l'on veut étudier ce rôle de façon scientifique, il faut se débarrasser des a priori métaphysiques que, depuis des siècles sinon davantage, les philosophes et clercs s'intéressant à cette question projettent sur l'homme, l'espèce humaine, l'humanité et l'humanisme. Il n'existe pas une essence humaine existant en soi que l'on retrouverait à travers les sociétés et les âges. Chaque individu humain (comme d'ailleurs chaque individu animal) est le produit ici et maintenant de l'expression d'un certain nombre de ses gènes, elle-même déterminée par les caractéristiques physiques et sociales du milieu dans lequel il est né. Parmi ces caractéristiques jouent massivement, dès la naissance, des contraintes culturelles véhiculées par la société à laquelle il appartient. Elles sont d'abord transmises par l'éducation. Mais, en appliquant le postulat de la mémétique qui est très largement le nôtre, nous admettrons que, tout le long de la vie du sujet, l'envahissement du cerveau inconscient et conscient de chaque individu par les mèmes circulant dans les milieux sociaux dont il fait partie contribuent tout autant que l'éducation - à supposer que celle-ci ne puisse être décrite comme résultant simplement de cet envahissement - à déterminer son fonctionnement.

On peut certes admettre que certaines constantes, inscrites principalement dans l'héritage génétique mais éventuellement aussi dans les héritages sociétaux, se retrouvent à travers les âges et les groupes. Mais cela ne suffit pas à nos yeux pour nous permettre de parler de nature humaine. Dès que l'on veut analyser en détail l'impact sur l'évolution des individus et des groupes, il faut postuler que chaque individu et chaque groupe sont spécifiques, produits d'un bouquet de déterminismes qui ne se retrouvent pas systématiquement en d'autres temps et en d'autres lieux.

Nous avons voulu montrer ici que parmi ces déterminismes, on doit aujourd'hui considérer en priorité les interactions se produisant entre les humains tels que nous venons de les définir et les pratiques technologiques. Ces interactions définissent l'organisme ou système zootechnique dont nous recommandons l'étude. Elles sont différentes de l'un à l'autre. En effet, comme les techniques sont très nombreuses et évolutives, il apparaît autant de types d'individus humains et de groupes humains qu'il y a de techniques. Il est possible de procéder à des regroupements, mais ceux-ci sont à proposer avec prudence, précisément pour ne pas faire revivre le mythe d'une nature humaine se retrouvant identique à travers les âges et les sociétés, avec les qualités et les défauts qui lui sont prêtés.

Il est inutile de préciser que si les concepts d'humain, de nature humaine, d'humanisme ont eu tant de succès dans les esprits, c'est parce que les mèmes correspondants permettaient à des groupes sociaux dominants d'imposer des valeurs et des comportements conformes à ce qu'ils attendaient des individus et groupes dominés pour y affirmer leur pouvoir. Depuis les origines de la pensée morale, ce furent principalement des contenus d'inspiration spiritualiste qui ont nourri le concept d'humain. L'humain a été, dans les religions monothéistes, présenté comme créé par Dieu et doté d'une âme elle-même à l'image de Dieu. Mais, même dans les sociétés laïques, comme on le voit aujourd'hui avec l'inflation injustifiée prise par le concept d'humanisme, la métaphysique n'a pas renoncé à utiliser pour l'analyse des situations concrètes impliquant les humains des préjugés conformes à des valeurs d'inspiration spiritualistes (sinon découlant d'un simple conservatisme intellectuel) . Dans la mesure où la science adopte ces préjugés sans les discuter, elle se prive de la possibilité de faire apparaître le caractère spécifique de l'action exercée, au cas par cas, par les humains sur les phénomènes évolutionnaires non humains. Autrement dit, elle renonce à tenter de décrire cette action de façon efficace.

Prenons un exemple très simple, en application de ce que nous avons indiqué plus haut relativement à l'existence hypothétique d'un superorganisme zootechnique (disons en ce cas anthropotechnique) associant des humains et des technologies d'armement. Peut-on considérer que le militaire doté d'une arme et conduit à l'utiliser dans une situation de conflit sera le même type d'humain que l'instituteur enseignant à des enfants la construction d'un cerf-volant ? Sûrement pas. Dans le premier cas, l'individu émergeant de la situation de conflit sera soumis à l'expression d'un certain nombre de déterminismes génétiques et culturels qui en feront une machine à tuer. Dans l'autre cas, l'individu émergeant de la situation de transmission de savoir exprimera d'autres gènes et d'autres traditions culturelles qui en feront un acteur d'une autre fonction sociale, aussi importante sans doute en termes évolutionnaires que celle liée à la défense du territoire et à la destruction de l'étranger, visant à la reproduction du modèle social. Les deux individus considérés ont sans doute les mêmes gènes, mais, à situation différente, des gènes différents s'expriment. Le soldat et l'enseignant que nous prenons en exemple ne sont pas enfermés dans des statuts dont ils ne pourraient pas sortir, si les circonstances changeaient. Par contre, si les circonstances ne changeaient pas, le discours moral consistant à penser qu'avec de bonnes paroles, le soldat pourrait se transformer en instituteur tout en conservant l'usage de son arme et tout en restant incorporé dans une unité combattante n'aurait aucun sens. A l'inverse, on ne fera pas de l'instituteur un combattant impitoyable, si on lui demandait de continuer simultanément à exercer ses talents pédagogiques au sein de sa classe.

On ajoutera à ce qui précède que, ne voulant pas nous donner une idée trop arrêtée de ce qu'est l'humain, nous ne nous jugeons pas en mesure dans cet article de disserter sur le post-humain ou le transhumain, résultant de l'ajout de prothèses artificielles aux corps et cerveaux biologiques. Il y aura sans doute autant de types de posthumains que d'humains, correspondants à chacune des grandes catégories d'organismes zootechniques du futur.

2. Consciences

Nous n'avons pas besoin ici de développer beaucoup le concept de conscience, car cette propriété, trop connotée de contenus métaphysiques, notamment celui de libre-arbitre qui pour nous n'a aucun sens, serait plus dangereuse qu'utile. Concernant la conscience individuelle humaine, on peut considérer que n'ayant pas de rôle causal, l'influence qu'elle peut avoir sur les comportements est très limitée. Certes, les individus humains prennent des décisions, mais c'est leur corps tout entier qui le fait, à la suite de processus où le cerveau joue un grand rôle et dont on peut, comme nous l'avons suggéré en évoquant les techniques d'imagerie fonctionnelle cérébrale, commencer à percer les arcanes. La conscience exprime une simple fonction d'affichage, qui n'est d'ailleurs pas sans intérêt dans les sociétés où les individus utilisent le langage pour communiquer(6).

Aussi bien, d'une façon générale, les décisions individuelles et leurs traductions en expressions conscientes n'ont de poids, dans l'évolution des superorganisme zootechniques dotés de langages, que sous forme de phénomènes collectifs, analysables en termes statistiques. Elles fourniront des indices permettant l'étude aussi bien des déterminismes qui les provoquent que des résultats auxquels elles aboutissent.

Il sera par contre intéressant d'étudier ce que l'on pourrait appeler les phénomènes de conscience collective. Les organismes zootechniques comportent des humains, nous l'avons vus, qui sont dotés de cerveaux capables de générer des représentations sommaires des organismes auxquels ces individus appartiennent. Ainsi les humains possesseurs d'automobiles et recrutés de ce fait par le superorganisme que nous avons nommé le « monde de l'automobile » possèdent quelques vagues idées sur le passé, le présent et le futur de ce superorganisme. Mais ces représentations n'ont pas l'efficacité de celles que le cerveau de chacun de ces automobilistes produit, sous le nom de conscience supérieure, pour leur compte propre. Elles ne sont même pas comparables à la conscience primaire caractérisant les animaux complexes. La raison en est que l'organisme zootechnique ne dispose pas de capteurs à large spectre ni d'un cerveau global capables de le situer dans le monde en termes stratégiques. Ses capteurs ne lui signalent que des états intérieurs rarement significatifs et interprétables à eux-seuls (par exemple le nombre d'automobiles par millions de personnes) . Son cerveau se limite à quelques opérations associatives sans capacité de modélisation globale. Les conséquences à long terme de son action ne lui apparaissent donc pas.

P.J. Il n'est pas étonnant qu'on arrive à une difficulté de ce genre si l'on essaie trop tôt de voir le « superorganisme », qui est pour moi une sorte d'écosystème abritant des pratiques instanciées, ou encore l'enveloppe de l'espèce comme une créature en soi. Il faudrait probablement un niveau de maillage des cerveaux beaucoup plus intense pour voir émerger une forme de conscience collective. Cela dit, il est probable que notre notion - européenne et moderne - de conscience comme singularité auto-référente attachée à une enveloppe d'autonomie individuelle doive prochainement être dépassée. C'est justement une des questions que je souhaite poser à la conférence qui ouvrira le séminaire de la SFM le 27 juin. .

Certes, les cerveaux des composants humains du système sont activés par les quelques informations globales qui leur parviennent, mais celles-ci sont trop rares, trop partielles et surtout trop tardives pour permettre une modélisation efficace de l'organisme dans son milieu. Les individus, par ailleurs, sont trop faibles au regard des forces physiques et économiques qui animent les organismes zootechniques, pour pouvoir, sauf exception, influer à titre individuel sur leur comportement. Ils sont emportés dans le fonctionnement du système comme le sont les cellules du corps, incapables de comprendre celui-ci et d'agir sur lui. Il est donc vain d'espérer que les cerveaux des humains participant aux organismes zootechniques, fussent-ils parmi les plus influents, puissent générer des « états de conscience » et a fortiori des « décisions volontaires » susceptibles d'avoir une influence sensible sur l'évolution de chacun de ces organismes. Ils ne pourront pas davantage agir sur le monde global dans lequel tous ces organismes se disputent les ressources nécessaires à leur survie.

Multiplier les enquêtes et études économiques n'apportera que peu de progrès dans la pertinence de la vision qu'aura l'organisme collectif à travers les cerveaux de chacun de ses membres. On pourra donc comparer le fonctionnement d'un organisme zootechnique à ce que serait le déroulement d'un mécanisme géologique aveugle et sourd, à peine plus informé qu'un tsunami ou une inondation.

Nous pouvons peut-être cependant réserver l'avenir. Il n'est pas exclu qu'au sein de certains des organismes hypercomplexes résultant du fonctionnement en réseau d'humains et de systèmes d'intelligence artificielle ou mieux encore de robots, puissent apparaître des consciences collectives correspondant à l'amorce d'un véritable cerveau global. On doutera cependant du fait que ces faits de conscience collective puissent jamais être causaux. Ils se borneront à refléter avec une clarté plus ou moins grande un certain nombre des états de l'organisme. Il n'est d'ailleurs pas certain que les cerveaux humains individuels puissent les percevoir et les interpréter.

3. Sciences

De la même façon que nous souhaitons ici dépouiller l'humain et la conscience des mythes que les diverses métaphysiques leur attachent, nous voudrions enlever tout caractère transcendantal à la science. Disons, en simplifiant beaucoup, que les connaissances scientifiques propres à un lieu et à un moment donnés résument le résultat des expérimentations ayant « marché » au regard des pratiques de la science expérimentale, c'est-à-dire ayant confirmé des hypothèses sur le monde généralement élaborées selon la raison inductive. Il s'agit en fait de recettes, même lorsqu'elles nous conduisent à envisager des perspectives cosmologiques sans limites. Ces recettes sont utilisables tant que de nouvelles expériences n'obligent pas à les modifier.

Nous avons souligné précédemment que, tant pour la formulation des hypothèses que pour le montage des procédures expérimentales, le développement darwinien spécifique de ce que nous avons appelé les organismes zootechniques faisant appel aux technologies observationnelles joue désormais un rôle capital. Encore faut-il que ces organismes comportent des humains convaincus de la validité de la démarche. On trouvera toujours par ailleurs d'autres organismes qui se construiront autour de technologies, sans doute moins coûteuses à mettre en œuvre, diffusant la croyance aux miracles et autres prodiges.

4. Evolution

L'organisme zootechnique, symbiose réussie du vivant et du matériel, a dès le début bénéficié des aptitudes à la reproduction propres au biologique et au matériel. Comme un organisme biologique, il est capable de reproduction et de mutation, donnant ainsi naissance à de nouvelles formes parmi lesquelles la sélection naturelle retient les plus aptes à la survie. Les travaux de Richard Dawkins et de ses successeurs méméticiens ont depuis longtemps montré comment des organismes non biologiques, les mèmes, du fait qu'ils sont imités (avec des erreurs) se reproduisent et mutent au sein des réseaux d'échanges d'information. Nous admettrons que les organismes zootechniques se comportent de la même façon. Ils sont imités et leurs imitateurs les reproduisent avec des erreurs faisant apparaître des variants dont certains peuvent se révéler mieux adaptés à leurs besoins de survie. Si une première lignée d'organismes zootechniques s'est constituée autour de l'usage d'une pierre comme outil, c'est parce que le premier primate ayant découvert par essais et erreurs l'intérêt d'un tel usage a été amplement copié par ses congénères. Ses nouvelles performances l'avaient signalé à l'attention de tous;

P.J. Mieux que l'admettre, il nous faut le démontrer, l'observer, le simuler et pour cela, il nous faut préciser le modèle des nos créatures. C'est l'essentiel du travail en cours avec Charles Mougel sur le simulateur Memsim..

D'autres formes de reproduction permettent aux organismes zootechniques de se dupliquer, de muter et d'améliorer leur compétitivité. Aujourd'hui, ces organismes sont décrits par d'innombrables documents vantant leurs mérites et assurant leur reproduction en dehors de l'observation directe ou du contact physique. Il s'agit de manuels ou recueils de savoir-faire grâce auxquels tout organisme jusque là non informé en réalisera des copies ou des variantes qu'il conservera si celles-ci se révèlent utiles à sa compétitivité. Des systèmes de formation professionnelle et universitaire sont entièrement dédiés à la diffusion de ces recueils de recettes.

Nous avons évoqué un autre type de reproduction rendant les organismes zootechniques particulièrement aptes à envahir l'espace disponible. Il s'agit de ce que l'on pourrait appeler l'auto-perfectionnement spontané de leurs composants technologiques. Aucune machine, aucune technique, aucun instrument scientifique n'est stable. Ceux qui l'ont conçu et l'utilisent les modifient sans cesse, sous prétexte d'amélioration, mais souvent en l'absence de réel besoin, simplement parce qu'ils ne peuvent pas faire autrement. Il en résulte une « croissance » permanente, dont les résultats peuvent être utiles dans certains domaines mais qui dans d'autres contribuent à l'épuisement des ressources et aux affrontements.

Par ailleurs, de plus en plus souvent, avec l'envahissement des organismes zootechniques par les sciences dites émergentes (NBIC), les capacités et les services rendus par les composant technologiques évoluent sur un rythme quasi exponentiel (Loi de Moore). Ainsi le système global se développe-t-il lui aussi sur un rythme quasi exponentiel, entraînant dans sa croissance les associés humains.

P.J. Il faudrait développer ce gigantesque point !

5. Economie

Les organismes zootechniques, comme tous les systèmes biologiques, consomment de l'énergie et des matières premières pour vivre et se reproduire. Ils éliminent des déchets en proportion. Comme ils vivent en compétition dans un monde aux ressources finies, ce sont les systèmes les mieux armés pour la prédation qui l'emportent sur les autres. Cette prédation s'exerce tout autant à l'égard des systèmes analogues moins bien armés pour la survie qu'à l'égard des systèmes biologiques et géologiques naturels. On ne constate généralement pas de mécanismes d'auto-régulation permettant aux organismes zootechniques d'économiser les ressources de leur environnement. La compétition entre eux s'exerce sur le mode malthusien le plus classique, jusqu'à l'épuisement de ces ressources et à ce que « mort s'ensuive ». Il est tout à fait possible, du fait de l'incapacité où sont les organismes zootechniques de réguler leur évolution individuelle en tenant compte des capacités de résistance du milieu terrestre, que celui-ci s'effondre en provoquant la disparition des organismes zootechniques les plus complexes et partant les plus fragiles.

P.J. Je trouve que c'est vite dit, car les systèmes de régulation se trouvent facilement en élargissant les limites du système observé et généralement en attendant que les dégâts soient tels que les consciences extérieures s'en alarment ! On voit ainsi des systèmes de régulation plus composites, éco-politico-culturels, qui font émerger des formes zootechniques concurrentes afin de contrer la prolifération des premières en utilisant les mêmes ressources. C'est ce qu'on voit aujourd'hui avec les rayons du commerce équitable dans les grandes surfaces. Ce sera aussi peut-être le cas des médecines alternatives, c'est aussi le cas malheureusement de formes d'action violente comme la guérilla ou le terrorisme.

Le produit le plus visible de l'activité des organismes zootechniques, en dehors de leurs bilans en termes d'intrants et de sortants, prend la forme de « construction de niches », assurant à leurs membres abri et protection. Dans le cas du système homme-automobile, il s'agira des multiples infrastructures permettant aux transports routiers de s'étendre. Ces niches sont analogues à celles construites par les espèces biologiques (telle la termitière pour les termites). Mais elles prennent souvent, du fait de la puissance des mécanismes technologiques mis en œuvre, des proportions considérables. Elles remodèlent l'environnement biologique et physique d'une façon jamais constatée à cette échelle sur la Terre, en dehors de grands phénomènes cataclysmiques.

Les niches, selon le mécanisme décrit par les évolutionnistes sous le nom de « sélection de niches », offrent aux organismes biologiques qui en bénéficient des conditions spécifiques à l'intérieur desquelles se déroule leur évolution darwinienne. Même si leurs génomes paraissent ne pas évoluer, les humains enserrés dans chacune de ces niches finissent par adopter des caractères morphologiques et comportementaux qui les distinguent fortement et contribuent le plus souvent à les opposer. Parler d'une « unité » de l'espèce humaine n'a donc jamais correspondu aux réalités, comme nous l'avons rappelé ci-dessus. Les niches elles-mêmes entrent en compétition pour utiliser l‘espace et les ressources. On connaît ainsi les combats qui opposent les infrastructures routières à celles des systèmes zootechniques concurrents, transports ferroviaires, maritimes et aériens. Il se peut qu'à l'avenir, tirant parti des techniques de modifications génétiques qui se développeront inévitablement, certaines niches imposent à leurs « ressortissants » des caractères génétiques spécifiques, censés favoriser leur insertion dans la niche. Le phénomène n'aurait rien de nouveau. Ainsi les primates humains, évoluant au sein des niches permises par l'utilisation des techniques avec lesquelles ils sont entrés en symbiose, se sont-il très rapidement distingués, génétiquement et culturellement, des autres primates.

6. Logique évolutive d'ensemble

Le monde du zootechnocène évolue sur le mode darwinien classique (mutation, sélection, amplification) lequel a toujours été celui des systèmes évolutionnaires biologiques. Nous y avons déjà fait allusion. Autrement dit, cette évolution n'obéit à aucune finalité. Elle ne respecte aucune « valeur » déterminée a priori. Les seules valeurs qui a posteriori paraissent s'imposer sont celles qui ont été sélectionnées par l'évolution comme les plus aptes à permettre la survie des organismes qui les affichent.

Il est rigoureusement impossible, par conséquent, de prévoir ni globalement ni en détail ce à quoi conduit l'évolution du zootechnocène au sein du cosmos (pas plus qu'il n'était possible de prédire antérieurement les résultats de l'évolution du biologique). Les perspectives les plus hautes, comme les catastrophes les plus radicales, peuvent se produire. Ceci concernant aussi bien l'avenir des systèmes biologiques que celui des systèmes techniques.

En quoi dans ces conditions pouvons nous dans cet article évoquer le terme de « révolution du zootechnocène ? C'est que les logiques évolutives des systèmes techniques composant les organismes zootechniques subissent une accélération exponentielle qu'aucun système biologique ne peut enregistrer de son propre chef. Le futurologue Ray Kurzweil a décrit ce phénomène d'accélération et prédit qu'il conduirait à une situation dans laquelle les propriétés de tous les systèmes techniques se conjugueraient pour dessiner un futur où deviendrait possible tout ce qui est aujourd'hui considéré comme inaccessible à la technique.

P.J. J'aime bien cette idée de convergence, même si elle est assez effrayante. On voit déjà se dessiner une convergence entre la voiture et l'ordinateur, entre le téléphone et la maison, et aussi d'une certaine façon entre les œuvres d'art et les armes, etc. D'autres facteurs, comme la co-génération électrique privée généralisée, devraient nous faire vivre des jours intéressants. Les méméticiens ont vraiment intérêt à se dépêcher de préciser leurs modèles…
.

Tous les constituants techniques des organismes zootechniques subissent actuellement, de par leur logique interne, une évolution qui leur confère progressivement des capacités sinon identiques du moins, dans des registres différents, comparables à celles des systèmes biologiques. Certains systèmes informatiques se transforment progressivement en systèmes robotiques générateurs de pensées et d'affects. D'autres créent des univers virtuels aussi complexes que les univers réels. Les techniques de génie génétique commencent à réaliser artificiellement des systèmes biologiques. D'autres franchissent directement le pas et produiront bientôt des organismes de synthèse ayant les propriétés des organismes vivants. Parallèlement, les systèmes biologiques se voient progressivement augmentés par de multiples prothèses s'ajoutant à leurs organes sensoriels et mœurs comme à leurs cerveaux. Ce sont les cyborgs, auxquels nous avons fait allusion. Il n'est pas impossible que les organismes zootechniques de demain puissent reculer au-delà des limites de la planète Terre, voire au-delà du système solaire, les capacités d'action des organismes zootechniques actuels.

Mais répétons le, il est impossible d'affirmer qu'un tel futur se réalisera effectivement. Une catastrophe de même ampleur pourrait tout aussi bien se produire. Rien n'interdit même de penser que ces deux évolutions, malgré leurs différences radicales, puissent se superposer.

Pour conclure à propos du volontarisme politique

Le lecteur objectera que notre article ne décrit que des phénomènes obéissant à divers déterminismes et ne laisse donc aucune place au volontarisme politique. Autrement dit, nous désespérons Billancourt et faisons le jeu du libéralisme. Nous avons en effet indiqué ci-dessus, à propos de la conscience, que le concept de libre-arbitre du moi conscient individuel n'avait pas de sens pour nous. Ce postulat s'applique également au concept de libre-arbitre du moi conscient collectif. Les décisions des groupes sont déterminées par les mêmes causes complexes que celles entraînant les décisions des individus. Elles ne sont pas libres, au sens où elles pourraient dépendre d'un choix arbitraire fait par le sujet, non motivé par une quelconque cause antérieure.

Mais, dira-t-on, ne niez vous pas l'évidence. Continuellement, l'observation de la vie politique, entre autres, montre comment des groupes prennent des décisions collectives plus ou moins lourdes de conséquences : envahir un pays pour mettre la main sur ses réserves pétrolières, entrer en dissidence pour résister à l'oppression d'une puissance occupante…Ces décisions ont fait l'objet de choix délibérés, appuyés par de nombreux arguments rationnels. Elles auraient pu ne pas être prises. Si on m'explique que ces décisions résultent du comportement de superorganismes déterminés par des motivations inconscientes, je n'aurai plus aucun argument pour me mobiliser en soutien ou en opposition à leur égard. J'aurai toutes les chances, ce faisant, de laisser la voie libre aux tyrans de toutes sortes qui profiteront de mon désengagement politique.

Or, selon nous, cette façon de présenter les choses repose sur un aveuglement, résultant d'une conception mythologique selon laquelle l'homme, à l'image de Dieu, serait capable de décider librement de ce qu'il fait ou ne fait pas. En réalité, dès qu'il nous semble que nous prenons une décision librement, c'est que notre corps tout entier a déjà pris la décision. Il en est de même à propos des décisions collectives. Si la Maison Blanche décide d'envahir l'Irak, c'est que la décision avait été prise depuis un certain temps de façon inconsciente par les différents éléments constituant le « corps » du superorganisme. L'annonce «Le président des Etats-Unis décide de faire ceci ou cela» n'a qu'un seul intérêt, faire connaître au monde que le lobby militaro-industriel américain est déjà engagé dans les manœuvres initialisant la guerre en Irak, et recruter par mimétisme des adhérents..

Il en est de même d'une décision de résistance à l'oppression. Si mes amis et moi décidions de nous insurger contre une mesure tyrannique, ce serait en fait le signe que nous serions déjà entrés en résistance. Si nous nous interrogeons sur l'opportunité de le faire, ce serait seulement le signe que nous sommes pour le moment résignés à la tyrannie. Mais nous avertissons cependant d'éventuels sympathisants du fait que la décision pourrait changer;

C'est bien ainsi qu'agissent les superorganismes animaux. Ils prennent des décisions ou n'en prennent pas. Ce qui les distingue des superorganismes comportant des humains, c'est qu'ils ne disposent pas du langage pour annoncer au reste du monde leurs décisions ou leurs non-décisions. Cependant de nombreux autres moyens leur permet de faire connaître les décisions prises par le groupe. Ces moyens s'adressent aussi bien aux congénères qu'éventuellement aux représentants d'autres espèces. Le tout n'a rien de "volontaire", évidemment. Ainsi lorsqu'une bande d'oiseaux se jette sur un cerisier pour le piller, ils font connaître par un certain nombre de signes cette décision à d'autres de leurs congénères, qui s'empressent de se joindre aux premiers.

Pour appliquer ce qui précède à la rédaction de cet article, l'auteur que je suis n'ira pas affirmer qu'il pouvait ou non l'écrire, ou qu'il pouvait ou non choisir telle ou telle des phrases le composant. Si je l'ai écrit, c'était parce que mon cerveau (c'est-à-dire mon corps inséré dans un certain nombre de superorganismes) l'avait déjà entièrement rédigé en pensée sans que je le sache. Si j'avais eu l'impression que je pouvais ne pas l'écrire, ceci aurait été parce que mon cerveau aurait déjà décidé de ne pas traiter ce sujet et qu'il m'aurait déjà orienté vers une toute autre activité.


Notes
(1) Pensons à des airs militaires, telle la Marseillaise, chantée par les soldats de l'An II attaquant au mépris de leur vie les carrés des Impériaux («La Marseillaise ailée et volant dans les balles». V. Hugo )
(2) Ces « utilisateurs » sont principalement des humains. Mais il ne faut pas oublier que d'autres « utilisateurs », en nombre immense, sont impliqués par le développement des techniques, dans le monde végétal et animal. Personne évidemment ne leur a demandé si ce rôle leur convenait.
(3) Nous faisons ici appel à une parabole dépourvue de toute prétention à la pertinence paléo-anthropologique. Elle vise à illustrer le mécanisme très contre-intuitif aboutissant à l'émergence des organismes zootechniques. Il s'agit de relier cette émergence à une cause aléatoire, trouvant sa racine dans l'environnement et non dans l'homme, cause qui aurait aussi bien pu ne pas se produire, du moins en ces lieux et à ces époques. Certains lecteurs demanderont peut-être : « pourquoi tous les primates n'ont-ils pas, un jour ou l'autre, découvert les vertus manufacturières des outils de pierre ? » . Nous répondrons qu'en matière d'innovation et de gains de compétitivité, selon l'expression, les premiers arrivés « raflent toute la mise », ne laissant rien aux autres.
(4) Voir Gregory Bedford et Elizabeth Malartre. "Beyond Human, Living with Robots and Cyborgs", Tom Doherty Associates, 2007, ainsi que David Levy, "Love + Sex with Robots", Harper Collins, 2007.
(5) On trouve tous les jours les preuves de l'absurdité que les contenus mémétiques publicitaires et les technologies permettant leur diffusion propagent dans les milieux sociaux. Une étude américaine vient de mettre en évidence (20 avril 2008) ce que l'on soupçonnait déjà. L'humain citadin en bonne santé physique et psychique n'a pas besoin de boire plus d'un demi litre d'eau par jour, au contraire du litre et demi minimum prescrit par les annonces émanant de l'industrie des eaux minérales. Inutile de prédire que cette information de bon sens ne fera pas son chemin dans l'univers des messages publicitaires.
(6) Nous nous bornerons pour les lecteurs souhaitant que cette étude ne fasse pas l'impasse sur les phénomènes de conscience individuelle, à renvoyer à d'autres articles de notre revue, notamment ceux présentant les théories récentes de la conscience proposées par Christopher Frith, Gérald Edelman et Antonio Damasio.

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