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Economie politique
L’Europe doit proposer au monde une nouvelle évaluation des contenus des Produits Nationaux
par Jean-Paul Baquiast 15/05/2008

Nicolas Sarkozy avait, plus par opportunisme que par conviction, demandé à l’économiste américain Joseph Stieglitz de participer à un groupe de travail visant à proposer une nouvelle évaluation des valeurs économiques et sociales applicable à un pays comme la France. Il s’agissait sans doute dans son esprit d’échapper au piège dans lequel il s’était lui-même enfermé, en se présentant comme le champion de la hausse du pouvoir d’achat et de la consommation, hausse de plus en plus hors de portée. Ceci dit, l’idée était plus que bonne. Elle était et demeure essentielle, aussi bien d’ailleurs pour l’Europe, sinon pour le monde tout entier, que pour la France. Joseph Stieglitz, de passage à Paris, a laissé entendre par ses propos au 8/10 de France Inter le 15 mai qu’il était un des seuls économistes américains ayant exercé de hautes fonctions dans l’administration financière capable d’idées originales dans ce domaine.

En fait, la question est posée depuis longtemps par les écologistes et plus généralement par les théoriciens de la décroissance. Il suffit de lire, entre autres, l'excellente revue Entropia (Parangon) pour s'en rendre compte. La réintégration, urgente, dans les coûts et bénéfices des valeurs "externes", c'est-à-dire non comptabilisées par les systèmes comptables privés et les comptabilités nationales, s'impose d'urgence. La nécessité d'adapter les évaluations à la nécessaire et urgente sortie de l'économie du pétrole, l'impose plus que jamais aujourd'hui. Malheureusement, le travail est considérable et met en jeu des intérêts qui systématiquement, refuseront de jouer le jeu. On l'a vu à l'occasion des débats sur le Grenelle de l'environnement et de ceux concernant l'application des directives européennes EuP, RoHS et DEEE concernant la gestion des déchets.

Il faut néanmoins commencer à faire évoluer les mentalités, notamment au niveau des responsables publics. Sans attendre les résultats hypothétiques des bons conseils de Joseph Stieglitz à Nicolas Sarkozy, dont on peut craindre que celui-ci ne veuille pas saisir la portée, il nous parait urgent de revenir et préciser la question reprise dans le titre de cet article. De quoi s’agit-il ? Tout simplement de proposer une nouvelle façon de mesurer les produits nationaux (PIB ou produit intérieur brut et PNB ou produit national brut), en s’affranchissant d’estimations qui faussent de plus en plus les jugements devant être portées sur les activités économiques et sociales des nations. Le procès a été fait depuis longtemps par les opposants à des modes de calcul imposés par les Etats-Unis depuis la fin de la seconde guerre mondiale, repris par les institutions financières sous contrôle américain, Fonds monétaire international, Banque mondiale et finalement acceptées dans le cadre de la globalisation libérale par l’ensemble des banques centrales et des gouvernements.

Rappelons que les valeurs économiques entrant dans le calcul des Produits nationaux, des budgets publics et des balances extérieures ne prennent en considération que les biens et services faisant l’objet d’échanges commerciaux dans le cadre de marchés non réglementés. Il s’agit pour l’essentiel des matières premières et énergétiques, des produits manufacturés et des services financiers (produits bancaires et d’assurance principalement). De plus, ces biens et services sont évalués en dollars, du fait de la prédominance internationale encore très forte de cette monnaie, sur laquelle d’autres monnaies sont alignées, notamment le Yuan chinois. Ceci donne à la Banque fédérale de réserve américaine la possibilité d’intervenir sur le taux directeur du dollar au mieux des orientations définies par l’administration américaine, conférant aux Etats-Unis un pouvoir politique que n’ont pas les autres Etats.

Depuis longtemps donc, il a été reproché aux normes imposées aux comptabilités nationales par la pensée économique libérale de ne pas prendre assez en considération des activités productrices et des modes de consommation portant sur des valeurs dites immatérielles parce que non cotées en bourse, valeurs qui pourtant sont tout autant essentielles à la bonne tenue d’une société que les productions matérielles. Nous pensons en particulier aux activités d’enseignement et de recherche scientifique comme à certaines formes de production culturelles ou provenant de l’économie associative non marchande. Plus généralement, on rattachera à ce domaine les services rendus par les administrations de toutes natures, dans le domaine régalien, en matière de santé et aussi dans les mise en place des grands investissements en infrastructures (transports, aménagement du territoire, spatial) qui font aujourd’hui la force des « vieilles » sociétés européennes. Or on sait que, contrairement à tout bon sens, l’esprit libéral impose de considérer ces services comme des dépenses qu’il faut réduire au maximum pour « assurer la croissance ».

Une nouvelle exigence doit dorénavant être prise aujourd’hui en considération. Elle s’impose à tous, pays riches et pays pauvres, plus encore peut-être aux seconds qu’aux premiers. Il s’agit de comptabiliser ces « richesses collectives » actuellement gaspillées par les industriels privés et les citoyens que sont l’eau, l’air pur, la biodiversité, l’intégrité des sols face à l’érosion et à la hausse du niveau des mers. Les crises climatiques et environnementales en cours interdisent désormais que les sociétés puissent considérer ces facteurs comme ne participant pas à un capital commun qu’il faut préserver par des mesures réglementaires et des investissements adéquats. Des changements fondamentaux en résulteront, comme ceux consistant à verser aux pays pauvres la contre-valeur de la protection de leurs richesses forestières et marines. Comptabiliser ces ressources veut aussi dire comptabiliser, au passif, les dépenses résultant de leur gaspillage ou d eleur destruction.

On voit que la caricature de l’indispensable réforme des comptabilités nationales qui s’impose, caractérisée par le propos superficiel de Nicolas Sarkozy, remplacer l’évaluation de produit national brut par celle d’un hypothétique « bonheur national brut », est très en dessous des besoins. C’est l’ensemble des modes de mesure des richesses du monde et des activités consistant soit à les dilapider soit à les préserver qu’il faut transformer. Ceci se traduira nécessairement par des estimations en fonction d’un instrument monétaire commun dont la valeur ne soit pas déterminée par les seuls marchés monétaires et financiers.

Il s’agira donc d’une véritable révolution, qui multipliera les opposants provenant des milieux économiques profitant actuellement des différences entre économie monétaire et économie réelle, entre activités de consommation gaspilleuses et investissements à long terme. Mais il n’est pas exclu que des soutiens venant des Etats-Unis puissent accélérer la révolution nécessaire. L’Amérique découvre actuellement la « tiers-mondialisation » affectant l’ensemble de sa population, à l’exception des plus favorisés. Celle-ci ne découle pas seulement de la crise des crédits immobiliers ou du chômage provoqué par la concurrence asiatique. Elle résulte aussi de l’effondrement des grandes infrastructures collectives, abandonnées comme non rentables depuis la fin de la 2 guerre mondiale. Elle résulte aussi de la déliquescence des services administratifs, de santé et de protection sociale, considérées comme des dépenses publiques inutiles. Le recours à la sous-traitance confiée à des officines et agences privées en vue de remplir certaines de ses fonctions coûte plus cher que leur financement par le budget. Il accroît par ailleurs dramatiquement les inégalités sociales, entre ceux qui peuvent payer et ceux qui ne le peuvent pas. Le « bonheur » des Américains en souffre. De l’avis général, ils sont plus inquiets et malheureux que les Européens vivant encore de l’héritages de vieilles civilisations n’ayant jamais négligé le collectif – tant du moins qu’elles ne sacrifiaient pas tout dans des guerres intraeuropéennes.

Cette nouvelle évaluation des valeurs économiques et sociales ne s’imposera pas seulement aux Etats-Unis. D’ores et déjà la Chine, l’Inde, la totalité des pays d’Amérique Latine, la Russie, même lorsqu’ils présentent des taux de croissance exemplaires compte tenu des modes de calcul actuels des Produits Nationaux, souffrent de déséquilibres de plus en plus importants entre le développement des activités marchandes et le sous-développement des secteurs publics et des infrastructures. Les populations ne supporteront pas longtemps, on peut l’espérer, de continuer à être sacrifiées aux perspectives de profit des exportateurs. Les pays où la tradition régalienne est restée la plus forte, la Chine et la Russie notamment, seront sans doute les premiers à militer en faveur d’une réévaluation des critères de la croissance et d’une augmentation des investissements internes, même s’il en résulte une diminution des excédents comptables.

Ce serait pourtant à l’Europe, et en son sein à la France, de prendre l’initiative de la véritable révolution économique qui s’imposerait pour remettre sur leurs pieds les indices des équilibres économiques et sociaux. Disposant malgré les efforts de dérégulation libérale d’acquis encore solides dans le domaine des infrastructures, de l’administration et des services publics, elle pourrait faire inscrire les résultats apportés par ces secteurs aux actifs des comptabilités nationales plutôt que persister à les faire inscrire aux passifs. Il ne s’agirait pas d’encourager la création de secteurs publics échappant à toute recherche de productivité, mais seulement de lutter contre les politiques économiques visant à supprimer purement et simplement ce qui fera de plus en plus la force des Etats et des peuples.

Les gauches européennes qui cherchent leurs voies actuellement face à la montée de droites obscurantistes pourraient trouver là un terrain d’opposition solide. Mais comme le montrent les propos de Joseph Stieglitz, le débat ne devrait pas rester seulement politique. Il devrait devenir essentiellement économique, sous la forme comme nous l’avons indiqué ci-dessus d’une réévaluation en profondeur des comptabilités nationales et des comptabilités budgétaires. Si l’Europe considère que les véritables valeurs d’avenir sont les investissements intellectuels ou infrastructurels à long terme, elle renoncera ainsi à payer aux prix forts les fausses valeurs représentés par l’accès au pétrole et au gaz, dussent ses modes de vie et de consommation s’en trouver profondément bouleversés. Par contre elle recrutera davantage d’enseignants, de chercheurs et d’ingénieurs. 15/05/08

PS: Une amie socialiste voyageant en Amérique Latine confirme le fait que ces pays ne devraient pas être considérés comme des modèles par les gauches européennes. Comme quoi les taux de croissance des PNB affichés par certains pays ne sont guère significatifs. Je cite:

"Le hasard fait que je suis à Buenos Aires en ce moment, dans cette Amérique Latine que la gauche française regarde avec des yeux de Chimène. Je pense que ce qui fait rêver nos politiques du PS c'est la victoire électorale de la gauche dans un grand nombre de pays. Ce qui frappe ici, à Buenos Aires, au Brésil, et ailleurs c'est la faiblesse de l'Etat: les écoles, les hopitaux, les routes, l'énergie,... tout est sinistré.
L'autre mirage qui aveugle nos politiques est le développement économique, spectaculaire au Brésil, bon au Chili et chaotique en Argentine où
l'inflation est galopante. Mais dans tous les cas, les écarts entre les classes sociales ne se réduisent guère, les laissés pour compte, émigrés du Paraguay, de Bolivie, de Colombie ou défavorisés locaux n'en profitent pas. Les classes privilégiées sont de plus en plus riches, elles vivent en
regardant le modèle américain qui est leur exemple absolu. Ici tout semble se jouer autour du pétrole, seule source de revenus réelle pour l'Etat. Or la façon de gérer cette manne n'est pas exemplaire.

La gauche défendant le renforcement de l Etat a le vent en poupe mais ses moyens d'action sont très limités. L'armée est presque partout indépendante du pouvoir politique qui doit composer avec elle, les patrons de l'économie, aux mains des grands groupes, font des chantages incessants à l'égard du pouvoir. La corruption est toujours aussi présente et les scandales éclatent en permanence.
Comme modèle, pour ma part, je préfère la Suède ou le Danemark. Hasta pronto"

 

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